CHAPITRE VI
Description de l'Égyple. — L'art d« l'ancienne Egypte. — Le style arabe. ■ La populalion. — Divisions et villes principales. — Nubie.
escription de l'Egypte. — Une
phrase d'uni- lettre écrite par Amrou au khniifc Omar, qui lui demandait quelle était la physionomie de l'Kgj'pte, nous donne en quelques mots la description de ce pays. « 0 prince des fidèles, dit Amrou, peins-loi un désert aride et une campagne magnifique au milieu de deux montagnes : voilà l'Ëgvpte. »
La voilà en effet. A l'est la chaîne Arabique, et derrière le désert ; à l'ouest la chaîne libyque, séparant, elle aussi, la vallée du Nil du désert (fig. 222). Hérodote a dit de l'Egypte qu'elle était un présent du Nil : rien n'est plus exact. Le Nil était, aux yeux des anciens, le roi et le premier des fleuves. Une médaille de Trajan le montre tenant une corne d'abondance, d'où sort un petit génie montrant du doigt, dans le champ de la médaille, le signe numérique du nombre de coudées atteint par l'inondation. Au bas delà médaille on voit un crocodile (fig. 223). Le Nil est aussi représenté sur une médaille d'Adrien {fig. 224), mais celle fois c'est un hippopotame et non un crocodile qui le caractérise.
Pendant les eaux basses, des rubans d'une houe noire s'allongent sur tout le parcours du Nil, dont la masse épaisse, vaseuse, it peine liquide, semble avancer avec difficulté. Dès qu'on s'en éloigne un peu, le sable, poussé par le vent durant quarante jours, est maître du terrain et revêt la campagne d'un manteau stérile. On pourrait se croire en plein désert:
Pair est embrasé, la température accablante ; un voile de poussière obscurcit le ciel et couvre les feuilles des arbres.
Heureusement le moment de la crue vient. Le vent du nord souffle
tjwMÔk mm Jjyrwr \
Figl 2ÏÎ. — Egypte.
avec violence, chassant devant lui la poussière, rendant sa couleur à la campagne et tempérant la chaleur enfantée par les rayons ardents du soleil. Le Nil monte lentement, ses eaux deviennent de plus en plus
Fig. Vt9.
Fig. 224,
Le Nil (médailles.)
aqueuses gluantes même, elles prennent une teinte verdâtre de la couleur des nappes liquides stagnantes et croupies. C'est le moment du phénomène connu sous le nom de Nil vert. On attribue cette coloration à la présence de masses d'eau marécageuse venues desplames situées au
sud de la Nubie. En même temps que le fleuve augmente de yolume, La campagne perd sa teinte grisâtre, et la végétation prend un aspect verdoyant que la peinture a souvent interprété. Le tableau de Ziem, reproduit sur la figure 225, montre le fleuve pendant sa période croissante. Chaque invasion du Nil dans la campagne altérée est saluée par des acclamations, des manifestations de contentement de toutes sortes. Les hommes, les femmes, les enfants courent, sautent, dansent dans Teau en poussant des cris de joie et en battant des mains. Les animaux se précipitent de toutes parts pour se rafraîchir. La vie se répand partout. Les oiseaux volent au-dessus de Teau en épaisses nuées, des bandes de poissons foat étinceler leurs écailles, enfin de la vase produite par rhumidité s'échappent des millions d'insectes. L'heure des semailles et de la culture va bientôt sonner, le Nil répand ses bienfaits. « En Egypte, a écrit Napoléon 1*', la terre produit sans engrais, sans pluie, sans charrue. L'inondation du Nil, son limon productif les remplacent. Les terres où rinondatioQ ne peut arriver, on les couvre de limon, comme en Europe de fumier, et on les arrose par des moyens artificiels. » On le voit, à la source de toute richesse, le fleuve, toujours le fleuve. L'Egypte n'est et ne peut exister que par lui. Cet état de choses avait vivement frappé l'imagination du général Bonaparte. Ce génie autoritaire devait voir avec enthousiasme une contrée où l'administration est tout, et, lorsqu'elle est intelligente, peut tout. « Dans aucun pays, dit-il, l'administration n'a autant d'influence sur la prospérité publique. Si l'administration est bonne, les canaux sont bien creusés, bien entretenus, les règlements pour Tirrigation sont exécutés avec justice, l'inondation est plus étendue. Si l'administration est mauvaise, vicieuse ou faihle^ les canaiLx sont obstrués de vase, les digues mal entretenues, les règlements de l'irrigation transgressés, les principes du système d'inondation contrariés par la sédition et les intérêts particuliers des individus ou des localités. »
Fig. 226. — Egypte.
Les anciens personnifiaient l'Egypte sous les traits d'une femme qui lient en main le sistre^ et aux pieds de laquelle est un ibis (fig. 226). Elle
est accoudée sur un panier plein d'épis et de fruits, emblème d'un pays dont la fertilité était devenue proverbiale dans l'antiquité.
« Il n'y a personne dans le reste de l'Egypte, ni même dans le monde, dit Hérodote, qui recueille les grains avec moins de sueur et de travail que ceux qui habitent le pays situé au-dessous de Memphis. Us ne sont point obligés de tracer, avec la charrue, de pénibles sillons, de briser les mottes, de donner à leurs terres les autres façons que leur donne le reste des hommes; mais lorsque le fleuve a arrosé, de lui-même, les campagnes, et que les eaux se sont retirées, alors chacun y lâche des pourceaux, et ensemence ensuite son champ. Lorsqu'il est ensemencé, on y conduit des bœufs; et, après que ces animaux ont enfoncé le grain en le foulant aux pieds, on attend tranquillement la fin de la moisson. On se sert aussi de bœufs pour faire sortir le grain de Tépi, et on le serre ensuite. »
Les procédés d'agriculture signalés par Hérodote n'ont pas autant changé qu'on pourrî\it le supposer. Il semble même que les Égyptiens, inconscients de la marche des siècles et des changements apportés par l'industrie moderne, se conforment aux traditions transmises depuis les Pharaons, hc hacAep aille de Gérôme présente Taspect grandiose et hiératique des anciennes peintures thébaines, et ce n'est pourtant qu'une représentation fidèle de ce que le peintre a vu. Le cultivateur égyptien est gravement assis sur une lourde machine, que traînent des buffles en tournant sur un cercle de moissons dorées (fig, 227).
L'art de l'ancienne Egypte. — On désigne sous le nom d'ancien empire la période de temps qui s'étend depuis Menés jusqu'à la douzième dynastie. C'est la première période de l'art égyptien, celle à laquelle on doit les pyramides. Le moyen et le nouvel empire nous mènent ensuite jusqu'aux Ptolémées, après lesquels vient la domination romaine. Dans chacune de ces époques, l'art revêt un caractère différent.
Voici d'abord, d'après M. Paul Pierret, quel a été le style de l'architecture sous les premières dynasties.
« C'est par les pyramides que s'ouvre la série des monuments égyptiens; la pyramide à degrés de Sakkarah est attribuée à la deuxième dynastie. Ces gigantesques ouvrages, qui, depuis plus de six mille ans, font l'admiration des hommes, témoignent d'un art très avancé par la taille des pierres dures et l'appareillage des blocs. Le style des premières dynasties est simple et sévère ; ce n'est malheureusement que par les tombeaux que nous pouvons l'apprécier. Les plafonds rectilignessont soutenus par des piliers carrés sans base ni abaque. A la sixième dynastie, le péristyle apparaît ; les murailles s'inclinent en talus pour solidifier leur masse; la forme pyramidale est adoptée pour les tombes royales. La feuille de lotus entre dans l'ornementation ; les stèles funéraires sont taiUées en forme de porte ; les statues et les bas-reliefs sont peints, »
300 LAPaïQUB.
Un {p'and chnpgcinRiil s'opéra dans la production artistique pendant In douzième période, que représente l'art sacerdotal ou hiératique. L'invasion des Pasteurs avait singulièrement bouleversé les habitudes des anciens Egyptiens, surtout sous Iv rapport religieux, et dans la basse Egypte, tous les tcinplcii, à bien peu d'exceptions près, avaient été détruits. Quand les dynasties nationales revinrent au pouvoir, le sacerdoce dkit agir avec d'autant plus de vigueur que son autorité avait été mise en question.
Les édifices religieux de cette période sont extrêmement nombreux, mais leur plan a peu varié, quelle qu'ait été la grandeur de l'édifice. La prcraittre entrée est un large portail flanqué de deux tours quadrangulaires à pans inclinés ; c'est ce que l'on appelle un pylône. Dans les grands temples, le pylône donne accès à une avenue bordée d'une double ligne de sphinx ou de béliers en granit. Au bout de l'avenue, qui comprend quelquefois un second pylône, se trouve un portique couvert, par lequel on entre dans In temple proprement dit. dont la partie la plus reculée est le sanctuaire.
La figure 228 monb'e l'entrée restaurée d'un temple égyptien : an voit la porte cuire les dkiux pylônes ctiargés des bas-reliefs qui les déco-
Rlg. iS». ~ Temple égyptien
nent, et de chaque côté de la porte les^stfltues colossales qui se mettaient ordinairemeni à l'unlj'ée des tumples.
La' partie principale de l'inlérictw d^un temple ébiil la grande salle hypostyle, vaste pièce dont le plafond: était soutenu par des colonnes, etaufbnd de laquelle était la salle conduisant au sanctuaire-. C'est là qu'élait l'autel ou naos^ sorte de chapelle creuse dans laquelle était placée r'image de la divinité.
Lai colonne primitive est un simple pilier ou plutôt encore un trono (Kârbua, qu'on imite ensuite avec de la pierre. Nulle part, au surplus,
rimitation de l'arbre ou de la plante n'apparaît aussi clairement que dans les constructions égyptiennes.
Dans certains temples, par exemple, les colonnes sont de véritables dattiers : le fût est formé du tronc et le feuillage constitue le chapiteau. MaisFartiste a su tirer habilement parti de son modèle : la partie supérieure du chapiteau décrit cette gracieuse courbure que le poids de la branche imprime au feuillage. Les feuilles du dattier sculptées sur le chapiteau se joignent par le bas en formant une espèce de corbeille. Le nombre des rameaux, les régimes de dattes et jusqu'aux écailles de la tige ont été imités dans Fornementation.
Ce chapiteau, formé de feuillages évasés par le haut et que surmonte un dé carré, est celui qu'on rencontre leplus communément en Egypte. Mais il y a encore une autre espèce de chapiteau qui affecte la forme d'un bouton de fleur tronqué dans sa partie supérieure, renflé par le bas et surmonté d'un dé carré qui, au lieu d'être comme dans l'espèce précédente, plus petit que le haut du chapiteau, est, au contraire, un peu plus grand et le dépasse ?par les angles.
La surface des chapiteaux et même du fût de la colonne est presque toujours décorée d'ornements, dont la plupart sont empruntés à la flore du pays : le lotus et le papyrus sontles plantes qui se voient le plus souvent. Mais ces fleurs, bien que reconnaissables, sont traitées décorativement, c'est-à-dire que, sur les monuments, elles ne sont pas représentées exactement comme on pourrait les voir sur le Nil ; mais l'artiste en a exprimé la forme d'une façon en quelque sorte géométrique, qui en traduit le type, plutôt que le caractère particulier.
Les hypogées, constructions souterraines creusées dans le flanc des montagnes, et servant de tombeaux, se rattachent à la même période. Ces excavations ont été longtemps regardées comme le type primitif des plus anciens monuments de l'Egypte.
Aujourd'hui, la civilisation de Thèbesest regardée comme postérieure à celle de Memphis, et les temples souterrains de la haute Egypte ne sont pas considérés comme plus anciens que ceux qui s'élèvent sur le sol. En général, les hypogées s'annoncent par une façade taillée verticalement dans le rocher et par une porte ouvrant sur im couloir qui s'enfonce dans la montagne. Ces couloirs sont entrecoupés par des pièces carrées ou rectangulaires dans lesquelles étaient placés les sarcophages. Les parois de ces chambres funéraires sont presque toujours recouvertes de peintures, dans lesquelles sont retracées des scènes qui nous présentent les renseignements les plus curieux sur les mœurs de l'ancienne Egypte. Les hypogées, qui n'existent nulle part dans le Delta, augmentent en nombre à mesure qu'on s'approche de la Nubie.
De même que l'architecture, la sculpture égyptienne a subi plusieurs transformations. Parmi les statues qui se rattachent à l'ancien empire,
quelques-unes sont d'une vérité saisissante, et les détails analoniiqite< sont rendus avec une exactitude qur dénote une profonde observalio<i
du corps humain. La statue de Chcphrcm, dont nous avons un inoula^n-' au Louvre, montre ce qu'était la sculpture monumentale au temps des pyramides. Les statuettes ne sont pas moins remarquables : l'iirt. à ce
moment, s'occupe uniquement de rendre exactement les apparences de la nature, et ne songe nullement à idéaliser.
La figure 229 montre plusieurs de ces statuettes. On y reuiarque une certaine liberté dans Fallure et une préoccupation des traits individuels qu'on ne retrouvera plus du tout dans Tépoque suivante. Un fait important à constater dans les plus anciens monuments égyptiens, c'est que l'artiste semble préoccupé de rendre la nature, et ne songe nullement à traduire des aspirations vers un monde supérieur. Ainsi dans les plus anciens tombeaux, on ne trouve jamais de représentations symboliques, et Ânubis, le gardien des morts, est le seul personnage divin qu'on voit apparaître. En revanche, les parois des hypogées sont couvertes de peintures dont le sujet est toujoux's emprunté à l'agriculture ou aux travaux journaliers des habitants. Car un fait qui n'est pas moins extraordinaire que la rareté des scènes religieuses dans cette période, c'est l'absence absolue de toute représentation militaire. On ne voit aucun guerrier dans les ouvrages qui se rattachent au premier empire.
Après l'invasion des pasteurs, l'art prit une direction tout autre sous rinfluence du sacerdoce devenu tout puissant. Thèbes succéda à Memphis comme capitale de l'Egypte, et la vallée du Nil, sous les dynasties thébaincs, se couvrit de monuments religieux auxquels il fallait une décoration en rapport avec le sentiment qui les avait fait élever. Les dieux, dont la forme visible n'est le plus souvent qu'une formule symbolique, doivent, pour être reconnus, revêtir un caractère conventionnel que les sculpteurs traduisent généralement en leur donnant la tête de l'animal qui leur est consacré.
La plupart des sujets représentés sur les bas-reliefs et les peintures de la période sacerdotale se rattachent aux légendes religieuses, et les formes de chaque personnage, et on pourrait presque dire de chaque ornement, sont empruntées à un symbolisme déterminé par le sacerdoce, sans exprimer jamais la pensée directe d'un artiste. Ainsi, sur un basrelief (fig. 230) du sanctuaire d'Hermonthis, aujourd'hui détruit, on voit Isis présentant le sein à Horus, tandis que deux divinités, tenant en main le sceptre à tête de lotus, assistent à la scène de l'allaitement. La pose des personnages, leur place respective, le geste de chacun d'eux, les emblèmes qui forment la coiffure, ont une signification déterminée d'avance par le prêtre, et l'artiste s'en tient au rôle d'exécutant.
La croyance à l'immortalité de l'âme, qui fait le fond des doctrines égyptiennes, a donné lieu à un certain nombre de monuments d'un caractère analogue, dont la figure 231, tirée d'un bas-relief de Thèbes, donne une idée très complète. La scène représentée a trait à la comparution du défunt devant Osiris, le dieu des morts : elle se divise en trois parties. A gauche, nous voyons d'abord le défunt, mettant la main gauche sur son cœur, et élevant la droite pour invoquer le dieu qui va le
LAFRIQUE.
juger. Les deux divinités qui raccompagnent ont sur la tète une plume d'autruche, emblème de justice. On voit ensuite le pèsement de rame, sujet que les artistes du moyen âge ont bien souvent reproduit dans nos églises chrétiennes, mais qui est présenté ici d'une manière spéciale. Horus, le dieu à tète d'épervier, et Anubis, le dieu à tête de chacal, tiennent les deux côtés de la balance, dont un plateau contient une plume
Fig. 230. — lais allaitant Horas. (BaB-relief d*HermonthiB.)
d'autruche, emblème de justice, et l'autre un vase contenant les actions, ou plutôt la conscience du défunt. Le cynocéphale, assis sur le fléau de la balance, maintient l'équilibre et empêche toute tricherie.
De^'ant la balance est Thot, le dieu à tête d'ibis, chargé d'enregistrer toutes choses et tenant en main le sceptre dentelé sur lequel il fait une marque avec son stylet. Devant lui est Harpocrate, assis sur une crosse dans une position fort incommode, mais qui est habituelle à cette divinité. Il est précédé par un monstre, au corps de lion et à tête de sanglier, assis sur un piédestal, et dont la signification est assez difficile à déterminer : peut-être remplit-il ici un rôle analogue à celui du diable dans nos représentations chrétiennes. Osiris, assis sur son trône et tenant en main la crosse et le fouet, contemple la scène et va prononcer le jugement : une fleur de lotus, emblème d'immortalité, se dresse sur une tige en face de lui et soutient sur son calice ouvert les quatre génies de l'amenti (fig. 232).
Les pércgrinations de l'àme humaine à travers i'amenti, ou l'enfer, forment aussi le sujet de représentations assez nombreuses, et souvent
exprimées d'une manière tellementénigmatique, qu'il faudrait, pouren comprendre nettement le sens, être initié aux myslcres, si peu connus encore, du vieux cuite égyptien. Sur un bas-relief du temple de Denderah [Rg. 232). on voit quatre personnages à tête de chacal, précédés
eux-mêmes par (juatre chacals véritables, tirant au moyen d'une corde une barque dont Horus, le dieu à tète d'épervier, tient le gonveroail : devanllui est l'œil mystique inscrit dans un disque. Sur la barque od Toit Anubis, avec deux femmes aux attributs de Satys et de Nephtjs qui se tournent du côté d'Horus avec un geste d'invocation.
Durant une longue suite de siècles, la politique fut en Egypte inséparable de la religion. Le souverain parait suf une Éirale de représen-
Fîg, ÎS3. — Sacre d'an Pliarun (Phils).
lations au milieu des divinités dont il est l'égal, ou avec lesquelles il est tout au moins assimilé. Le Pbaraon n'est pas seulement le chef du sacerdoce, il est fils de dieu et dieu lui-même : en prenant possession du trône d'Egypte, il est initie à la vie divine. C'est ce que représente un basrelief du temple de Pliilie (fig. 233). Le jeune Pharaon, reconnaissable au serpent Urœus, symbole de royauté, qui pare son front, est debout entre Osiris, le seigneur suprême, et Thoth, le dieu à tcle d'ibis, le seigneur des divines écritures, ou l'intelligence suprême. Ces deux divinités lui donnent l'initiation rovalo on lui versant sur la tète l'eau
LÉGYPTE.
sainte, qui tombe en formant les emblèmes alternés du sceptre royal et delà croix ansée, marque de la vie divine.
Parmi les sculptures du temple de PhilsB, il y a un bas-relief très étrange, représentant un Pharaon, reconnaissable à sa taille gigantesque et à sa coiffure toute chargée d'emblèmes, tenant d'une main une hache d'armes levée sur un groupe de victimes enchaînées qu'il saisit de l'autre par un lien qui les réunit toutes. Ces victimes, à genoux et tendant des mains suppliantes, sont au nombre de vingt-neuf, et au-dessous
Fig. 234. — Bas-relief du temple do Philae.
d'elles on voit deux hommes couchés dans la poussière (fig. 234). Cette scène évidemment symbolique représente peut-être des villes ou des nations vaincues et livrées à la merci du vainqueur : il est d'ailleurs difficile de déterminer le sens précis d'une scène aussi énigmatique et dépourvue de toute inscription qui puisse faciliter les recherches. Mais ce qui nous semble particulièrement remarquable ici, c'est la persistance des vieilles traditions de l'art, à travers l'envahissement d'une société nouvelle. En effet le temple de Philœ a été construit sous la domination grecque, et la scène bizarre que nous venons de voir, si elle n'est pas la reproduc-
tion d'un monument plus ancien, devrait par conséquent s'appliquer à un Ptolémce.
Malgré les formules dans lesquelles l'art semble avoir été enchaîné dans les représentations religieuses, la période sacerdotale a produit quelques bons ouvrages de sculpture. Dès que l'art échappe aux io- (luences religieuses, et peut se tourner du côté de la nature, il montre un esprit d'observation, moins franc peut-être que sous les premières dynasties, mais aussi plus délicat. Le buste de la reioe Taï, exposé au Trocadéro en 1878, nous donne un échantillon très complet de la sculpture a cette époque (fig. 235). Cette reine Tai fut femme d'Améno-
Fig. iîb, — La reine Tal, lugie colossal.
phis III, le Pharaon qui fit élever près do Thèbes les colosses qu'on désigne sous le nom de statues de Mcmnon.
Les musées et les grandes collections renferment quelques morceaux précieux qui peuvent nous donner une idée approximative des industries artistiques de l'ancienne Egypte. ChanîpoUion-Figeac trace le tableau suivant du mobilier égyptien :
■'Les meubles en bois communs, en bois rares et exotiques.en métaux ornés de dorures et ciselés ; les étoffes unies, brochées, brodées, teintes et pointes, en lin, en colon ou en soie, produits des manufactures nationales ou étrangères, contribuaient à l'agrément des maisons égyptiennes et aux commodités de la vie intérieure. Les lits, garnis de matelas, avaient oxtérieurcmcnt la forme d'un lion, d'un chacal, d'un taureau on d'un sphinx debout sur leurs quatre pieds; la tète du quadrupède,
plus élevée, serrait de dossier pour le chevet, el l'imitation minutieuse de ses divers membres donnait l'occasion d'ajouter au bois, outre les couleurs, l'or et l'émail. On fabriquait avec le même soin les marchepieds, les lits de repos à dossier et à chevet, les divans, les canapés, les nriDoires à deu\ portes, les buffets, tablettes, cassettes et coffrets, et tous les objets de celte nature nécessaires au service de la famille. Les fauteuils à bras, garais et recouverts de riches étoffes, étaient aussi ornés de sculptures très variées, religieuses ou historiques : des figures des pasleurs vaincus soutenaient le siège, en symbole de leur servitude. Un tabouret était semblable, pour l'étoffe et les ornements, au fauteuil, dont il était l'accessoire. A des sièges pliants en bois, les pieds avaient la forme
Fig. Ï3fl. — Va»e égypU.
(lu COU et de la tète du cygne. D'autres fauteuils étaient en bois de cèdre, incrustés d'ivoire et d'ébène, et les sièges en jonc solidement tressé. Dos guéridons, des tables rondes, des tables de jeu, des boites de toute grandeur répondaient par leur matière et leur belle exécution à l'éclat du wste du mobilier. Des nattes et des tapis en couleurs vives et variées, cl ■ quelquefois historiées, ou bien des peaux d'animaux sauvages prépa- ■m, couvraient l'aire des appartements ou des portions tes plus habitées ; et des vases en or, en matières précieuses, en métaux dorés, ornés d'émaux ou de pierres fines, d'une élégance et d'une variété de formes que les peintures qui nous les ont conservées peuvent seules révéler à noire esprit, après tous les chefs-d'œuvre de l'art des Grecs, complétaient le mobilier d'une maison égyptienne ; et d'après elle on peut juger de la magnificence des palais. »
« Rien n'est indifférent, dit Albert Jacquemart, dans son Histoire de ta céramique, parmi les choses que le céramiste égyptien anime du
souffle de l'art. Quand il modèle le vase le plus simple, on y retrouve la Tonne et les détails de la fleur sacrée du Nil, le lolus ; bursaire, hémis-
Fig. m. — Vues égypUen» (Huséo de BouUcq).
phériquc ou campanule, ce vase exprime presque toujours répanouisscmenl plus ou moins complet de la fleur divine; sous sa base arrondie,
L'ÉGYPTB.
car presque tous les vases égyptiens sont sans pieds (fig. 236), on re- IrouTe, indiquées en relief ou en gravures, les divisions du calice, avec leurs pilosités éparses, et plus haut, les pétales charnues, pourvues de leurs nervures loQgitudinales; si la surface est trop développée pour se prêter à cette seule figuration, l'artiste trace au-dessus du calice une zone qu'il remplira par la figuration réduite de fleurs répétées symétriquement, tantôt épanouies, tantôt en boutons. »
L'industrie égyptienne était fort avancée. On voit au musée de Boulaq une série de vases et de coupes très remarquables par leur décoration, qui est le plus souvent empruntée à la fleur du lotus. Ceux qui sont
Rg. 3U. — Ptolémée SoUr et Bi^rénice. (D'aprâi uns mâdallle antique.)
représentés sur la figure 237 appartiennent tous h l'époque pharaonique et ont figuré à l'exposition rétrospective du Trocadéro en 1878. Après l'invasion d'Alexandre, l'Egypte, gouvernée par les Ptolémées,
ri(,J30. — La coupe dite de Ptolâmée. (Au cabinet des niédiUles de la Bibliotlièqne nationale.)
semblait devoir subir en toutes choses l'influence de l'esprit grec (fig. 238). H n'en fut rien pourtant, et cette influence fut confinée exclusivement à Alexandrie, viUe complètement grecque, et qui demeura toujours étrangère aux mœurs de la vieiUe Egypte. Les traditions étaient encore trop viïQces dans le pays pour qu'on put aisément se mettre en travers, et
ïïia L'AFRIQUE.
les Plolémées ctnient trop habiles politiques pour contrecarrer en rien les mœurs et le culte national. Rois grecs tant qu'ils sont dans leurville d'Alexandrie, les Ptolémées s'assimilent volontiers aux Pharaons dès qu'il s'agit de l'intérieur du pays. Ils réparent les anciens édifices, et en clèvent de nouveaux, en se conformant rigoureusement au style national, comme dans les temples de Philae et de Denderah.
,\lexandrieéinit une ville savante, en même temps qu'un centre de commerce et d'industrie ; les artistes grecs y étaient en assez grand nombre; on leur doit surtout dos médailles et des pierres gravées. La belle coupe d'agate, connue sous le nom de coupe de Plolémée, parait remontera cette époque. Cette coupe, décorée d'attributs bachiques, est un des ornements les plus précieux de notre cabinet des médailles, et on la considère comme un des chefs-d'œuvre de la glyptique antique ; il est bon de rappeler que le piédestal n'appartient pas à la même époque (fig. 239).
Sous l'empire romain, le goût des objets égyptiens devint une mode, et de tous côtés on se mit à fabriquer du pseudo-égyptien absolument
Fig. !tO. — Canope ei) baialle do l'époqac
comme au dernier siècle on fabriquait en France du pseudo-chinois. Nous devons h cette période un assez grand nombre de statues et d'objets d'art, comme le canope représente sur la figure 240, dont le style est enipi-unté à l'Egypte, mais qui ne sont pas de travail égyptien. Quant ft la véritable Egypte, elle a gardé jusqu'à la fin son immobilité traditionnelle. Elle tenait h rester, malgré la conquête, identique à ce
qu*elle ayait été pendant tant de siècles et elle ne se transforma que sous rinfluence du christianisme. Mais au point de \ue de Tart, cette transformation était une véritable destruction, et, tandis que sous le coup des édits de Théodosc les vieux temples s'écroulaient sous la hache, Tidée nouvelle était bien lente à porter ses fruits dans une contrée vouée désormais àFignorance.
Le style arabe. — Quand on mesure la distance énorme qui separe TEgypte moderne de TEgypte ancienne, sous le rapport des mœurs comme sous le rapport des arts, on se demande qu'est-ce qui a pu modifier aussi profondément les goûts et les idées d'une race qui vit sur le même sol et sous le même climat. La première idée qui vient à l'esprit est que l'ancienne population a été détruite entièrement par des envahisseurs étrangers, qui ont formé le noyau d'une nation absolument différente : mais c'est là une théorie dont Thistoire n'offre guère d'exemple, et qui d^ailleurs serait inapplicable à l'Egypte. On se demanderait comment les Arabes qui, dans leur pays natal, n'ont jamais eu la moindre conception artistique et n'ont jamais su s'élever au delà de la vie nomade, sont devenus en Egypte les artistes fins et délicats auxquels nous devons les merveilles de l'art oriental. D'un autre côté, on ne voit pas sans étonnement que les anciens Egyptiens, qui n'avaient pas su se modifier au contact de la civilisation grecque et romaine, et chez qui les traditions du passé étaient tellement vivaces, aient pu si facilement se transformer sous l'influence des Arabes. Pour comprendre comment la transformation s'est opérée, il faut rappeler la manière dont s'est effectuée la conquête.
Quand les Grecs, sous les Ptolémées, vinrent en Egypte, ils s'établirent en masse à Alexandrie et sur quelques points du littoral, mais- ne se mêlèrent aucunement à la population de l'intérieur. 11 en fut de même des Romains qui occupèrent tous les postes administratifs, mais ne modifièrent en rien les croyances et les usages du pays. L'introduction du christianisme amena des luttes violentes qui appauvrirent beaucoup la contrée et ruinèrent complètement son activité. Tandis que les vieux Egyptiens, sectateurs d'Isis, se maintenaient encore dans l'île de Philae et sur quelques points de la Haute Egypte, les chrétiens d'Alexandrie, déchirés par des schismes et des hérésies sans nombre, prenant parti dans toutes les querelles Ihéologiques de l'empire de Byzance, et perdant leurs anciennes relations commerciales avec l'Occident, tombé entre les mains des Barbares, s'appauvrissaient de plus en plus. Les édits des empereurs d'Orient vinrent à bout des restes du paganisme ; en détruisant partout les collèges sacerdotaux et en renversant tous les monuments de l'ancien culte, on parvint à effacer toute trace des traditions antiques. Mais comme parmi les sectes chrétiennes qui pullulaient en
L'AFEIOUE.
Egypte, ccUe que les empereurs soutenaient comme orthodoxe ne représentait qu'une minorité, et que les autres se regardaient comme persécutées, te mécontentement fut bientôt général, et les Arabes conquérants furent regardés par la masse de la population avec indifférence, et par quelques-uns comme des libérateurs.
Au lieu de s'en tenir à l'occupation de quelques points, comme avaient fait les Grecs, ou de se contenter de remplir les postes administratifs, comme les Romains, les Arabes, se considérant comme propriétaires exclusifs du sol, s'installèrent sur tous les points de ta vallée du .Nil, et se mèlèrentavec l'ancienne population, qui embrassa en masse l'islamisme pour n'être pas dépouillée. C'est de ce mélange qu'est sorti le peuple auquel nous devons l'art arabe. Au contact de la civilisation
Fig. 341< — Carte des pays on s'est déTeloppé l'art srabe.
des villes, les envahisseurs prirent des goûts de luxe, appelèrent au début des arUstes byzantins et occupèrent les artisans et les artistes. Ceuxci se pUèrent assez volontiers aux transformations successives du goût qu'un élément nouveau avait apporté dans la race. Ce ne sont donc à proprement parler ni les descendants desanciens Égyptiens, ni les conquérants arabes auxquels nous devons les gracieuses productions de l'Egypte pendant le moyen âge et sous la Renaissance ; elles sont l'œuvre d'une race mixte, issue du mélange des nouveaux venus avec les anciens habitants.
11 ne semble pas que les Arabes aient eu une architecture particulière avant Mahomet. Le style qui porte leur nom est une transformation du style byzantin, transformation qui s'est opérée lentement, comme cela arrive toujours dans les arts, et il n'implique nullement le génie propre à cette race; seulement c'est sous la domination arabe qu'il a atteint son plus grand développement. U serait peut-être plus juste de dire simplement l'art musubnau, car partout où l'islamisme a pénétré,
l'art a pris une direction qu'on ne peut pas appeler uniforme, mais qui dérive bien certainement des mêmes principes. Ces pays occupent une très grande étendue, puisqu'ils vont depuis l'Océan Atlantique jusqu'à la merdes Indes. Il y a eu plusieurs centres d'activité artistique pour le style dont nous nous occupons, et si on en veut prendre le type au Caire, on aura du côté de l'Occident, Grenade, Cordoue et Séville, du côté de rOrient, Damas, Ispahan et Delhy (fig. 241).
« La conquête de l'Egypte par les Arabes musulmans, dit le Guide en Orient, introduisit dans le pays un nouveau style d'architecture, non pour les constructions privées, qui n'ont jamais changé, mais pour les édifices consacrés au culte. C'est au vieux Caire que se trouve la première mosquée qui ait jamais été bâtie en Egypte par les Arabes. Elle fut construite par les ordres d'Amrou en l'année 21 de l'hégire (643 de J.-C), et on peut la considérer comme le type de la mosquée primitive, bâtie sur le plan de celle de la Mecque. C'est une vaste cour quadrangulaire, entourée d'une muraille, et dans l'intérieur de laquelle des rangées de colonnes surmontées d'un plafond forment des galeries couvertes où les assistants trouvaient un abri contre le soleil, et d'où ils pouvaient entendre la voix de leur chef ou celle des docteurs. Au centre de la cour se voit la fontaine aux ablutions, surmontée d'un dôme. La mosquée proprçment dite est une grande salle divisée en plusieurs nefs parallèles par plusieurs rangées de colonnes... On trouve une seconde espèce de mosquée, comme celle de Hassan au Caire, qui se rapproche davantage des mosquées modernes. C'est un vaste édifice à murailles élevées, présentant aussi à son centre une cour hypèthre, et dont le sanctuaire est placé sous un grand portique ogival, ouvert sur cette même cour. »
Dans toutes les mosquées, on trouve au fond, et orienté du côté de la Mecque, le Mihrab, qui est à la mosquée ce que l'autel est à l'église : c'est la partie essentielle, généralement très ornée de colonnettes et de mar^ bres précieux, mais ne contenant aucune image figurée. Au surplus, le Mihrab est très différent de l'autel par la forme ; c'est une niche établie dans le mur qui marque la direction de la cité sainte, la Mecque, vers laqueUe les croyants doivent se tourner lorsqu'ils prient. A côté du Mihrab est le Menber, sorte de chaire à prêcher surmontée d'un clocheton pyramidal qui sert d'abat-voix.Il y a aussi une petite plate-forme élevée, sur laquelle les crieurs répètent l'appel à la prière.
Cette disposition est très visible dans un dessin de Bida qui représente des musulmans en prière (fig. 242). Ils sont tous tournés du côté du Mihrab, creusé en niche du côté de la Mecque, et près duquel on voit la chaire à prêcher, ou Menber. Tous les croyants sont nu-pieds, car, d'après les rites religieux, il est nécessaire de déposer sa chaussure à la porte de la mosquée, et ce serait souiller le lieu saint que d'y entrer avec des souliers qui ont essuyé la poussière du dehors. Cette masse de chaus-
Fig. 21:, - La prïËre. (Deiiin de Bida.)
sures défwsées à la porte de la mosquée a fourni à Gérôme le sujet d'un petit tableau assez piquant qui a figuré à une de nos dernières expositions.
V Si maintenant nous Jetons un coup d'œil sur les mosquées arabes, dit M. Satissier, nous voyons que les plus anciennes sont bdties avec des matériaux enlevés k des édifices antiques. Presque toutes les colonnes qui en soutiennent les plafonds ou les dômes appartenaient à des monuments grecs et romains. Les chapiteaux nous oiTrcnt aussi une imitation plus ou moins dégénérée de la corLcillc corinthienne. Les arcades sont construites en pierres appareillées, ou en pierres blanches et en briques rouges de deux couleurs. Les plafonds sont presque partout en bois peint
Fig. 543. — Coupoles.
let doré, ou quelquefois, au lieu de plafonds, ce sont des séries de petites lupolcs. Quant aux ornements, ils se couvrent d'inscriptions en caracs arabes d'une forme plus ou moins ancienne. Aucune natioD ne
p multiplia d'une manière plus variée et plus ingénieuse les combinaisons de ligures géométriques associées à des fleurs et h des fleurons, pour engendrer des formes applicables à la décoration des édifices. Les Arabes suppléèrent par ces divers enlacements de lignes et de feuillages qui sont si bien en harmonie avec le caractère de leur écriture, à la représentation des êtres animés, qui leur était souverainement interdite par la loi inahomélane. Tous ces ornements, qui semblent avoir été imités tie ceu\ qu'offraient les tapis de l'Inde et de la Perse, sont rehaussés de couleurs éclatantes. Les marqueteries en pierres de diverses sortes ont
318 L'APftlQUE.
occupe aussi une place importante dans le système décoratif de l'ancienne architecture arabe. Plus tard les revêtements ée briques émaillées, dont il existait des fabriques considérables en Perse, ont été très recherchés. On taillait ces pièces en polygones variés, de manière à en former toutes sortes de dessins. Un autre élément architectonique, que Ton retrouve dans presque tous les monuments arabes, consiste en une série de petites coupoles en pendentifs, de petites niches superposées les unes au-dessus des autres, et remplissant non seulement le vide des angles rentrants que présentent les constructions, mais encore formant quelquefois Tentablement supérieur des édifices. Les combinaisons de ces petites niches, comparées avec raison à des stalactites, furent, à partir de la fin du xn* siècle, employées avec une profusion inimaginable (fig. 243).
Au dehors Fappel à la prière se fait du haut des minarets, qui ont près des mosquées le même usage que les clochers dans nos églises : seulement la voix humaine remplace la cloche, et le muezzin y monte autant de fois qu'il faut appeler les fidèles. Le nombre des minarets est limité, et il n'y a que les mosquées de fondation impériale qui aient droit à en avoir quatre ; les autres n'en ont qu'un ou deux (fig. 244).
A côté des mosquées, on trouve quelquefois des turbés, sortes de chapelles sépulcrales qui renferment le tombeau d'un grand personnage ou fondateur d'une mosquée. Ces chapelles, qui sont généralement surmontées d'un dôme, sont souvent fermées du côté de la rue par une grille qui laisse voir le tombeau.
Dans tous les pays où Tislamisme a dominé, l'architecture et les arts qui dérivent de Tornement sont arrivés à une tfès grande perfection, tandis que la peinture, la statuaire, et les arts qui ont pour base la forme humaine n'ont pu prendre aucun développement. C'est surtout à des causes religieuses qu'on peut attribuer cette marche particulière de Tart : toutefois la défense de représenter des êtres ayant \ie n'a jamais été observée aussi rigoureusement qu'on le dit, puisque les animaux, traités il est vrai d'une manière purement conventionnelle, apparaissent fréquemment dans les objets de fabrication arabe ou persane.
« Les ouvrages musulmans, dit M. A. Jacquemart, portent assez souvent des figures, malgré les défenses du Coran ; dans les dixième et onzième siècles, les califes fatimiles d'Egypte avaient, pour leur usage, des tapis représentant, les uns la suite des différentes dynasties musulmanes avec les portraits des rois et des personnages célèbres ; les autres les divers pays de la terre, avec leurs montagnes, lcui*s fleuves et leurs villes. Ce qu'on rencontre le plus souvent, ce sont de riches ornementations arabesques parmi lesquelles figurent des quadrupèdes, des oiseaux et des fleurs, et parfois des inscriptions qui ne sont habituellement que des phrases votives à la louange du propriétaire, ou des passages em-
pruntés au\ poètes les plus célèbres, mais dont l'intérêt devient immense, lorsqu'on y trouve une date et le nom d'un souverain. » L'écriture est en effet un des traits distinctifs de l'ornementation
Fig. m. — Minaret.
arabe, e( les lettres employées dans les inscriptions ajoutent singulièrement au caractère décoratif des monuments(lig.245).
" L'écriture arabe des premiers siècles, celle qu'on nomme coufique, ^ compose de caractères mâles, aux bases anguleuses, aux brusques
Fig. !45. — Ecriture arabe des pramiora giâcles, dite couflqi
évolutions, et dont la ferme élégance a quelque chose de monumental. Du sein de ses molles rêveries, le Khalife, entouré de ses esclaves et de SCS femmes, voit passer sur la muraille des sentences qui tournent son esprit vers Dieu et le plongent dans une rêverie plus profonde et plus
haute. Quelquefois, pour rehausser l'importance et l'édat des lettres coufiqucs, l'artiste arahe les écrit en faïence émeraudc sur un fond blanc et les coupe de légers fleurons en noir et en azur. Mise en œmre par le génie oriental, la faïence émaUlce forme dans l'art moresque des mosaïques d'une coloration violente, mais harmonieuse; elle oppose le poli de SCS surfaces à l'aspect grenu et mat des parois de plâtre, dépoli<!S par-dcs myriades de lotus, de triangles et de gaufrures; et tandis que la lumière se réfléchit sur l'émail, elle va s'amortir et s'absorber sur les
Fig. ïte. — Vwe arabe.
dentelles des arcades et sur les draperies de stuc qui semblent revêtir toutes les surfaces ut tous les murs. » (Charles Blanc, Grammaire des arts du dessùi.)
Le travail des métaux forme une partie très importante des industries artistiques de l'Onent. Damas était célèbre pour ses armes; c'est là aussi qu'on fabriquait ces belles lampes de mosquées, si recherchées aujourd'hui par nos collectionneurs. Des inscriptions circulaires en grands caractères émaillés de bleu ou réservés sur fond d'émail portent les titres des sultans qui ont consacré la mosquée, et s'encadrent dans de gracieuses arabesques rehaussées d'or.
C'csi daos le travail des objets en cuivre, en terre ou en verre, que l'art arabe d'Egypte a été particulièrement remarquable (fig. 246). Les lampes de mosquées sont souvent d'une beauté surprenante.
M. H. Lavoix,qui connaît àfond l'art arabe, décritainsi les lanternes qui décorent les mosquées : « Les lampes, dit-il. se balancent par ccn- ' iaiaes, suspendues à la voûte par de longs cordons de soie, dans les mosquées du Caire ou de Damas; passés dans des anses légères faisant saillie sur la panse du vase, ces cordons d'attache se dessinent comme les nrètcs d'un poljcdre à un sommet commun. A cet angle est suspendu
Fig. 3t7. — Lampe de mosquée.
UD œuf d'autruche oii tombe une petite lampe qui descend dans l'intérieur du vase. La lumière passe à travers le verre clair et brille en dessinant alternativement ou les lettres de la légende, ou le fond sur lequel elles s'enlèvent en émail de couleur (fig. 247). h
Les lampes de mosquées contiennent des inscriptions, qui sont généralement la reproduction d'un verset du Koran . En voici un qu'on trouve fréquemment : « Dieu est la lumière des cieux et de la terre. Cette lumière est comme un foyer où se trouve un flambeau, un flambeau placé dans un cristal, cristal semblable à une étoile brillante. » Cette inscription était inscrite en lettres bleues sur le col blanc d'une lampe de verre exposée au Trocadéro, et on a trouvé la même sur plusieurs autres lampes de mosquées. Quelquefois aussi on y trouve le nom d'un
3i2 L'AFRIQUE.
sultan : ce fait n'indique pas que l'objet lui ait appartenu, mais il est
Fig. %a. — Limpe de mosquée.
là comme une glorification du souverain sous le règne duquel il a élé exécuté (fig. 248).
Fig. 319 et !S0. — Verrories ar&bes.
Ce sontlcsverrepiesarabcs(fig. 249et2b0}quiontservidemodèlesaux plus anciennes verreries de Venise et de Murano. Ce fut le contraire qui
arriva plus tard et l'Orient devint à son tour tributaire de Venise. Charles Yriarle publie à ce sujet un document assez curieux dans son livre sur Venise. « En compulsant aux archives des Frari^ dit-il, les dépêches d'un ambassadeur de la République auprès du Sultan, j'ai été fort étonné de reconnaître, plié en quatre, parmi les feuilles, et annexé à l'une d'elles, un large parchemin sur lequel le grand vizir du Sultan avait fait dessiner une lampe de verre de la forme de celles dites lampes de mosquée, avec des versets du Koran en émail de diverses couleurs. Ayant pris connaissance de la dépêche de l'ambassadeur, qui était adressée au doge, comme c'était la loi, mais qui en réalité s'adressait au Sénat tout entier, je vis que l'envoyé avait reçu du grand vizir la commission de faire commander aux fabriques de Murano quatre cents lampes semblables, pour l'ornementation de quelques mosquées. » La décadence des arts arabes, qui commence avec le seizième siècle, était consommée avant la fin du dixseptième.
La population. — Parmi les éléments divers qui constituent la population actuelle de l'Egypte, les fellahs sont les plus importants par le nombre ; fellah est le nom qu'on donne aux cultivateurs, aux artisans des villes et en général aux gens du peuple. Leur tournure pittoresque séduit singulièrement les artistes et les voyageurs.
« Les femmes fellahs, dit Théophile Gautier, passaient dans cette longue robe bleue, leur unique vêtement, qui joue autour de leurs formes sveltes comme une draperie antique. Cette robe est fendue sur la poitrine et laisse entrevoir, lorsque la fellah est jeune ou n'a pas eu d'enfants, des contours d'une pureté sculpturale qui rappellent la gorge aiguë des sphinx. La pudeur musulmane ne s'inquiète pas autant du corps que la pudeur européenne, et ne s'alarme pas beaucoup de ces légères trahisons de la draperie, que corrige de temps à autre une main négligente. Le reste du costume consiste en un voile de même couleur, enveloppant la tête et retombant sur les épaules.
« Pour cacher leurs traits, surtout lorsque passe un infidèle aux regards curieux', les fellahs ramènent un pan de ce voile sur le bas do leur figure et le retiennent avec leurs dents ; mais à cette heure matinale, lorsqu'il y a encore peu d'Européens dans les rues, elles ne prennent pas beaucoup de précautions. Les fellahs cophtes, qui sont chrétiennes, ne se voilent même pas du tout, et nous pouvions contempler à notre aise, du haut de notre observatoire, ces tètes aux longs yeux, aux pommettes légèrement saillantes, aux joues rondes, à la bouche épanouie par un sourire indéfinissable, au menton rayé de quelques légers tatouages bleuàtt^es, où persiste le type égyptien primitif, et qui ressemble, à s'y méprendre, aux têtes de femmes sculptées qui ferment les vases canopes. Rien de plus élégant que les attaches de leur col et le
LÉGYPTE. 325
galbe de leur poitrine, projetée en avant par Hiabiludc qu'elles ont de tenir des fardeaux en équilibre sur leurs têtes.
« Toutes ces fellahs, jeunes ou vieilles, vierges ou matrones, grasses •ou maigres, portaient quelque chose : celle-ci tenait avec une grâce antique, sur la paume de sa main renversée, un vase allongé en façon de buire, et cette pose découvrait jusqu'au coude, où s'amassaient les plis de l'étoffe bleue, un bras fin et rond, couleur de bronze clair, cerclé au poignet de quelques bracelets d'argent ou de cuivre ; celle-là portait, semblable à une canéphore du Parthénon, une jarre de terre ou de cuivre jaune placée sur la tête, en travers lorsqu'elle était vide, et debout si eUe était remplie d'eau. Parfois elle l'étayait de la main, et son bras, mis à nu jusqu'à l'épaule par ce mouvement, s'agrafait à l'urne comme une anse du dessin le plus pur.
K D'autres avaient un enfant à califourchon sur l'épaule, en traînaient un second par la main, et souvent en portaient un troisième dans le Tentrc, ce qui ne les empêchait pas d'être aussi chargées d'un paquet sur le crâne. »
Les Musulmans sont extrêmement religieux et surtout grands obser- Tateurs des rites. A des heures déterminées ils récitent certaines prières en ayant soin, quel que soit le lieu où ils se trouvent, de se tourner du côté de la Mecque. La figure 251 montre plusieurs personnes faisant ensemble la prière sur la terrasse d'une maison, d'où l'on aperçoit les toits de la ville avec les minarets dont la silhouette se profile sur le ciel. Les sociétés musulmanes ne connaissent pas d'aristocratie. Chez elles, ilny a d'autre hiérarchie que celle des fonctions, et la différence des positions vient uniquement de la fortune personnelle. La monarchie absolue a toujours été la seule forme de gouvernement admise, et les révolutions qui amènent quelquefois la mort ou la déposition du souverain n'ont jamais modifié le système d'autorité sans contrôle qui a lieu <lansle pays. La manière toujours despotique et souvent barbare dont le iïîonarque en use avec ses sujets a donné lieu dans nos pays à un certain nombre de représentations artistiques qui ne sont en réalité que la traduction fidèle des mœurs. Parmi nos peintres, Gérôme est celui qui reflète le plus exactement les habitudes orientales, et l'Egypte est le pays auquel il s'est attaché de préférence. On se rappelle le tableau intitulé Ufi Ptnsonnier sur le Nil. Un malheureux est complètement garrotté «l maintenu couché au milieu d'une barque ; tandis que les rameurs exécutent leur manœuvre en cadence, un personnage, qui sans doute a ordonné l'arrestation, regarde ironiquement sa victime en lui chantant à l'oreille quelques vers de circonstance (fig. 252). Dans un autre tableau le même peintre avait montré plusieurs tètes coupées, déposées âupied d'une porte gardée par un factionnaire dont la placidité contrastait avec sa terrible mission.
La polygamie, consacrée par le Koran, a été de tout temps dans les mœurs de TOrient. Toutefois en Egypte on en use en somme assez rarement. L'appartement des hommes est séparé de celui des femmes, dans lequel aucun homme ne peut être admis sous aucun prétexte. On rapporte à ce sujet une aventure assez curieuse qui est arrivée à Félicien David pendant son voyage au Caire. Le Pacha, qui avait entendu parler de son talent, voulut l'entendre et le voir : puis, sachant qu'en Europe les dames de la société étaient toujours un peu musiciennes, il exprima le désir de faire donner quelques leçons aux femmes de son harem. Félicien David, alors fort jeune et d'ailleurs piqué par la curiosité, accepta avec empressement. Mais quand, bien fier de l'ordre écrit qu'il portait à la main, il se présenta à l'appartement des femmes, on lui en interdit absolument l'entrée, mais on lui dit avec les marques de la plus grande déférence, que, s'il voulait bien donner ses ordres sur la manière dont on devait s'y prendre, ils seraient aussitôt transmis et religieusement exécutés.
Une des curiosités du Caire est le théâtre de Raraghcuz. Ce théâtre, d'une simplicité tout ce qu'il y a de plus primitive, jouit d'une très grande considération auprès des habitants du pays. Que l'on se figure, dans l'angle d'un mur, une tapisserie dressée verticalement et formant la base du triangle qu'elle fait avec les deux côtés du mur ; que l'on suppose cette tapisserie percée d'une fenêtre carrée fermée par une toile blanche éclairée par derrière, et l'on aura une idée parfaite de Karagheuz. Un lampion suffit à l'éclairage du théâtre, un tambour de basque tient lieu d'orchestre (fig. 253).
Divisions et villes principales. — La seule division possible de la contrée est celle de haute, moyenne et basse Egypte, d'après la position sur le fleuve. La basse Egypte, que nous visiterons en premier, comme les voyageurs qui arrivent d'Europe, comprend le Delta du Nil et toute la contrée que baigne la Méditerranée. C'est un pays absolument plat et coupé par de nombreux canaux.
Th. Gautier décrit en ces termes l'aspect que présente le Delta entre Alexandrie et le Caire : « Le chemin passe d'abord sur une étroite langue de terre sablonneuse qui sépare le Baheircma' Adieh ou lac d'Aboukir, du lac Mariout, l'ancien lac Marœotis, envahi maintenant par Teau salée. Quand on monte vers le Caire, on a le lac Mariout à sa droite et le lac d'Aboukir à sa gauche. Le premier s'étale comme une mer entre des rives si basses qu'elles disparaissent, ôtant aux yeux le moyen de mesurer la grandeur du lac. qui se fond avec la ligne du ciel .
« La lumière tombait d'aplomb sur ces eaux plates et y semait des scintillements de paillettes d'un éclat fatigant. Dans d'autres endroits,
l'eau grise stagnait sur le sable gris ou prenaïUe blanc mal d'un paillon d'étain. On aurait pu se croire en Hollande dans les polders, iongeani
Fig, Ï53. — Tliéitre. (D'après un Ubieau de Th. FrÈra.)
([uelqu'unc de ces mers intérieures dormantes. Le ciel était pâle comiiKi un ciel de Van de Velde, et les voyageurs (|ui, sur la foi des peintres, avaient rêvé des incendies de couleurs, regardaient avec étonnement
LÉGYPTE. 329
celte immense étendue absolument horizontale, d'un ton grisâtre, et où rien ne rappelait l'Egypte, telle du moins qu'on se la figure.
« Du côté opposé au lac Mariout s'élevaient, au milieu de jardins d'une Tégélation luxuriante, les maisons de plaisance des riches négociants de la fille, des fonctionnaires ef des consuls, peintes de couleurs gaies, bleu de ciel, rose ou jaune, avec des rechampis blancs ; et, de loin en loin, les grandes voiles des canges allant à Fouah ou à Rosette par le canal Mahmoudieh, dessinaient leurs angles au-dessus delà ligne des cultures clparaissjiic-ntcli.-iiiiriLM-L'Ti j>k'iii(j lonr. ("i-t cITrl l.i/nnv, ,|iil -;iir|iirn.l
■.Kg. 2&1 — Ffllluh pu unt 1 eiu da \ll (D après an tableau do Mouï ot )
t l'œil, se rencontre souvent au\ environs de Lcydc, ik> Dnn ^Harlem, et dans ces contrées marécageuses où leaii isl de ii 9 sol, et parfois contenue par des digues, le dépasse do |)lu • Quand s'arrête l'eau araére, l'aspect du pays clian^'c nu Uilions p'raduées, mais subitement : ici l'aridilé nhsolin'. h'i un iité exubcr;iiile. Partout où l'irri^^ation pi'iil aniiTii'i' tu\r iioiillc i
aalt unr pi,
. I^ poussii'
i.iiictif. Ce
contraste est des plus frappants. Nous avions dépassé le lac Mariout, et de chaque côté du chemin de fer s'étendaient les champs de dourah, de mais et de cotonniers à divers états de croissance, les uns ouvrant leurs jolies fleurs jaunes, les autres répandant la soie blanche de leurs coques. Des rigoles pleines d'une eau limoneuse traçaient sur la terre noire des lignes que la lumière faisait briller çà et là, alimentées par des canaux
plus larges dérivés du Nil. De petites digues de terre battue facilement, ouvertes d'un coup de pioche, retenaient des eaux jusqu'à l'heure de i'arrosement, et, pour l'élever à des niveaux supérieurs, les roues grossières des saqquiehs tournaient, mises en mouvement par des buffles, des bœufs, des chameaux ou des ânes. Quelquefois même deux robustes gaillards tout nus, fauves et luisants comme des bronzes florentins, debout sur le bord d'un canal, balançant comme une escarpolette une corbeille de sparterie imperméable suspendue k deux cordes dont ils tenaient les extrémités, effleuraient la surface de l'eau et l'envoyaient dans le champ voisin avec une dextérité étonnante (fig. 254). Des fellahs, en courte tunique bleue, labouraient, tenant le manche d'une charrue primitive, attelée du chameau et d'un bœuf à bosse du Soudan. D'autres ramassaient le coton et les râpes de maîs ; ceux-ci creusaient des fossés, ceu\-là traînaient des branches d'arbres en manière de herse sur les sillons, quittés à peine par l'inondation. C'était partout une activité qui ne s'accorde guère avec la traditionnelle nonchalance orientale.
Il Les premiers villages de fellahs qu'on rencontre à gauche et à droite du chemin vous causent une singulière impression. Ce sont des amas de cahuttes en briques crues, reliées par de la boue, à toit plat, parfois surmontées d'une sorte de tourelle plAlrée do chaux pour les pigeons, et dont les murs en talus rappellent vaguement la forme d'un pylône tronqué. Une porte basse comme celle d'un tombeau, deux ou trois trous percés dans la muraille, voilà toutes les ouvertures de ces huUes, qui semblent plutôt l'ouvrage des termites que celui des hommes. »
Dans sa partie supérieure la vallée du Nil est assez étroite ; elle s'élai^it etacquiertune certaine largeur dans l'Egypte moyenne ; au-dessous du Caire commencent les immenses plaines du Delta, à la jonction des deux branches de Rosette et de Damiette. Autrefois le Delta était arrosé par d'autres branches du Nil, et les anciens en comptaient jusqu'à sept principales ; mais la négligence a permis aux canaux de se combler et de se dessécher, et les eaux du fleuve n'alimentent plus que les deu\ branches dont nous venons de parler.
Alexandrie (212,000 hab.} est la première place maritime de l'Egypte et la ville la plus importante du Delta. Située sur la limite du désert, elle est à environ 80 kilomètres du bras le plus occidental du Nil, avec lequel la ville communique par un canal. Sur les médailles antiques, la ville d'Alexandrie est personniliée sous la flgure d'une femme appuyant son bras gauche sur un vase d'où sortent des pampres et des grappes de raisin ; elle tient des épis dans sa main droite et d'autres épis semblent croître sur ses pieds (fig. 255).
Des navires de toutes les nations se pressent dans la rade d'Alexandrie. L'ne forêt de mâts et de cordages se détache en silhouettes d'un ton goudronneux sur un ciel profond et sur une mer d'un bleu intense. De temps en temps un pavillon jette une note chaude dans le paysage, une voile déployée produit une tache aveuglante, La ville s'avance hardiment dans ta mer sur une langue de terre dont la forme rappelle assez en petit le dessin de l'Italie du Sud, de la partie appelée vulgairement la botte. Seulement ici la botte a un éperon ; un peu au-dessus du talon, où l'on
Fig. 35i. ~ Mâitaille d'AlciinJnc.
Toit le fort Ada, une bande de terrain se détaclie vers l'est, contournant pendant un certain temps le Port-Neuf; à son extrémité s'élève, sur l'emplacement de l'ancien phare des Ptoiémées, un phare moderne lourd et massif qui ne rappelle en rien la tour de marbre blanc qui rendit célèbre l'architecte Sostrate de Cnide, et qui passait pour une des merveilles du monde. Cette tour à plusieurs étages avait 400 pieds de haut et son fanal s'apercevait de 12 lieuescn mer.
Sur la partie de la botte qui affecte la forme du pied, se trouvent : l'arsenal, l'hôpital et le palais du vicc-iroi, palais bAti par Mohammed- -Ali; sur la tige de la botte, c'est-à-dire sur la langue de terre qui unit l'antique Sic de Pharos au continent, langue de terre formée par la digue des Ptoiémées {VHeptastadion) et des ensablements qui ont successivement augmenté son volume, s'élève, entre le vieux port et le port neuf, la Tille turque avec ses rues étroites, sales, embrouillées, brisées, encombrées, bordées d'échoppes de marchands indigènes, de masures crevassées et déhanchées. Pas d'édifices : ni mosquées ni bazars. C'est l'Orient étalant au soleil, qui trouve moyen de les dorer et de leur prêter un certain éclat non exempt de charme, ses haillons, ses ruines et ses ordures. Cependant du côté des quais les constructions européennes gagnent chaque jour du terrain et font perdre à la ville un peu de son caractère oriental.
Alexandrie possède peu de monuments intéressants. Parmi ses mos-
33i L'AFRIQUE.
quées nous citerons celle d'Abou Dinian (fig. 256), (|ui s'i-lèvc au centre de l^enceintc des Arabes. Elle est surmontée d'une coupole bulbeuse, et accompiignée d'un joli minaret.
Sur l'emplacement de la ville arabe, étaient l'ancien Bruchion et le Hhacotis; il y a là des quartiers complètement modernisés. La grande place des Consuls est le centre européen d'Alexandrie, aussi n'a-t-elle aucun caractère et procnre4-elle aux visiteurs une désillusion confre laquelle Théophile Gautieravoulu réagir lorsqu'il a corît : " Alexandrie n'est pas une ville purement orientale, mais elle a plus de cachet que ne le disent les voyageurs. Malgré les formes maladroitement européennes
Fig. 9Ô0. — Mosquée d'Abon Diniin (AleiandrieJ.
qii'afff'clcnt los belles maisons, on sent bien qu'on est en Afrique. K'i. une porte est encadrée d'ornements sculptés dans le goût turc; là un moucharabieh laisse entrevoir, à travers ses fines découpures, une silhouette de femme qui regarde; plus loin un étage surplombe, une maison se termine en terrasse, un dattier darde au-dessus d'une muraille sa colonne surmontée d'un chapiteau de feuilles. A un coin de rue apparait une femme masquée comme un domino; des âniers demi-nus poussent devant eux leurs baudets, et un chameau s'avance h pas comptés, balançant son long col. » Ce tableau ne manque pas de pittoresque, et l'on peut dire que l'écrivain plaide brillamment les circonstances atténuantes. Heureusement pour les amateurs de couleur locale, la civilisation européenne n'a pas pu envahir tout. Derrière le rideau de baisses modernes qui s'allonge le long du vieux port, de \' Béptastadio»
el du porl neuf, TEgypte se présente tout à coup avec une forte senteur de cru. Là, la ville va mourir au sein de terrains vagues « couverts, dit le Guide en Orient^ d'amas de décombres, de grands bois de palmiers et de villages arabes^ composés de huttes de roseaux et de boue séchée qui s'appuient aux troncs des grands arbres, et où vit une population de fellahs demi-nus. » Ces villages nous offrent un spécimen exact de tous ceux que l'on rencontre dans la vallée du Nil.
Le Bruchion était dans l'antiquité grecque et romaine le quartier riche, le quartier des palais d'Alexandrie. C'était là que s'élevaient le Palais des PtoléméeSj le Muséum^ la célèbre Bibliothèque avec ses 700,000 volumes, le Tombeau cT Alexandre ^ etc. A côté de l'endroit où Tenceinte arabe vient toucher au golfe se trouvaient les obélisques connus sous le nom à' Aiguilles de Cléopâtre. Le Rhacotis possédait le Serapeum où, après l'incendie du Bruchioîi, on transporta les restes de la bibliothèque des Ptolémées; là aussi est la colonne dite de Pompée. Dans les faubourgs se trouvaient la fameuse nécropole d'Alexandrie et l'Hippodrome. La mosquée d'Ibrahim-Pacha offre un assez bel exemple d'architecture arabe.
« Alexandre, a dit Napoléon I", s'est plus illustré en fondant Alexandrie et en méditant d'y transporter le siège de son empire, que par ses plus éclatantes victoires. Cette ville devait être la capitale du monde. » Après une période des plus glorieuses, Alexandrie a subi une longue éclipse ; à l'heure qu'il est, elle tente de se relever. Les changements de la civilisation, la direction de sa marche dans les temps modernes, ne permettent pas à cette ville de porter trop haut ses espérances ; l'axe du monde s'est déplacé depuis l'antiquité ; mais l'heureuse situation de la cité d'Alexandre l'autorise à aspirer à un rôle honorable. Elle gagne chaque jour et ne peut que gagner sans cesse si elle le veut.
Alexandrie est la ville d'Egypte où il y a le plus d'Européens : ses allures cosmopolites sont très bien décrites par Th. Gautier, dans une promenade qu'il fait aux environs.
« Aux maisons de ce style italien-oriental que nous devions retrouver si souvent, se mêlaient des cahutes bâties de matériaux disparates, des boutiques et des cafés, et des cabarets, historiés d'enseignes en italien, en anglais, en français, en arabe, en grec, que nos souvenirs de collège nous permettaient de déchiffrer, quand la voiture, retardée par quelque encombrement, n'allait pas trop vite. Nous suivions une nouvelle voie, récemment ouverte à travers une forêt de dattiers, dont les racines, parfois mises à nu, s'accrochaient bizarrement aux talus de la tranchée. Quelques-uns de ces beaux arbres, ébranlés par la pioche, penchaient d'une façon hasardeuse, d'autres restaient debout comme les dernières colonnes d'un temple ruiné. Sur la chaussée, parmi des flots de poussière, passaient des files de chameaux chargés de pierres ou de cannes à
sucre, trottînaientde leur pas rapide et meau, des baudets talonnés par leurs âniers; piaflaient et galopaient des chevaux hardiment moulés; grinçaient des chars primitifs attelés de buffles ; se bâtaient des pîétoiis ayant la plupart quelque fardeau en i-quilibre sur la tète, et s'agitaient
des arroseurs publics aspergeant la route au moyen d'une outre, remplie d'eau, suspendue sur leurs reins par des courroies, dont ils faisaient jaillir le contenu en la pressant. Un ciel d'une lumière éclalanle, mais beaucoup moins chargé de cobalt et d'outremer que les peintres ue le représentent tiobituellemcnt, s'étendait au-dessus de cepanorama, d'une
noufeautc saisissante pour des yeux européens. La gare du chemin de fer égyptien a'a rien de caractéristique et ressemble à toutes les gares de chemins de fer possible ; mais la foule qui en encombre les abords vous rappelle tout de suite que vous avez quitté l'Europe. »
Aboufcir, à quelques kilomètres d'Alexandrie, est une petite ville située sur l'emplacement de l'ancienne Canope, qui n'a pas laissé de ruines. Les autres villes du Delta qui méritent d'être citées sont: Rosette, bitie à l'est de la baie d'Aboukir, renommée pour la douceur de son dimal, le charme de ses jardins, la fraîcheur des forets de sycomores et de dattiers qui l'entourent. Le (ablenu de Marîlhat, que représente notre figure 257, montre un site pris aux environs de Rosette, mais la mosquée est une addition de l'artiste. C'est une pierre portant une inscription en trois langues, découverte dans cette ville pendant l'expédition d'Egypte, qui a fourni a ChampoUion la clef des hiéroglyphes. Damiette (57,000 hab.), centre important où l'on trouve d'assez belles mosquées, Tille tuée par Alexandrie; Tantah, qui possède aussi des édifices dignes d'être signalés, entre autres une mosquée flanquée d'un minaret octogone «t surmontée d'un dôme ogival, mais qui doit surtout son importance aux pèlerinages qu'amène le tombeau de Saïd-Ahmcd le Bédouin, pèlerinages doublés de foires importantes; enfin Mansourah, qui fait songer involontairement au roi Louis IX et aux récits du sire de Joinville.
L'isthme de Suez, situé à l'orient du Delta, est coupé depuis, 1869, par un canal maritime, qui isole l'Afrique de l'Asie. Ce canal, construit sous
Fig. 2sS. — I»lhme de Suet.
la direction de M. de Lesseps, a son point de départ à Port-Saïd, sur la Méditerranée, passe prèsd'lsmailia,et va aboutir à Suez sur la mer Rouge. La ïille de Suez est bâtie h peu près sur l'emplacement de l'ancienne Anmoe, et Péliae, patrie du géographe Ptolémée, s'élevait non loin de l'eadroitoù est aujourd'hui Port-Saïd {fig. 2o8).
l'ormi les villes anciennes de la basse Egypte, il faut citer Béliopolis qui a laissé quelques ruines, et Bubasiis dont on a seulement pu déterminer l'emplacement (Rg. 2o9).
Flg. ïd9. — Les viltM tuicionnei do U basse Egypte.
Lorsqu'on a abandonné le Delta en remontant le Nil, on voit apparaître à droite ia chaîne Libyque avec les pyramides de Gizèh, à gauche la chaîne Arabique au pied de laquelle s'étend la ville du Caire.
Le Caire (350,000 hab.), capitale de l'Egypte, esl située sur la rive droite du fleuve, & quelques kilomètres du point exact où commence le Delta. Gérard de Nerval décrit ainsi l'impression qu'éprouve un voyageur en arrivant au Caire.
« On ne peut rendre que Faiblement l'eflet de cette perspective, l'une des plus belles du monde ; ce qui surtout saisit l'œil sur le premier plan, c'est l'immense dé-
Teloppement de la mosquée du sultan Hassan, rayée et bariolée de rouge, et qui conserve encore les traces de la mitraille française depuis la fameuse révolte du Caire. La ville occupe devant vous tout Thorizon, qui se termine aux verts ombrages de Choubrah ; à droite, c'est toujours la longue cité des tombeaux musulmans, la campagne d'IIéliopolis et la vaste plaine du désert arabique interrompue par la chaîne du Mokatam ; à gauche, le Nil aux eaux rougeâtres, avec sa maigre bordure de dattiers et de sycomores. Boulaq au bord du fleuve, servant de port au Caire qui en est éloigné d'une demi-lieue ; l'île de Roddah, verte et fleurie, cultivée en jardin anglais et terminée par le bâtiment du Nilomètre, en face des riantes maisons de campagne de Gisèh ; au delà, enfin, les pyramides, posées sur les derniers versants de la chaîne Libyque, et vers le sud encore, à Saccarah, d'autres pyramides entremêlées d'hypogées : plus loin, la forêt de palmiers qui couvre les ruines de Memphis, et sur la rive opposée du fleuve, en revenant vers la ville, le vieux Caire, bâti par Amrou à la place de l'ancienne Babylone d'Egypte, à moitié caché par les arches d'un immense aqueduc, au pied duquel s'ouvre le Calish, qui côtoie la plaine des tombeaux de Karafeh. »
Pénétrons dans la ville à la suite de notre cicérone. Vous voici dans un « inextricable réseau de rues étroites et poudreuses, à travers la foule en haillons, l'encombrement des chiens, des chameaux et des ânes, aux approches du soir dont l'ombre descend vite, grâce à la poussière qui ternit le ciel et à la hauteur des maisons.
« Qu'espérer de ce labyrinthe confus, grand peut-être comme Paris ou Rome, de ces palais et de ces mosquées que l'on compte par milliers? Tout cela a été splendide et merveilleux sans doute, mais trente générations y ont passé ; partout la pierre croule, et le bois pourrit. Il semble que l'on voyage en rêve dans une cité du passé, habitée seulement par des fantômes, qui la peuplent sans l'animer. Chaque quartier entouré de mure à créneaux, fermé de lourdes portes comme au moyen âge, conserve encore la physionomie qu'il avait sans doute à l'époque de Saladin ; de longs passages voûtés conduisent çà et là d'une rue à l'autre, plus souvent on s'engage dans une voie sans issue ; il faut revenir. Peu à peu tout se ferme; les cafés seuls sont éclairés encore, et les fumeurs assis sur des cages de palmier, aux vagues lueurs de veilleuses nageant dans l'huile, écoutent quelque longue histoire débitée d'un ton nasillard. Cependant les moucharabiehs s'éclairent : ce sont des grilles de bois, curieusement travaillées et découpées, qui s'avancent sur la rue et font office de fenêtres ; la lumière qui les traverse ne suffit pas à guider la marche du passant ; d'autant plus que bientôt arrive l'heure du couvrefeu; chacun se munit d'une lanterne^ et l'on ne rencontre guère dehors que des Européens ou des soldats faisant la ronde. »
Avec le jour, la vie reparaît, signalée par son grouillement vertigineux. Dans le dédale des ruelles, sous les planches ou les loques (endues de maisons à maisons pour donner de l'ombre, circule une population innombrable : des fellahs en longs voiles indigo, nu-pieds, portant une cruche sur la tète et un enfant sur l'épaule, des Bédouins en burnous, des Arabes dans leurs longues pelisses, des Nubiens en cabans, des Turcs, des Francs, des miryadcs d'enfants accroupis le long des boutiques et de-:
Fig. 3b0. — Quarl[er de 11 mosquée de Touloun, au Caire. (Aquirelle de Crapelel.)
maisons, cotiranl et glissant entre les passants, entre les jambes des chameaux et des ânes qui vont et viennent en tous sens. Tout ce monde emplit de son bourdonnement les huitrues principales de la ville, s'engouffre dans les passages ou les mille ruelles qui tombent à chaque pas dans ces grandes artères, faisant de la cité qu'ils parcourent en tous sens un véritable labyrinthe déconcertant pour les étrangers.
Le Caire est une des plus belles villes de l'Orient musulman ; on ne peut guère lui opposer que Constantinople. Si, a l'est, la ville est limitée par des terrains arides et sablonneux, au sud, par une plaine couverte
de décombres qui la sépare du vieux Caire, à l'ouest, des plantations de
Fig. 261, — Carrefour au Caire. [DaprÈs un Ublcau ilo L. Moudiol.}
piilmiers, d'acacias et de sycomores descendent jusf[u'au Nii et produïscnldes promenades très agréables. Le seul reproche f|ue l'on puisse
adresser au Caire, c'est de suivre Alexandrie dans son goût dépravé pour les constructions européennes. C'est ainsi que des jardiniers ont été demandés dans le tempsà M. Ilaussmann, pour tailler les arbres et planter un parterre à la mode de Paris sur la place de rEsbekyeh. Des maisons à l'italienne ont été bâties autour de cette même place.
Heureusement, le caractère original de TOrientne se laisse pas facilement absorber et se défend en fils légitime du pays qui a conscience de la bonté de sa cause. En somme, le Caire est une ville bien orientale, ou mieux encore, purement sarrasine. L'influence byzantine et syrienne a eu moins de prise sur elle que sur Damas, Alep, etc.
Le Caire est divisé en quartiers faits de nombreuses petites rues courant dans tous les sens et n'ayant qu'une entrée générale fermée tous les soirs. Les différents quartiers empruntent leurs noms soit aux monuments qui les ornent, soit aux corps d'états qu'ils possèdent, soit à la classe de la société qu'ils contiennent. Ainsi il y a le quartier franc de^ rière la place de l'Esbekyeh, le quartier juif, le quartier grec, leHaret etTouloun(fig. 260), etc.'
Descendons dans la rue et tâchons de visiter la ville sans nous égarer, si ce projet n'est pas trop ambitieux. Nous avançons dans la poussière; inondés de lumière, aveuglés par le soleil dans les endroits à découvert où l'on n'a pas suspendu de loques en guise de stores ; heurtés partout par la foule, les ânes et les chameaux. Une ruelle coupe à angle droit la ruelle où nous nous trouvons. Nous allons la traverser. Une tête de chameau, suivie d'un long cou, en sort gravement et lentement. La tète a enfin passé ; à notre tour. Une seconde tète apparaît, puis une troisième, puis une quatrième, etc. ; enfin, tout une caravane. Dans une heure le chemin sera libre... si toutefois des ânes ne viennent pas l'envahir, ce qui n'aurait rien d'étonnant (fig. 261). Mais ce défilé des Thermopyles d'un nouveau genre est libre et nous pouvons avancer. A droite et à gauche s'allonge une double rangée de boutiques où sont entassés pêlemêle, dans un désordre plein d'imprévu et qui n'est pas sans charme, tous les produits de l'Orient.
Les murs de la plupart des maisons particulières sont recouverts extérieurement et même souvent intérieurement, jusqu'à la hauteur du premier étage, de pierres calcaires molles tirées de la montagne voisine. Ces pierres, d'un coloris légèrement jaune quand on les met en place, brunissent vite à l'air. Les constructions supérieures font saillie sur la rue et reposent sur des piles ou des consoles. Les matériaux employés pour elles sont invariablement la brique et le plâtre. Les fenêtres des femmes, qui dominent le tout, ne laissent qu'un faible espace entre elles et celles qui leur sont opposées dans la rue.
Les portes des maisons sont arrondies par le haut et ornées d'arabes^ ques. Au milieu de la porte on lit fréquemment, dans un compartiment
pcinl en rouge, cette inscription : « Il (Dieu) est le créateur excellent,
l'éternel. » Le reste de la porte est vert. On trouvi' aussi devant toutes les maisons une borne pour que Toa puisse monter à cheval ou à âne en
sortant. La vie orientale sépare presque complètement l'existence des hommes de celle des femmes, cependant les maisons du Caire offrent cette particularité qu'elles sont à deux et trois étages. Ce n'est plus Téternelle petite cour turque autour de laquelle sont disposés les différents corps de logis. Les appartements des femmes sont à l'étage supérieur et, quand ils donnent sur la rue, ils sont munis de fenêtres grillées et garnies de vitraux coloriés, avec des b'alcons en saillie et en bois taillé à jour. L'aquarelle de Crapelet permet de se faire une idée de l'élévation et de la disposition des maisons du Caire (fig. 262). Les moucharabyehs qui se trouvent dans le haut de la composition indiquent la position de l'appartement des femmes.
Mais obliquons un peu vers la gauche et suivons le groupe bariolé qui s'enfonce sous une voûte, et s'engage dans des ruelles encore plus étroites, plus tortueuses que celles que nous venons de parcourir. De chaque côté de la chaussée, si toutefois l'on peut donner le nom de chaussée au tapis poussiéreux dans lequel nous enfonçons et qui s'élève en nuages grisâtres chaque fois que nous faisons un pas, de chaque côté de la voie les cages de moucharabichs des maisons surplomblent et procurent l'illusion d'un peu d'ombre. Les groupes se rapprochent de plus en plus et finissent par former une cohue. Nous sommes arrivés en face du Kan-Ralil, un des bazars les plus intéressants du Caire. Les visites aux bazars jouent un grand rôle dans la vie des femmes orientales et leur procure un plaisir qu'elles se refusent rarement. C'est là qu'il faut aller les étudier, tandis que l'animation que leur donne la curiosité, les désirs excités par des étalages, les discussions interminables qui naissent des plus petits achats, enfantent mille poses coquettes et imprévues qui viennent trancher avec l'impassibilité des marchands, calmes et dignes au milieu de tout ce brouhaha.
Le Kan-Kalil date de 1292 et occupe l'emplacement où se trouvaient autrefois les tombeaux des khalifes. Des ventes à la criée y ont lieu à jours fixes. Des employés spéciaux se promènent dans les différentes parties de l'établissement suivis de la foule des acheteurs, et énoncent à haute voix la valeur des marchandises mises en vente ou demandées (fig. 263).
Les cordonniers ont leur bazar, le Kassobet-Ridouân. Un autre appartient à la passementerie : un autre aux armes de tous genres. Les fruits secs et les conserves ont aussi leur domicile. Les étoffes de soie et de coton, les fez s'étalent dans le bazar El-Ghourièh.
Aux femmes les bazars et les bains ; aux hommes le café. Figuronsnous, comme nous la montre Gérard de Nerval, « une humble boutique carrée, blanchie à la chaux, où pour toute arabesque se répète plusieurs fois l'image peinte d'une pendule posée au milieu d'une prairie entre deux cyprès. Le reste de l'ornementation se compose de miroirs égale-
ment peints, et qui sont censés se renvoyer l'éclat d'un bâton de palmier thargé de flacons d'huile où nagent des veilleuses, ce qui est le soir d'un assez bon effet.
.. Des divans d'un bois assez dur, qui régnent autour de la pièce, sont
bordés de cages en palmier, servant de tabourets pour les pieds des fumeurs, auxquels on distribue de temps en temps d'élégantes petites tasses {fines-janes). C'est là que le fellab en blouse bleue, le Gophte au turban noir, ou le Bédouin au manteau rayé, prennent place le long du
mur, et voient sans surprise et sans ombrage le Franc s'asseoir à leurs côtés. Pour ce dernier, le kahwedji sait bien qu'il faut sucrer la tasse, et la compagnie sourit de cette bizarre préparation. Le fourneau occupe un des coins de la boutique et en est d'ordinaire Tornement le plus précieux. L'encoignure qui le surmonte, garnie de faïence peinte, se découpe en festons et en rocailles, et a quelque chose de l'aspect des poêles allemands. Le foyer est toujours garni d'une multitude de petites cafetières de cuivre rouge, car il faut faire bouillir une cafetière pour chacune de ce% fines- j ânes grandes comme des coquetiers. »
Les mosquées ont une importance capitale dans la vie des musulmans, aussi le Caire en est-il couvert. La plus ancienne mosquée du Caire est celle d'Amrou, qui fut élevée l'an vingt et un de l'hégire (643 de J.-C). Mais elle a été tellement agrandie, restaurée après un incendie, et réparée à différentes époques, qu'elle n'est plus ce qu'elle était à l'origine.
La mosquée de Touloun, élevée l'an 877, est considérée comme l'œuvre d'un architecte chrétien, qui la bâtit par ordre d'Ahmed-Bey-Touloun. Elle se compose d'une grande cour environnée de portiques sur trois côtés ; le quatrième, qui constitue la mosquée proprement dite, est composé de plusieurs nefs. Les arcades sont en ogives et supportées par des piliers ornés à leurs quatre angles de demi-colonnes engagées avec des chapiteaux arabes. Entre chaque arcade est une petite fenêtre. Les plafonds des portiques sont en charpente et d'une date postérieure à l'édifice. Des entrelacs et des combinaisons de feuilles et de fleurs d'une grande élégance sont tracés sur l'enduit de stuc dont la muraille est revêtue. Le minaret placé à Tanglc nord-ouest du parvis est pourvu d'escaliers extérieurs, dont la rampe forme une spirale jusqu'à la dernière galerie, et surmonté d'une coupole.
Mais parmi les 400 mosquées du Caire, celle qu'on s'accorde à regarder comme la plus belle est la mosquée d'Hassan, qui fut élevée au quatorzième siècle. Elle offre à l'intérieur une cour carrée, sur laquelle s'ouvre à chacune des faces une gigantesque arcade ogivale. La fontaine des ablutions, au milieu de la cour, est surmontée d'une large coupole sphérique. On dit que les pierres qui ont servi à élever cette mosquée viennent des pyramides. Mais à Tintérieur le marbre a été prodigué, et la décoration, composée d'inscriptions arabes dessinées en bleu d'outremer, en or, en vert et en rouge, et de sculptures imitant des fleurs et des enroulements de toute sorte empruntés au règne végétal, produit un effet magnifique.
Le Caire possède plusieurs cimetières, dont le plus célèbre est la nécropole de Kaït-Bey, plus connue sous le nom de Tombeaux des Kalifes. Un tableau de Marilhat représente cette nécropole composée d'édifices de la plus pure architecture sarrasine, tombant en ruines pour la plu-
part, mais formant un ^semble vraiment saisissant quand on les contemple au milieu de la plaine déserte où ils s'élèvent (fig. 264). Les grandes pyramides sont situées aux environs du Caire, & 6 kilo-
. mètres du village de Ghisch. Celle de Chéops est la plus célt'bre. Celles deChéphren, de Mycérinus sont tout à côté, ainsi qu'une multitude de petits monuments de forme pyramidale qui entourent la grande pyramide. La grande pyramide de Chéops forme un carré de 248 mètres
environ: sa hauteur perpendiculaire est de 133 mètres, c*est-à-dire 8 mètres de plus que la coupole de Saint-Pierre de Rome. Il y a 206 rangées de marches en pierre dont la hauteur moyenne est de deux à trois pieds. Les angles correspondent aux quatre points cardinaux. L'entrée est du côté du nord. Des passages étroits conduisent aux chambres intérieures, dont les principales sont celles du roi et de la reine. Ces édifices sont des tombeaux.
Les pyramides sont les monuments les plus gigantesques qui aient été bâtis par les peuples de l'antiquité. Elles avaient leurs faces revêtues extérieurement de dalles polies et parfaitement appareillées. Le nombre des pyramides de Ghiseh est de neuf, deux très grandes et les autres de moindre dimension.
« La main du temps, et plus encore celle des hommes qui ont ravagé tous les monuments de l'antiquité, écrit Volney, n'ont rien pu jusqu'ici contre les pyramides. La solidité de leur construction, et l'énormité de leur masse, les ont garanties de toutes atteintes, et semblent leur assurer une durée éternelle. Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme, et cet enthousiasme n'est point exagéré ; l'on commence à voir ces montagnes factices, dix-huit lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'éloigner à mesure qu'on s'en approche ; on est encore à une lieue, et déjà elles dominent tellement sur la tête, qu'on croit être à leurs pieds ; enfin l'on y touche, et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on y éprouve ; la hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente, l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire des temps qu'elles rappellent, le calcul du travail qu'elles ont coûté, l'idée que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme, si petit et si faible, qui rampe à leurs pieds, tout saisit à la fois le cœur et l'esprit d'étonnement, de terreur, d'humiliation, d'admiration, de respect. »
Les pyramides seront toujours un objet d'admiration pour les antiquaires et d'étonnement pour les architectes. Mais leur forme angulaire, qui se découpe sur le ciel d'une façon peu agréable n'est pas faite pour séduire beaucoup les peintres. « Nous arrivons des Pyramides!... écrit Horace Vernet dans une lettre, nous y sommes restés trois jours. Jamais le temps n'a passé si vite, quoiqu'au commencement ces monuments ne m'aient point étonné. Il y a derrière eux ce grand coquin de désert qui est autrement imposant que ces masses de pierres qui ne frappent véritablement que par l'idée des difficultés qu'il y a eu à vaincre et les quarante siècles dont Bonaparte a si ingénieusement parlé. »
Tout à côté des pyramides de Ghisèh, on voit un monument qui n'est pas moins extraordinaire. C'est le grand Sphinx, statue gigantesque taillée dans le roc solide vis-à-vis la pyramide de Chéfren, avec laquelle un passage souterrain établit une communication.
Les pyramides de Sakkarah, moins grandes que celles de Ghisèh, ne
sont pas moins intéressantes au point de vue de rarchéologie. Elles sont précédées par un chemin incliné, taillé dans le roc, La plus grande présentait six étages 'superposés en retrait, et ayant chacun la forme d'une pyramide tronquée. On voit aussi dans les environs de Sakkarah des puits contenant des momies humaines, et d'autres dans lesquels
Fig. 265. ~ Les villea antiques du Nil, deMemphis à Antinoe.
on trouve des momies de divers animaux et principalement d'ibis. Le corps de Toiseau est soigneusement enveloppé de bandelettes, et dans quelques momies une partie des plumes est restée intacte.
Il faut maintenant s'éloigner un peu du Nil pour visiter les restes, ou plutôt remplacement du lac Mœris et du Labyrinthe décrits par Hérodote. Ils étaient situés dans l'Egypte occidentale près de la ville
de Crocodiiopolis, dont le nom vient du culte qu'on y rendait aux crocodiles (fig. 265).
Un peu ayant d'arriver aux ruines d'Antinoe, on trouve, en remontant le Nil, les fameuses grottes tumulaires de Beni-Hassan, dont la construction remonte à la XIl* dynastie, entre 2,500 et 3,000 ans avanl Tère chrétienne. Outre Tintérêt que ces grottes présentent sous le rapport de Tarchitecture, puisqu'on y voit le type des plus anciennes colonnes employées en Egypti\ elles sont couvertes de décorations
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Fig. 266. — Les villes du Nil, d'Antinoe à Ptolémals.
peintes sur lesquelles sont retracées les occupations et les amusements des Egyptiens. On y trouve les indications les plus précieuses et les plus imprévues sur la vie intime de ces temps reculés. Antinoe^ ville romaine bâtie par Adrien en l'honneur do son favori Antinous, et Hermopolvi magna^ où, suivant d'anciennes traditions, la lune a fait sa première apparition, lorsqu'elle a commencé à éclairer la terre, avaient conserré des restes importants qui furent signalés par les savants de l'expédition d'Egypte, mais qui se bornent aujourd'hui à des débris à peine reconnaissables.
Afitœopolis et Lycopolis (Syout) ont gardé peu de vestiges du passé,
mais au-dessus de celte dernière, on trouve des hypogées, connues sous le nom de El-Armanà, et dont la décoration est extrêmement précieuse pour rhistoire religieuse de l'Egypte. On trouve également de ce côté un puits conduisant à des cavernes immenses qui étaient une nécropole de crocodiles (fig. 266).
Après avoir passé à Panopolis et à Ptolemaîs^ villes qui eurent de Tim-
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