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Sélection, mutation, adaptation

Revenons maintenant à la question théorique dont on vient de voir les conséquences pratiques.

Au point de vue de l’origine des espèces, on comprend quelle est son importance.

Avec Darwin, la production des espèces nouvelles devait s’expliquer par des séries de variations continues , les modifications se produisant d’une façon insensible. Les caractères étaient supposés varier dans toutes les directions, et l’ébauche d’un caractère donnant à l’être un avantage sur les autres, devait le faire prédominer dans la lutte pour l’existence.

SÉLECTION, MUTATION, ADAPTATION'

Que de temps il faut alors imaginer pour arriver dans cette conception à un changement notable ! Et puis, pourquoi l’ébauche pure et simple d’un caractère qui, très accentué, pourra devenir avantageux, donne-t-elle une supériorité à l’être qui la présente? Si parmi un 'grand nombre de musaraignes, ces petits insectivores en forme de souris qu’on trouve dans les champs, il en est une qui a quelques poils agglutinés ensemble, en quoi celte musaraigne aura-t-elle un avantage sur les autres dans la lutte pour l’existence? Ce ne serait que si l’agglutination des poils était assez importante pour les transformer en piquants de hérisson (mammifère du même groupe), que l’avantage se ferait sentir.

D’autre part, pour obtenir les plantes ornementales en horticulture, ou les races créées par l’élevage, on n’opère jamais suivant les principes indiqués par Darwin. Il semble, au contraire, que presque toujours les formes nouvelles aient été obtenues par mutation, au sens donné à ce mot par Hugo de Vries: Alors, avec les variations brusques, les objections précédentes disparaissent.

Si l’être formé par mutation se trouve avoir acquis tout à coup certains caractères avantageux, ces caractères peuvent agir immédiatement en sa faveur dans la lutte pour l’existence.

Il y a eu, en effet, des faits de mutation parfaitement constatés avant les remarquables découvertes de Nilsson et de De Vries; toutefois, on les considérait comme exceptionnels et leur importance n’avait pas été comprise.

Par exemple, dans P Histoire naturelle des fraisiers de Duchesne, l’auteur figure le Fraisier à une seule foliole, lequel s’est maintenu jusqu’à présent

CRÉATION ACTUELLE DES ESPECES

sans changement aucun ; or, cette forme avait apparu brusquement en 1761 dans le jardin de Duchesne, et il n’y avait aucune transition quelconque entre le fraisier ordinaire à trois folioles (N, fig. 190) et ce fraisier à une seule foliole (U, fig. 191 ). C’est une origine aussi subite qu’on a reconnue pour les moutons à courtes pattes , incapables de sauter les barrières , le mouton « ancon », qui apparut brusquement, en 1791, dans une ferme

américaine. Fig. 190 et 191. — N, feuille à 3 folioles de fraisier

normal. — U, un pied de fraisier unifoliololé, de Un mot main- Duchesne (réduits 3 fois).

tenant sur une

question posée dans le commencement de ce chapitre. Pour toutes les mutations, les espèces nouvelles se produisent dans la descendance d’un individu anormal, c’est-à-dire non semblable aux autres, très visiblement différent; ce sera, par exemple, comme nous l’avons vu, une plante tordue sur ellemême, une orge à épis monstrueux, un arbuste à rameaux fasciés, c’est-à-dire plus ou moins cohérents entre eux.. On conçoit alors très bien que les graines formées par ces êtres exceptionnels aient des propriétés particulières, qui se traduisent par l’apparition de caractères nouveaux. Mais pourquoi

SELECTION’, MUTATION, ADAPTATION

les individus qui en sont l’origine sont-ils anormaux? Pourquoi ces tiges sont-elles tordues, fasciées, etc.? C’est là le mystère. Les uns, comme De Vries, supposent qu’il existe dans tous les êtres des caractères latents de variation, caractères invisibles qu’une circonstance favorable peut mettre tout à coup en évidence; les autres présument que ce sont des champignons parasites qui modifient ainsi subitement la forme normale de l’être; d’autres encore, comme Blaringhem , prouvent par expérience que des blessures produites à un certain moment du développement, sont la cause d’anomalies susceptibles de donner naissance à de nouvelles « espèces élémentaires ». Et cependant, tout cela n’est pas clair.

Le fait certain, c’est la production de formes nouvelles méritant le nom d’espèces : la cause de cette production reste dans le domaine des hypothèses.

Il faut cependant mettre à part les très intéressantes expériences faites tout récemment en France par Blaringhem. Je prendrai l’une des plantes étudiées par cet auteur, le Maïs. Blaringhem, soit en sectionnant les tiges en

travers ou en long, soit en tordant les tiges sur elles-mêmes, a 'provoqué expérimentalement des anomalies du Maïs telles que celle que représente la figure 192 où l’on voit des épis rameux, ayant à la fois des fleurs mâles et des

Fig. 192.— Fructification d’un pied anormal de Maïs, obtenu à la suite de blessure expérimentale des tiges (d’après Blaringhem).

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fleurs femelles. En recueillant les graines de ces anomalies et en suivant les générations successives qui en sont issues, l’auteur a vu se produire un grand nombre de formes nouvelles. L’espèce était « affolée », comme disent les agriculteurs. Or, au milieu de cet affolement, trois formes, trois espèces nouvelles se sont montrées avec des caractères constants. Deux de ces espèces, créées par blessures dans les expériences de Blaringhem, sont très intéressantes au point de vue pratique, car elles ont des graines farineuses et peuvent mûrir aux environs de Paris, dans le Nord de la France et même au Sud de la Suède, c’est-à-dire dans des régions où l’on ne pouvait jusqu’à présent cultiver le Maïs que comme fourrage. La figure 193 montre un épi d’une de ces nouvelles espèces.

C’est là un exemple frappant d’une découverte scientifique faite à un point de vue théorique et qui Fig. 193. — Épi fruc- se trouve avoir immédiatement tifié dune espèce d’importantes applications prati-

nouvelie de Maïs r

(Mais semi-précoce) ques.

obtenue dans la En somme, dans ces belles ex-

Sra? b.S périences de Blaringhem , on as-

(d’apr. Blaringhem). siste à un déterminisme rigoureux ; c’est la blessure faite à la plante initiale qui provoque la mutation.

D’ailleurs, de ce que ces phénomènes viennent d’être mis en évidence tout récemment avec la plus grande précision, s’ensuit-il que les belles découvertes de Hugo de Vries et de Nilsson vont

SÉLECTION, MUTATION, ADAPTATION

expliquer à elles seules toute l’origine des espèces? Ce serait fort exagéré .

Faut-il pour cela laisser complètement de côté l’influence du milieu, les profonds changements de forme et de structure imprimés par le climat, et produisant à la longue des caractères qui deviennent héréditaires? Ce serait nier de nombreuses observations; ce serait nier les résultats obtenus dans les cultures expérimentales faites à ce sujet.

Par exemple, dans les cultures des plantes de plaine que j’ai établies depuis longtemps sur les pentes des Alpes et des Pyrénées, à hautes altitudes, ou dans celles des mômes plantes que je cultive depuis plus de dix ans dans la région méditerranéenne, j’ai obtenu des modifications de caractères spécifiques, présentant en plusieurs cas des faits d’hérédité acquise.

L’origine de nouvelles espèces peut s’expliquer par des mutations, c’est ce qui Jvient d’être démontré; il n’est pas nécessaire cependant qu’elle ne soit obtenue que par cet unique procédé. La sélection naturelle de Darwin ne donne pas l’explication de cette origine, mais il n’est pas prouvé que l’hypothèse de Lamarck sur l’influence du milieu ne soit très importante à considérer.

Au contraire, toutes les recherches récentes sur l'anatomie expérimentale montrent clairement qu’à côté des mutations, à côté des changements brusques dus à des anomalies, en somme assez rares dans la nature, il existe aussi des causes normales et très fréquentes de modification, et que ces causes doivent être cherchées dans la variation incessante des conditions de la vie.

LE TRANSFORMISME EXPÉRIMENTAL

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