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L'IÎUIIOPE.
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Les conviés, dit Gustave Flaubert, arrivèrent de bonne heure dans
des
voitures, carrioles
à un
cheval, chars-à-bancs ù deux roues, vieux 1
cabriolets sans capote
tapissières à rideaux de euir, et des jeunes gens
des villages les plus voisins dans des charrettes où ils se tenaient debout, en rang, les mains appuyées sur les ridelle^ pour ne pas tomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint de dix lieues de loin, de GoderviUe, de Normanville et de Cany. On avait invité tous les parents des deux familles, on s'était raccommodé avec les amis brouillés, on avait écrit à des connaissances perdues de vue depuis longtemps.
« De temps à autre, on entendait des coups de fouet derrière la haie ; bientôt la barrière s'ouvrait, c'était une carriole qui entrait, galopant jusqu'à la première marche du perron, elle s'y arrêtait court, et vidait son monde qui sortait par tous les côtés en se frottant les genoux et en s'étirant les bras. Les dames, en bonnet, avaient des robes à la façon de la ville, des chaînes de montre en or, des pèlerines à bouts croisés dans la ceinture, ou des petits fichus de couleur attachés dans le dos avec une épingle, et qui leur découvraient le cou par derrière. Les gamins, vêtus pareillement à leurs papas, semblaient incommodés par leurs habits neufs (beaucoup même étrennèrent ce jour-là la première paire de bottes de leur existence), et l'on voyait à côté d'eux, ne soufflant mot dans la robe blanche de sa première communion, rallongée pour la circonstance, quelque grande fillette de quatorze à seize ans, leur cousine ou leur sœur ainée sans doute, rougeaude, ahurie, les cheveux gras de pommade à la rose et ayant bien peur de salir ses gants. Comme il n'y avait point assez de valets d'écurie pour dételer toutes les voitures, les messieurs retroussaient leurs manches et s'y mettaient eux-mêmes. Suivant leur position sociale difPérente, ils avaient des habits, des redingotes, des vestes, des habits-vestes: bons habits, entourés de toute la considération d'une famille, et qui ne sortaient de l'armoire que pour les solennités ; redingotes à grandes basques flottant au vent; à collet cylindrique, à poches larges comme des sacs; vestes de gros drap qui accompagnaient ordinairement quelque casquette, cerclée de cuivre à sa visière; habits-vestes très courts, ayant dans le dos deux boutons rapprochés comme une paire d'yeux, et dont les pans semblaient avoir été coupés à même un seul bloc, par la hache du charpentier. Quelques-uns encore (mais ceux-là, bien sûr, devaient dîner au bas bout de la table) portaient des blouses de cérémonie, c'est-à-dire dont le col était rabattu sur les épaules, le dos froncé à petit plis et la taille attachée très bas par une ceinture cousue. Et les chemises sur les poitrines tombaient comme des cuirasses ! Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles s'écartaient des têtes, on était rasé de près ; quelques-uns même qui s'étaient levés dès avant l'aube, n'ayant pas vu clair à se faire la barbe, avaient des balafres en diagonale sous le nez, ou le long des mâchoires, des pelures d'épiderme large comme des écus de trois francs, et qu'avait enflammées le grand air pendant la route, ce qui marbrait un peu de plaques roses toutes ces grosses faces blanches épanouies.
L'EUnOPE.
u Lu mairie se trouvant à une demi-licui^ di; la ferme, oo s'y rendit à pied, et l'on revint de même, une fois la cérémonie faite à l'ëglise. Le cortège, d'abord uni comme une seule écharpe de couleur, qui ondulait dans la campagne, le long de l'étroit sentier serpentant entre les bl^ verts, s'allongea bientôt et se coupa en groupes différents, qui s'attardaient â causer. Le ménétrier allait en tète, avec son violon empanaché du rubans à la coquille, les mariés ensuite, les parents, les amis tout au hasard, et les enfants restaient derrière, s'amusant h arracher des clochettes, des brins d'avoine, et jl jouer entre eux sans qu'on les vit... Les gens de la noce causaient de leurs affaires ou se faisaient des niches dans le dos, s'excitanl d'avance à la gaieté ; et en y prêtant l'oreille, on enten-
Fij. "i9.— l* Normandie.
dait toujours le crincrin du ménétrier qui continuait à jouer dans la campagne. Quand il s'apercevait que l'on était loin derrière lui, il s'arrêtait h prendre haleine, cirait longuement de colophane son archet, afin que les cordes grinçassent mieu^, et puis il se remettait à marcher, abaissant et levant tour à tour le manche de son violon pour se bien marquer la mesure à lui-même. Le bruit de l'instrument faisait partir de loin les petits oiseaux.
« C'était sous le hangar de ta charelterîe que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulet, du veau à la casserole, trois gigots, et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l'oseille. Aux angles se dressait l'eau-de-vie dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons, et tous les verres d'avance avaitnt été
LA FllANCE. 939
remplis de vin jusqu'au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d'eux-mêmes au moindre choc do la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques de non-pareille... Jusqu'au soir on mangea. Quand on était trop fatigué d'être assis, on allait se promener dans les cours ou jouer une partie de bouchon dans la grange; puis l'on revenait à table. Quelques-uns vers la fin s'y endormirent, et roulèrent. Mais au café tout se ranima ; alors on entama des chansons, on fit des tours de force, on portait des poids, on passait sous son pouce, on essayait à soulever les charrettes sur ses épaules, on dit des gaudrioles, on embrassait les dames. Le soir, pour partir, les chevaux, gorgés d'avoine jusqu'aux naseaux, eurent du mal à entrer dans les brancards ; ils ruaient, se cabraient, les harnais se cassaient, leurs maîtres juraient ou riaient, et toute la nuit, au clair de la lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles emportées qui couraient au galop, bondissant dans les saignées, sautant par-dessus les mètres de cailloux, s'accrochant aux talus, avec des femmes qui se penchaient en dehors de la portière pour saisir les guides. »
La Normandie n'est pas moins intéressante pour les architectes et les archéologues, que pour les peintres. Dans toutes ses villes, et elles sont nombreuses, on trouve soit des édifices superbes, soit des débris du passé et des curiosités de tout genre (fig. 759).
Rouen (102,000 hab.), ancienne capitale de la Normandie, est sous le rapport de sa position, comme pour les monuments qui la décorent, une des villes les plus belles et les plus intéressantes qu'il y ait en France. Les touristes ne lui reprochent qu'un seul défaut, mais il est grave pour des gens qui aiment à se promener, c'est qu'il y pleul toujours.
Construite à différentes époques, la cathédrale de Rouen, composée de parties disparates, impose malgré tout l'admiration. Le corps de l'édifice appartient au style ogival primitif, les chapelles au style ogival secondaire, le portail au style ogival tertiaire, et les admirables tombeaux de la chapelle de la Vierge sont de la Renaissance. La façade, commencée en 1509 et terminée en 1530, est ornée d'un nombre prodigieux de statues et de sculptures de loutes sortes. Elle est comprise entre deux tours, la tou7* de Saijit-Roman et la tour de Beurre; ceiie dernière est ainsi nommée parce qu'elle a été construite avec les aumônes des fidèles, qui reçurent en récompense la permission de consommer du beurre pendant le carême. La cathédrale de Rouen était autrefois ornée d'une pyramide en charpente de cent trente-deux mètres de hauteur, qui a été détruite par la foudre en 1822. On l'a remplacée par une construction en fonte qui n'a pas été terminée.
Comment parier de Rouen sans nommer son admirable église de Saint-Ouen, commencée en 1310, et l'église Sainl-Maclou, un des plus beaux édifices du style flamboyant !
Enfin le palais de justice de Rouen est un édifice exquis et un de ceux qui marquent le miiîux la transition entre le style ogival et celui de la Renaissance.
Rouen n'est plus la ville aux vieilles rues et aux maisons délabrées qui charmaient tant Victor Hugo et les romantiques de 1830; elle a pris
Fig, 7G0. — Faïence de Roue».
au contraire une physionomie toute moderne, et elle n'a gardé de son passé que ses admirables monuments. La situation de la ville, au bord d'un grand fleuve qui se fraye un passage au travers des collines élevées et couronnées de forêts, est admirable, et, quand on arrive de Paris par le chemin de fer et qu'on aperçoit tes clochers de Rouen, du pontqui traverse la Seine, l'aspect est féerique.
V Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, écrit G. Flaubert, elle s'élargissait au delà des ponls, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d'un mouvement monotone, jusqu'à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d'en haut. \e
LA. FKANCE.
paysage tout entier avait l'air d'une peinture ; les navires à l'ancre se tassaient dans un coin ; le fleuve arrondissait sa courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, semblaient sur l'eau de
Fig. 161.— Faienee de Rouen.
grands poissons noirs arrêtés. Les cheminées des usines poussaient d'immenses panaches bruns, qui s'envolaient par le bout. On entendait le ronflement des fonderies avec le carillon cUiir des églises qui se
Fig, 761, — FaieJii
dressaient dans la brume. Les arbres des boulevards, sans feuilles, faisaient des broussailles violettes au milieu des maisons, et les toits tout ruisselants de pluie miroitaient inégalement, selon la hauteur des quartiers. Parfois un coup de vent emportait les nuages vers la côte
Suîniu-Culliei'lne, coiiiino des ilôts aériens, qui se brisaitiol en silciici contre une falaise. »
Rouen a eu pendant longtemps une fabrication de poterie très remarquable. Les faïences de Rouen sont en effet considérées comme les productions les plus importantes de la céramique française, et surtout les plus véritablement nationales, en ce sens qu'elles ont échappé aux influences italiennes alors prépondérantes dans notre industrie. « Le genre italien, étant un accident, dit Albert Jacquemart dans son Histoire de la céramique, un caprice éphémère, nous plaçons l'école normande en tète de Fart purement français ; deux raisons nous y portent : d'une part, c'est la certitude que Rouen a, bien avant Nevers, appliqué rémail à la terre cuite; d'un autre côté, c'est la conviction acquise par l'étude approfondie de ses premiers essais, que la céramique normande
a puisé ses inspirations aux sources nationales Si l'on considère la
poterie rouennaise sous ce point de vue élevé, on se rend bientôt compte même de ses premiers tâtonnements, les pièces tout exceptionnelles du Musée normand, où autour de paysages émaillés courent, sur fond blanc, des guirlancjes de grosses fleurs, un peu crues de ton, des bouquets semés accompagnés de traits contournés, ne sont-elles pas l'exacte reproduction de ce que l'on rencontre sur les parois métalliques des coffrets à bijoux, sur les bijoux eux-mêmes et plus encore sur les étoffes dites per^e^, du commencement du dix-septième siècle...? Toutefois, la vue des porcelaines orientales modifia bientôt ces tendances et suggéra aux peintres rouennais le vrai type qui devait faire leur gloire et celle de la faïence française tout entière : c'est le décor à lambrequins et dentelles. Ce décor, exécuté d'abord en camaïeu bleu et en bleu et rouge de fer, est une sorte de compromis ; on y sent l'influence orientale mêlée aux délicates combinaisons inventées par Bérain, Boule et les autres maîtres ornemanistes français (fig. 760, 761 et 762). » Le Havre (86,000 hab.) est une ville extrêmement riche et commerçante, avec un port toujours rempli de navires qui viennent de tous les points du monde, mais elle présente par elle-même peu d'intérêt pour les artistes. En revanche, ses environs sont ravissants de toutes parts : soit qu'on traverse l'embouchure de la Seine pour visiter Ronfleur et Trouville, soit qu'on remonte le coteau d'ingouville, et qu'on circule sur les hautes falaises toujours couvertes de bestiaux (fig. 763), on trouve partout un spectacle aussi varié que saisissant.
Caen (42,000 hab.) dans la Basse-Normandie, est une grande et belle ville, d'une physionomie un peu moderne, mais qui possède de superbes monuments de style roman, entre autres, l'église de Saint- Etienne, qui fut commencée par Guillaume le Conquérant et qui est classée parmi les plus beaux édifices qu'il y ait en France. ' Outre ces villes, qui sont les plus importantes de la Normandie, il faut citer Cherbotirg avec son port militaire, Dieppe si chère aux baigneurs, Elbeuf, Évreux, villes manufacturières, Coutances, Caudebec,
L'BURUPE.
qui possèdent de magnifiques églises. Si l'on \eut s'éloigner des grandes villes, on trouvera dans les restes de l'abbaye de Jumièges, de l'abbaye de Saint- Wandrille, de l'église de Saint-Georges de Boschewille, les plus beaux spécimens de notre grande architecture nationale du moyen âge. Le fameux couvent de la Trappe, dans le département de l'Orne, n'a jamais eu d'importance comme architecture, mais le tra-
Fig. 16i. — Moines de la Tnppe, pur Lançon.
vail des moines a inspiré ù nos dessinateurs quelques jolies compositions (fig. 764j.
Provinces du sud-ouest. — Le sud-ouest de la France comprend le Poitou, l'Ant^oumois, l'Aunis et ta Saintonge, la Guyenne, la Gascogne, le Béarn et le Languedoc (lig. 765).
Poitiers (31,000 hab.) est une ville d'un aspect assez triste, mais qui possède deux édifices extrêmement intéressants, Notre-Dame la Grande, et l'église Saint-Hilaire : le premier de ces monuments est surtout remarquable par sa façade enrichie de sculptures du douzième siècle. Les archéologues ne manquent pas d'aller visiter, près de Poitiers, les célèbres peintures de l'église de Saint-Savin. Ces peintures, qui datent de la fin du onzième siècle, sont très précieuses, parce qu'elles nous donnent l'idée du système décoratif de cette époque, dont les ouvrages peints sont extrêmement rares. <■ Les couleurs, dit Mérimée, out été
appliquées par larges leintes plates, sans marquer les ombres, au point qu'il est impossible de déterminer de quel côté vient la lumière. Cependant, en général, les saillies sont indiquées en clair, et les contours accusés par des teintes foncées ; mais il semble que l'artiste n'ait eu en vue que d'obtenir ainsi une espèce de modelé de convention, à peu près tel que celui qu'on voit dans notre peinture d'arabesques.
Fig. 7(5. — Provinces do l'oant de h FranM.
Dans tes draperies tous les plis sont marqués par des traits sombres, quelle que soit la couleur de l'étofTe. Les saillies sont accusées par d'autres traits blancs, assez mal fondus avec la teinte générale. Il n'y a nulle part d'ombres projetées, et quant à la perspective aérienne ou même h. la perspective linéaire, il est évident que les artistes de Saint- Savin ne s'en sont nullement préoccupés. »
La composition de ces peintures, les plus anciennes qu'on connaisse de l'art décoratif du moyen âge, offrent des sujets empruntés h l'histoire sacrée, \Offrande de Caïn et dAbel, l'Ivresse de Noê, la Tour de Babel,
946 L'EDROPE.
la Mort d'Abraham, la Fuite en Egypte. Ud grand nombre d'églises romanes onl été décorées de sujets analogues.
C'est dans le Poitou que se fabriquaient les faïences d'Oiron, si connues des amateurs, sous le nom de faïences de Henri 11. Le fameiu
Fig. 766. — V«se d'Oiron.
biberon, que reproduit la figure 766, est particulièrement célèbre. U décop des faïences d'Oiron se recommande par une ornementation formée d'entrelacs et d'une coloration extrêmement agréable. Anijoulême (26,000 hab.) possède une église romane remarquable.
LA FRANCE. 9i7
L'Aunis et la Saintonge ne nous offrent d'intéressant que quelques restes romans près de Saintes. Mais Saintes est surtout illustre dans l'histoire des bcaux-arls par les souvenirs qui se rattachent à Bernard
Flg. tai. — l'iat da Bernard PalUsy
Palissy, l'héroïque artisan auquel on doit tant de belles poteries qui ont pris place dans nos musées.
Ces poteries, dont le Louvre possède une riche collection, consistent PII plats décorés de sujets divers, d'animaux, de fruits, dont la coloralion riche et varice est un vrai régal pour l'œil. Tous ces serpents, ces
poissons, ces reptiles qui forment une saillie souvent très marquée, indiquent assez que la destination de ces plats n'était jamais de contenir des objets liquides : la plupart de ces grands plats décoraient les buffets et ne servaient guère que pour la montre (fig. 767). 11 faut pourlanl excepter les plats tra.vaillés à jour {fig. 768} et en forme de corbeilles,
l'ig. 768. — PlKt du Bernard PaliMj.
dans lesquels on servait souvent des gâteaux secs. Mais c'est par-dessus tout pour le plaisir des yeux que la vaisselle de fiernard Palissy a été fabriquée.
Périgueux est une ville sans importance commerciale, mais sa cathédrale, dédiée à Saint-Front, marque une étape remarquable dans l'histoire de notre architecture. Cette église présente la forme d'une croix grecque, et l'ensemble est une imitation directe des églises byzantines, dont l'élément essentiel est la coupole sur pendentifs. « Chaque travée de la nef, dit M. fiatissier, est couverte par une coupole adaptée sur des pendentifs, qui sont eux-mêmes des portions de sphère. Les modilloDs placés sous la corniche, délimitant les rampants de la façade, ainsi que les ornements sculptés, feuillages, entrelacs, sont un produit de l'art oriental. M. de Verneilh établit sur des considérations très judicieuses que la cathédrale de Saint-Front est, pour ainsi dire, une reproduction de Saint-Marc de Venise, et qu'elle a dû être construite par
des artistes formés à l'écoie de ceux qui ont dirigé les travaux de la métropole véaitienne. Les églises à coupoles, procédant de Saint-Froat, sont assez communes, non seulement dons le Périgord, mais encore dans l'Àngoumois et la Sain ton ge ; enfin, les voûtes de la grande nef de la cathédrale du Puy-ea-Velay sont une imitation évidente, quoiqu'approximative, des coupoles byzantines. »
Les Landes qui s'étendent le long de l'Océan, sur les cotes delà Guyenne et de la Gascogne, présentent une population et un genre de paysages tout à fait spécial, dont nous empruntons la description à M. Edmond About.
<< La route courait droit à l'Océan, sans détour, ni montée ni descente, comme un ruban gris tendu en ligne horizontale. Je travenai, trois heures durant, une plaine merveilleusement unie et monotone, sans un seul accident de terrain. Deux fossés pleins d'eau suivaient la route à droite et à gauche. Il me fut impossible de distinguer si cette eau était courante ou stagnante, tant elle coulait lentement. Les terrains qui bordent les fossés sont cultivés avec assez de soin. Le reste du pays, à perte de vue, est une lande rare, entrecoupée de quelques bouquets de pins. Les ajoncs fleurissaient partout, excepté dans les marécages, où la terre trop humide les avait tués. On voyait miroiter çà et là de grandes flaques d'eau jaune. De temps en temps, on rencaotrait un troupeau de moutons rabougris, gros comme des agneaux de deux mois. Derrière eux, uu berger, monté sur de longues échasses, marchait comme un héron, en tricotant des bas J'aperçus à l'horizon un rang de montagnes rondes dont les cimes se découpaient en festons sur le ciel bleu. C'est la chaîne des dunes, qui sépare la lande de l'Océan. Vues d'un peu loin, les dunes boisées paraissent noires, les autres montrent un sable jaune et presque blanc. » Un joli tableau de Bandit (fig. 769) nous montre l'aspect désolé de la campagne landaise.
Bordeaux (196,000 hab.), est bâtie sur la rive gauche de la Garonne, dans une position analogue à celle de Rouen sur la Seine ou de Nantes sur la Loire (fig. 770).
Quoique le chiffre de la population bordelaise ait for cément varié depuis 1857 et que des améliorations répétées aient un peu modifié l'aspect de certaines parties . de la ville, la physionomie de Bordeaux, telle que nwt la montre Edmond About dans Maître Pierre, est toujours profondément vraie et n'a rien perdu de son actualité. « Bordeaux, dit-il. > 6 kilomètres de long, beaucoup de place pour peu de monde. Ce n'esi pas que tout le monde y respire à l'aise. Si l'herbe pousse dans le> rues et sur les places de la ville neuve, on étouffe un peu dans les rieui quartiers. Les juifs, les petits marchands, les brocanteurs, les pileurs
LA FIIANCE., 951
de drogues s'agitent pêle-mêle dans une ruche malpropre et malsaine ; leurs taudis s'alignent tant bien que mal le long des rues étroites et dépavées. On y voit encore bon nombre de ces maisons ventrues, bossues et vermoulues qui font les délices de l'archcologie romantique, et il suffit d'aller à Bordeaux pour se faire une idée du vieux Paris. Ces jours passés, un homme cheminait paisiblement, la casquette à la main, dans une de ces ruelles ; la corniche d'une maison se détacha en bloc et lui tomba sur la tête. Les témoins de l'accident ne firent qu'un cri d'effroi. Quant à la victime, elle secoua ses oreilles comme un chien mouillé. L'horrible masse qui l'avait foudroyée ne pesait pas plus qu'une poignée
Fig. 710. — Bordeaux. {S'apris
de poussière. Grâce au travail des ans, ce n'était plus du bois, mais de l'amadou.
« Dans la ville neuve, tout est vaste, rectîligne et monumental, les rues, les places, les avenues, les esplanades, les constructions, rivalisent de splendeur avec ce qu'on admire à Paris. Le Grand-Théâtre, qui ne contient que 1 ,200 personnes, a les dehors imposants d'un Cotisée, et un escalier que je souhaiterais à l'Opéra. Les cafés sont des monuments ; j'ai vu un établissement de bains tout à fait monumental, avec un fronton pour les hommes et un pour les dames Bordeaux n'est pas seulement une ville de commerce ; c'est aussi une ville de plaisir. Il est à remarquer que les directeurs de théâtre se ruinent à Rouen et font foi^ tune à Bordeaux. Affaire de climat et de race surtout. La population de Bordeaux est un des plus jolis échantillons de la nation française. Les femmes ont plus de physionomie que de fraîcheur ; mais avec de beaux îeux, de beaux cheveux et des dents blanches, on est toujours bien. Les
hommes ont le regard vir, l'esprit éveillé, la parole brillante ; ils aiment à s'habiller, à se montrer et à s'ébattre. Us s'occupent peu de littérature, excepté de la littérature dramatique ; et les arts, sauf la musique, tes laissent assez indifférents. La comédie les séduit moins que l'opéra, et l'opéra que le ballet. Les plaisirs qu'ils préfèrent ne sont pas les plus élevés, mais les plus vifs. »
Pau (28,000 hab.), ancienne capitale du Béaro, est dans une situation magnifique : du château où naquit Henri IV on aperçoit (otite la chaîne des Pyrénées. Bayonne (28,000 hab.) près de la frontière d'Espagne, a
Fig, m. — Franco du »nd.
de jolis environs, mais ne possède aucun monument qui mérite d'être signalé.
La chaîne des Pyrénées forme la frontière de la France depuis Bayonne jusqu'à Perpignan, près de la mer Méditerranée et la sépare de l'Espagne. Michelet a donné une intéressante description de ces montagnes.
u Montons donc, écrit-il, non pas au Vignemale, non pas au Mont- Perdu, mais seulement au pas de Paillers, où les eaux se partagent entre les deu\ mers, ou bien entre Bagnères et Barèges, entre le beau et le sublime. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable féerie; cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, éloigne les
objets ; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces prairies d'émeraude. Mais bientôt succède Thorreur sauvage des grandes montagnes, qui se cache derrière, comme un monstre sous un masque de belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes ; puis les rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement d'un mont à l'autre ; enfin le prodigieux Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des ponts de neige ^ et cependant tombe de treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde.
« Ici finit la France. Le pas de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce passage tempétueux où, comme ils disent, le fils n'attend pas le père,
c'est la porte de l'Espagne Comparez les deux versants : combien le
nôtre a l'avantage. Le versant espagnol, exposé au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage ; le français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournit à l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. »
« Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, écrit encore Michelet, c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient* près de dix mille âmes : on s'y rend de plus de vingt lieues. Là vous trouverez souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye. Le voilurier basque y viendra sur son âne, avec sa longue voilure à trois chevaux : il porte le béret du Béarn ; mais vous distinguerez bien vite le Béarnais et le Basque ; le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, d'Ecosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des races de l'Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant lui : Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Vos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait à l'un d'eux : « Savez-vous que nous datons de mille ans ? — Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus. »
Toulouse (125,000 hab.), ancienne capitale du Languedoc, ville lettrée plus encore que manufacturière ; ses sociétés savantes sont nombreuses et renommées. — L'église de Saint-Sernin à Toulouse, élevée vers le douzième siècle, est sans contredit un des monuments les plus intéressants de l'architecture romane. Saint Saturnin ou Sernin est un des sept évèques qui, vers le milieu du troisième siècle, vinrent prêcher
le christianisme dans le midi de la France. Il fut piarlyrisé à Toulouse et attaché par les pieds à un taureau sauvage ; de jeunes chrétiennes trouvèrent son cadavre mulilé, et c'est à l'endroit où elles l'ensevelirent que se trouve aujourd'hui l'église qui lui est dédiée. Elle a la forme d'une croix latine allongée ; son extérieur est très simple et présente un peu l'air d'une forteresse ; son clocher, en étages successivemeot rétrécis, produit l'elTet d'une pyramide surmontée d'une (lèche.
Carcassonne (24,000 hab.). située dans une plaine fertile, d'où l'on découvre au loin tout te panorama des Pyrénées, se compose de deui
FIg. 'tli. — Absides de St-Guiliiem (Hérault}.
parties : la ville basse, régulière, bien bâtie, et absolument moderne, et la ville haute, antique cité, qui a conservé ses vieilles murailles et la physionomie pittoresque d'une ville du moyen âge.
Narboiine, ancienne ville romaine, qui n'a pas conservé de monuments. Cette ^ notre second port de commerce sur la Méditerranée, Montpellier (58,000 hab.), grande et belle ville, qui, à défaut de monuments importants, possède un superbe musée, nous rapprochent du dépaptement du Gard, si riche en ruines antiques (fig. 772).
Nîmes (63,000 hab.), ancienne ville gauloise, rebâtie par les Romains, est le point de la France qui possède les plus beaux restes de l'antiquité. Le fameux temple connu sous le nom de Maison-Carrée de Nîmes, est un des plus beaux échantillons qui soient restés de l'architecture romaine. L'édilîce qu'on appelle les Arènes, n'est pas moins important.
tA FRANCE. 933
La façade des arènes de Nîmes était divisée eo deux étages d'ai-cades et de pilastres. Il y a un pilier peu saillant formant contrefort entre chaque arcade du rez-de-chaussée, et au premier étage autant de colonnes engagées qui les surmontent. Ces deux ordonnances sont très simples et donnent une grande séTérité à l'aspect architectural du monument. Quatre entrées, accusées extérieurement par des arcades, sont
Carte du ladda * F il
placées à l'extrémité de chacun des a\cs. Construit sous Antonin le Pieux, au deuxième siècle, l'amphithéâtre de Nîmes fut ruiné par Charles Marte), qui voulait ôter aux Sarrasins la posibïlité de s'y défendre. Oq y a fait dans les temps modernes des réparations importantes. Trente-deux gradins, s'élevant jusqu'au mur de face, donnaient place i environ vingt mille spectateurs. Après avoir servi à sa destination première pendant toute la durée de la domination romaine, c'est-à-dire jusqu'au milieu du cinquième siècle, cet édiSce devint une forteresse
el fut ensuite envahi par une foule d'habitations particulières q[ui en avaient formé en quelque sorte un quartier de la ville : on y avait même fait une chapelle.
Enfin on voit près de Nimes le fameux aqueduc romain connu sous le nom de pont du Gard. Ce célèbre monument n'est qu'une partie d'un immense aqueduc de quarante et un kilomètres de long, qui amenait à Ntmes les eaux de TAure et de TÂiran. Le pont du Gard se compose de deux rangs de grands arcs et d'un rang de petits arcs, tous à plein cintre. C'est le troisième rang qui porte le canal que recouvrent de larges dalles. La hauteur totale du pont du Gard est de quarante-huit mètres au-dessus de la vallée au fond de 'laquelle coule la rivière du Gardon. Ce monument a été en partie détruit au cinquième siècle par les Barbares et a encore souffert de graves dégradations pendant les guerres de religion, mais il a été réparé au dix-septième et au dix-huitième siècle.
Région du centee. — La partie centrale de nos divisions comprend : la Touraine, le Berri, l'Orléanais, le Bourbonnais, le Nivernais, le Limousin, la Marche el l'Auvergne (fig. 774).
La Touraine a été nommée avec raison le jardin de la France, mais elle est également riche en monuments d'architecture. Les châteaux d'Amboise, de Loches, de Ghinon, de Plessis-les-Tours, ont laissé des restes précieux qui intéressent les archéologues aussi bien que les artistes.
Tours (43,000 hab.) est une ville propre, aux rues bien alignées.
L'ancienne cathédrale de Tours fut détruite dans un incendie en 1166, et la première pierre de la nouvelle fut posée en 1170. Mais les travaux durèrent très longtemps, comme cela arrivait souvent à cette époque, et, bien que la grande façade ait été achevée en 1440, les deux tours ne furent terminées qu'au seizième siècle. En voyant la merveilleuse dentelle de pierre qui orne cette façade, Henri IV, s'est écrié : « Ventre-saint-gris ! voilà de beaux bijoux, il n'y manque plus que des étuis. » Malgré la richesse de sa décoration, la cathédrale de Tours, un peu étroite dans son développement latéral, ne peut être mise en parallèle avec les grands chefs-d'œuvre d'Amiens ou de Chartres.
L'Orléanais est formé de vastes plaines peu pittoresques, mais extrêmement fertiles. Orléans (48,000 hab.) possède une cathédrale, qui n'est assurément pas un édifice de premier ordre, mais qui est assez curieuse parce qu'elle marque la dernière forme de l'architecture du moyen âge. Elle est d'ailleurs d'une construction relativement récente, et on a eu la malencontreuse idée de décorer l'intérieur avec des boiseries découpées à la mécanique.
Biais est une ville beaucoup moins importante', mais infiniment plus intéressante. Le château de Blois offre un édifice central flanqué
de bâtiments irréguliers, mais très pittoresques ; il a été construit en plusieurs fois, ce qui exclut une unité de plan. La partie la plus remarquable du château de Blois est son escalier, x L'escalier, dit Touchard- Lafosse, renfermé dans une tour pentagone formant une forte saillie sur rédi&ce, est, intérieurement et extérieurement, un chef-d'œuvre
Ig i — C«rta de ft F ance centrale.
vraiment incomparable d'architecture et de sculpture : c'est la pièce capitale du monument. »
Près de Blois, on trouve deux des plus célèbres édifices de la Renaissance française, Chenonceaux et Chambord. Le plan du château de Cheaonceaux appartient au style militaire gothique, ses décorations â la renaissance. )I est le produit d'une période de transition et indique le passage d'un art à l'autre. Sa construction remonte à 1515. Il appartint à François I". Henri II le donna à Diane de Poitiers qui fit reconstruire la façade méridionale et élever un pont de neuf arches sur le Cher. Les cuisines du château se trouvent dans les premières piles, les-
958 L'BUHOPE.
quelles sont creuses. Catherine de Médicis a ajouté des constructions à
celles de Diane.
Le château de Chambord, situé à quatre lieues de Biois, a été commencé sous François I", continué par Henri II, modifié sous Louis Xlll et Louis XIV, par les architectes Serlio et Mansard. Le plan du château, un carré flanqué de tours, fait songer à un donjon ; mais Fart de ta renaissance se grefTant sur cette donnée première a produit un monument dans lequel ta grandeur ne fait aucun tort à l'élégance, La
Fig llb Cblt«iu de Cbvnbord biu par Pierre Nepi
façade du nord présente une ornementation vraiment féerique, et les toitures montent dans l'espace avec une légèreté et une hardiesse qui ont été rarement dépassées ; leur décoration est d'une variété qui déconcerte l'admiration. A l'intérieur, Chambord a perdu toute sa splendeur. Mais si l'on n'y voit pins les fresques de Jean Cousin et les merveilleuses tapisseries de l'ancien temps, on trouve tout un monde de délicieuses sculptures (fig. 775).
La tour de Beaugency, dans le même département, mérite de nous arrêter un moment, parce qu'elle peut servir de type pour les plus anciens donjons : elle était divisée en quatre étages offrant une disposition à peu près pareille. Les murs avaient dix pieds d'épaisseur dans
L'EDROPE.
le bas et dimiouaient progressiTement d'étage en étag;e. Les escaliers ti-cs étroits étaient pratiqués dans l'épaisseur de la muraille, et l'autel où on célébrait l'office était dans l'embrasure d'une fenêtre. « Au reide-chaussée, dit M. de Caumont, existait une salle, séparée du premier
Fig. 777. — Calhédnle de Chartres.
étage par une voûte d'une extrême solidité, portée sur de gros piliers carrés, dont six étaient engagés dans les murs du pourtour etdeuise trouvaient au centre de la salle. Celte voûte, que j'ai observée plusieurs fois, a été récemment détruite. On voitune porte communiquant avec un escalier pratiqué dans l'épaisseur du mur, et par lequel on desceQdail
dans les caves voûtées dont je viens de parler. Effectivement, il ne faut pas regarder comme anciennes les ouvertures qui donnent entrée aujourd'hui dans ce rez-de-chaussée. On évitait toujours d'accéder par le rez-de-chaussée dans les donjons. C'était par le premier étage et par des ouvertures que bien des observateurs ont prises pour des fenêtres, qu'on entrait dans ces forteresses, soit au moyen de pont-levis, soit au moyen d'échelles ou d'escaliers mobiles. Ainsi l'entrée de la tour de Beaugency était une ouverture fort élevée au-dessus du sol, et qui se trouve au niveau du pavé dans la salle du premier étage. »
Chartres n'a que 20,000 hab., mais Chartres a sa cathédrale qui est considérée comme un des plus beaux édifices du style ogival. — Cette célèbre basilique est le premier monument religieux auquel la population tout entière ait voulu travailler, chacun dans la mesure de ses forces et de son savoir : c'est un exemple qui fut bientôt suivi par beaucoup d'autres, mais c'est à Chartres que revient l'honneur d'avoir donné l'exemple. Une lettre écrite en H45 aux religieux de l'abbaye de Tutteberg, en Angleterre, donne les détails suivants sur la manière dont la construction s'est effectuée : « C'est un prodige inouï que de voir des hommes puissants, fiers de leur naissance et de leurs richesses, accoutumés à une vie mortelle et voluptueuse, s'attacher à un char avec des traits, et voiturer les pierres, la chaux, le bois, tous les matériaux nécessaires pour la construction de l'édifice sacré. Quelquefois mille personnes, hommes et femmes, sont attelées au même char, tant la charge est considérable, et cependant il règne un si grand silence qu'on n'entend pas le moindre murmure. Quand on s'arrête dans les chemins, on parle, mais seulement de ses péchés dont on fait confession avec des larmes et des prières ; alors les prêtres engagent à étouffer les haines, à remettre les dettes... S'il se trouve quelqu'un assez endurci pour ne pas vouloir pardonner à ses ennemis et refuser de se soumettre à ces exhortations, aussitôt il est détaché du char et chassé de la sainte compagnie. »
Cette piété, qui portait nos pères à vouloir participer à l'érection de leurs églises, est un trait caractéristique du treizième siècle ; mais elle s'appliquait exclusivement aux églises dédiées à la Vierge, que toutes les cités affranchies invoquaient comme leur protectrice. La construction de la cathédrale de Chartres, commencée au milieu du douzième siècle, a duré cent cinquante ans. L'enthousiasme pieux de tout un peuple avait facilité les premiers travaux, d'admirables artistes y ont mis ensuite le cachet de leur génie.
La façade principale présente deux tours carrées servant de base à deux flèches octogones. La charpente de cette église était extrêmement célèbre : on l'avait surnommée la forêt^ à cause de l'immense quantité de bois qu'on y avait employé. Elle a été brûlée en 1836 et remplacée
par une charpente en fer. Nous avons déjà parlé plus haut de la disposition des sculptures qui la décorent, et dont quelques-unes sont très remarquables. Les bas-reliefs de la clôture du chœur, exécutés en 1514, par Jean Texier, comptent parmi les ouvrages les plus célèbres de la sculpture française (fig. 777).
Nous laisserons à George Sand le soin de décrire les campagnes du Berry :
« La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la direc-
rcîS*^n^^
i Bressutrcf" \
Fig, 778. — Provinces de la Loire.
tion de Paris à Clennont étant bordée des terres les plus habitées, il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui Tavoisinent. Mais à celui qui, cherchant l'ombre et le silence, s'enfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes paysages, des prairies d'un vert tendre, des ruisseaux mélancoliques et silen* cîeux, des massifs d'aunes et de frênes, toute une nature suave, naïve et pastorale. En vain chercherait-il, dans un rayon de plusieurs lieues, une maison d'ardoises et de moellons. A peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume ; et s'il apercevait, derrière les noyers de la colline, la flèche d'une petite église, au bout de quelques pas il découvri-
rait un campanile de tuiles rongées par la mousse, douze maisonnettes éparses entourées de leurs vergers et de leurs chènevières, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux, un cimetière d'un arpent carré, fermé par une haie vive, quatre ormeaux en quinconce et une tour ruinée. C'est ce qu'on appelle un bourg dans le pays.
« Rien ne saurait exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui s'en vont serpentant avec caprice sous leurs perpétuels berceaux de feuillage, découvrant à chaque détour une nouvelle profondeur toujours plus mystérieuse et plus verte. Quand le soleil
F g 719 — Coffrek (Émail de Limoges )
du midi embrase jusqu'à la tige l'herbe profonde et serrée des prairies; quand les insectes bruissent avec force, et que la caille glousse dans tes sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes.
« Vous y pouvez marcher une heure sans entendre d'autre bruit que le vol d'un merle effarouché à votre approche, ou le saut d'une petite grenouille verte et brillante comme une émeraude, qui dormait dans son hamac de joncs entrelacés. Ce fossé lui-même renferme tout un monde d'habitants, toute une forêt de végétation ; son eau limpide court sans bruit en s'épuranl sur la glaise, et caresse mollement des bor-
dures de cresson, de baume et d'hépatiques; les Tonlinales, les loDgues herbes appelées ntftaiis d'eau, les mousses aquatiques pendantes et che-
Fig. 780.
Léonard Umaasiii.
velues tremblent incessamment dans ces petits remous silencieux: la bergeronnette jaune y trotte sur le sable d'un air à la fois espiègle et peureux ; la clématite et le chèvrefeuille l'ombragent de berceaux où
le rossignol cachi» son nid. Au printemps ce ne sont que fleurs el parfums; à l'automne, des prunelles violettes couvrent les rameaux qui, en avril, blanchirent les premiers ; la senelle rouge, dont les grives sont friandes, remplace la fleur d'aubépine, et les ronces, toutes chargées de flocons de laine qu'y ont laissés les brebis en passant, s'empourprentjde petites mûres sauvages d'une agréable saveur. »
Bourges (32,000 hab.), ancienne capitale du Berry, renferme une belle cathédrale, et un monument très curieux, la maison de Jacques Cœur, qui est un spécimen intéressant de l'architecture civile du moyen âge.
Le- Bourbonnais, capitale ifoH/m.î (20,000 hab,), le Nivernais, capitale Nevers (22,000 hab.), ne nous offrent rien de particulièrement intéressant pour les arts. Limoges (55,000 hab.), ancienne capitale du
Limousin, n'est pas non plus une ville bien riche en monuments, mais son musée céramique récemment fondé, et le développement qu'a pris dans cette cité la fabrication de la porcelaine, lui assurent une place importante parmi les villes de France qui se livrent aux industries d'art. Limoges a joué d'ailleurs un grand rôle dans l'histoire de l'art français. C'est là que, sous les Mérovingiens, saint Éloi fonda le fameux monastère de Solignac, dont les moines se livraient à des travaux d'orfèvrerie. C'est Limoges qui, la première en France, a fabriqué ces beaux émaux qui décorent les châsses du moyen âge et qui sont aujourd'hui si recherchés des amateurs (fig. 779). Enfin sous la Renaissance Limoges a eu cette fameuse école de peintres émailleurs dont Léonard Limousin est le plus grand maître, et dont les ouvrages se trouvent aujourd'hui dans toutes les grandes collections d'art.
Léon de Laborde caractérise ainsi la manière de Léonard Limousin : « L'efifet général, dit-il, est éclatant, clair, harmonieux ; il est égayé par des bleus de ciel vifs, par dos bleus turquoise, chatoyant sur paillons. Un ton jaune serin, employé dans les cheveux, lui est particulier, et des carnations rosées, limpides, ajoutent à la surprise séduisante, causée par ces émaux qui ont quelque chose du brillant d'un satin changeant. Nul n'a su comme lui se servir de rehauts d'or pour agrémenter ses médaillons ou ses ornements sur fond noir » .
La Creuse, contrée pittoresque, mais complètement dépourvue de monuments, a souvent attiré les artistes qui peignent ses collines abruptes ou ses petits ruisseaux verdoyants. La Creuse n'a pas de grandes villes, et sa population est de celles qui émigrent chaque été pour chercher du travail à Paris ou à Lyon (fig. 780).
« L'Auvergne, dit Michelet, est la vallée de l'Allier, dominée à l'ouest par la masse du mont Dore, qui s'élève entre le pic ou puy de Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, aujourd'hui paré presque partout d'une forte et rude végétation. Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre ponce. Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que certaine vallée ne fume encore, et que les éiouffis du mont Dore ne rappellent le solfatare et la grotte du Chien. Villes noires, bâties de laves (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal et du mont Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, de l'île basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la fertile Limagne et sur le puy de Dôme, ce joli dé à coudre de sept ce\V4^ toises, voilé, dévoilé tour à tour par les nuages qui l'aiment et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester C'est qu'en effet l'Auvergne est battue d'un vent éternel et contradictoire, dont les vallées opposées et alternées de ses montagnes animent, irritent les courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l'on gèle sur les laves. Aussi, dans les montagnes, la po-
LA KRANCE. 967
pulation reste l'hiver pre'sqiie toujours blottie dins les ttibles entourée d'uae chau(îe et lourde atmosphère Chargée comme les Limousins, de je ne sais combien d'habits épais et pesants on dirait une nce méri-
dionale grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, sous ce ciel étranger. Vin grossier, fromage amer, comme l'bcrbe rude d'où il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs pierreries communes, leurs Truits communs qui descendent l'AtUer par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle qu'ils préfèrent; ils
aiment le yin rouge, le bétail rouge. Plus laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du midi qui égratigne à peine le sol. Ils ont beau émigrer tous les ans des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées. »
L'Auyergne, contrée niontagneuse et extrêmement pittoresque, a été fréquemment visitée par les artistes et notamment par M"* Rosa Bonheur qui a trouvé là et dans le Nivernais le motif de ses meilleures compositions (fig. 782).
Clermont (38,000 hab.), ancienne capitale de TAuvergne, possède un édifice roman très ancien et tout à fait remarquable, l'église Notre- Dame-du-Port. Les environs de cette ville sont extrêmement pittoresques.
« La position de Clermont, dit Chateaubriand, est une des plus belles du monde. Qu'on se représente des montagnes s'arrondissant en demicercle ; un monticule attaché à la partie concave de ce demi-cercle ; sur ce monticule Clermont ; au pied de Clermont, la Limagne, formant une vallée de vingt lieues de long, de six, huit et dix de large. La place du... offre un point de vue admirable sur cette vallée. £n errant par la ville au hasard, je suis arrivé à cette place vers six heures et demie du soir. Les blés mûrs ressemblaient à une grève immense, d'un sable plus ou moins blond. L'ombre des nuages parsemait cette plage jaune de taches obscures, comme des couches de limon ou des lames d'algues : vous eussiez cru voir le fond d'une mer dont les flots venaient de se retirer. Le bassin de la Limagne n'est point d'un niveau égal ; c'est un terrain tourmenté dont les bosses de diverses hauteurs semblent unies quand on les voit de Clermont, mais qui, dans la vérité, offrent des inégalités nombreuses et forment une multitude de petits vallons au sein de la grande vallée. Des villages blancs, des maisons de campagne blanches, de vieux châteaux noirs, des collines rougeâtres, des plants de vignes, des prairies bordées de saules, des noyers, etc., mêlent leurs couleurs variées à la couleur des froments (fig, 783). »
Région du sud-est. — Dans cette région, nous comprenons la Franche- Comté, le Lyonnais, la Savoie, le Dauphiné, le Comtat Venaissin, la Provence, le comté de Nice, la Corse.
La Franche-Comté est une contrée extrêmement pittoresque, toute coupée de montagnes et sillonnée de cours d'eau qui descendent en cascades le long des rochers, ou qui serpentent dans les prairies le long des vallées. Le Jura, qui, du côté de la France, s'étage en terrasses, est couvert de vieux châteaux qui couvrent le sommet des coteaux, mais le pays renferme peu de monuments dont l'archilecture mérite d'être signalée. ^<?5âr;if on (50,000 hab.), ancienne capitale de la Franche-Comté, a pourtant conservé quelques restes intéressants de l'époque romaine.
Courbet, qui était franc-comtois, a souvent peint les sites de son pays avec un rare bonheur (fig. 784).
Le Lyonnais est une petite contrée montagneuse à laquelle son industrie donne une extrême importance.
Lyon (325,000 hab.), la seconde ville de France par sa population, forme le centre d'une contrée très manufacturière. « La ville, dit Levasseur, serrée entre la Saône et le Rhône, s'étend sous forme d'un long triangle dont la pointe est dirigée vers le sud ; au nord s'élève une haute colline qui s'étend d'une rivière à l'autre, et qui jusqu^en 1851 a formé le faubourg de la Croix-Rousse ; en 1866, les fortifications qui séparaient ce faubourg du reste de la ville ont été démolies. Sur la rÎTe droite de la Saône,' s'élèvent la colline de Fourvières et l'ancien faubourg de Yaise; sur la rive gauche du Rhône, s'étendent les anciens faubourgs de la Guillotière et des Brotteaux, qui, transformés depuis quelques années, sont devenus de beaux quartiers ; les quais du Rhône sont justement renommés et n'ont de rivaux que ceux de la Seine à Paris. » La ville de Lyon est pourvue de tous les monuments qu'on peut s'attendre à trouver dans une ville de cette importance, mais, à part la cathédrale, ils sont tous de construction moderne, et n'offrent pour l'histoire de l'art qu'un intérêt secondaire.
Saint-Etienne (110,000 hab.), et Roanne (20,000 hab.), sont des villes manufacturières très importantes au point de vue de l'industrie nationale, mais qui n'offrent aucun sujet d'étude pour l'artiste.
La Savoie est la contrée de la France la plus visitée par le touriste : la vallée de Chamounix reçoit chaque année un nombre immense de voyageurs qui viennent admirer les magnificences du mont Blanc. Annecy^ délicieusement située sur son lac, Chambéry^ ancienne capitale de la Savoie, sont d^s villes dépourvues de monuments, mais des centres d'excursions extrêmement intéressantes. Aussi riche que la Savoie sous le rapport des sites pittoresques, le Dauphiné l'est bien davantage en richesses archéologiques. Valence (20,000 hab.) a un beau monument de la Renaissance, et Vienne (26,000 hab.), un temple romain d'une excellente conservation. *
Grenoble (43,000 hab.), ancienne capitale du Dauphiné, est dans une contrée riche en paysages grandioses. Balzac a donné la description suivante de la Grande-Chartreuse près Grenoble : « Un torrent à lit pierreux souvent à sec, alors rempli par la fonte des neiges, arrose cette vallée serrée entre deux montagnes parallèles, qui dominent de toutes parts les prés de la Savoie et ceux du Dauphiné. Quoique les paysages compris entre la chaîne des deux Mauriennes aient un air de famille, le canton à travers lequel nous cheminons présente des mouvements de terrain et des accidents de lumière qu'on chercherait vainement ailleurs. Tantôt la vallée, subitement élargie, offre un irrégulier tapis
de cette verdure que les constinilcs irrigations diiesniix montagnes fnlrr- Ueanent si fralchp et si douce à l'œil pendant toutes les saisons ; tanlW un moulin à scie iiionln' ses liumblcs constructions pittoresquetneot placées, sa provision de longs sapins sansêcorcc, et son cours d'eau pris
fci^ir ":?
au torrent et conduit par de grands tuyaux de bois carrément creusés, d'où s'échappe par les fentes une nappe de filets humides. Çà el lA. dM chaumières entourées de jardins pleins d'arbres fruitiers couverlsifc Heurs réveillent des idées qu'inspire une misère laborieuse; plijsliï"i>
des maisons à toilures rouges, composées de tuiles plaies et rondes semblables à des écailles de poissons, annoncent l'aisance due à de longs travaux ; puis au-dessus de chaque porte se voit le panier suspendu dans lequel sèchent les fromages. Partout les haies, les enclos, sont égayés par des vignes mariées, comme en Italie, à de petits ormes dont le feuillage se donne aux bestiaux. Par un caprice de la nature, les collines sont
Fig. 7S(i. — Sud-Est de U France.
si rapprochées en quelques endroits, qu'il ne se trouve plus ni fabriques, ni champs, ni chaumières. Séparées seulement par le torrent qui rugit dans ses cascades, les deu\ hautes murailles granitiques s'élèvent tapissées de sapins à noir feuillage et de hêtres hauts de cent pieds. Tous droits, tous bizarrement colorés par des taches de mousse, tous divers de feuillage, ces arbres forment de magnifiques colonnades bordées audessus et au-dessous du chemin par d'informes haies d'arbousiers, de viornes, de buis, d'épine rose. Les vives senteurs de ces arbustes se mêlaient alors aux sauvages parfums de la nature montagnarde, aux péné-
traates odeurs des jeunes pousses du mélèze, des peupliers et despiDs gommeux. Quelques nuages couraient parmi les rochers en en voilant et en découvrant tour à tour les ctmes grisâtres, souvent aussi vaporeuses que les nuées dont les moelleux flocons s'y déchiraient. A tout moment le pays changeait d'aspect et le ciel de lumière ; les montagnes
Fig. TST- — hQ» Chênes de Cbtiteau-neiiird. (Tableau de Harpigntei
changeaient de couleur, les versants de nuance, les vallons de forme. •-• Avignon (38,000 hab.), ancienne capitale du Comlat Venaissin,s'élè"re sur les bords du Rhône, et on aperçoit de loin sa longue ceinture dr murailles crénelées, avec le rocher de Doms que couronne le palais des papes, vaste édifice, dont l'allure austère porle bien le sombre cachet du moyen âge, et que décorent des peintures contemporaines de Giotto. H reste encore quelques piliers du vieux pont d'Avignon, dont la constnic-
tîon se rattache à une antique légende. Ora/^ye a conservé de Fépoque romaine un théâtre d'une conservation remarquable, et un superbe arc de triomphe. Quand on a dépassé Orange, en se dirigeant vers le midi, on se trouve en Provence.
«Cette poétique Provence, dit Michelet, n'en est pas moins un rude pays. Sans parler de ses marais pontins, et du val d'Olioul, et de la vivacité de tigre du paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et subits^ saisissent mortellement. Le provençal est trop vif pour s'emmaillolter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la fête ordinaire de ce pays de fête, il donne rudement sur la tête, quand d'un rayon il transfigure l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il le brûle. Et les gelées brûlent aussi. Plus souvent des orages, des ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur ramasse son champ au bas de la colline, ou le suit en voguant à grande eau, et s' ajoutant à la terre du voisin. Nature capricieuse, passionnée, colère et charmante. »
Les artistes comme les écrivains ont célébré à l'envi les beautés de la Provence, qu'ils ont d'ailleurs assez rarement peintes.
« A chaque pas, écrit Ziem à son ami Théodore Rousseau, des Claudes, des Poussins ! Mon cher ami, voici huit jours que j'ai quitté Barbizon ; le plus beau temps ne s'est pas démenti une minute, il n'a pas plu ici depuis le mois de mai, les lauriers-roses sont en fleur et on récolte les grenades, comme les pommiers de chez vous. Les herbes des champs sont ici des plantes aromatiques. Les forêts sont des pins, des cyprès,
des chênes-verts et des platanes le pays est sain et doux, à part le
vent du nord dont on m'effraie ; mais je me demande si ce vent est terrible, alors que sous mes yeux, à ma porte, un vrai palmier s'étend et
prospère en pleine terre ! Bref, le pays est encore vierge et antique
comme ses habitants, tous pêcheurs, le paysage ne le cède en rien aux beautés de la Grèce, c'est suffisamment vous en faire l'éloge, car vous connaissez ma passion pour ce pays. Vous le verrez un jour, et, comme moi, vous n'en reviendrez pas. Les beaux torrents couverts d'arbres, remplis de lierres d'une fraîcheur inouïe ; et les steppes aromatiques dans des collines rocheuses à perte de vue, enfin, c'est la vraie, la franche nature comme nous l'aimons partout ; mais ici rien n'est encore envahi. »
Marseille (312,000 hab.), port sur la Méditerranée, a été fondée six cents ans avant l'ère chrétienne, par des Phocéens, est demeurée florissante sous la domination romaine et au moyen âge, et est aujourd'hui la première de nos villes maritimes. Cette prospérité ininterrompue est peut être le motif pour lequel Marseille n'a conservé aucun menu-
ment de son glorieux passé. On ne trouve de grandes ruines que dans les cités déchues, car les autres élèvent sans cesse des constructions nouvelles par dessus les anciennes. « Longtemps, dit Levasseur, Marseille n'a eu qu'un seul port, celui qu'on nomme aujourd'hui le Vieux Port, auquel aboutit la Ganebière. Aujourd'hui elle en possède de plus vastes à 1 ouest : la Joliette, le bassin du Lazaret, le bassin Napoléon. L'intérieur de la ville a été également transformé ; on a construit une vaste cathédrale ; quand on arrive sur le vieux port par la Ganebière, on la voit à sa droite, ainsi que la série de mâts de navires alignés dans les bassins neufs, pendant que sur la hauteur, à gauche, on aperçoit Notre-Dame de la Garde dominant le paysage. Un magniflque château d'eau récemment construit vei*se dans la ville les eaux de la Durance. »
Il faut encore signaler dans la Provence Toulon (70,000 hab.), place très forte ; Byères, renommée pour la douceur de son climat; Aix^ la première colonie romaine fondée en Gaule dans un lieu où jaillissent des eaux thermales ; Arles, qui a conservé de l'antiquité un théâtre, un vaste amphithéâtre, et plusieurs restes de temple. L'église de Saint- Trophime à Arles est un des plus beaux spécimens de l'architecture du moyen âge.
Nice (53,000 hab.) et Cannes (15,000 hab.)sont des villes où la douceur du climat attire chaque hiver de nombreux étrangers, mais qui sont dépourvues de monuments des arts.
L'ile de Corse, dans la Méditerranée, est une contrée couverte de hautes montagnes et extrêmement pittoresque, mais peu fréquentée par les artistes. Ajaccio et Bastia en sont les villes principales. Alphonse Daudet décrit ainsi un village corse :
(' ... Cinquante maisonnettes en pierre rouge serrées autour d*un long clocher à l'italienne, au fond d'un ravin entouré de côtes rigides, de rochers de grès coloré qu'escaladent d'immenses forêts de mélèzes et de genévriers. Par ma fenêtre ouverte devant laquelle j'écris, je vois là-haut un morceau de bleu ; en bas, sur la petite place qu'ombrage un vaste noyer, deux bergers vêtus de peaux de bêtes en train de jouer aux cartes, accoudés à la pierre d'une fontaine. Le jeu, c'est la maladie de ce pays de paresse, où l'on fait faire la moisson par les Lucquois. Les deux pauvres diables que j'ai là devant moi ne trouveraient pas un liard au fond de leur poche ; l'un joue son couteau, l'autre un fromage enveloppé de feuilles de vigne, les deux enjeux posés à côté d'eux sur le banc. Un petit curé fume son cigare en les regardant, et semble prendre le plus vif intérêt i leur partie. »
Région du nord-est. — Nous comprenons dans cette région la Flan-
fr«il|f[rjn
fil
dre, TArtois, la Picardie, la Champagne, la Lorraine, la Bourgogne et r Ile-de-France.
Les provinces septentrionales de la France, voisines de la Belgique avec laquelle elles présentent quelque affinité, sont riches, industrieuses, et admirablement cultivées. On peut y trouver à chaque pas des fermes-modèles, de grandes usines aux cheminées fumantes, des villes populeuses, mais les amis de la nature pittoresque et accidentée n'y trouveront pas de nombreux motifs d'excursions. Les riches cultures de ce pays ont pourtant trouvé un interprète singulièrement éloquent : c'est le peintre Jules Breton. Celui-ci habite près de LiUe, dans une contrée absolument plate, et il aime avec passion son pays qu'il a reproduit sous tous les aspects. Ceux qui, traversant la contrée en chemin de fer, se plaindront de la monotonie de ces éternels champs labourés feront bien de se rappeler que la nature est belle partout, mais qu'il faut l'œil exercé d'un artiste pour en apprécier la valeur (fig. 788).
Parmi les peintres épris de la campagne, Jules Breton s'est créé une place à part. Les Glaneuses^ qui eurent tant de succès au Salon de i854, rentrent dans les données habituelles de ce peintre, ami de la campagne, dont il retrace sous toutes les formes la vie et le labeur quotidien. La moisson est finie, et le garde-champétre, la pipe à la bouche et coiffé de son chapeau traditionnel, surveille les pauvres glaneuses qui se courbent à qui mieux mieux pour ramasser les épis que les moisonneurs ont laissés. Leurs jupons à pièces et leurs chemises trouées annoncent une misère qui n'a pourtant rien de répulsif, car J. Breton sait éviter ce qui est trivial, tout en restant fidèle à la vérité. Au fond on aperçoit le clocher de son village, ce clocher qu'il a reproduit tant de.fois à rhorizon de ses tableaux, et qui est pour lui comme la signature de son pays natal. La fermeté du paysage, la pose toujours juste des personnages et l'harmonie douce de l'atmosphère qui les baigne, sont les qualités dominantes de cette peinture qui charme avant tout par la sincérité (fig. 789).
La ville la plus importante de la Flandre est Lille (158,000 hab.), grande cité industrielle, d'un caractère absolument moderne, dépourvue de ces grands monuments d'architecture qui font la gloire d^une cité, mais fière à bon droit de son opulence, et possédant d'ailleurs un des musées les plus remarquables qu'il y ait en France.
Roubaix^ Tourcoing^ Douai^ Cambrai^ Valenciennes^ sont des villes qui ont peu d'intérêt pour l'artiste, mais qui sont la gloire industrielle de notre pays. La côte, sur laquelle se irouvent les ports de DtinAerçue et de Calais, forme le point de la France le plus rapproché de FAngleterre. Elle n'est pas pourvue de falaises comme celles de la Normandie et de la Bretagne, mais se compose de longues dunes mamelonnées.
LEUROPE.
qui séparent la nior des champs cultivés et que les artistes fréquentent assez volontiers (fig. 790).
La Picardie est un pays agricole et industriel : les villes sont remplies d'usines, et les campagnes montrent partout des terres labourées ou de vastes pâturages avec un nombreux bétail^ (fig. 791).
Amiens (64,000 bah.), grande ville d'industrie, possède une des plus belles cathédrales de France. Cet édifice est considéré par un grand nombre d'artistes comme le chef-d'œuvre de l'art chrétien au moyen âge. Il en est peu en effet qui produisent une impression aussi saisissante. L'ancienne église fut brûlée en 1218, et Robert de Luzarches,
Fig. 790* — Pl&ge (le Borck (Pas-de-Calais). (Tableau de Boudiii. — Saloo.de 1878.)
le plus célèbre architecte de ce temps, fut chargé de la réédifier en 1280. L'édifice a été terminé en 1288, moins les deux tours qui sont du siècle suivant. Nous n'entreprendrons pas ici une description qui demanderait un volume. Les innombrables colonnes, les ornements et les statues de tout genre qui enrichissent cette église, la magnifique rose centrale, les bas-reliefs qui décorent le portail, la clôture du chœur présentant une suite de statuettes sur la vie de saint Firmin, premier apôtre de la contrée, en font un monument hors ligne. Le clocher, qui, détruit par la foudre en 1527, a été rétabli en 1533, est enrichi de statues colossales qui produisent le plus bel effet.
La Champagne, qui est presque tout entière comprise dans le bassin de la Seiae, est une contrée à la fois agricole et manufacturière, riche par ses usines autant que par ses vignobles. Beims (72,000 hab.) ne possède qu'un seul édifice, mais il est de premier ordre. La cathédrale, un des plus beaux monuments du treizième siècle, a été élevée parl'ar-
chitecte Robert de Coucy, qui a consacré trente ans de sa vie à cet immense travail. L'édifice a été commencé en 1212, le chapitre a pris possession du chœur en 124). Cinq architectes ont continué le trayail d'après le plan primitif. Les tours de la façade principale n'ont été achevées qu'en 1430, maïs un incendie, survenu en 1481, a détruit cinq clochers qui n'ont pas été rétablis. Le portail est composé de trois arcades en ogives, ornées de plus de 550 figures. L'arcade du milieu représente le couronnement de la Vierge ; celle de droite, le Jugement
Fig. TDÎ. — Pactia est de la France.
dernier ; celle de gauche, {n Passion. Autour de la grande rose on voit le baptême detllovis, et le combat de David et Goliath. Une charmante colonnade ornée des statues de quarante-deux rois de France, depuis Clovis jitsqu'à Charles VI, occupe le sommet de la façade. Les deui tours, terminées par de petites pyramides à plusieurs pans, sont richement découpées et sculptées à jour. L'égUse est partagée en trois oets : elle est éclairée par de nombreuses fenêtres et de grandes rosaces. Ces verrières sont extrêmement célèbres. A l'extrémité de l'abside s'élève une llèche élancée que surmonte un ange doré.
Troyes (38,000 hab.), ancienne capitale de la Champagne, a conser\é quelques monuments intéressants. Le jubé de l'église de la Madeleine,
LA FKANCE. 983
notamment, est un des plus jolis spécimens qui soient restés de l'alf». chitecture du quinzième siècle.
Ncmcy [SO.OOOliab.), ancienne capitale de la Lorraine, présente une physionomie spéciale qu'elle doit aux souvenirs de Stanislas. Ses places, ses larges rues tirées au cordeau, ses édifices élevés pour la plupart au dix-huitième siècle, lui donnent l'apparence d'une résidence royale plutôt que d'une ville manufacturière. Le palais des anciens ducs de
Fig. 193. — L« l'rance du
Lorraine, aujourd'hui converti en Musée, a conservé quelques morceaux d'architecture intéressants, entre autres une élégante porte du quinzième siècle.
La Bourgogne, dont les vignobles fournissent l'Europe entière de vins excellents, renferme quelques endroits remarquables. Dijon (43,000 bah.) possède deux belles églises, et conserve dans son Musée les magnifiques tombeaux des ducs de Bourgogne. Avtua, une des plus anciennes cités de la Gaule, a gardé quelques monuments romains, et Alise-Sainte- Reine, sur le penchant du coteau où s'est défendu Vercin-
gétorix. a été fouillée avec succès par nos archéologues. Sens a de superbes vitraux dans sa cathédmle, Vezelay une antique abbaye doat les restes sont célèbres, Botirg a dans son faubourg de Brou un dos plus éléganLs chefs-d'œuvre du gothique tertiaire. . . .
L'Ile-de-France , outre Parig et ses environs immédiats, s'étend principalement dans la direction du nord-est. \j\. contrée présente l'as-
k'xa,. Wa. - Râgioa du nord-
pecl d'une grande plaine légèrement ondulée et richement cultivée. On y Irouve des collines bien boisées, des champs labourés sur les plateaux, des prairies dans les bas-fonds (fig. 795), de superbes forêts comme celles de Fontainebleau et de Compiègne, et un nombre immense d'édifices se rattachant à tous les styles de notre histoire architecturale. Fontainebleau est certainement le point de la France que les ar-
listes fréquentent le plus pendant la belle saison, à cause de ses beaui ombrages et de ses terrains d'une admirable coloratioq dont oo cher-
cherait vainement l'équivalent ailleurs. Ouand François 1" résidait à Fontainebleau, cette ville était devenue la résidence des artbtes que le
roi ayaitfait \enir d'ilalie pour décorer son château. Ce château, extrêmement vaste et bâti à différentes époques, offre de très beUes parties, notamment le grand escalier en fer à cheval ; mais Tensemble est un peu décousu, et on y chercherait vainement les élégances de Chenonceaux ou de Chambord.
La forêt de Gompiègne est moins accidentée que celle de Fontainebleau, mais elle a l'inappréciable avantage d'être traversée par plusieurs cours d'eau. Le château, qui date ^du dix-septième siècle, ne présente pas un bien grand intérêt comme architecture, mais il renferme une riche galerie de tableaux. A peu de distance de Compiègne on trouve les célèbres ruines de Pierrefonds, manoir féodal du quatorzième siècle qui a été entièrement restauré par VioUet-Le-Duc. Un tableau de Corot (fig. 796) montre le château de Pierrefonds, tel qu'il était avant cette restauration.
En remontant vers le nord, on trouve plusieurs villes qui ont conservé de belles cathédrales, entre autres Laon, L'ancienne cathédrale de Laon fut brûlée en 1112; des reliques sauvées de l'incendie furent promenées processionnellement dans le royaume, et les aumônes qui furent recueillies partout servirent à commencer le nouvel édifice, qui ne fut terminé qu'au commencement du quatorzième siècle. Les quatre tours de la cathédrale de Laon sont particulièrement remarquables par leur légèreté aérienne. L'une des tours du grand portail était autrefois surmontée d'une flèche qui n'existe plus.
Notre-Dame de Noyon est l'église oii l'ogive se trouve mêlée au plein cintre de la manière la plus prononcée. Elle a été bâtie de 1150 à 1170, à une époque où la commune de Noyon jouissait déjà depuis quelque temps de ses franchises. Contrairement à ce qui arrive généralement, la cathédrale de Noyon présente cette particularité, que c'est le rez-dechaussée et le premier étage qui affectent la forme ogivale, tandis que les deux étages supérieurs sont à plein-cintre.
Toutefois l'édifice le plus intéressant de cette contrée est incontestablement la cathédrale de Beauvais. La cathédrale de Beauvais ayant été détruite par un incendie en 1125, l'évêque et le peuple résolurent de la rebâtir beaucoup plus vaste, et adoptèrent un plan tellement grandiose qu'elle devait éclipser toutes les autres cathédrales de France. Mais les voûtes, trop élevées et trop hardies pour la force des contre-forts qui devaient les arc-bouter, s'écroulèrent. L'architecte Enguerrand fut chargé, en 1338, de terminer le chœur de la basilique; mais les guerres intestines vinrent arrêter les travaux, qui ne furent terminés qu'au seizième siècle. A cette époque on était en pleine Benaissance : le style ogival était partout abandonné et remplacé par des imitations de l'architecture gréco-romaine. Pourtant il avait encore quelques rares adeptes, et parmi eux Jean Wast et François Maréchal, qui furent chargés,
en 1555, de terminer la cathédrale. Ces deux architectes élevèrent une flèche ornée de dentelles de pierres, qui montait à une hauteur prodigieuse et semblait se perdre dans les nues ; mais au bout de cinq ans la tour s'écroula. Ce fut le dernier effort de l'architecture gothique. Le chœur de la cathédrale de Beauvais est un des grands chefs-d'œuvre de l'art ogival.
Si nous nous rapprochons du côté de Paris, nous trouvons Chantilly ^ Mortfontaine et Ermenonville^ célèbres par leurs châteaux et plus encore par le parc qui les accompagne. Chantilly a eu longtemps une fabrique de poteries renommées dans laquelle on a tenté des imitations assez curieuses des porcelaines chinoises. Citons encore la crypte de Jouarre, près de Meaux, et les antiques murailles de Provins, si souvent dessinées, et transportons-nous à Versailles^ qui est situé de l'autre côté de Paris.
L'endroit où s'élève maintenant le château et la ville de Versailles était aqtrefois une épaisse forêt qui s'étendait depuis Sainl-Cloud et Meudon jusqu'à Rambouillet et au delà. Les bois qu'on rencontre partout dans cette région n'en sont que des démembrements. Saint- Simon rapporte que Louis XIII, qui aimait à chasser dans ces parages, fut obligé de coucher une nuit dans un méchant cabaret à rouliers, et pour éviter à l'a.venir un pareil désagrément, fit bâtir là un petit château, comme rendez-vous de chasse. Cette construction, due à l'architecte Lemercier, forme encore aujourd'hui la partie centrale du château, mais elle n'est visible que du côté de la ville : la couleur de ses briques la distingue des constructions élevées postérieurement.
Louis XIV, qui avait Saint-Germain en horreur, parce que des fenêtres du château il apercevait l'église de Saint-Denis où il devait être enterré, chargea Mansard d'agrandir Versailles de manière à en faire une résidence digne de lui, mais il exigea qu'on respectât les constructions élevées par so^i père. C'est ce qui explique le désaccord que présentent entre eux les bâtiments qui regardent la ville, car du côté du parc, la façade, élevée entièrement sous Louis XIV, afTecle au contraire une unité qui ressemble même un peu à la monotonie.
Un immense parc, rempli de bassins, de statues et de fontaines jaillissantes, est extrêmement intéressant parce qu'il est entièremeiit dessiné par Lenôtre et qu'il caractérise très bien le style du dix-septième siècle. Les jardins de Trianon, adossés au grand parc, appartiennent au siècle suivant.
Deux palais portent le nom de Trianon : le premier, le Grand Trianon^ se compose d'un seul rez-de-chaussée avec deux ailes en retour d'équerre qui encadrent la cour. Il n'y a ni toit apparent ni cave sous les appartements, mais si la distribution intérieure n'est pas très heureuse, l'aspect extérieur a des proportions vraiment élégantes. Nous
n'ayons d'ailleurs rien à signaler comme œuvre d'art dans le Graad Trianon ni dans le Petit, qui n'est à vrai dire qu'un pavillon : l'importance de Trianon vient du style particulier de ses jardins.
La royauté était lasse des pompes fastueuses de Versailles, et après avoir vécu dans un boudoir sous Louis XV, elle se réfugie dans l'idylle et la bergerie ; on planta les fameux jardins de Trianon, dans un style que nous nommons anglais et qu'on appelait chinois. Tout y était disposé comme dans un décor d'opéra, et on essayait dans la nature les paysages artificiels que Boucher et Fraganard mettaient dans leurs tableaux. Le temple de V Amour s'élevait parmi les bosquets, et sous prétexte de rusticité naïve, on faisait circuler des ruisseaux dans la prairie, et on élevait des chaumières le long du lac ; Marie- Antoinette adorait ce séjour. « Une robe de percale blanche, un fichu de gaze, un chapeau de paille, étaient, dit madame de Gampan, la seule parure des princesses. Le plaisir de parcourir les fabriques du hameau, de voir traire les vaches, de pécher dans le lac, enchantait la reine, et chaque année elle montrait plus d'éloignement pour' les fastueux voyages à Marly. »
Versailles (62,000 hab.) n'offre rien par lui-même de remarquable : c'est une ville propre, régulière, en somme assez triste, mais dont les environs sont ravissants. Les étangs de Ville-d'Avray, dans le fond d'une vallée entourée de coteaux boisés, sont devenus en quelque . sorte le patrimoine du peintre Corot qui les a représentés sous toutes les formes, non toutefois sans les arranger un peu (fig. 797). Le bois de Ville-d'Avray conduit au parc de Saint-Gloud et à la petite ville de Sèvres, célèbre par sa manufacture de porcelaines, et qui renferme une superbe collection céramique.
Aux portes mêmes de Paris, nous trouvons le donjon de Vincennes, construction militaire du moyen âge qu'entoure un superbe parc, et du côté du nord l'église abbatiale de Saint-Denis, où sont tous les tombeaux des rois de France, dont quelques-uns comptent parmi les chefsd'œuvre de la sculpture française.
Paris (1,860,000 hab.), capitale delà France, s'étend sur les deux rives de la Seine, qui partage la ville d'une façon inégale. « Paris, a dit Montaigne, a mon cœur dez mon enfance : et m'en est advenu comme des choses excellentes ; plus j'ay veu, depuis d'aullres villes belles, plus la beauté de cette cy peult et gagne sur mon affection : je l'aime par ellemesme, et plus en son estre seul, que rechargée de pompe estrangîère : je l'aime tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches : je ne suis Français que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de son assiette; mais surtout grande et incomparable en variété, et diversité de commoditez, la gloire de la France, et l'un des plus nobles ornements du monde. »
Les débuts de cette « grande cité » sont dds plus modestes. L'ancienne
Lutèce (fig. 798), qui a grandi jusqu'à devenir le Paris de nos jours, tenait dans une île de la Seine occupée presque en entier à l'heure actuelle par le Palais de justice, Notre-Dame, l'Hôtel-Dieu et le tribunal de Commerce. Autour, dans la campagne, les Romains avaient élevé des monuments, entre autres un palais dont les thermes ruinés sont parvenus jusqu'à nous. Ils font partie du Musée de Cluny et on les désigne généralement sous le titre de Thermes de Julien. A partir de cette période, les monuments de Paris embrassent à peu près toute l'histoire de Tarchitecture jusqu'à Tépoque contemporaine. L'église de Saint-Germain des Prés ouvre le moyen âge.
Les monuments de la grande cité apparaissent, émergeant d'an.
Fig. 798. — Lutèce.
chaos indescriptible de toits, la coupole du Panthéon (fig. 799) et le faîte de l'Opéra les dominant tous. Autour de ces deux géants les tours et les aiguilles des églises se dressent de tous cotés jusqu'au cercle de l'horizon où l'on aperçoit ici les hauteurs du Père-Lachaise et de Montmartre, là-bas derrière la masse étincelante du palais de l'Industrie, le sommet de l'Arc de triomphe, plus loiii Bicètre. Dans l'ile de la Cité Notre-Dame montre ses tours solides à côtés des courbes élégantes, des flèches légères de la Sainte-Chapelle (fig. 800). La vieille tour du Palais de Justice se montre à côté de ce dernier monument en face du dôme moderne du tribunal de Commerce.
L'église abbatiale est tout ce qui reste aujourd'hui de l'abbaye de Saint-Germain des Prés : elle avait autrefois trois tours, et le peuple l'appelait pour cette raison l'église aux trois clochers. Ce vénérable édifice a subi de nombreux changements par les restaurations successives.
La période ogivale est représentée par Notre-Dame de Paris el la Sainte-Chapelle.
Plusieurs architectes ont travaillé à l'érecUon de Notre-Dame de Paris ; mais le seul qui soit connu est Jean de Chelles, dont le nom se trouve sur une inscription, comme ayant fait cette œuvre en Thonneur de la mère du Christ. Les tours appartiennent à la fln du treizième siècle, et les chapelles latérales sont postérieures à cette époque. Celle
Fig. lOff. — Le port Sùnt-Nlcolu. (Tableia do Ltpouolet. — Silan d« 1816.)
église, souvent remaniée el mulilée pendant les dix-septième et diihuilième siècles, a été très habilement restaurée de nos jours par Lassus et VioIleUle-Duc.
La façade de Notre-Dame se divise en trois étages : le portail et ses trois baies ogivales surmontées d'une galerie ; la grande rose centrale, flanquée de chaque côté de grandes fenêtres ; enfia la belle galerie ouverte que couronnent les deux tours. Nos architectes admettent généralement que les tours de Notre-Dame n'ont pas été terminées, el qu'elles étaient destinées k être surmontées de clochers comme les tours de
Fig. 800. — Siinic-Cliapello.
Fig.sUI. — Ilâiel des InvaliiioB.
la cathédrale de Cliarires. Us pensent aussi que la coloration a dû jouer
LEDROPE.
Fig. SOI. —Tapisserie des Gobclins rcprfstrnUnl Sélenâ (d'iprès un Ubiettu de MadisrJ).
un ràle dans la décoration extérieure aussi bien que dans la dccoratioa intérieure.
La Sainte-Chapelle, un des chefs-d'œuvre de l'architecture ogivale, u
Flg. 803. — Le pavillon de Flore. [Tableau d H p g Sa oa de 18 8
été élevée sous le règne de saint Louis qui vo la t j phcer les sa ntes v
Pig. sot. — L* Soine et le quai d'Oruy, vu* des baini de la Frégate.
lîques dont il éUiit possesseur. Pierre de Montereau en est rarchilecle : le monument, encadré dans une cour du Palais de Justice, comprend deux étages, c'est-à-dire une chapelle basse, destinée dans l'origine au\
officiers du palais, qui ùtaît alors tiabité par le roi, el une cliapdie haute pour la famille royale : celle-ci se trouvait de plain-pied avec les appartements. Ce charmant édilice, qui était fort dégradé au commencement de ce siècle, a clé restauré avec un rare bonheur par l'architecte Lassus, auquel on doit l'élégante flèche qui lui donne tant de légèreté.
La dernière période du moyen Âge est marquée par plusieurs éghses, telles que Saint-Germain-l'Au^errois, Saint-Méry, etc., et dans l'architecture civile par l'Hôtel de Cluny, dans lequel on a installé un riche
Fig. 805. — Le dimanche prèe 5a[nt-PJilllppe du Roule. (Tableia ds BiSraud.)
musée d'objets d'art. Si l'cgliso du Siinl-Eustache ne donne qu'imparfaitement l'idée du style de la Renaissance, les parties du Louvre qui sont l'œuvre de Pierre Lescot en offrent un échantillon très complet. Primitivement élevé pour être une forteresse, le Louvre, dont la construction remontait à Philippe- Auguste, et qui avait sous Charles V l'aspect d'un véritable manoir féodal avec ses tours crénelées et se$ clochetons, a été complètement transformé dans les âges postérieurs. La colonnade de Perrault est une œuvre magistrale qui caractérise bien le siècle de Louis XIV.
Le palais du Luxembourg a été élevé par Marie de Médicis, et on doit à Anne d'Autriche le Val-de-Grâce et l'église de Saint-Sulpice. U*
Invalides datent de Louis XLV (fig. 801) ; le Panthéon, le Paiaïs- Royal et le Garde-Meuble sont les ouvrages les mieux caractérisés du dix-huitième siècle. Au premier empire on doit l'Arc de triomphe et la Madeleine; à la Restauration, la Bourse. Enfin l'Opéra et les Halles centrales resteront comme typiques du règne de Napoléon III.
l'-ig. i
- l'IicË do l> Caiicarde. (Tableau de Niitis.)
'< Quand on débouche dans la grande rue du milieu, dit Emile Zola en parlant des Halles, on songe à quelque ville étrange, avec ses quartiers distincts, ses faubourgs, ses villages, ses promenades et ses routes, ses places et ses carrefoui-s. mise tout entière sous un hangar, un jour de pluie, par quelque caprice gigantesque. L'ombre sommeillant dans les creux des toitures multipliait la forêt des piliers, élargissait à l'infini les nervures délicates, les galeries découpées, les persienncs transparentes ; et c'était, au-dessus de la ville, jusqu'au fond des ténèbres,
toute une végétation, toute une floraison, monstrueux épanouissement de métal, dont les tiges qui montaient en fusée, les branches qui se tor-
Fig. S07. — Le Matin. (D'après an tableau d'Horniaus.)
daient et se nouaient, couvraient un monde avec la légèreté de feuillage d'une futaie séculaire. »
L'enseignement artistique se donne dans un bâtiment d'une rare
élégance, l'Ecole des Beaux-Arts. Un grand nombre d'écoles de dessin, répandues dans tous les quartiers de la ville, forment des artisans pour toutes les industries qui relèvent des f)eaux-arts. La manufacture nationale des Gobelins, destinée à former des tapissiers, a conservé depuis Louis XIV les traditions qui ont établi sa supériorité (fig. 802).
Les types parisiens modernes jouent un grand rôle dans la peinture contemporaine. Toute une jeune école s'en est entichée et a su tirer le meilleur parti de ces êtres bien spéciaux, fils d'une civilisation concentrée qui prête à tout un air factice, délicats comme doivent l'être les produits de serre, affinés, devant tout à une mode et à un certain chic créés par eux, et à l'aide de ces deux choses, donnant, en fin de compte, le ton au monde entier. Parmi les peintres éminemment parisiens, il faut citer Béraud (fig. 805), de Nittis (fig. 806), Luigi, Loir, etc. Les uns ont été empoignés par la grâce de l'existence mondaine et nous ont rendu la physionomie des quartiers riches ; les autres séduits par le pittoresque des quartiers excentriques, ont été chercher les motifs de leurs tableaux dans nos faubourgs et nous ont montré le milieu ouvrier. Un peintre belge, M. Hermans, a heureusement rendu, dans son tableau intitulé le Matin^ dont nous reproduisons un groupe (fig. 807), l'aspect de la classe ouvrière, bien différente, surtout chez nous, de celle des gens de la campagne, et qui pourrait fournir à l'art des sujets intéressants.
Le panorama de Paris a été admirablement rendu par A. Daudet. « .... On voyait, au-dessus d'un millier de toits serrés, dit-il, Montmartre, les buttes Ghaumont moutonner dans le lointain en hautes vagues. Avec la colline du Père-Lachaise cela figurait bien ces trois ondulations se suivant à égale distance, dont se compose chaque élan de la mer à l'heure du flux. Dans les plis de ces abîmes, des lumières clignotaient déjà, comme des falots de barque, à travers les buées violettes qui montaient ; des cheminées s'élançaient ainsi que des mâts ou des tuyaux de steamers soufflant leur fumée ; et roulant tout cela dans son mouvement ondulé^ l'océan parisien, en trois bonds chaque fois diminués, semblait l'apporter au noir rivage.... Aux extrémités du Père- Lachaise, des voix s'élevaient, appels mélancoliques annonçant la fermeture. La journée du cimetière était finie. La ville des morts, rendue à la nature, devenait un bois immense aux carrefours marqués de croix. Au fond d'un vallon, une maison de garde allumait ses vitres. Un frémissement courait, se perdait en chuchotements au bout des allées confuses. »