CHAPITRE I
Le rôle des premiers congrès n’avait abouti qu’à éparpiller le parti socialiste. Le Congrès de Saint-Étienne, en 1882, avait excommunié M. Jules Guesde, que l’on soupçonnait de vouloir régenter le Parti. M. Brousse, qui se trouvait le chef du parti excommunicateur, ne tarda pas, non plus, à subir les soupçons de ses coreligionnaires. Les élections de 1887 avaient en effet donné l’occasion d’entrer à l’Hôtel de ville de Paris à neuf possibilités. Les allemanistes, à leur tour, expulsèrent les broussistes, qui ne voulurent pas se plier à leurs exigences et accepter pour leurs élus le contrôle du Parti. Ce fut l’œuvre du Congrès de Châtellerault, en 1890.
L’éparpillement des forces socialistes était donc manifeste.
Cet émiettement se manifesta d’une façon plus brutale, lorsque M. Millerand, qui passait pour l’un des chefs du parti socialiste français, accepta de faire partie d’un ministère, dans lequel se trouvaient M. Waldeck-Rousseau et M. le général de Galliffet.
M. Jaurès qui vint depuis au socialisme, après une rapide évolution, eut la pensée de réunir ces forces éparses et d’en faire un bloc. Il fit accepter, par les différentes sectes, l’idée de se rencontrer sur un terrain neutre, dans un congrès d’union.
Ce congrès eut lieu en décembre 1899, au gymnase Japy.
L’Église catholique, dit M. Bourdeau, a convoqué autrefois des conciles, pour mettre un terme aux hérésies qui la divisaient ; les socialistes recoururent à un congrès, pour en finir avec le grand schisme qui venait d’éclater parmi eux. Les signataires du manifeste publièrent une proclamation, où ils blâmaient ceux qui ont « remplacé la lutte de classes par la chasse aux portefeuilles » et où ils proposaient la convocation d’un congrès, qui aura pour mission de décider « si la lutte de classes, qui est la base même du socialisme, permet l’entrée d'un socialiste dans un gouvernement bourgeois ».
Le Congrès s’ouvrit, le 3 décembre, au gymnase Japy, boulevard Voltaire.
Toutes les organisations politiques y étaient repré-
sentées, et aussi quelques syndicats, mais non les plus importants, non plus que les grandes fédérations syndicales et les grandes organisations ouvrières, telles que la Fédération des Bourses du travail et la Confédération du travail.
La Fédération des socialistes indépendants était représentée par MM. Jaurès, Viviani, Rouanet, Fournière, Gérault-Richard, André Lefèvre, Adrien Veber, J^abusquière, Navarre, Henri Turot, Degay, Briand.
Le Parti ouvrier français (guesdiste) avait délégué MM. Jules Guesde, Lafargue, Ferroul, Zévaès, Chauvin, Delory, Raymond Lavigne.
Le Parti socialiste révolutionnaire (blanquiste) avait comme représentants MM. Vaillant, Sembat, Breton, Allard, Cliauvière, Walter, Landrin, Dubreuilh.
Le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (allemaniste) comptait dans sa délégation MM. Allemane, Lavaud, Joindy, Charnay.
La Fédération des travailleurs socialistes (broussiste) était représentée par MM. Brousse, Rozier, Dalle.
L'Alliance communiste (allemanistes dissidents) était représentée par MM. Groussier, Dejeante, Faillet, Berthaut.
De ces six organisations, trois avaient signé le manifeste contre les socialistes parlementaires ; c’étaient les guesdistes, les blanquistes et l’Alliance communiste. Les autres, les broussistes, les indépendants et les allemanistes, restaient avec M. Jaurès.
En dehors des nombreux groupes politiques, figuraient à ce Congrès quelques syndicats et sociétés coopératives, ayant accepté les principes essentiels du
socialisme définis par M. Millerand, au banquet de Saint-Mandé.
Ces principes sont résumés dans la formule suivante :
Entente et action internationale des travailleurs, organisation politique et economique du prolétariat en parti de classe pour la conquête du pouvoir et la socialisation des moyens de production et d y échange, c’est-à-dire la transformation de la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste .
La commission avait exigé, au surplus, des syndicats, qu’ils justifiassent de leur existence au 1 er janvier 1899, et des sociétés coopératives* qu’elles eussent prévu dans leurs statuts une part de bénéfice attribuée à la propagande socialiste.
Les débats commencèrent sur l’ordre de la discussion à suivre. Les ennemis de M. Millerand désiraient qu’on discutât tout d’abord la question de l’entrée
socialiste dans un gouvernement bourgeois,
suivant l’ordre du programme, et M. Zévaès opinait dans le meme sens, tandis que l’allemaniste M. Joindy demandait l’interversion des questions et la discussion immédiate des conditions de l’unité socialiste. — En fin de discussion, le Congrès décidait de conserver l’ordre de la discussion.
La première question était la suivante :
La lutte des classes et la conquête des pouvoirs publics .
a) Dans quelle mesure, —et conformément au principe de la lutte de classes, base meme de l’organisa-
lion du Parti, — celui-ci peut-il participer au pouvoir dans la commune, le département et l’État?
Sur cette grave question M. Jaurès prenait le premier la parole et présentait ce projet de résolution :
« Le Congrès déclare que le prolétariat doit s’appliquer surtout à conquérir, dans la commune, le département et l’État, la partie de ses pouvoirs publics qui relève directement de l’élection. 11 met en garde la classe ouvrière contre les illusions que pourrait faire naître la participation d’un socialiste dans un ministère bourgeois, cette action partielle étant forcément limitée et dominée par les lois générales du système capitaliste et par les intérêts essentiels de la classe bourgeoise, qui ne céderont qu’à l'expropriation totale, politique et économique. Le Congrès reconnaît en même temps qu’il est des cas oie la participation d’un socialiste au pouvoir bourgeois peut être favorablement examinée , soit lorsqu’une crise grave menace les libertés politiques, qui sont la condition essentielle du mouvement prolétarien et que le concours direct du prolétariat, pour la lutte contre la réaction, est nécessaire et utile, soit lorsque la propagande et l’action du parti socialiste ont conduit à maturité une importante réforme, comme la journée de huit heures, l’institution des retraites pour tous les travailleurs agricoles et industriels, ou encore la substitution des milices populaires aux armées de caserne. Le Congrès reconnaît qu’il peut y avoir intérêt pour le Parti à donner sa marque et sa signature gouvernementale à la réforme préparée et imposée par lui.
« Le Congrès déclare en outre que, pour que cette participation d’un socialiste au pouvoir bourgeois
garde un caractère de classe et se rattache à l’action générale du prolétariat, il faut que l’élu socialiste ne participe au pouvoir qu’avec l’assentiment formel du Parti, pour une œuvre et dans des conditions déterminées par le Parti. Il faut, en outre, que le délégué au ministère rende compte personnellement de son mandat ministériel au Congrès général du Parti organisé.
« La situation, ajoute M. Jaurès, est intolérable et ne peut se renouveler, il faut que cesse l’état de division où nous sommes et que la question de méthode soit réglée.
« Pouvons-nous arriver à un accord? Je le crois.
« Lafargue lui-même, dans une brochure récente, reconnaissait que l’entrée d’un socialiste au ministère était un coup hardi et un fait considérable. Il constate que, lorsque la Commune fut proclamée au 18 mars, il y eut en province une stupeur profonde, parce qu’on ne connaissait pas les hommes qui venaient de prendre le pouvoir. Avec la participation d’un élu socialiste au ministère, une pareille surprise ne sera plus à craindre.
« Eh bien, si Lafargue reconnaît une telle importance à l’entrée d’un socialiste au ministère, comment pourrait-on écarter systématiquement une telle participation?
« Ce n’est, d’ailleurs, pas une dérogation aux principes socialistes; si c’en était une, comment le congrès socialiste d’Epernay aurait-il pu confier à son comité national le soin de se prononcer ultérieurement sur la question; c’est tout de suite qu’il se serait énergiquement prononcé.
« Il y a, entre la classe possédante et la classe
prolétarienne, un antagonisme profond, et le prolétariat doit s’organiser en parti de classe, pour arracher à la classe possédante tous ses privilèges.
« Mais c’est une question de tactique que de savoir si, pour mener cette bataille, le parti socialiste peut se dérober à la responsabilité de la pratique du pouvoir.
« Certes, il est plus commode de s’en tenir à la propagande, au lieu de prendre cette responsabilité.
« Mais ne la prennent-ils pas ceux qui entrent au Parlement? Et ceux qui, comme à Lille, acceptent la lourde charge de la mairie, ne prennent-ils pas en même temps une parcelle de la puissance centrale déléguée par le pouvoir bourgeois?
« Eh bien, nous disons que, à mesure que le parti socialiste grandit, sa force doit se combiner avec les forces environnantes. Nous devons nous installer au cœur même de la place.
« Il y a des camarades qui, enivrés par la sublimité de l’espérance socialiste, s’imaginent que la citadelle capitaliste peut s’écrouler d’un seul coup.
« Guesde, lors de l’inauguration de la maison d’Ivry, disait que, en 1900, le parti socialiste présiderait à Vinauguration de VExposition universelle.
« Si vous pensez qu’on peut annoncer ainsi à date fixe le triomphe prochain, oui, vous avez raison, il faut nous recueillir et nous garder de tout voisinage dangereux.
« Mais nul ne peut prévoir ni prédire le moment de la chute du régime capitaliste ; il faut pénétrer chaque jour la société bourgeoise.
« Il y a des réformes qui préparent la victoire. Donc ces réformes, il faut les réaliser nous-mêmes,
afin de ne pas en laisser le bénéfice aux partis bourgeois.
« On veut parler de subdiviser le parti socialiste en deux fractions : l’une, dite des réformistes, qui serait chargée de la besogne quotidienne et vulgaire de faire triompher les réformes déjà prêtes. L’autre qui s’intitulerait socialiste révolutionnaire et qui resterait sur les hauteurs dans la contemplation de l’Idéal.
« Et c’est vous qui parlez de la faillite des partis bourgeois !
« Mais ne voyez-vous pas que, si vous vous désintéressez des réformes, vous leur 'en laisserez le mérite.
« Non! non! il n’y a qu’un parti qui puisse faire des réformes, c’est celui qui prépare la Révolution.
(( Autrefois on détournait les travailleurs d’aller aux syndicats, aux coopératives, aux municipalités, au Parlement.
« Puis peu à peu il a fallu céder et les inviter au contraire à se mêler à toutes les manifestations de la vie politique.
« Eh bien, il faut pousser plus loin cette tactique et envoyer, dans certains cas , un des nôtres au ministère pour y planter le drapeau socialiste.
« S’il y avait péril à cela, les termes mêmes de ma proposition suffiraient à le faire évanouir. » [Tonnerre d'applaudissements.)
M. Yiviani soutient la même thèse :
« On s’étonne que Millerand n’ait pas démoli la citadelle capitaliste en arrivant au pouvoir, dit-il, mais ce reproche ne peut-il être fait même aux députés par leurs électeurs?
« Et si on demandait quelle est la transformation sociale résultant de la pénétration des socialistes au Parlement et dans les municipalités? Est-ce que les socialistes en sont responsables ?
« Il a fallu faire violence à la réalité, lorsqu’on a dit qu’il était interdit de faire un choix entre les fractions bourgeoises lorsque la République est en péril.
« On a dit qu’il n’y avait aucune différence à faire entre Millerand et M. de Mun. Demandez aux syndicats ce qu’ils pensent de Millerand? » (Longs ap p la u dissem en ts . )
M. Viviani rappelle, en réponse à M. Létang, à propos des grèves du Creusot, qu’il a vu pendant quinze jours les grévistes dans la rue, alors qu’il n’y avait pas un seul soldat.
« Est-ce que cela serait possible avec M. de Mun? [Applaudissements .)
« Mais il faut voir qui a fait des concessions.
« Millerand s’est abstenu sur le crédit de l’ambassade du Vatican; mais en novembre 1895, sous le ministère Bourgeois, nous nous sommes tous rencontrés, avec le citoyen Guesde, pour voter le maintien des lois scélérates.
« Toutes les fractions socialistes font des concessions. Qui n’a pas fait d’alliances avec les bourgeois en période électorale? Est-ce qu’à Lille, nous n’avons pas eu un maire socialiste, dont tout le monde connaît l’intelligence, la loyauté et les opinions, accepter la collaboration des radicaux comme adjoints? Allez dire à Lille, au mois de mai prochain, que vous ne connaissez que des ennemis dans le^parti bourgeois. [Applaudissements prolonges.)
« Est-ce qu’il n’y a pas une analogie certaine entre
un maire et un ministre? Le maire est le délégué et l’esclave du pouvoir central. Vous n’avez pas hésité à conquérir les mairies, partout où cela était possible.
« Lorsqu’il s’agit de voter au Parlement, on est plus embarrassé qu’à une tribune de réunion publique, lorsqu’on excommunie les ennemis de la bourgeoisie.
« AuParlement, que faisons-nous? Nous présentons des amendements à toutes les lois, pour les rendre moins défavorables à la classe ouvrière. Qui nous a enseigné cette tactique? N’est-ce pas le citoyen Guesde, lorsqu’il était député? ( Vifs applaudissements.)
« Mais, pour les lois ouvrières mêmes, si l’on appliquait la théorie révolutionnaire jusque dans ses conséquences, on ne voterait jamais les réformes les plus utiles, caries classes bourgeoises qui les acceptent peuvent en tirer un profit moral.
« Il faut prendre une responsabilité courageuse, une responsabilité immédiate et décisive. Le parti socialiste n’a pas le droit de se retirer de la lutte, mais il faut descendre dans la société pour la pénétrer et l’attirer à nous.
« Nous, nous demandons de montrer au pays ce que peut un grand parti, capable de regarder l’avenir en face, pour travailler à faire de cette France généreuse une des forces de l’humanité. » ( Longs applaudisse inentsJ)
M. Guesde se lève alors et démolit argument par argument la théorie « ministérialiste ».
LE CONÇUES d’entente SOCIALISTE DE 1899. 101
« Si j’ ai demandé à répondre à Yiviani, ce n’est pas parce qu’il a rappelé qu’il était venu à Charonne et à Wattrelos défendre des candidatures révolutionnaires.
« Mais je suis obligé de lui rappeler que, s’il a soutenu Vaillant, il n'y aurait pas de Viviani député, s'il n'y avait pas eu de Vaillant, qui se soit fait condamner à mort en 11.
« Ce n’est pas non plus parce que Viviani a fait appel aux syndicats et aux coopératives. Je ne ferai pas l’injure aux organisations de croire qu’elles sont disposées à vendre leur droit à la révolution pour un plat de lentilles.
« Ce n’est pas parce qu'il a essayé de confondre l’action municipale et législative, avec l’action ministérielle.
« Zévaès a déjà répondu que la force ouvrière ne peut pénétrer que là où elle passe elle-même; là ou il faut le consentement de la classe capitaliste, le socialisme ne passe pas.
« J ai demandé la parole quand Viviani a voulu enfermer le Parti socialiste dans ce dilemme : ou pas d'action socialiste, ou la participation ministérielle.
« Si, il y a vingt ans, quand nous avons créé un parti de classe, quand nous avons dit à la classe ouvrière : affirmez-vous comme classe, on nous avait dit : tout cela va aboutir à un portefeuille donné à l’un des nôtres, nous aurions protesté.
« L'idée de la possibilité d'un mélange des deux classes n'était venue à personne, alors. Et ce n’est pas seulement les militants d’autrefois, qui auraient répondu non, si on les avait interrogés.
(c II y a aussi le socialisme international qui a répondu que, dans une société basée sur l’antagonisme des classes, on ne peut pas réunir deux classes dans leur expression politique, tant qu’elles seront divisées mortellement sur le terrain économique.
« Le prolétariat allemand a parlé par Liebknecht!
[Une voix 9 dans la salle : A bas Liebknecht! Protestations . Cris : Exclusion /)
Le Président : « Au nom du bureau tout entier et de l’unanimité du Congrès, je proteste contre l’odieuse interruption que nous avons entendue et nous vous proposons de voter nos félicitations et nos sympathies à la démocratie allemande et k son vénéré doyen Liebknecht. ( Applaudissements dans toute la salle.)
« J’ai reçu la proposition suivante du citoyen Delory et de plusieurs de ses collègues : « Nous demandons Vexpulsion de Vinsulteur de Liebknecht ». Vous allez être des juges. Je vous demande d’entendre l’interrupteur. »
L’interrupteur, M. Joindy, monte à la tribune : « J’aflirme, dit-il, dans la circonstance actuelle, les plus purs sentiments internationalistes. J’affirme également que ce qui nous a amenés dans ce Congrès, c’était l’obligation de lutter en commun contre les forces réactionnaires.
« J’affirme que le plus grand danger était la réaction alliée à l’antisémitisme, et, quand, dans les journaux nationalistes, j’ai vu affirmer les sentiments haineux de Liebknecht contre ceux... [Protestations violentes.)
« Je suis prêt à m’incliner devant les décisions du
Congrès. Ce que j'ai dit est suffisant. Maintenant jugez-moi et jugez-vous vous-mêmes. »
[Uexpulsion de M. Joindy y mise aux voix par le P résident , est votée.)
M. Fabérot : « Je demande au Congrès de revenir sur cette décision.
« Je parle pour un camarade qui est avantageusement connu pour sa résolution, ses principes établis. [Protestations sur un certain nombre de bancs.)
M. Fabérot s'adressant aux interrupteurs :
« Je sais bien que pour vous, personne n’est pur, sauf vous.
« Je demande à l’assemblée d’avoir la patience de véritables révolutionnaires. Elle ne peut expulser un membre du Congrès pour une interruption, que je ne défends pas, car elle n’avait pas raison d’être. Il faut respecter tous les citoyens. »
Le Président, au nom du bureau, demande que les explications, sur ce point, soient remises à demain. Si l’on veut terminer la discussion, il faut reprendre l’ordre du jour.
M. Jules Guesde : « Je vous disais que sur cette question, ce n’étaient pas seulement les différents partis socialistes du monde représentés, l’Allemagne par Bebel, Sclioenlank et Liebknecht, l’Italie par Ferri et Labriola, la Belgique par Vandervelde, l’Espagne par Iglesias, la Russie par Lavroff et Pleklianoff qui avaient répondu que cette méthode n’avait jamais été la méthode socialiste. La même réponse a été faite en France, il n’y a pas longtemps, et la voici :
« Sous peine de faillir à leur mission, les socia- « listes ne doivent s’approcher du pouvoir que pour
« en chasser la bourgeoisie. Un socialiste qui accepte terait de participer, dans quelque mesure que ce soit, « au gouvernement de la classe capitaliste, signerait « du même coup son apostasie. »
« Et c’est signé : Gërault-Richard, rédacteur en chef de la Petite République, et ces lignes reproduites non comme une attaque, mais comme une constatation, sont du samedi 28 janvier 1899.
« Ce n’est pas que je veuille exclure a priori cette méthode si nouvelle, si inouïe, si contraire à tout ce qui s'est fait. Mais, puisqu’elle est nouvelle, j’ai le droit de l’étudier, non seulement au point de vue théorique, mais à la lumière de l'expérience qui se poursuit, pour la première fois, en France, depuis quelques mois seulement.
« Les raisons théoriques ont été dites plusieurs fois : je ne ferai pas aux socialistes qui sont ici, l’injure de les répéter.
« C’est au point de vue expérimental que je veux analyser ici cet événement nouveau. Je n'apporte aucune animosité personnelle, je le déclare comme je l’ai déclaré dans toute la France. Je connais les convictions socialistes du citoyen qui a accepté une participation au pouvoir, et s’est chargé des affaires de la bourgeoisie.
« Ce n’est pas une question de personne. Quand un homme serait traître à sa cause, cela ne prouverait pas qu'à sa place, un autre ne rendrait pas des services à sa cause. Il faut, au contraire, dépersonnaliser la question et chercher, dans les faits, ce que la méthode nouvelle apporte de force au parti socialiste.
« Or ce que personne ne peut contester, c’est
l’impuissance nécessaire du socialiste au ministère. Il y a incompatibilité entre lui, l’homme de la rénovation sociale, et ses collègues, les hommes de la conservation sociale. Les réformes qu’il peut luire ce sont des apparences, des mensonges de ré formes.
« En janvier 1899, Krauss, reprenant une proposition présentée plusieurs fois par moi, faisait voter par la Chambre une résolution portant que le Conseil supérieur du travail devrait se composer, au moins pour la moitié, de membres élus par les ouvriers. Cette toute petite réforme, voulue par la Chambre, Millerand n’a pas même pu la faire. Le Conseil du travail comptera 22 membres nommés par l’élection ouvrière, et 22 patrons; mais à côté d’eux, 22 fonctionnaires, membres de droit, donneront une majorité formidable à la classe capitaliste.
« Je connais Millerand, ce n’est pas la moitié, c'est tout qu’il eût voulu donner aux travailleurs ; mais il s’est heurté, à la résistance de ses collègues. Ainsi, Vimpuissance va jusqu'à ne pouvoir opérer ce qui n'est même pas une réforme réelle . La voix du ministre socialiste ne peut être que celle d’un homme, criant dans le désert capitaliste.
« Mais, deuxième constatation : l’entrée du socialiste au ministère a-t-elle satisfait les espérances et les illusions des prolétaires? On a vu au Creusot, dans l'Est, partout, l’armée ouvrière disant : Il est à nous ! il est pour nous ! En avant ! Et sur sa route, comme auparavant, elle a trouvé la même gendarmerie, la même magistrature, la même armée, elle a été frappée par ce qu'on appelle la justice bourgeoise.
« Espérances écrasées, illusions perdues, qu’est-ce autre chose que la banqueroute du socialisme ?
« Le socialisme disait au prolétariat : Organise-toi, deviens le maître du pouvoir. Alors, au lieu de subir la loi capitaliste , tu feras la loi socialiste ; alors tu seras émancipé. Les moyens de travail et de production seront à toi, et tu cesseras d’être la classe d’une autre classe.
« Et vous lui avez fait croire que ce pouvoir, il l’avait, qu’un socialiste avait conquis le pouvoir, quand c’était le pouvoir qui l’avait conquis. Il a entrevu l’échéance des promesses faites ; il a dit : Payez ! Et vous ne pouvez le payer qu'en charges de gendarmerie !
« Je dis que si cet état de choses se prolongeait, ce serait la faillite du socialisme. De deux choses l’une : Ouïes prolétaires, organisés en parti de classe, renonceraient à cette organisation; ils se tourneraient vers la propagande par le fait, n’ayant plus foi qu’en la chimère révolutionnaire. Est-ce une pareille solution que vous voulez? Ou bien d’autres rentreraient chez eux se disant : j’ai cru à mon parti, il m’a trahi comme tant d’autres.
« Et vous qui avez voulu sauver la forme républicaine, vous auriez créé le plus grand péril pour elle. Car, dégoûté de la politique socialiste comme de la politique opportuniste, on laissera passer le premier sabre venu, comme, après les fusillades de juin, on a laissé passer le 2 décembre.
« Ce n’est encore là qu’un des revers de l’arme prétendue nouvelle, que l’on veut, socialistes, vous mettre entre les mains. — Yoici un autre point :
« Quand un gouvernement donne place, chez lui, à un
socialiste, c’est pour désarmer les revendications ouvrières. En 1848, Albert; en 1870, un homme que je ne nommerai pas, car vous savez tous son rôle actuel, ont été pris comme otages; on les aimait mieux dedans que dehors. C’est comme otage aussi que Waldeck-Rousseau prend Millerand. Il veut empêcher les révolutionnaires de tirer sur lui, Waldeck, de peur de blesser qui? le socialiste Millerand. ( Interruptions .)
Laissez-moi aller jusqu’au bout; je ne m’adresse pas aux passions, je ne m’adresse qu’aux cerveaux.
« J’ai à vous indiquer un troisième point de vue. Il y a quatorze mois environ, au Congrès de Stuttgart où j’étais, la démocratie socialiste allemande décidait que les tarifs protecteurs ne pouvaient être réclamés par des socialistes. Et pourquoi? Parce que le jour où ils protégeraient ainsi l’industrie des patrons nationaux, ils souderaient ensemble les patrons et les ouvriers d’un même pays, et qu’alors, au lieu de s’unir par-dessus les frontières, les divers prolétariats du monde seraient renfermés dans leurs frontières; qu’il n’y aurait plus d’entente internationale possible.
« Eh bien, pensez à ceci : Les grandes guerres d’autrefois sont finies, parce que la bourgeoisie a peur pour ses richesses, parce qu’elle ne veut pas que les fils à papa deviennent de la chair à canon.
« Mais voici l’ère des guerres d’un autre genre, continuelles, pour les débouchés, pour l’extension du marché universel.
« Cette guerre se fait avec votre or, avec votre sang, camarades!
« Or, représentez-vous, dans cet état de guerre, un Millerand français, un Millerand allemand, un Millerand italien, un Millerand anglais, opposant les in-
térêts des bourgeois et des prolétaires de leur pays respectif.
« Ce jour-là, l’Internationale des travailleurs serait morte. Il vous faudrait alors devenir les nationalistes que, ni vous ni moi, ne voulons devenir. »
La question devait être résolue sur le rapport d’une commission. Cette commission se divisa. M. Delesalle fut le rapporteur de la majorité, M. Landrin le rapporteur de la minorité.
Le texte de la minorité était ainsi rédigé :
« Dans une période de révolution, le premier devoir du parti est de s’emparer du pouvoir politique et de réaliser, dans la mesure du possible et pour son émancipation, la dictature impersonnelle de la classe ouvrière.
« Dans le régime capitaliste, un parti ne peut demeurer fidèle à la politique et à la doctrine socialiste révolutionnaire et au principe de la lutte de classes, qu’en étant et restant un parti d’opposition au parti bourgeois, au pouvoir central, au gouvernement de la bourgeoisie : un parti de révolution.
« Les élus, citoyens délégués par le parti dans les conseils municipaux et au Parlement, pour cette politique d’opposition et de révolution, peuvent et doivent accepter toute fonction élective.
« Aucun membre du parti ne peut, sans être considéré comme exclu de fait, accepter un poste ministériel ou une participation quelconque au pouvoir central du capitalisme bourgeois. »
La formule conciliatrice présentée par la majorité, était ainsi formulée :
Tout en admettant que des circonstances exceptionnelles peuvent se produire , dans lesquelles le Parti aurait à examiner la question d’une participation socialiste à un gouvernement bourgeois, le Congrès sots
cialiste déclare que, clans l’état actuel de la société capitaliste et du socialisme, tant en France qu’à l’étranger, tous les efforts du Parti doivent tendre à la conquête, dans la commune, le département et l’Etat, des seules fonctions électives, étant donné que ces positions dépendent du prolétariat, organisé en parti de classe, qui, en s’y installant avec ses propres forces, commence légalement et pacifiquement l’expropriation politique delà classe capitaliste, qu’il aura à terminer en Révolution. »
C’était le texte adopté par le précédent Congrès guesdiste de Caudry. Pourquoi les guesdistes le repoussèrent-ils à cette heure? On dit que les chefs furent débordés par leurs « militants » désireux de briser les liens qui les unissaient aux « ministérialistes », et de répudier une formule que les « ministérialistes » allaient hypocritement adopter. Toujours est-il que M. Guesde avait accepté de voter le texte de la majorité. Son manque de parole fut l’occasion d’un beau tapage.
Au moment où M. Constant, guesdiste, monte à la tribune pour déclarer que son parti se rallie au texte de la minorité de la commission, M. Jaurès demande la parole.
Le Président k : « Le citoyen Jaurès a la parole .[Interruptions : Au vote! au vote ! Tumulte prolonge, cris : Vive Jaurès ! Vive Jaurès ! Sifflets.)
M. Jaurès : « Citoyens!... »