La Mutation
L’étude des végétaux, qui se prêtent beaucoup mieux que les animaux à ce genre d’investigation,
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devait amener des découvertes expérimentales sur la transformation des espèces. Les résultats obtenus à ce sujet depuis vingt-cinq ans environ sont d’une importance capitale.
Deux points de vue distincts, l’un purement scientifique, l’autre purement pratique, ont amené la même conclusion, à savoir qu’on peut assister actuellement à la création d’espèces nouvelles. Je veux parler des belles recherches de Hugo de Vries, professeur à Amsterdam et des découvertes de lljalmar Nilsson, directeur du Laboratoire de Svalof en Suède.
De Vries était surtout connu dans la science par ses remarquables travaux de physiologie. Peu à peu l’orientation de son esprit le dirigea vers d’autres questions; il s’éprit de cultures expérimentales.
Lorsqu’un botaniste descripteur, ou même un simple botanopbile récoltait les échantillons destinés à être décrits ou à prendre place dans une collection, il recherchait les exemplaires qui ne présentent aucune déformation particulière. Les individus monstrueux ou anormaux offrant un aspect exceptionnel étaient le plus souvent rejetés. Ce sont au contraire ces monstres que s’est plu tout d’abord à rechercher De Vries, et il les a cultivés avec sympathie, présumant que ces cultures donneraient des résultats intéressants au point de vue de l’hérédité acquise.
C’est en effet ce qui est arrivé, pour bon nombre de plantes anormales. J’en citerai un premier exemple.
Tout le monde connaît la Cardère sauvage, cette sorte de grand chardon, à fleurs de Scabieuse, qui croit sur les talus et au bord des chemins. De Vries
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en avait trouvé un pied monstrueux, dont la tige tordue sur elle-même portait des rameaux disposés en hélice, figurant une sorte d’escalier tournant à rampe fleurie. Or, les graines récoltées sur cet échantillon n’étaient pas semblables aux autres graines de Cardère. Le changement de nutrition de la plante ainsi déformée naturellement, avait influé sur la structure même des embryons produits par elle; aussi la plupart d’entre eux étaient des plantules à trois cotylédons (ou feuilles nourricières primitives), au lieu d’être à deux cotylédons comme ceux des plantes normales.
La monstruosité à forme tordue de la Cardère pouvant apparaître tout à coup, on voit qu’il en résulte l’apparition brusque d’embryons à forme spéciale qui deviennent la souche d’une Cardère tout autre, se maintenant semblable à elle-même par hérédité.
Ces cultures expérimentales des monstruosités donnaient déjà des indications d’un grand intérêt, mais la découverte capitale de De Vries réside dans l’étude approfondie qu’il a poursuivie depuis 1886 sur une espèce d'QEnothera.
Les Œnothères ou Onagres (fig. 188) sont des plantes américaines, de la famille des Fuchsias, cultivées depuis très longtemps dans les jardins d’Europe. Leurs grandes fleurs jaunes, en grappes, s’épanouissent au premier matin, se flétrissent dans la journée et exhalent le soir une odeur délicate et suave.
Or, il se trouve qu’en passant, en 1886, à Hilversum, près d’Amsterdam, De Yries remarqua dans un champ en friche une grande quantité d’Onagres appartenant à une même espèce ( QEnothera Larnar-
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ckianà). La plante avait été introduite en cet endroit dès 1870, et, à partir de 1875, elle s’était répandue dans les champs délaissés.
Ce qui frappa De Vries, c’étaient les nombreuses formes monstrueuses ou aberrantes que présentaient les Onagres de ce champ; les unes avaient des tiges tordues; d’autres des rameaux réunis et comme soudés entre eux, fasciés, comme l’on dit; d’autres encore présentaient des feuilles en forme de gobelets, des pétales en nombres différents, etc.
Mais le professeur d’Amsterdam remarqua un fait beaucoup plus curieux. A côté de la forme d’Onagre qui constituait le plus grand nombre des échantillons, on en distinguait deux autres, sans aucun intermédiaire entre elles ou avec Y Œnothera Lamar ckianci typique. Ces deux formes, comme les cultures de De Vries l’ont ensuite démontré, se sont absolument maintenues par hérédité avec tous leurs caractères. C’étaient deux véritables espèces nouvelles d’Onagres qui n’ont jamais été décrites et qui vraisemblablement ne se sont jamais produites auparavant. Or, elles provenaient sans nul doute de l’Onagre introduit en 1870 sur ce point.
Deux espèces nouvelles auraient donc été formées en moins de vingt-cinq ans, et sans présenter d’intermédiaires avec les parents dont elles sont issues? Ce n’est certes pas la sélection naturelle qui les aurait produites.
Mais n’oublions pas que mille observations attentives ne valent pas une expérience bien faite. C’est pourquoi, à partir, de 1886, le savant naturaliste d’Amsterdam entreprit sur de vastes terrains, et en prenant toutes les précautions voulues, la culture méthodique de ces formes d’Onagres. Il fut ainsi démontré que les caractères des deux formes obser-
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vées se maintenaient par hérédité et, qui plus est, De Vries vit apparaître sous ses yeux, et brusquement, d’autres espèces nouvelles ^'Onagres (fig. 188 et 189), toutes issues de 1 ’Œnothera Lamarckiana.
Le savant hollandais baptisa de noms nouveaux ces espèces subitement for-
Fig. 188. — OEuothera rubrinervis , une Fig. 189. — OEnolhera nades espèces nouvelles obtenues par De nella, une des espèces
Vries (figure réduite). nouvelles obtenues par De
Vries (figure grossie).
mées, dont l’ensemble constitue ce qu’il nomme paternellement sa famille Lamarckiana.
Pour montrer à quel point les caractères de ces espèces nouvelles paraissent constants, il suffit de citer les cultures de l’une d’elles. A la cinquième génération de l’espèce nouvelle Œnothera nanella , 18.000 plantules de cette espèce ainsi créée ont donné 18.000 jeunes plantes ayant toutes les caractères de Vt E. nanella.
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Mais, dira-t-on, n’y a-t-il pas là un cercle vicieux?
De Vries dit que chaque espèce maintient intégralement ses caractères, l’Onagre type compris; comment se fait-il alors qu’il apparaisse des formes nouvelles?
Non, il n’y a aucun cercle vicieux, et c’est là qu’intervient la considération des individus monstrueux ou aberrants. Ce sont seulement les échantillons anormaux d’une espèce déterminée qui sont capables de modifier brusquement la nature de leurs graines (comme dans l’exemple de la Cardère tordue citée plus haut), et par suite de donner naissance tout à coup à une espèce nouvelle.
C’est ce changement brusque que De Vries a désigné sous le nom de mutation , mot qui avait déjà été employé en horticulture pour désigner les phénomènes de ce genre, vaguement observés.
De Vries a donc démontré la réalité des mutations, c’est-à-dire l’apparition brusque d’une espèce nouvelle, par le fait de germes formés sur un échantillon anormal d’une espèce déjà connue.
Mais, objectera-t-on encore, pourquoi cet individu est-il anormal? Pourquoi est-il tordu, ou fascié, ou à feuilles en gobelets?
Ceci est une autre question, et j’y reviendrai plus loin.
L’essentiel est l’apparition immédiate, palpable, visible, de nouvelles espèces issues d’une seule espèce ancienne, par le mécanisme de la mutation.
Autre objection encore. Si l’on compare ces divers Onagres décrits comme espèces nouvelles, on remarque que ces espèces se ressemblent beaucoup. Linné les aurait certainement décrites comme
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variétés. Pourquoi dire que ces formes sont des
espèces?
C’est parce que leurs caractères se maintiennent intégralement par hérédité. On a reconnu que l’espèce telle que la comprenait Linné, l’espèce linnéenne, n’est que la collection arbitrairement limitée d’espèces véritables plus voisines les unes des autres, qu’on nomme comme je l’ai dit « petites espèces » ou encore « espèces élémentaires », et qui sont appelées aussi espèces jordaniennes, c’està-dire telles que les concevait le botaniste français Jordan et les naturalistes de son école.