Les végétaux et le milieu aquatique
La première donnée expérimentale, au sujet de l’etTet d’un changement de milieu sur la structure des plantes, date de plus de trente ans. C’est une note de quatre pages et demie qui a paru dans les Mémoires de V Académie de Kazan , écrite en langue russe, et qui avait passé presque inaperçue au moment de sa publication. L’auteur, LewakofTski,
LE TRANSFORMISME EXPERIMENTAL
est parvenu à faire pousser une branche de ronce, complètement immergée dans l’eau pendant sa croissance, et il e,n a comparé la structure à celle d’une branche du même pied développée normalement dans l’air. Sans parler des changements de forme extérieure , Lewakofîski a signalé les différences anatomiques importantes qui se produisent dans la tige, selon qu’elle se trouve dans * le milieu aquatique ou dans le milieu aérien. L’auteur a trouvé, entre autres différences, que dans la branche qui s’est formée dans l’eau, il se développe un tissu renfermant de nombreux canaux d’air, servant de réserve de gaz pour la plante et lui permettant de flotter au milieu du liquide; ce tissu n’existe pas dans la branche qui s’est formée dans l’air. Cette seule expérience, bien faite et bien décrite, montre déjà que le changement de milieu peut modifier profondément la structure intime d’un végétal.
Partant de ce premier résultat, nous voyons d’une manière plus générale quelle est l’action du milieu aquatique sur les plantes qui croissent naturellement dans l’air, ou inversement. Tout le monde sait qu’il existe des végétaux qui se développent dans l’eau ; la plupart d’entre eux épanouissent seulement leurs fleurs au-dessous de la surface du liquide, mais il en est qui restent toujours complètement immergés et qui fleurissent dans l’eau même, sans jamais atteindre l’air. Or, en se bornant aux végétaux supérieurs, sans parler des nombreuses algues marines ou d’eau douce, ces plantes ont une structure et des fonctions très différentes de celle de leurs similaires qui croissent dans l’air. On conçoit très bien, en effet, que la plante qui est au milieu de l’eau n’ait pas besoin, au même
LES VÉGÉTAUX ET LE MILIEU AQUATIQUE
titre que celle qui se dresse dans l’air, d’un apport d’eau considérable amené par la sève que les racines puisent dans le sol ; d’autre part, une provision d’air est nécessaire dans ses tissus; enfin les échanges de gaz qui se produisent avec le milieu extérieur se font forcément par un mécanisme tout différent, puisque, dans le premier cas, la plante puise les gaz dissous dans l’eau, tandis que dans le second cas elle absorbe directement ces mêmes gaz dans l’air. C’est ce que révèlent et précisent l’anatomie et la physiologie comparées des plantes submergées et des plantes aériennes.
Or, beaucoup de ces plantes se ressemblent par leurs fleurs : telle est la Renoncule divariquée, qui peut fleurir complètement submergée, etles Renoncules terrestres, à fleurs jaunes comme le Routond’or ou à fleurs blanches comme d’autres espèces. Tout dans la fleur : sépales, pétales, étamines, carpelles, ovules, est presque identique entre les deux espèces; les différences proviennent de la partie végétative. N’est-il pas permis de supposer que ces différences sont purement et simplement l’effet du changement de milieu? Ou bien la première espèce de Renoncule est-elle organisée depuis des temps infinis pour vivre dans l’eau, et la seconde pour vivre dans l’air? Afin de trancher la question, il faut s’adresser à l’expérimentation.
Mais, dirait un naturaliste d’ancienne école, méprisant la méthode expérimentale, à quoi bon faire des cultures dans des milieux différents? Vous n’avez qu’à étudier les plantes amphibies, elles vous donneront la solution du problème. On désigne sous le nom de plantes amphibies, les végétaux qui croissent en partie dans l’eau, en partie dans l’air, ou qui tolèrent à la rigueur deux milieux différents.
LE TRANSFORMISME EXPERIMENTAL
Suivant que baisse ou monte le niveau d’une rivière, suivantqu’un marais se dessèche ou se remplit d’eau par les pluies, ces plantes peuvent pousser ou continuer à croître soit dans l’air, soit dans l’eau. En réalité, ce sont plutôt des plantes aquatiques qui peuvent supporter pendant un temps plus ou moins long de n’être pas immergées.
Certainement, des observations sur les végétaux amphibies peuvent donner d’utiles indications, mais elles n’apporteront jamais de preuve certaine; et je choisis, en passant, cet exemple des milieux aquatique et aérien pour insister sur la différence entre les résultats que peuvent fournir les observations pures et simples d'une part, les expériences précises de l’autre.
Considérons une plante connue de tous, le Nénuphar à fleurs jaunes, qui s’épanouit à la surface des eaux. Dans un étang suffisamment profond et dont l’eau est claire, on peut apercevoir très bien, au-dessous des feuilles flottantes du Nénuphar, d’autres feuilles de la même plante qui se dressent au-dessus du fond de l’eau et qui diffèrent des premières en ce qu’elles sont minces, translucides et ondulées sur les bords. Le Nénuphar a donc des feuilles submergées et des feuilles flottantes; les premières complètement à l’abri de l’air, les secondes exposées à l’air par leur face supérieure. Ici, la plus simple observation pourrait sembler suffisante, et la conclusion serait : les feuilles qui sont restées complètement dans l’eau sont devenues, par l’effet du milieu, translucides et minces (avec une structure anatomique toute différente des autres), par suite de l’effet direct de leur submersion complète; les autres, exposées à l’air par leur face