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Le Mouvement socialiste du 1 er juillet

LE PARTI SOCIALISTE FRANÇAIS. 17

action combinée. C’est-à-dire, si à la participation à la défense des garanties individuelles devait succéder la participation au pouvoir.

« Ce problème se présentait sous un double aspect :

« l°Le parti socialiste peut-il. en régime bourgeois, prendre sa part du gouvernement? Et s’il le peut, sans dépasser les limites de son action dans la société capitaliste, à quel moment de son évolution et sous quelle forme le peut-il?

« 2° Alors même qu’il le pourrait, en général, le pouvait-il dans le cas actuel, en ayant comme copartageant du pouvoir un général de Galliffet?

« C’est sur ce double problème que le socialisme français a affirmé sa confusion.

« Les opportunistes du parti ont vu, dans l’arrivée au pouvoir d’un des leurs, un premier triomphe du socialisme, tel du moins qu’ils l’entendent, sans règle et sans conduite et esclave du moment. Ils ont violé la morale du parti en se solidarisant avec le général de Galliffet. On n’amnistie pas ainsi le passé et la morale d’un parti est faite de ses traditions.

« A la tendance opportuniste s’est opposée la tendance doctrinaire. Et ces deux tendances ont coupé en deux le parti socialiste, pendant qu’une troisième solution intervenait dans le Comité d’entente, qui déclarait que M. Millerand était ministre sous sa responsabilité propre et qu’il n’engageait pas le parti socialiste.

« Ce fait aura jeté la perturbation dans la conscience ouvrière. La croyance sera née dans beaucoup de cerveaux simplistes que cet événement est suffisant, pour que soient changés les cadres sociaux et modifiés les rapports du capital et du travail. Il y aura

beaucoup d’illusions perdues, et les déceptions portent en elles le découragement et le scepticisme.

« La conception électorale du socialisme en sera renforcée, et le parti aura une nouvelle tendance à assurer le triomphe du socialisme petit bourgeois. Ce qui permettra aux vieilles organisations de rappeler, en face de cette dégénérescence du socialisme, qu’elles sont les seules dépositaires de la vraie doctrine. La formation de l’unité socialiste en sera retardée. »

Le résultat ne se fit pas attendre. Pendant que M. Jaurès approuvait l’entrée de M. Millerand au ministère, l’Union socialiste se disloquait à la Chambre et blanquistes, guesdistes et allemanistes dissidents formaient un groupe révolutionnaire qu’ils opposaient au groupe indépendant .

Du Parlement, la scission s’étendait au parti tout entier. Le Parti ouvrier français (guesdiste), 1 q Parti révolutionnaire socialiste (blanquiste) et l’ Union communiste révolutionnaire (allemanistes dissidents) se séparaient avec éclat de M. Jaurès et lançaient ce manifeste.

^4 la France ouvrière et socialiste ,

Citoyens,

En sortant du groupe dit VUnion socialiste de la Chambre , qui venait de fournir un gouvernant à la République bourgeoise, les représentants de la France ouvrière et socialiste organisée n’ont pas obéi à un simple mouvement de colère, pas plus qu’ils n’ont entendu limiter à la protestation d’un moment leur action commune.

LE PARTI SOCIALISTE FRANÇAIS

Il s’agissait d’en finir avec une politique prétendue socialiste faite de compromissions et de déviations, que depuis trop longtemps on s’efforcait de substituer à la politique de classe, et par suite révolutionnaire, du prolétariat militant et du parti socialiste.

La contradiction entre ces deux politiques devait infailliblement se manifester un jour ou l’autre. Et par l’entrée d’un socialiste dans un ministère Waldeck-Rousseau, la main dans la main du fusilleur de Mai, elle s’est manifestée dans des conditions de gravité et de scandale telles, qu’elle ne permettait plus aucun accord , entre ceux qui avaient compromis Vhonneur et les intérêts du socialisme, et ceux qui ont charge de les défendre.

Le parti socialiste, parti de classe, ne saurait être ou devenir, sous peine de suicide, un parti ministériel. Il n’a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie, dans les mains de laquelle l’État ne peut être qu’un instrument de conservation et d’oppression sociale. Sa mission est de le lui arracher , pour en faire Vinstrument de la libération et de la Révolution sociale.

Parti d'opposition nous sommes , et parti d’opposition nous devons rester , n’envoyant des nôtres dans les Parlements et autres assemblées électives qu’à l’état d’ennemis , pour combattre la classe ennemie et ses diverses représentations politiques.

D’autre part, le Conseil national du parti guesdiste (parti ouvrier français) envoyait aux groupes de ses fédérations un appel, dont certains passages méritent d’être reproduits.

« On vous a dit, énonce ce manifeste, — et l’on vous redira — que l’acceptation d’un portefeuille par un socialiste n’est que la suite, pour ne pas dire le triomphe, de cette conquête des pouvoirs publics , qui est, a été, et restera, quand même, notre méthode.

« Ayant déjà des maires, des conseillers généraux, des députés, pourquoi n’aurions-nous pas des ministres?

« Mais parce qu’il n’y a rien de commun entre les municipalités, les conseils généraux, la Chambre, voire le Sénat, qui, ayant à leur base l’élection, s’ouvrent en dehors sous la poussée des travailleurs, de leur nombre et de leur organisation, nous permettant d’y pénétrer en ennemis, et les ministères, qui ne s’ouvrent eux que du dedans , dans la mesure où leurs détenteurs

bourgeois peuvent avoir intérêt à y introduire un des nôtres, pour leur servir de collaborateur ou de couverture.

« Les mots mômes protestent contre l’équivoque que l’on s’efforce de créer.

« Conquérir le pouvoir politique exclut jusqu’à l’idée d’en recevoir ou d’en solliciter un morceau, des miettes. Ce n’est pas « avec >* la bourgeoisie, c’est « contre » elle, que nous enlevons et qu’il faut continuer à enlever, à la baïonnette du scrutin, toutes les positions électives, dans la commune, le département et l’État, en attendant l’inéluctable coup d’épaule révolutionnaire. Mais pas plus qu’à l’époque des maires non élus il n’aurait été permis à des socialistes d’accepter l’écharpe municipale, qui en eût fait les agents de l’État bourgeois, il ne saurait leur être permis d’accepter un portefeuille, qui les transforme en cogérants de la classe bourgeoise et de ses intérêts.

« Avez-vous songé aux déceptions inévitables qui suivront, à la banqueroute, à laquelle sera acculé le socialisme, lorsque après quelques mois ou quelques années de participation de gouvernement, ni les prolétaires de l’usine, ni ceux du champ, n’ayant vu modifier leur situation — immodifiable en régime capitaliste, —se retourneront contre nous pour nous demander des comptes? Ce qui est advenu du parti radical pour avoir fourni des gouvernants à la République opportuniste, doit nous servir de leçon. »

M. Jaurès, dans sa réponse à ces insinuations qui le frappaient, en frappant M. Millerand, plaisantait les jeux de serrurerie auxquels s’amusait M. Jules Guesde. Ce sont là, dit-il, d’ingénieuses et vaines distinctions : que la porte s’ouvre du dedans, ou qu’elle s’ouvre du dehors, c’était pour lui tout un. Et il rappelait, non sans malice, aux dénonciateurs des « déviations » et des « compromissions », le fameux programme agricole de MM. Guesde et Lafargue, à propos duquel, dans un article un peu âpre de la Neue Zeit, Engels reprochait à Guesde tant de « déviations » et de « compromissions ».

« Promulguer un programme de transition, ajoutait le grand orateur socialiste, c’est solliciter publique-

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ment, officiellement, le concours d’une partie des éléments bourgeois.

« La vraie compromission, s’il en estime, c’est pour un parti révolutionnaire, destructif de la bourgeoisie> d’avoir un programme d’exécution pour la période bourgeoise.

« Ou bien il faut, concluait-il, rétrograder jusqu’à la stérile intransigeance de l’anarchisme doctrinal. »

On peut tirer une déduction curieuse de la théorie de M. Jules Guesde sur la porte qui s’ouvre du dedans et celle qui s’ouvre du dehors. Si cette théorie était admise, un socialiste ne pourrait pas être ministre, mais il pourrait devenir président de la République. Là, en effet, la porte s’ouvre du dehors. On peut l’enfoncer au moyen de l’élection.

Vinrent les élections générales de 1902. Les socialistes indépendants, vainqueurs, exposèrent de nouveau leur programme, dans un banquet qui se tint à la Porte-Dorée, le 28 mai 1902, et qu’on fit présiderpar trois candidats malheureux aux précédentes, élections : MM. Viviani, Chassaing et Charles Gras.

Le Parti socialiste ne se laisse pas entraîner, s’écria M. Jaurès, par des mirages énervants ni par une-démagogie servante de réaction. ( Ceci à Vadresse de* MM. Guesde et Vaittant.)h'xm\ïê socialiste se fera; puisqu’elle ne peut se réaliser avec « ce qui reste des vieilles organisations sectaires », il faudra bien que ces éléments se fondent par la puissance absorbante des fédérations autonomes, malgré « les critiques.

doctrinaires des hommes de revues 1 qui épient le pas et le geste des militants », malgré « le bureau de censure de certains marxistes intransigeants d’outre- Rliin 2 » .

Le parti radical va prendre le pouvoir, et c’est le parti socialiste, libéré du ministérialisme, qui contrôlera ses actes et lui indiquera la marche à suivre. « Et si le parti radical fait encore faillite, nous recruterons ses adhérents, surtout si nous avons joué le rôle d’aiguillon sans tricherie, sans surenchère captieuse. L’idéal socialiste n’est pas un rêve abstrait, et la plus petite parcelle de réforme contient des bribes de pensées finales. Et il est facile de disposer des projets de loi, où une immense partie du domaine capitaliste actuel peut être transformé en propriété sociale, pour de vastes applications du socialisme communiste. »

Cependant il importait de ne pas laisser confondre ce programme avec le programme radical, le socialisme parlementaire avec le réformisme des radicaux qui allaient prendre le pouvoir. Ce fut l’œuvre de M. Briand, qui déclara que les radicaux et les radicaux socialistes ne se distinguaient des partis modérés que par des promesses ou des désirs. « Aucun de ces partis, dit M. Briand, ne s’associerait à nous pour la suppression du salariat... Ils ont des préoccupations de conservation ou de défense sociale. En .sorte que leur action évolue dans un cadre étroit, que le nôtre tend à rompre. »

Donc, il ne faut pas sacrifier au romantisme révo-

1. M. Lagardelle dans le Mouvement socialiste , M. Péguy dans les ■ Cahiers de la Quinzaine .

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