CHAPITRE II
Le Comité général socialiste institué par le Congrès de décembre 1899, ne fit pas grand bruit, tout d’abord. Les délibérations étaient tenues secrètes. — Mais, dans la séance du 7 mars 1900, M. Semanaz ayant demandé que les votes fussent publiés par la presse, désireux sans doute que les actes du Comité général ne fussent pas étouffés dans le silence, M. Jaurès se rallia vivement à cette idée et demanda meme qu’un extrait authentique du procès-verbal, se rapportant à la discussion qui avait précédé le vote, fût également publié, afin que chacun prît la responsabilité de son vote. Et M. Groussicr amplifia la demande de M. Jaurès en réclamant que le procèsverbal des réunions fût intégralement publié : ce qui fut adopté à l’unanimité. Et c’est ainsi que nous possédons des documents du plus haut intérêt, qui nous prouvent à quel point s’entendent ceux qui veulent restaurer en ce monde le régime de la fraternité et le régime collectiviste de leurs rêves.
Le vote du conseil général fut immédiatement suivi
d’exécution, au grand plaisir de M. Dubreuilh, alors secrétaire général du Comité et l’intelligence la plus vive et à la fois la plus habile de ce milieu de politiciens aveugles, de philosophes optimistes et d’ouvriers naïfs. — Nous voyons dès la première heure le ton des injonctions adressées aux élus : Le citoyen Krauss, député de Lyon, est délégué à Montchanin, où se débat une grève.
— « Qu’il parte de suite et que le secrétaire lui écrive dans ce sens, s’écrie un allemaniste, M. Barrât. » — Doucement, M. Jaurès demande que l’on évite dans les communications faites aux élus ces formules impératives et blessantes.
— « On ne doit pas être susceptible à ce point! » riposte M. Barrat ».
Un autre Comité de grève, à Troyes, demande l’envoi immédiat du citoyen Roldes.
Un membre du Comité fait observer qu’il est déjà en mission, en province.
— « Qu’on lui télégraphie, » réclame M. Jaurès. D’autres font remarquer que le citoyen Roldes écrit dans un journal radical. Peut-on lui confier une délégation ?
Un délégué député, M. Fournière, énumère les motifs de froissement qui peuvent atteindre le groupe parlementaire, à la suite de l’attitude du Comité général.
— « Ils ne sont donc pas socialistes? » s’écrie M. Bar-
rat.
— « Je proteste, riposte M. Fournière; mais il y a de nos collègues qui ne peuvent pas vivre avec 25 francs par jour! » ( Protestations .
— « Il y a un prolétariat, parmi les députés socia-
listes, comme ailleurs ! — Certains de nos camarades peuvent mettre trois semaines par an au « service du parti », ils ne peuvent en mettre quatre. »
La minorité du groupe parlementaire a d’ailleurs présenté Tordre du jour suivant :
Le groupe estime que le Comité général du Parti socialiste a pour mission l’entente de tous les militants sur la doctrine et que le contrôle des actes de chaque élu n appartient quau suffrage universel et à son Comité électoral. »
Des protestations violentes accueillent cet ordre du jour.
— « Mes amis et moi, proteste M. Vaillant, avons déclaré que nous n’avons pas à discuter les décisions du Comité général, que nous les acceptons par avance. »
— « Bravo! » crient les délégués.
— « Il est extraordinaire, s’exclame M. Barrat, que, sur 40 députés, on n’en puisse détacher que trois par semaine. Chez nous, au P. O. S. R. (allemaniste), il y a six ans, il y avait 5 élus ; ils étaient tous de semaine ; aujourd’hui, nous n’en avons plus qu’un, eh bien! il marche tout le temps. — Je dis que l’attitude des députés socialistes est odieuse et honteuse. »
Ïi
Les délégués se traitent mutuellement de « mauvais socialistes ». — Aux séances des 21 et 28 mars 1900, M. Moreau (du syndicat des omnibus) demande que les comptes rendus soient dépouillés de tout ce qu’ils ont d’agressif. MM. Chaucheprat et Lenormand insistent pour que le procès-verbal publié ne porte
pas trace d’un incident violent survenu entre MM. Briand et Barrat L
— « Ce n’est pas nous, s’écrie M. Jean Bertrand, qui avons demandé que les procès-verbaux fussent publiés. C’est vous! et aujourd’hui, vous vous plaignez! »
On se plaint de la tiédeur des citoyens-députés auxquels ordre a été donné de se rendre à des invitations pressantes, dans des grèves ou des conférences socialistes, et qui n’ont même pas répondu au Comité général, pour s’excuser. Le Comité — on le sent — cherche à prendre une attitude et des mœurs de Comité de Salut Public. — Les députés doivent être à sa dévotion et se trouver prêts à partir en mission, à la première injonction.
Mais les citoyens-députés semblent fort peu disposés à se rendre à ces injonctions.
« Tous nos adhérents, s’écrie M. Remniz, doivent être des soldats disciplinés de la cause qu’ils ont volontairement adoptée... Tout le parti socialiste relève de nos décisions. Dans un parti d’action, il n’y a pas de place pour des indépendants! »
La rébellion des élus devenait de plus en plus évidente. Le citoyen Devèze, ayant été invité à aller prêter le concours de son éloquence aux grévistes de Floing, s’était contenté de répondre télégraphiquement : « Impossible aller Floing, regrette. » — D’autre part le citoyen Carnaud avait donné sa démission de secrétaire du Groupe socialiste parlementaire et ne daignait pas fournir, à ce sujet, d’explications au Comité.
1. Cet incident ne fut pas rendu public malgré la décision du Comité.
« En réalité, disait M. Fribourg, les députés s'insurgent contre le Comité général. »
— « Non, ripostait ironiquement un autre délégué, ils ne s’insurgent pas, ils opposent la force d’inertie ! » M. Lafargue propose de faire publier parles journaux socialistes les votes des élus.
M. Briand répond que le droit de contrôle sur les journaux n’implique pas l’insinuation du Comité dans la rédaction même de ces journaux.
« Les journaux sont tous pareils, riposte un allemaniste, M. Barrat. — Ils ne cherchent qu’à monter le coup à leurs lecteurs, après être venus, au congrès, faire acte de soumission au Comité général. »
M. Briand proteste alors, en accusant M. Barrat de jouer les Fouquier-Tinville — M. Briand est journaliste, il est rédacteur en chef de la Lanterne.
« Lorsque le citoyen Barrat déclare que les journaux socialistes roulent leurs lecteurs, il fait lui-même besogne de mauvais socialiste ! »
La séance du 18 avril est tellement violente que MM. Revelin et Briand demandent que le procèsverbal n’en soit pas publié.
Leur proposition est ainsi rédigée :
« Jugeant que la publication du présent procèsverbal serait nuisible à l'union socialiste, nous demandons qu'il ne soit pas communiqué à la presse. »
Par 34 voix contre 10, leur proposition est repoussée.
« Certains membres du groupe parlementaire, dit M. Andrieux {délégué des sociétés coopératives ), s’a-
musent à mettre la Commission de propagande en fâcheuse posture. C’est à peine si depuis un mois nous avons pu déplacer cinq ou six députés, pour les besoins les plus urgents : pour les grèves. »
Le Comité général avait demandé individuellement h chaque député s’il se soumettait à ses injonctions. Vingt-trois députés, sur trente-neuf, avaient répondu affirmativement.
« Non seulement, dit M. Lavaud, nous devons connaître et publier les votes des élus; mais nous devons demander aux Comités de grèves et aux Syndicats de nous envoyer un rapport sur Vattitude et les actes des délégués du Comité général, »
Enfin l’ordre du jour suivant est adopté, par 35 voix contre 10 :
« Le Comité général ayant prié les camarades du groupe parlementaire et du groupe socialiste, du Conseil municipal de Paris et du Conseil général de la Seine, de lui envoyer leur adhésion individuelle pour la propagande, a reçu à ce jour les adhésions des citoyens, dont les noms suivent :
« Allard, Breton, Calvinhac, Chauvière, Coûtant, Dejeante, Dufour, Fournière, Groussier, Clovis Hugues, Kraüss, Lassalle, Létang, Pastre, Poulain, llenou, Rouanet, Sauvanet, Sembat, Vaillant, Yiviani, Walter, Zévaès, députés ;
« Berthaut, Blondeau, Blondel, Brousse, Chausse, Colly, Faillet, Gelez, Labusquière, Landrin, Lefèvre, Le Grandais, H. Moreau, F. Moreau, Morel, Navarre, Veber, conseillers municipaux de Paris ;
« Jacquemin, Parisot, Thomas, conseillers généraux de la Seine.
« 11 prie ceux des membres du groupe parlementaire et du groupe socialiste, du Conseil municipal de Paris et du Conseil général de la Seine, qui n’ont pas encore envoyé leur réponse, de la lui adresser le plus tôt possible, pour hâter l’organisation générale de la propagande.
Ce sont les citoyens :
Bénézech, Boyer, Cadenat, Carnaud, Chassaing, Colliard, Devèze, Ferrero, Ferroul, Gras, Paschal Groussct, Jourde, Labussière, Narbonne, Palix, députés ;
LE COMITÉ GÉNÉRAL Dü PARTI SOCIALISTE. 125
Bernier, Marsoulan, Piperaud, Rozier, Vaudet, conseillers municipaux de Paris.
Dans la séance du 7 mai, M. Chauvin (guesdiste) attaque le ministère, dont fait partie M. Millerand : « Portons au Père-Lachaize, s’écrie-t-il, une couronne, avec cette inscription : Aux victimes de GallifTet! »
« Je ne m’attendais pas, répond M. Jaurès, à ce qu’on cherchât, à l’occasion de l’anniversaire de la semaine sanglante, à diviser de nouveau les socialistes. » — M. Chauvin riposte : « Des socialistes ne pourraient se diviser, quant au jugement à porter sur GallifTet.
« Il y a une tâche plus essentielle à remplir, c’est de lutter contre le nationalisme et d’imposer aux concurrents socialistes, pour le second tour des élections municipales, un programme nettement socialiste. »
On avait fait des propositions à la Petite République pour arrêter une liste unique de candidats antinationalistes, qui seraient ainsi patronnés par toute la presse sincèrement républicaine. — « Si le Comité général, déclare M. Jaurès, approuve la résolution que nous sommes décidés à prendre, nous en serons heureux. S’il se déclare incompétent, nous agirons sous notre seule responsabilité. » — « On vous propose, répond M. Chauvin, de refaire la rue Cadet. — Cela, jamais! »
Enfin le Comité désigne une commission d’arbitrage, devant donner l’investiture aux candidats socialistes, que devra soutenir le Parti socialiste tout entier.
C’était quatre jours avant les élections complémentaires ! — On accusa plus tard le Comité d’avoir man-
que, en cette occurrence, à tous ses devoirs et d'être cause des succès nationalistes aux élections municipales de Paris. •
Les séances des 20 et 22 juin fournissent l'occasion de violentes altercations et d'accusations formelles. Certains députés socialistes, sur lesquels s'étendait la surveillance jalouse du Comité, venaient de soutenir le ministère de défense républicaine « qui avait fait tirer sur le peuple à Chalon » et de renier les doctrines collectivistes.'
« Le prolétariat ne comprendrait pas, affirmait j\I. Ebers, que nous ne répudiions pas l’attitude scandaleuse de certains élus, qui non seulement ont appuyé de leur vote le sinistre assassin Waldeck-Rousseau, mais ont, par surcroît, publiquement renié les doctrines collectivistes. Non seulement ils ont renié les doctrines collectivistes, mais ils ont encore déclaré que ces doctrines n’avaient d’autre objet que de leurrer le peuple. Il n’y a pas de considération qui puisse nous empêcher de blâmer de tels actes ! »
— « Je demande que les coupables soient entendus, avant de nous prononcer, » répondait M. Charles Longuet.
— « Le bel enterrement civil ! » disait M. Blum.
— « Les groupements qui nous ont envoyés ici, ajoutait M. Roland, me comprendraient pas que nous laissions passer sans protester, la répudiation des doctrines collectivistes par certains élus du Parti. N’est-ce pas l’affirmation de ces doctrines le seul lien qui nous réunisse tous?*.. Et puis, si nous ne protes-
tons pas, quelle sera désormais notre attitude lorsque nous exposerons en réunion publique les doctrines collectivistes, et qu'on nous criera : « Mais tout cela, « c’est de la blague; puisque vos propres députés ont « renié et flétri ces doctrines à la Chambre? » — Tout cela pour sauver le ministère de défense républicaine. Àli! il défend singulièrement la République, ledit gouvernement, en fusillant les travailleurs et les socialistes. — Waldeck vaut Constans; il vaut moins encore, s'il se peut. —Constans, après Fourmies, déplaçai sous-préfet de l’arrondissement. Le souspréfet de Chalon et le préfet du département sont encore en place ! »
M. Viviani essayait en vain de défendre ses collègues de la Chambre. 11 accusait M. Zévaès d’avoir déposé une demande d’enquête sans en avoir informé ses collègues du groupe parlementaire. Il lui reprochait d’avoir voulu donner un croc-en-jambe à ses collègues appartenant à des confessions différentes delà sienne, et de leur avoir tendu un véritable traquenard, dans lequel ils étaient tombés le plus naïvement du monde. Aucun député socialiste ne devrait déposer une résolution, sans en avoir préalablement saisi son groupe. Dans un Comité général, où il est si souvent question de discipline, il demandait qu’on astreignît tout le monde à la discipline. « J’en ai assez, ajoutait-il, de ce procédé qui consiste à nous traiter en faux frères, et à déposer propositions et ordres du jour, sans en avoir auparavant discuté avec nous, en nous laissant tout ignorer. Si l’enquête eût été votée, quel en aurait été le résultat? — Nous aurions mêlé nos votes à ceux d’hommes qui sont nos adversaires les plus déclarés. Ensuite, le ministère était renversé! »
Mais arrivons à la répudiation des principes collectivistes. — Placidement, il expliquait ainsi cet étrange vote :
«/Il y a eu deux votes, un vote portant sur la motion Massabuau isolée. Nous avons tous voté contre cette motion. Puis il y a eu le vote sur la motion Massabuau, jointe à Tordre du jour de confiance au gouvernement. C’était une ruse parlementaire. Que voulez-vous? il nous a fallu ruser aussi!
« Enfin, concluait M. Yiviani, je suis las de ce qui se passe. Depuis douze mois, les gens viennent à nous la main tendue et nous poursuivent ensuite de leurs attaques et de leurs ordres du jour de flétrissure. »
— « Ce n’est pas à moi que vous vous adressez ? ripostait M. Vaillant, courroucé. Depuis dix mois, nous ne nous sommes pas adressé la parole. »
— « Une enquête eût été utile, répondait à son tour M. Zèvaès, particulièrement visé par la défense agressive deM. Viviani; elle aurait permis d’établir les responsabilités, et n’eût-on compté que un ou deux socialistes dans cette commission, ceux-ci auraient été en mesure de faire la lumière, en convoquant les organisations ouvrières et syndicales de Chalon. D’ailleurs, il existe des précédents, et, lors de la fusillade de Fourmies, M. Millerand fut le premier à demander l’enquête parlementaire. Et qu’importe de se rencontrer dans un sentier avec les députés de la droite? Cette crainte a-t-elle dirigé jusqu’à présent les socialistes dans leurs votes. Et, d’ailleurs, les noms des représentants de la grande industrie se rencontrent, non dans ceux qui ont demandé l’enquête, mais accolés aux noms de ceux qui l’ont repoussée. »
— « Soutenir, sous prétexte de défense républicaine, ajoutait M. Roland, un ministère qui fait mitrailler les républicains, on trouve cela drôle dans les ateliers, et il nous devient impossible de défendre ou môme d’excuser des députés socialistes, qui poussent la complaisance jusqu'à absoudre les auteurs responsables du crime de Chalon. D’autres aussi ont été à leur heure des démocrates et des révolutionnaires : M. Thiers, par exemple; et ceux-là ont fini, comme remparts de la société bourgeoise et fusilleurs du prolétariat. »
— « Le citoyen Vaillant, répondit M. Jaurès, a reconnu 'qu’il était parfois gêné, lui-même, pour combattre un ministère de défense républicaine. Et il ajoutait que, dans certaines circonstances, il était obligé de s’abstenir et parfois même de voter pour. »
— « C’est qu’il est des moments, répondit M. Vaillant, où l’intérêt républicain et l’intérêt socialiste se confondent. »
— « Soit, dit encore M. Jaurès, vous admettez donc qu’il y a des heures où, après avoir flétri le ministère, en vous plaçant au point de vue socialiste, vous le sauvez en vous plaçant au point de vue républicain ».
— « C’est, répondit M. Vaillant, que nous n’avons aucune préoccupation ministérielle ou antiministérielle et que nos votes ne sont jamais déterminés que par l’intérêt socialiste. »
— « Eh bien, conclut M. Jaurès, je prétends que vous ne pouvez pas détailler votre opposition. Si vous trouvez le ministère actuel si condamnable, pourquoi ne le poursuivez-vous pas, jusqu’à ce que vous l’ayez renversé? Pourquoi, ne l’ayant pas abattu dans une circons tance, ne cherchez-vous pas à le frapper dans une autre occasion? Votre conduite manque de logique.
« Toutes ces difficultés ne se produiraient pas, si les organisations particulières n'envenimaient pas les questions, et aussi, si une méthode de travail meilleure existait à la Chambre. Si le groupe parlementaire était uni, si ses divers éléments se consultaient et s’entendaient, le groupe aurait certainement trouvé le moyen de déjouer la manœuvre nationaliste, tout en affirmant bien haut les principes collectivistes. Eh quoi ! voilà un des incidents les plus graves de la vie parlementaire qui va se produire ! Pas de situation plus confuse, mais pas de situation mieux indiquée à l’avance!
« Le Gouvernement va être interpellé sur les événements de Clialon ; ces' événements sont connus dans leurs détails, on sait de plus comment la réaction se propose d’en jouer. Et le groupe socialiste ne trouve pas moyen d’en délibérer auparavant et d’essayer au moins d’adopter un plan commun d’action! On arrive à la bataille en ordre dispersé; les uns cachant aux autres ce qu’ils se proposent de faire. Et le résultat, vous le connaissez : ce sont des camarades, mis dans une situation pénible, par leur désaveu apparent du collectivisme. — Eh bien! je dis que ces camarades ont été les dupes, les victimes d'une manœuvre qui pouvait être déjouée, si vous vous étiez entendus. »
— « Il n’y aurait pas division, riposta M. Br acre, s’il ne se trouvait pas des socialistes qui oublient qu’il faut juger toutes choses à la lumière de cette vérité évidente : que le prolétariat doit travailler pour lui et rien que pour lui. —Nos amis n’ont qu’un but au Parlement : non pas de renverser ou de maintenir les cabinets, mais d’inviter la classe ouvrière à s’organiser dans son propre intérêt. Là est tout le secret de la vraie méthode socialiste. »
Par vous, apostropha M. Chauvin, en s’adressant à M. Jaurès, le Parti socialiste a perdu ce caractère d’opposition, grâce auquel nous glanions toutes les voix de ceux qui, à un titre quelconque, étaient mécontents de l'état actuel. Il faut dire les choses comme elles sont : Il n’y a pas un élu à la Chambre qui doive son siège uniquement à des voix socialistes conscientes. Eli bien ! cet appoint, vous le poussez dans les bras des nationalistes.
« Je reviens sur la déclaration de M. Waldeck-Rousseauà cette séance du 15 juin. Qu’est-elle en substance? ceci : « On vous assassine aujourd’hui et on vous assassinera demain. » —Je déclare que vous ne pourrez plus, après un tel langage, faire comprendre aux travailleurs la nécessité de défendre le régime actuel. Si demain les nationalistes descendaient armés dans la rue, c’est en vain que vous appelleriez les ouvriers à l'aide. Us ne se soulèveraient plus, parce qu’ils diraient : Les socialistes sont des fumistes comme les autres ! — Votre attitude a mis en péril, non seulement le socialisme, mais la République. C’est pourquoi il faut que le Comité général se dégage aujourd'hui par un vote unanime. 11 faut qu’il dénonce la fausse tactique suivie par certains depuis des mois et qu'il rassure le monde des travailleurs ! »
Enfin on passait aux votes.
L’ordre du jour déposé par M. Jaurès était repoussé à mains levées. En voici le texte :
« Le Comité général du Parti socialiste, — considérant que les fâcheuses surprises de séance qui se sont produites à propos
clu vote sur l’enquôte et de la motion Massabuau, tiennent à ce que le groupe socialiste parlementaire ne délibère pas sur les diverses propositions et motions; — rappelle à tous les élus qu’il est de devoir strict de saisir le groupe parlementaire de toutes les propositions et de tous les ordres du jour qu’ils comptent déposer. »
Par contre, par 43 voix contre 3\ l’ordre du jour suivant, déposé par MM. Albert Richard, Ebers et Tanger, était adopté :
« Considérant que, dans la séance du 15 juin, à la Chambre, un certain nombre d’élus socialistes ont repoussé la proposition d’enquête parlementaire, faite à la suite de l’interpellation sur les massacres de Chalon-sur-Saône; qu’ils ont de plus, après avoir repoussé isolément l’amendement Massabuau qui représente les doctrines socialistes comme un piège destiné à abuser les travailleurs , voté ce même'amendement dans un ordre du jour, qui accordait leur confiance au gouvernement responsable;
« Le Comité général désapprouve ces députés d’avoir sacrifié à des préoccupations politiques les principes supérieurs du socialisme, acclamés au Congrès général de décembre 1899.
« Et décide de soumettre le cas au prochain Congrès. »
Le groupe parlementaire riposta immédiatement par la protestation suivante :
«• Au Parti socialiste :
« Le Comité général accuse un certain nombre d’élus socialistes « d’avoir sacrifié à des préoccupations politiques les principes supérieurs du socialisme »».