M. Fournière
[Le tumulte redouble. On crie : Vive Jaurès! sur Vair des lampions. On siffle. Le tapage est infernal .)
M. Guesde monte à la tribune. [Vives protestations, il ne peut parler.)
Le Président : « Voici un amendement du citoyen Guesde.
« En voici un second, de la Confédération générale du travail.
« En voici un autre...
« Je crois que cet amendement rentre dans la contreproposition de la minorité de la commission. Il y a en présence trois amendements.
« Voici l’amendement Guesde. La priorité est demandée.
« La lutte des classes per met-elle Ventrée d'un socialiste dans un gouvernement bourgeois ?
« Le citoyen Guesde demande-t-il la parole ? »
M. Guesde : « La lecture suffît. » ( Protestadojis .)
M. Jaurès : « Je demande la parole pour un rappel au règlement. [Bruit.)
« Guesde! il y a un acte de déloyauté... [Interruptions.) Guesde! Jules! Jules! c’est une trahison! Guesde, vous avez le devoir de parler au nom de votre parti... ( Tumulte, acclamations : Vive Jaurès! I^es tribunes applaudissent.)
« Guesde! c’est une trahison ! c’est une trahison!... »
[Cris : Vive Jaurès! Vive Jaurès !)
M. Jaurès s'avance vers M. Jules Guesde et répète :
« C’est une trahison! [Tumulte prolongé.)
« Je vous adjure de relever l’honneur de votre parti ! Guesde! Guesde! l’honneur? l’honneur?... »
M. Guesde reste impassible à son banc pendant
que les delègues, debout, acclament M. Jaurès. Le tumulte redouble. On n'entend que les acclamations à M. Jaurès.
M. Jaurès : « Nous sommes des socialistes! Guesde, je vous somme au nom de l’honneur de venir ici tenir vos engagements !
« Vous êtes sourd à l’honneur, Guesde! Guesde! je vous appelle ici ! Guesde ! Guesde ! Vous êtes déchu ! Vous êtes déshonoré! Vous avez manqué à vos promesses ! »
(Cris nourris: Conspuez Jules Guesde! Conspuez /)
Pendant plus d'une demi-heure la salle est agitée d’un tumulte indescriptible.
Une grande partie de l y assemblée se dresse sur les tables, agitant des drapeaux rouges et un écriteau sur lequel est écrit le mot Union. L'autre partie de Vassemblée siffle ou frappe sur les tables. M. Four nière, impuissant à rétablir l'ordre, déclare que la séance est suspendue.
A la reprise, M. Jaurès a la parole :
M. Jaurès : « Je viens porter devant le Congrès un rappel au règlement qui est aussi un rappel à l’honneur. Je n’ai rien à reprendre à l’attitude du parti socialiste révolutionnaire. Dans la commission et dans le Congrès, il s’est conduit avec loyauté et correction ; dans la commission, quand le Parti ouvrier français, par l’organe du citoyen Delesalle, est venu apporter un projet transactionnel, le Parti socialiste révolutionnaire, par la voix de ses militants, Vaillant, Landrin,
Groussier, a déclaré qu’il le repoussait et il a volé contre.
« 11 a annoncé en outre que, devant le Congrès, il reprendrait la motion déposée hier par le citoyen Vaillant, et il l’a en effet reprise.
« Les hommes du Parti socialiste révolutionnaire se sont conduits en socialistes loyaux, qui tiennent leurs engagements. ( Applaudissements .)
« D’un autre côté, je l-’ai dit, 1 e Parti ouvrier français, le citoyen Delesalle parlant en son nom, avait apporté à la commission une proposition transactionnelle.
« Nous avons alors déclaré, au nom de la Confédération générale des socialistes indépendants, que nous étions prêts à abandonner nos propositions personnelles, pour voter celle du Parti ouvrier français, si, en retour, ce parti prenait l’engagement de la voter, lui-même, et de n’en pas voter d'autres.
« Par trois fois, les seize délégués du Parti ouvrier français se sont engagés d'honneur, en leur nom et au nom de leur parti, à ne voter que la proposition Delesalle.
« Eh bien! le Parti ouvrier français est un parti discipliné.
« Qu’il prenne garde ! Cette discipline même le condamne aujourd’hui, car plus les chefs ont d’influence sur leurs troupes, et plus ils sont eux-mêmes coupables, si leurs troupes ne marchent pas. ( Applaudissements .)
« Vous avez déclaré, citoyen Guesde, que vous ne voteriez que la proposition Delesalle. Si je viens de le rappeler, ce n’est pas seulement pour avertir vos groupes qu’un engagement d’honneur a été pris
en leur nom, et je suis persuadé qu'ils sauront le tenir.
« Mais il fallait bien que je dise pourquoi nous n’avons fait, nous, aucune proposition. C’est que nous en avions pris l’engagement vis-à-vis de vous, nous fiant à votre promesse, comme à celle d’hommes de parole et d'honneur. (Applaudissements prolongés.)
« Nous avons fait abandon de notre proposition personnelle, par esprit de discipline. Eh bien! s’il y a eu un malentendu, il faut que vous le dissipiez. S’il y a eu félonie, il faut que vous en portiez toute la responsabilité. » [Applaudissements .)
M. Guesde monte à la tribune au milieu du bruit :
« Le Parti ouvrier français, dit-il, tient et tiendra ses engagements, lia décidé de présenter au Congrès, sous forme de proposition, sa propre résolution du Congrès d’Epernay. Cette résolution, il la votera. Quand je suis monté à cette tribune, il y a une heure et demie, c’était pour rappeler à mon parti qu’il avait une parole à dégager, et je venais le faire. Or, à ce moment, le citoyen Jaurès m’a dit qu’il était nécessaire de soumettre au Congrès la question de principe, avant de lui soumettre la proposition Delesalle.
« Ce que j’affirme est l’absolue vérité. Et tous ceux du Parti ouvrier français peuvent témoigner que, malgré leur opposition et leurs protestations, je leur ai rappelé qu’il fallait tenir les engagements pris cette après-midi. Je les ai rappelés à leur devoir.
« L’amendement, déposé par moi, l’a été à la demande du citoyen Jaurès, parce qu’il avait compris que ce qui s’était imposé à la conscience de la commission devait s’imposer aussi à la conscience du Congrès.
« C’est une question préalable, déjà tranchée par la
commission, et qui devra l’être aussi par le Congrès. Quant à la proposition Delesalle, le Parti ouvrier la votera. » {Applaudissements.)
Le Président met aux voix l’amendement Jules Guesde :
« La lutte de classes permet-elle à un socialiste d’entrer dans un gouvernement bourgeois ? »
Pour.818 mandats
Contre. 634 —
La proposition Guesde est adoptée.
Le résultat du dépouillement du scrutin sur la résolution transactionnelle présentée, au nom de la majorité de la commission nommée par le Congrès, est le suivant :
Pour.1140 mandats
Contre. 245 —
La résolution est adoptée. {Applaudissements; cris : Vive Miller and !)
Tant bien que mal, plutôt mal que bien, l’Unité était décrétée; on organisa le Parti, on créa un Comité général, on soumit les journaux socialistes au contrôle du Parti.
Lorsque le Congrès d’entente socialiste se termina aux clameurs de Y Internationale, tout le monde s’embrassa, se complimenta et farandola.
M. Sembat, président, crie : « Pas de discours. Vive la Sociale! Vive la Commune! Vive le parti socialiste! La séance est levée. Chantez XInternationale maintenant. » ( Salves d’applaudissements .)
Aussitôt, toute l’assemblée se lève. Des cris partent de tous les points de la salle : « La Carmagnole! U Internationale! »
Les délégués se précipitent vers les drapeaux rouges accrochés au mur, les prennent en main, les élèvent et les balancent au-dessus des têtes.
Les acclamations se multiplient, se confondent; une immense clameur monte de cette foule ardente.
Mais l’assistance réclame avec une insistance persistante Y Internationale. M. Ghesquière, adjoint au maire de Lille et conseiller général du Nord, monte à la tribune. MM. Guesde, Jaurès, Vaillant, tous les militants du socialisme se rangent à leurs côtés. M. Ghesquière entonne le premier couplet de l'Internationale ', dont toute l’assistance reprend en choeur le refrain.
i. L’ « INTERNATIONALE »
Musique de Degeyter. — Paroles d'Eug . Potlier.
1 er COUPLET
Debout ! les damnés de la terre !
Debout! les forçats de la faim !
La raison tonne en son cratère,
C’est l’irruption de la fin.
Du passé faisons table rase,
Foule esclave, debout! debout!
Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout
lie
« Deux mots pour exprimer notre joie,
C’est la lutte finale,
Groupons-nous, et demain,
L’Internationale
Sera le genre humain.
2 e couplet
Il n’est pas de sauveurs suprêmes,
Ni Dieu, ni César, ni tribun ;
Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes Décrétons le salut commun!
Pour que le voleur rende gorge,
Pour tirer l’esprit du cachot,
Souillons nous-mêmes notre l'orge, Battons le fer quand il estjehaud!
3 e COUPLET
L’État comprime et la loi triche,
L’impôt saigne le malheureux :
Nul devoir ne s’impose au riche,
Le droit du pauvre est un mot creux.
C’est assez languir en tutelle,
L’égalité veut d’autres lois :
« Pas de droits sans devoirs, dit-elle;
« Égaux, pas de devoirs sans droits! »
4 e COUPLET
Hideux dans leur apothéose,
Les rois de la mine et du rail Ont-ils jamais fait autre chose Que dévaliser le travail?
Dans les coffres-forts de la bande.
Ce qu’il a créé s’est fondu.
En décrétant qu’on le lui rende,
Le peuple ne veut que son dû.