Kautzsky
LE PARTI SOCIALISTE FRANÇAIS
lutionnaire et approuver « les mouvements incohérents de ceux qui, chaque matin, sonnent le glas de la Révolution », le socialisme doit être Vaiguillon du parti radical, jusqu’à ce que celui-ci, manquant de souffle, abandonne la partie et laisse la place au parti socialiste, devenu maître des destinées de la République : telle est la thèse des socialistes qui marchent à la remorque de M. Jaurès et comptent une quarantaine des leurs au Parlement.
C’est l’avènement du socialisme réformiste! Il réalisera bien, à notre avis, les réformes qu’il pourra appliquer avec les radicaux et qui sont inscrites dans le programme radical. Mais après, lorsqu’on arrivera au point où les radicaux et les radicaux socialistes s’arrêteront de marcher sous l’influence de leurs « préoccupations de conservation ou de défense sociale », que pourront faire les socialistes livrés à leurs propres forces ? La France n’est pas socialiste et il est à penser qu’elle ne le sera jamais. Ces préoccupations de conservation ou de défense sociale ne sont pas celles d’un parti politique, ce sont les préoccupations de tout un peuple de travailleurs et de propriétaires ruraux. Mais d’ailleurs à quoi bon parler de collectivisme? MM. Jaurès, Briand et Millerand n’en parlent même plus, pour le moment, dans leurs programmes, ils attaquent durement ceux qui en parlent encore, « les vieux pontifes usés d’une religion abolie ». Ils gouvernent, ou bien ils contrôlent, sans responsabilité, le gouvernement des autres. Et ils se déclarent satisfaits.
ALLEMANISTES.
Dans ce nouveau parti, les allemanistes étaient venus se fondre. — Eux, qui jadis passaient pour les plus fougueux des révolutionnaires, s’étaient laissé glisser sur la pente douce du socialisme le plus modéré.
Les traits accentués, l’œil noir chargé de volonté, le geste nerveux, la silhouette sèche, la parole brève, tel est M. Jean Àllemane, d’après la photographie rapide d’un de ses biographes. On peut lire sur ce visage de lutteur la loyauté de la pensée, la bonhomie populaire et une certaine malice gasconne qui se gîte au coin de l’œil 1 . —A la tribune, son discours se hache de phrases courtes et incisives, il a cette éloquence violente qui saisit les foules. — La vigueur de ses apostrophes, la tonalité chaude de sa voix, où perce un accent du faubourg parisien sous d’insensibles réminiscences de l’accent méridional, la crânerie de ses attitudes rudement campées, font de lui un preneur de multitudes , qui, pour être saisi dans son véritable aspect, doit être vu en période trouble, en quelque assemblée houleuse et sombre, alors que des hurlements lointains parviennent du fond de la rue jusqu’à la salle et que des souffles d’émeute courent sur la réunion.
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1843, il fut conduit de bonne heure par sa famille dans la grande ville, dont il semble incarner l’esprit gouailleur et faubourien’. Il fait son apprentissage de typographe à l’imprimerie Dupont. Le 4 septembre, il prenait possession de l’Hôtel de ville et s’y installait. Il fut désigné pendant la Commune au Comité central. — Un premier jugement le condamna à quinze mois de prison, un second à mort. — Trois* voix pour les circonstances atténuantes lui sauvèrent la vie 1 2 ! Alors ce fut le bagne de Toulon, les ferspendant cinq mois, l’embarquement, l’arrivée à l’île Nou, et un essai d’évasion. Ramené à Nouméa avec treize de ses camarades, M. Àllemane fut condamné à cinq ans de double chaîne et obligé de subir ce supplice pendant trois ans et demi. L’amnistie le délivra. — Rentré en France, M. Allemane fut compris parmi les soixante auxquels étaient infligées cinq années de bannissement ; mais il refusa d’obéir à cette injonction et volontairement on l’oublia.
La constitution du Parti en Fédérations et son organisation sont l’œuvre du Secrétariat, dont le siège est à Paris, et qui est formé de six délégués, renouvelables tous les ans par moitié, pour chaque Fédération régionale.
Les délégués se réunissent tous les lundis, pour
1. Son pcre était marchand de vin et bonapartiste convaincu. Il voulut faire de son fils « un curé ». — Le fils s’évada et se fit typographe.
2. Le principal témoin qui l’accusait était ivre-mort. C’est à cette circonstance que M. Jean Allemane dut d’avoir la vie sauve.
régler les questions de propagande et entretenir les relations de correspondance entre les groupes adhérents.
Chaque groupe adhérent versait une cotisation de un franc par mois, et les députés une cotisation de cent francs pour la propagande. Les propagandistes recevaient de huit à douze francs par jour, leurs voyages payés. — On envoyait de préférence des députés, parce que leurs voyages sont gratuits ; mais on avait bien soin de ne pas les envoyer comme députés, pour ne pas leur donner une trop grande importance. C’était le citoyen, qui allait porter la bonne parole; ce n’était pas M. le Député L
Le secrétaire du Parti et de la Fédération du Centre (Paris) est le citoyen J.-B. Lavaud, ancien ouvrier céramiste dans les Ardennes, où, avec J.-B. Clément, il a organisé le Parti ouvrier sur des bases sérieuses. Très actif, malgré des crises de paralysie fréquentes, très intelligent et accueillant, son iniluen'ce sur le Parti entier et sur la Fédération parisienne est énorme. Il représente le Parti, c’est en son nom qu’il parle : aussi est-ce sans ménagements qu’il s’adressait jadis aux citoyens députés, et qu’il leur intimait les ordres qu’il était chargé de faire exécuter. Ses appointements sont de 250 francs par mois, dont 200 francs pour le secrétariat général et 50 francs pour l’Union fédérative du Centre, dont il est aussi le secrétaire.
Ce qui distingue,l’ailemanisme, c’est l’anonymat el la discipline. On a horreur de tout ce qui tend à monter, et les leçons qu’on a eues autrefois, avec
l. Aujourd’hui les députés du Parti n’ont pas été réélus; d’autres, comme M. Dejeante, ont abandonné le Parti allemaniste.
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M. Guesde et avec M. Brousse, ont été tellement vives que l’exagération s’en est mêlée. Mais si tout ce qui tend à s’élever est instantanément brisé, nul n’a le droit de se refuser le choix de ses collègues. Tel ouvrier est désigné par le sort pour se présenter aux élections : quelle que soit sa répugnance, il ne peut se dérober à ce pénible honneur.
Les élections ne coûtent presque rien. Les affiches sont collées par les « camarades » avant ou après leur travail. Les réunions se tiennent chez le marchand de vin. Les circulaires sont gratuitement portées à domicile. Si quelqu’un veut se soustraire à ces corvées, il doit payer un « camarade » cinq francs par jour pour le remplacer.
Les origines des revendications formulées dans les considérants et dans le programme du Parti ouvrier se trouvent déjà dans le manifeste des Égaux de 1796, des Communistes de 1847 et de l’Internationale de 1864.
Les points les plus importants du programme, ceux par lesquels les allemanistes se distinguent des autres écoles socialistes politiques, sont :
1° La lutte des classes;
2° La grève générale.
L’émancipation des travailleurs ne peut être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes : ils doivent se souvenir que toutes les révolutions « bourgeoises » n’ont eu d’autre effet que de rendre leur sort un peu moins supportable.
« L’histoire contemporaine fourmille de preuves
aussi irrécusables que sanglantes de la haine féroce, délirante, qui s’empare des prétendus défenseurs du peuple quand ce peuple, las de discours et de promesses vaines, se décide à se passer des rhéteurs... A Lyon par deux fois, à Rouen, à Paris en juin 1848 et en mai 1871, les républicains bourgeois se montrèrent plus sanguinaires que les monarchistes, à l’égard de ces ouvriers, auxquels ils étaient pourtant redevables de leur situation politique. »
Les bourgeois, au dire des allemanistes, reviennent forcément à la bourgeoisie, comme le chien de l’Écriture à son vomissement. N’en voit-on pas des exemples frappants dans ces élections où cléricaux et athées scellent leur alliance contre le socialisme?
L’action politique ne doit être employée que comme moijen et à titre de propagande. On se méfie des politiciens, dans le parti allemaniste. Aussi ceux-ci sont-ils sous le coup du mandat impératif, soumis d’une façon servile aux ordres du secrétariat général. Il y a dans le Parti une haine terrible contre les socialistes parlementaires, tels que M. Jules Guesde, « que certains feraient fusiller tout le premier, s’ils arrivaient au pouvoir ». On leur reproche d’avoir abandonné leur programme économique et de ne chercher qu’à conserver bourgeoisement leurs sièges législatifs.
Le Parti allemaniste veut du reste obtenir la législation directe, dont l’article fondamental s’écrit ainsi :
« Le peuple reprend son entière souveraineté ; de ce fait sont supprimés tous autres corps légiférants : Chambre, Sénat ou Conseil d’État. »
C’est bref et net. Ces rouages politiques sont rem-
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placés par des commissions purement administratives, appelées à exécuter les décisions arretées par la Nation.
Un secrétariat général recevra les communications des municipalités et les transmettra à chacune des commissions compétentes, qui répondront à ce que sont aujourd’hui nos ministères. — Ces commissions seront nommées par le peuple d’après des listes établies par profession, au prorata des membres composant chaque corps de métier.
Avec cette méfiance des législateurs et ce peu d’enthousiasme pour les moyens politiques, il n’est pas étonnant que le Parti compte surtout sur les moyens économiques et qu’il mette au premier rang la grève générale. — C’est la guerre des bras croisés pour M. Allemane. C’est le refus de travailler, opposé à leurs exploiteurs, par les ouvriers désireux d’en finir avec l’état actuel, où seuls ils travaillent pour vivre, pendant que les bourgeois ne font rien et vivent largement. Mais de combien de façons différentes est envisagée cette dernière lutte entre le patronat et le salariat, qui doit donner la victoire définitive à ce dernier et faire régner la paix et l’amour universels ! M. Allemane la conçoit comme une bataille pacifique, où les patrons vaincus demanderont grâce et accepteront toutes les conditions de leurs vainqueurs.
« Mais, ajoute-t-il, il ne suffit pas de déclarer la guerre, il faut être prêt à la soutenir, et être prêt dans des conditions telles, que la victoire ne soit pas douteuse. Les vivres sont les seules munitions indispensables. Il faut, pour aboutir dans cette campagne d’un nouveau genre, que les membres actifs possè-
dent individuellement des réserves suffisantes, amassées peu à peu, afin de pouvoir vivre durant quelques mois de repos forcé. »
Il semble, en effet, impossible à M. Allemane de préparer ce grand événement par la constitution d’un trésor de guerre :
« En admettant que le nombre des travailleurs s’élève en France à 6 millions, nous arriverons, a-t-il été dit au Congrès de Nantes, en comptant leurs familles de quatre membres, au total de 24 millions de personnes. Or, en allouant à chacune une somme de 1 franc par jour, cela nous donnerait le chiffre de 24 millions pour un seul jour, et, pour trente jours, durée maxima probable d’une grève générale, la somme de 750 millions de francs. »
Au mois de mars 1896 une débâcle se produisit dans ce parti si fort et si discipliné.
Un congrès national avait laissé aux Fédérations le soin de fixer le taux de la retenue à prélever sur le traitement des élus pour les frais de la propagande.
L’Union fédérative du Centre (Paris) fixa cette retenue à 5.000 francs pour les députés et 2.000 francs pour les conseillers municipaux. Il restait ainsi à chacun des élus un traitement annuel de 4.000 francs.
* Tous leurs frais d’élection et de délégation leur étaient payés et on leur remettait en outre 10 francs par jour de frais de séjour, lorsqu’ils étaient délégués.
L’argent qu'ils avaient abandonné allait à la propagande, sauf une somme de 1.000 francs qui était abandonnée au Comité électoral de chacun.
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Un conseiller municipal, M. Faillet, à qui cependant son Comité électoral faisait abandon des 1.000 francs lui revenant, crut devoir s’insurger contre ces prélèvements. Il dénonça la charte et reprit sa liberté. Il forma un nouveau groupe : celui des failletistes.
La situation des députés était à envisager dans vingt-sept mois seulement, le nouveau bail indique aux conseillers ne leur avait jamais été présente .
MM. Groussier et Dejeante se solidarisèrent avec les conseillers municipaux pour toucher intégralement 9.000 francs et assurer leur réélection par la protection électorale des conseillers, MM. Faillet et Berthaut.
Le secrétariat du Parti ouvrier lança immédiatement le manifeste suivant.
« Plusieurs groupes ont demandé si la situation de famille de nos élus n’avait pas influé sur leur attitude.
« Nous allons répondre à leur demande, tout en affirmant que, lorsque les citoyens Faillet et Berthaut ont été élus, leur indemnité de conseillers n’était même pas de 4.000 francs par an ; c’est seulement depuis 1889 que le Conseil municipal de Paris s’est attribué G.000 francs à titre d’indemnité.