CHAPITRE XIV
DivisioDB du soi. — Beaux-arts. — La populaliOD. — Région du nord-ouest. — Région du sud-ouest. — Région du centre. — Région du sud-est. — Région du nord-est.
iTlslons dn sol. — Od voudrait pouvoir faire concorder exactemeal les divisions politiques de la France avec ses divisions physiques. Malheureusement, nos anciennes provinces, tout en répondant bien mieux que les départements actuels aux accidents du sol, ne correspondent pas complètement avec eux- Les déparlements ont une origine tout arbitraire,tes provinces dans leurs délimitations sont plus logiques parce qu'elles ont suivi la marche de l'histoire. Mais si les hommes subissent l'influence des milieux, les divisions géographiques, même les plus larges, ne sauraient échapper à certaines conventions purement politiques, ne tenant guère compte des lois naturelles qui président aux groupements sociaux.
L'heureuse conformation du sol de la France a été célébrée par tous les géographes et aussi par tous les historiens ; cette conformation a agi d'une façon très importante sur la formation et te développement de notre civilisation nationale.
La France (fig. 723) est adossée aux pajs latins par les Alpes et les Pyrénées, et regarde les contrées germaniques et anglo-saxonnes vers lesquelles son sol descend en permanence. Moralement aussi, appuyée sur les traditions latines, elle va au-devant des idées nouvelles élaborées par des peuples relativement jeunes, si on les considère par rap-
port au monde romaÎD. Aujourd'hui que les mers, grâce aux progrès de la navigation, rapprochent plus les nations qu'elles ne les séparent, nous sommes plus près, socialement parlant, de l'Angleterre ou de l'Amérique que de l'Italie ou de l'Espagne. L'état de choses que nous venons de signaler est très visible dans la marche suivie chez nous par les beaux-arts.
Les grands bassins du sol fraufais, nettement délimités et orientés dans des sens très différents, ont offert deî centres naturels à divers
Fig. 7S3. — CirW de France,
groupements de populations ou même de races : les bassins du Rhône, de la Garonne, de ta Loire et de la Seine rayonnent autour d'un massif central, les monts d'Auvergne, qui leur assure une individualité bien distincte. Mais, d'un autre côté, ils communiquent tous facilement entre eux, et leurs divers centres ont eu des rapports constants à toutes les époques de notre histoire. Au point de vue de la flore, la France offre des natures aussi différentes. Notre grand historien Michelet va nous donner une admirable description des contrées qui nous occupent.
" Montons, dit-il, sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des
Ardennes aux ballons des Vosges, de là, par les coteaux TÎneui de U Bourgogne, aux déchirements volcaniques des CéTennes, et jusqu'au mur prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaui. Do c6lé occidental, la Seine, la Loire e( la GaTX)nne descendent à l'Océao;
derrière s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au midi. Au loin, deux, espèces d'îles continentales ; la Bretagne, ûpre et basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour porter le coup des courants de la Manche ; d'autre part, la verte el rude Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante volcans.
'< Les bassins du Rhône et de la Garonne (fig. 724), malgré leur im-
[)ortance, ne sont que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand mouvement des nations. L'écoulement des races a eu
lieu de rAUcmagne à la France dans les temps anciens En latitude.
les zones de la France se marquent aisément parleurs produits. »
Dans la région nord-ouest de la France, la vigne ne pousse que difficilement et la boisson ordinaire est le cidre. « On cultive à cet effet, dit M. Levasseur, une grande quantité de pommiers qui bordent les roules, ou sont espacés au milieu des terres de labour et des prés, et qui donnent des pommes douces, acides ou âpres. Quelque temps après la récolte, lorsque la fermentation a commencé, on broie, puis on presse ces pommes, et le jus constitue d'abord le cidre doux; puis bientôt le cidre ordinaire (fig. 725). »
« Au nord, dit encore Michelet, les basses et grasses plaines de Belgique et de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et le vin^ tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se charge, s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le mûrier, rdivier, paraissent à Montauban ; mais ces enfants délicats du Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France. »
Les Beaux-Arts. — Après la conquête de Jules César, la Gaule se couvrit de monuments romains dont un grand nombre sont encore debout. Le Pont du Gard et la Maison-Carrée de Nîmes sont les types les plus parfaits qu'ait laissés en France Tarchitecture antique de la grande époque. La décadence se manifesta comme partout au quatrième siècle, et Tarchitecture continua à s'abaisser sous la période mérovingienne. On donne le nom de style latin aux édifices de cette période, qui ne sont que la continuation de Tarchitecture romaine dégénérée et qui n'apportent à Tart aucun élément nouveau. C'est seulement après Charlemagne, qu'on pressent une vie nouvelle qui va se manifester dans les arts : elle est toutefois bien timide au début.
Le style roman ^ qui vient ensuite, embrasse le onzième et le douzième siècle : on l'appelle quelquefois style monacal, ou à plein cintre, par opposition avec le style laïque ou ogival qui a prévalu ensuite. Le style roman est caractérisé par l'emploi exclusif de la voûte, souvent accompagné de moulures (fig. 726), par des piliers assez lourds, accompagnés de demi-colonnes, par des murs extrêmement épais et par des tours d'un aspect massif qui ont généralement peu d'élévation. Une disposition très commune, appelée arcade géminée^ qui avait été employée primitivement à Constanlinople, montre deux petites arcades appuyées sur une colonne centrale commune, et comprises toutes deux sous une arcade plus grande. Les arcades qu'on appelle simulées ou
aveugles, très communes dans les édiSces romans, sont des arcades bouchées qui servent simplement à la décoration des murailles.
Fig. T36. — ArddTOltM. — St;le
On appelle arcades lemees {fig. 726) au lieu de géminées, celle qui sont composées de trois petites arcades, comprises dans une plus
grande et s^appuifant sur des colonnes centrales et communes.
L'abside (lîg. 728) est une des parties les plus intéressantes de l'église romane ; son extrémité se compose habituellement d'une ou trois chapelles voûtées en cul-de-Tour, mais quelquefois c'est un simple hémicycle. Le chevet des églises romanes hien complètes présente un aspect très pittoresque par le mélange des chapelles absidiales, du transept et du clocher central. Les toits des chapelles absidiales sont généralement peu élevés. Ces chapelles sont presque toujours circulaires dans te nord, dans l'ouest et dans le centre de la France, mais
dans U sud, et principalement en Provence, elles ool souvent la forme polygonale. La chapelle absidiale centrale, plus vaste que les autres, est consacrée à la Vierge.
11 y a en France une très grande quantité d'églises romanes. I) est aisé de comprendre que, dans chaque province, la qualité difTérente des matériaux a àà influer, autant que le style local ou le goût individuel, sur la nature des ornements employés à la décoration sculptée des édifices.
Les limites que je me suis imposées dans ce travail ne me permettent pas de déterminer les caractères qui distinguent les édifices romans de nos différentes provinces. Il est certain que la Normandie, la Bour-
Fig. 738. — Absides.
gogne, r Ile-de-France, l'Auvergne ou la Provence ont eu des écoles différentes. Nous nous contenterons donc d'indiquer certains traits généraux. Ainsi le Périgord, l'Angoumois et la Saintonge offrent des édifices qui se rattachent plus directement au style byzantin, caractérisé, comme nous l'avons dit, par la coupole sur pendentifs. Le style roman du midi de la France présente une certaine analogie avec le roman lombard qu'on voit' en Italie, et les mêmes caractères se retrouvent sur les bords du Rhin. Et il faut bien remarquer que ces provinces sont aussi celles qui présentent le plus d'édifices romans, et où par conséquent la tradition a dû se conserver le mieux. Par contre, l'Ilede-France, la Normandie, l'Orléanais, qui avaient fort peu de débris antiques, présentent un acheminement plus manifeste vers le style ogival, en ce sens que les piliers romans se couvrent plus volontiers de colonncltes effilées et que l'ensemble est en général moins trapu et plus élancé.
LA FRANCli. ll(fâ
On appolle ogive (lig. 729) une arcade formée par deux arcs de cercle d'un rayon égal. 11 y a dilTérentes espèces d'ogives. La plus ancienoemenl usitée en France est une arcade presque circulaire présentant h son sommet un angle à peine sensible. Pendant le treizième siècle on s'est servi principalement de Vogive en lancette ; on nomme ainsi une arcade formée par deux arcs qui ont leur centre chacun en dehors du contour de l'arc qui lui est opposé. Vogive équiîatérale ou en tiers point a été employée surtout pendant le quatorzième siècle ; elle est formée par deux arcs ayant chacun leur centre à la nais-
Fig. 1Î9.
1 . Style roDun. — Fenêtres à plein cintre tvec clilssls fornij de Ubleltes de marbre, percées
de trou» clrcalairas ou en losange*, garnies de morceaui de Terre. 7- Stjle da daazlème siècle. — FenStres géminée*, et ■urmontéoi d'une rote.
3. Style du treliiËme siècle. — Les deux Unceitea et la rote s'encadrent «ons la mAme arcade opïale.
4. Style du qnatoriième «iècls. —La TenËtrefe découpe en lobes plus nombre ni, les meneaux et les roses le multiplient.
b. Style dn qninilimc siècle. — La Tonètre se découpe en nerrnrea flamboyantes. e. Style du seUième'siècle. — Fenêtres surbaissées; les Termes s'arrondissent soos laAenaissance ; les vitres restent fort petites et garnies de cbtssls de Ter ou de plomb.
sance de l'arc de cercle qui lui est opposé, Ënlia Yogive surbaissée du quinzième siècle est caractérisée par des arcs décrits avec un rayon plus court que l'ouverture de l'arcade.
La façade de nos grandes cathédrales du treizième siècle présente habituellement trois divisions perpendiculaires : au centre, la grande porte surmontée de la grande rose avec une galerie au-dessus ; de cha-
que côlé, une porle latérale plus petite, placée au-dessous de la tour des clochers. Dans le sens horizoatal, on voit ég;a]ement trois grandes divisions : la première comprend les trois portes de l'église, la seconde comprend la rose et la naissance des tours, et la troisième la galerie qui relie ensemble les deux tours. La grande porte servait à l'entrée des princes et aux processions du clergé ; tes deux portes latérales élaîeQl pour les fidèles. Les hommes entraient par un côlé, les femmes pv un autre.
Les façades complètes sont toujours encadrées de deux hautes tours carrées qui se terminent habituellement par une flèche pyramidale. Quelquefois pourtant les tours n'ont pas de flèches'. Quand elles en ont, elles portent généralement des clochetons aux quatre angles. Les églises cathédrales, qui étaient soumises à une juridiction supérieure, avaient leurs deux tours semblables, comme Paris, Coulances, etc. L'inégalité des tours indiquait au contraire une sorte de vasselage. Toutefms cet usage n'a jamais été pratiqué d'une manière absolue.
Les édifices religieux du style ogival ne présentent pas de différences sensibles par le plan avec ceux du style roman. On y voit toujours une grande nef divisée en travées plus ou moins nombreuses suivant sa longueur ; le chœur se développe en demi-cercle au delà des Iraosepts
et présente la même ordonnance que la nef. Le faisceau des colonnettes qui composent les piliers s'élance parfois d'un seul jet depuis le pavé jusqu'à la voûte. Quelquefois le bas des piliers est formé par des colonnes épaisses et courtes, coiffées d'un tailloir sur lequel reposent les colonnettes réunies en faisceau. Les piliers cylindriques, comme les piles en faisceau, sont reliés au sol par des bases d'une forme oclogonale : le tailloir des chapiteaux prend souvent la même forme, et le chapiteau déploie une décoration végétale des plus brillantes où J oa reconnaît les feuilles de nos arbres et arbustes, tels que l'érable, le figuier, le hêtre, le chêne, le houx, le lierre, la vigne, etc.
LA FKANGE. 007
Les arcades des bas-côtés, de forme ogivale, supportent un premier étage plus ou moins élevé, qui s'indique sur la nef par une galerie à jour. Ces galeries ne régnent ordinairement que dans la nef, mais les arcades se continuent dans tout le pourtour de Téglise pour compléter rordonoance générale.
L'arc flamboyant et l'arc infléchi (fig. 730) appartiennent au quinzième siècle. Le premier tire son nom de la ressemblance qu'on a trouvée entre ses dessins et la forme d'une flamme, tantôt droite, tantôt renver-
Fig. 731. — Arc en accolade du quiiuième atèGlc. 1 . Arc décrit de quatre centre* et ittenutÎTemoat convexe et coDcaTe. I. Arc de mftme ronne aunnonté d'un pddicnle terminé par un pintcbe. 4. Arc de rnAme forme iTec le pédicule plaa bu.
sée. Il a été fort employé dans les fenêtres et dans les balustrades. L'arc infléchi, plus fréquent dans les manoirs et les hôtels de ville que dans les édifices religieux, est caractérisé par ses contre-courbures (fig. 730).
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rig, Vi'U — Arc8-bi>ut»ntB. — Style ogival. I. TreuiËmo aiède. — Arc-bontant tontenu par un contrefort muijr. 1. Qualoriième aiècle. — Le contrefort perd de aon importance. 1. — Quinzième aiËcla. — L'arc-boatant s'enricbit do découpures.
L'arc-boutanl (fig. 732) est employé à l'extérieup des églises de style ogival, pour butter les reins d'une voûte. Son aspect a varié suivant les époques; au treizième siècle, il est soutenu par un contrefort massif,
qui perd beaucoup de son importance au quatorzième siècle. Au quinzième siècle, Tarc-boutant s'enrichit de découpures.
L'architecture ogivale parait s'être développée d'abord dans les contrées situées au nord de la Loire en allant vers le nord et l'est. C'est <lans la Champagne, TUe-de-France, la Picardie, la Normandie, le pays chartrain, l'Orléanais, le Maine, qu'on trouve les plus anciens monuments appartenant à ce style. M. de Caumont fait remarquer qu à l'époque où dans ces provinces le style ogival était déjà florissant, le style roman continuait encore dans les contrées qui avoisinent le Rhin.
Le style ogival a pénétré dans le midi de la France, mais il se marie difficilement avec les autres parties de la construction et semble toujours l'importation d'un goût étranger. L'arc plein cintre devient aigu, mais ses proportions ne se modifient pas, les colonnes restent courtes ^t trapues, et l'architecture ne parvient pas à prendre ce caractère élancé qui est le propre du style ogival. Au reste, la plupart des édifices en ogive élevés dans le midi de la France datent du quatorzième ou du quinzième siècle, et présentent le style de cette époque plutôt que celui du treizième. 11 en fut de même en Allemagne et sur les bords du Rhin.
L'architecture militaire du moyen âge, beaucoup moins riche d'ornementation que l'architecture . religieuse , avait pourtant une grande importance pour l'aspect général du pays. Toujours perchés sur des rochers inaccessibles, les vieux châteaux, dont on trouve encore les restes dans une foule d'endroits, devaient imprimer au paysage une physionomie toute particulière avec leurs donjons toujours entourés d'une muraille crénelée. Ce n'est pas ici le lieu de nous étendre sur la disposition particulière de ces châteaux, dont on peut voir une vue d'ensemble sur la figure 733, tandis que la figure 734 montre les formes les plus usitées pour les créneaux de la défense.
Sous la Renaissance, la sécurité publique étant plus grande, les châteaux.n'avaient plus besoin de ces tours qui en faisaient des forteresses. De même les escaliers dérobés, les longs couloirs obscurs, tout ce qui tenait à la vie rude et mystérieuse du moyen âge devait tendre à s'effacer peu à peu. Les fenêtres petites et irrégulièrement placées des vieux manoirs firent place à des ouvertures plus larges, et l'ornementation -décorative se modifia en même temps que l'ensemble. On a dit longtemps que notre architecture s'était modifiée par des influences italiennes : cela peut être vrai pour les monuments du dix-septième siècle, mais non pour ceux de la Renaissance. Les élégantes constructions de Chambord et de Chenonceaux n'ont absolument rien d'italien. En revanche, la façade du palais de Versailles qui regarde les jardins est complètement italienne par le style. A cette époque, en effet, notre architecture nationale a perdu le caractère qui lui était propre; Fépoque
moderne a élevé en France un grand nombre de monuments qui sont assurément très recommandables, mais où il est bien rare de trouver une personnalité nettement accusée.
Fig. 733. — OiitMo fort >u moyen ig<
La sculpture de la première partie du moyen âge est surtout ornementale, et c'est dans les chapiteaux qui surmontent les colonnes de nos églises qu'il faut en chercher les modèles. Presque toujours nos tailleurs
Fig. 731. — Crânoi
de pierres s'inspirent directement de la flore et de la faune nationale, ce qui donne à leurs ornements un cachet tout particulier.
Dans la statuaire proprement dite, les Tigures des saints qui occupent les niches s'allongent démesurément, et la forme humaine disparaît sous les plis minces et multipliés de la robe qui tes couvre. Leur pose
hiératique et uniforme est toujours celle de la prière. Mais Timagination populaire se fait jour dans la représentation des diables et des damnés qu'ils tourmentent. Au treizième siècle pourtant une ère nou- Telle commence pour la sculpture, et plusieurs statues de Chartres et d'Amiens sont d'une élégance extrême. Les tombeaux du quatorzième et du quinzème siècle montrent une connaissance complète du corps humain, et la sculpture française arrive à son apogée sous François 1", avec Jean Goujon et Germain Pilon. Avec Louis XIV, la sculpture perd de sa grâce, mais elle montre une grande puissance avec Puget, et elle devient décorative sous Tinfluence de Le Brun, qui donne les modèles des statues du parc de Versailles. Coustou marque le plus haut point où soit parvenue en France la sculpture décorative, mais elle tombe après lui dans raffèterie, et se relève avec Houdon qui Tentraine dans le naturalisme. Aujourd'hui la sculpture française incline visiblement encore de ce côté, mais avec un goût plus prononcé pour l'élégance des formes.
C'est par la peinture des vitraux bien plus que par celle des murailles que s'est développée notre école de peinture.
L'architecture ogivale n'offrait pas des surfaces suffisantes pour permettre d'y peindre de grandes fresques, comme cela avait lieu dans les églises italiennes, tandis que les larges ouvertures des fenêtres appelaient tout naturellement des vitraux. Nos maîtres verriers passaient pour les plus habiles de l'Europe, mais, dans la peinture proprement dite, l'école française ne s'est élevée que postérieurement à celles d'Italie et des Flandres.
La France, par sa situation géographique, n'appartient en propre ni au Nord ni au Midi ; notre race indigène a été fortement et à peu près également croisée par l'élément romain et l'élément septentrional. De même, notre école semble ballottée entre deux influences tour à tour prépondérantes, celle de l'Italie et celle des Pays-Bas. Mais, avec des procédés empruntés à l'étranger, nos artistes ont su rendre des idées et produire des émotions qu'on ne trouve pas ailleurs. Le Poussin, pour s'être formé en Italie, n'en est pas moins français par la clarté de l'exposition, par la tournure raisonneuse et contenue de son esprit, par la méthode qui préside à ses ordonnances. On peut appeler Watteau un enfant perdu de Rubens, mais le maître flamand n'a jamais connu cette légèreté, cet enjouement, cette coquetterie, qui rendent si éminemment français le peintre des fêtes galantes. Ces deux artistes, si différents, se ressemblent pourtant par la tournure française de leur esprit. La raison et le caprice, voilà les deux termes entre lesquels s'agite l'école française, et ces deux termes ne sont pas empruntés à l'étranger.
La mise en scène est la qualité dominante des maîtres français : ils ont, moins que les Grecs, le culte de la forme, moins que les Italiens, le
secret de la grande tournure, moins que les Hollandais, Tobsenration exacte de la nature extérieure ; ce qui prédomine dans notre art, c'est ridée. Si Rembrandt a besoin d'une ombre, il fait surgir des figures, qui n'ont d'autre but que de la motiver ; Rubens invente une allégorie, quand il veut rappeler dans ses nuages le ton de ses carnations ; Paul Yéronèse dispose ses figures et les habille selon les besoins de sa palette : jamais ni Poussin ni Le Sueur n'ont introduit une figure, un geste, un accessoire quelconque qui ne fût voulu par le sujet, qui ne vînt concourir à ridée bien plus importante pour eux que la sensation.
La réaction sévère opérée par Louis David contre l'afleterie de l'époque précédente entraîna l'école française, donna à la peinture du commencement de notre siècle une allure un peu théâtrale, et ce fut en haine du froid et du conventionnel que le romantisme surgit en 1830 : le moyen âge remplaça l'antiquité, et on s'occupa surtout de la couleur, quelquefois même au détriment du dessin. Aujourd'hui nos jeunes peintres sont surtout épris de la campagne, et c'est du côté des effets changeants de l'atmosphère que se portent leurs efforts.
La gravure des sceaux et des médailles a également une assez grande importance dans notre art national.
Le nom de sceau s'applique à Tinstrument ou cachet qui sert à sceller un acte ; mais par extension ce titre s'étend également aux empreintes. Les anneaux ont précédé les sceaux, et ceux-ci les cachets.
La gravure des sceaux, comme celle des monnaies, présente sous les Mérovingiens le caractère d'une barbarie repoussante. Sous Pépin le Bref, on commença à sceller les actes de l'autorité souveraine avec des pierres antiques dont on ne comprenait plus le sens. Ses successeurs firent de même, en prenant soin toutefois d'enfermer la pierre gravée dans un cercle métallique, où chaque prince faisait inscrire une légende à son nom. Uy a des actes de Carloman, fils de Pépin, qui sont scellés avec une tête d'Antonin ; ceux de Louis le Pieux montrent le profil de Commode. Gharlemagne choisit, assurément sans le savoir, une magnifique tête de Jupiter. Quand on a gravé des sceaux nouveaux, leur effrayante barbarie les fait aisément reconnaître.
Sous les Capétiens, il se fit une réaction violente contre les emblèmes surannés de l'empire. La féodalité, en se constituant, apportait des besoins nouveaux que les graveurs devaient nécessairement satisfaire. Les sceaux des rois, des reines, des grands feudataires, des évêques, devaient indiquer leurs armoiries pour montrer la hiérarchie de leur rang.
Pendant très longtemps les graveurs de sceaux copièrent servilement le même type pour les sceaux des rois. Il semble qu'il y ait eu dans la gaucherie même de ces barbares représentations quelque chose de consacré, dont on n'osait pas, où dont on ne pouvait pas s'écarter. Il y a
dans tous les arts une période d'archaïsme qui vient du respect pour certaines attitudes traditionnelles, auxquelles l'importance que le moyen Age attachait aux conventions héraldiques donnait encore j^us de force.
Depuis Hugues Capet jusqu'à Louis le Gros, les rois de France sont invariablement représentés avec les bras repliés el collés cootre le corps, de sorte que les coudes touchent aux hanches, et que les niaim s'élèvent un peu au-dessus des épaules. L'absence complète de correction dans les formes, la choquante disproportion des membres etU raideur systématique du mouvement donnent'aux sceaux de celle épo-
Fig. 733. — Scetn de LoaU IX.
que une physionomie absolument barbare. La pose devient un peu moins pénible et moins disgracieuse dans le sceau de Louis Vil, dont le bras gauche repose sur la jambe du même côté; tandis que du côté droit l'avant-bras s'étend à peu près horizontalement en s'éloignant du corps. Mais cette posture nouvelle fut à son tour copiée dans les sceaux de ses successeurs, et pendant longtemps demeura comme invariable(tig. T3o).
Toutefois le respect traditionnel pour les attitudes consacrées n'esl p»s assez fort pour empêcher certains caractères distinctifs qu'on retrouve au reste beaucoup plus dans les sceaux des communes et des particuliers que dans ceux des rois el des grands feudataires.
L'or est de toutes les monnaies la plus facile à transporter en même temps que la plus recherchée. Aussi les pièces d'or de Constantin elde ses successeurs continuèrent longtemps à circuler dans les contrées <]ui
LA FRANCE, 9t3
leur avaient été soumises. On désignait ces pièces sous le nom de be~ sants d'or ou bizantines. Les rois mérovingiens, qui n'avaient pas de mines d'or dans leurs États, firent fondre les anciennes monnaies romaines pour en faire frapper à leur coin, et ils employèrent pour cette besogne les ouvriers et les ateliers monétaires qui existaient dans plusieurs villes de la Gaule. Leurs monnaies étaient rondes ; mais comme on ne connaissait pas le coupoir ou emporte-pièce, elles oifraicnt, en général, des inégalités d'épaisseur et de contours assez irrcguUères. Dans l'état de barbarie où les arts étaient plongés, les graveurs de
Fig. 138. — HonnaJes frâDcaïses.
monnaies tentèrent d'imiter plus ou moins grossièrement les anciennes monnaies romaines : on y voit d'un côté le portrait des rois de la première race, tandis que le revers présente un emblème. Cet emblème devait naturellement être religieux. C'est presque toujours une croix ; quelquefois pourtant c'est un calice ou un ange.
Les monnaies carlovingiennes sont de la dernière barbarie et ne portent presque jamais d'effigie. Celles des Capétiens sont toutes dénuées d'intérêt jusqu'à Philippe de Valois, où on voit une certaine amélioration.
Quand ou arrive aux belles médailles de Louis XII et d'Anne de Bretagne, on voit que l'art en France est complètement maître de lui-même. Une grande précision de dessin, une recherche naïve de la réalité sont
les traits dislinctirs de cette époque. Une transformation s'opère sous François 1" et Henri II, et le goût de la mythologie caractérise cette période : les divinités païennes apparaissent à tout propos. Quelquefois elles peuvent être considérées comme une allusion et s'accordent aret le fait qui a déterminé la commande. Plus souvent elles ne fi^ureal
Fig. T37. — Louis XI. (Hédtillon de bronze par François LanruM.)
qu'à titre d'ornements et sans autre raison que le besoin de faire reparaître les types dei'antiqtiilc.
Le nom de Laurana, auteur de la belle médaille représentée sur la figure 737, semLle indiquer qu'il est italien ; c'est sous Henri IV et
Fig.'3B. — HMùlls de Sully, pu- Duprd.
Louis XIII que la gravure en médailles s'est élevée le plus haut ; Dupré (fig. 738} et Warin sont les graveurs les plus illustres de l'école française.
Population. — Les habitants de la France forment une population extrêmement mélangée, présentant les types les plus divers, fractionnes
& l'infiai. Les caractères des races que l'on voit à la source de ce peuple sont tellement atténués par le croisement, qu'on ne peut guère les retrouver aujourd'hui. Où finit le Gaulois, où commence le Français? il n'est pas facile de le dire. Les méridionaux se distinguent des Français du Nord par leur couleur brune et la petitesse de leur taille ; ils font songer aux Latins, aux Grecs même à Marseille, aux Ibères et aux Visigottis; mais ils sont encore plus Français que tout cela. En somme notre
nation est une des plus homogènes que l'on connaisse. Comme pour le sol, la diversité s'absorbe harmonieusement dans l'unité.
La Gaule (fig. 739J a eu le bonheur d'avoir été civilisée par les races latines avant les invasions des hordes barbares venues du Nord (fig. 739). Grâce à cela le pays a transformé ses conquérants. Ils apportaient de fières idées d'indépendance et d'individualisme qui se sont combinées heureusement avec la tradition antique de cité et de patrie ; ils étaient des bandes, le sot de la France a fait un peuple de celles-ci. Telle est l'originalité historique des Français.
« Fils atnés de l'antiquité, dit Chateaubriaud, les Français, Romains par le génie, sont Grecs par le caractère. Inquiets et volages dans le bonheur, constants et invincibles dans l'adversité, formés pour tous les arts ; civilisés jusqu'à l'excès durant le calme de l'Etal ; grossiers et sauvages dans les troubles politiques, flottants comme des vaisseaux sans lest, au gré de toutes les passions ; à présent dans les cieux, l'inslant d'après dans l'abîme; enthousiastes et du bien et du mal, faisant le premier sans exiger de reconnaissance, et le second sans en sentir Je remords ; ne se souvenant ni de leurs crimes ni de leurs vertus ; amanls pusillanimes de la vie pendant la paix, prodigues de leurs jours dans les batailles; vains, ri^itlrurs, ambitieux; à la fois routiniers et novateurs, méprisant tout ce qui n'est pas eux ; indi%iduellcment, les plus aimables des hommes ; en corps, les plus désagréables de tous ... » « C'est le seul
FJg. 740. — Jules Cour.
peuple, dit aussi Duclos, dont les mœurs peuvent se dépraver sans que le fond du cœur se corrompe, ni que le courage s'altère ; il allie les qualités héroïques avec le plaisir, le luxe avec la mollesse ; ses vertus ont peu de consistance, ses vices n'ont point de racine. Le caractère d'Alcibiade n'est pas rare en France. Le dérèglement des mœurs et de l'imaginatioD ne donne point atteinte à la franchise, à la bonté naturelle du Français. L'amour-propre contribue à le rendre aimable; plus il croit plaire, plus il a de penchant à aimer. »
On a appelé les Français les Européens de première classe. Tout en refusant d'accepter ce que cette qualification a de trop vaniteux et de blessant pour les autres nations de notre continent, on est forcé de reconnattre qu'elle ne manque pas d'une certaine justesse. Ce qui camctérise l'esprit français, c'est le tact. D'autres peuples sont plus artistes, ont des facultés plus puissantes peut-être; ce qui nous distingue, c'est la mesure. L'éducation fera de l'Anglais ou de l'Allemand un savant pro-
fond, elle fera toujours du Français un délicat. En ce sens, depremtèrt
classe n'est que juste. H ne faut pas que le chauvinisme nous entraîne plus loin.
Le dernier mot du Français csl le Parisien. C'est autour de Paris que
gravite toute la nation, c'est vers lui qu'elle tend. Mais le Parisien est
un peu partout depuis les chemins de fer. Non seulement on retrouTe
les mœurs parisiennes sur toutes nos côtes (fig. 741) et dans toutes nos
KIg. 1)3. — Paysanne. (D'après Millel.J
villes d'eaux, mais la province tend de plus en plus à s'assimiler à Paris en sorte que la société ne compte guère aujourd'hui que deux classes, les gens du monde et les paysans.
Les paysans français offrent des caractères difl'érenls selon les provinces auxquelles ils appartiennent, et ce n'est qu'au courant de la des-
criptioa de ces provinces que nous pourrons étudier ces différences. Us ont cepeadant quelques traits communs indéniables, dus à ruDiformilé de leur existence et de leurs travaux (fig. 742). Ac6té des différences pittoresques, il } a chez tous nos campagnards, quelle que soit la partie du pajs qu'ils occupent et aussi leur origine ethnologique, certains poiob de contact, certains rapports généraux de lignes et d'allare, que de grands artistes, Millet en té(e (lig. 743), ont admirablement saisbelqni leur ont permis de peindre non tel ou tel homme des champs, mais le paysan. Qui pourrait dire de quelle province sont les paysans si pleins de style de Millet?
Les habitants des cèles, les pêcheurs ou les mariniers, tous les gens vivant de la mer, forment un groupe à part. Un tableau de Butin c\posé
Fig. 741. ~ PCclieusea d'huîtres. (Tableau do FUincng.)
au Salon de 1880 et ayant pour titre Un ex-voto, rendait fort bien la physionomie de nos populations maritimes. Mais à côté de cenx qi" vont chercher le poisson en pleine mer, montés sur leurs embarcations, il y a les pêcheurs et les pêcheuses de la plage, ceux qui vont y tendre leurs filets ou qui, l'eau jusqu'aux épaules, attrapent la crevette ou les huîtres (fîg. 744).
Région du Nord-Ouest. — Nous comprenons dans celte région la Bretagne, le Maine, l'Anjou et la Normandie. La Bretagne est un des pajs que nos artistes traduisent le plus volontiers. Quelques-uns, comme Bernier, s'attachent surtout à rendre ses paysages. D'autres, beaucoup plus nombreux, voient le paysan breton plus encore que le pays q""
LA FRANCE. Ml
habite. Enfin les écrivains nous ont souvent donné de la Bretagne des descriptions saisissantes.
« La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, écrit Michelel, étend ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de Châteaulin, près de Brest, jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son étendue géologique. Toutefois, d'.\ngers à Rennes, c'est un pavs disputé et flottant, un border, comme celui d'Angleterre et d'Ecosse, qui a échappé de bonne heure à ta Bretagne. La langue bre-
t g iù — C«rte de Bretagne
tonne ne commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et Châtelaudren. De là, jusqu'à la pointe du Finistère, c'est la vraie Bretagne, la Bretagne bretonnante, pays devenu tout étranger au nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état primitif; peu français tant il est gaulois; et qui nous aurait échappé phis d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un génie rude et fort : Nantes et Saint- Malo, Rennes et Brest (fig. 745).
Balzac nous rend admirablement la physionomie de la campagne bretonne. « De toutes paris, écrit-il, des montagnes de schiste s'élèvent en amphithéâtre, elles déguisent leurs flancs rougeâtres sous des forêts de
chênes, et recèlent dans leurs versants des vallons pleins de fraîcheur. Ces rochei-s décrhcnt une vaste enceinte, circulaire en apparence, au
fond de laquelle s'étend avec mollesse une immense prairie dessinée comme un jardin anglais. La multitude de haies vives qui entourent
d'îrréguliers et de nombreux héritages, tous plantés d'arbres, donnent à ce tapis de verdure une physionomie rare parmi les paysages de la France, et il enfermait de féconds secrets de beauté dans ses contrastes multipliés dont les effets étaient assez larges pour saisir les âmes les plus froides... Les regards hésitaient parmi l'étonnante multiplicité de ces bosquets que les teintes sévères de quelques touffes jaunies enrichissaient des couleurs du bronze, et que le vert-émeraude des prés irrégulièrement coupés faisait encore ressortir. Dans des champs rougeàtres le sarrasin récolté s'élevait en gerbes coniques semblables aux faisceaux d'armes que le soldat amoncelle au bivac ; ils étaient séparés par d'autres champs que doraient les guérêts des seigles moissonés. Çà et là l'ardoise
Fig, 717, — Port de Pont-Aren (Finistère). [Tableau de Grïndiire. — Salon de 1876,)
sombre de quelques toits d'où sortaient de blanches fumées ; puis les tranchées vives el argentées que produisaient des ruisseaux tortueux attiraient l'œil par quelques-uns de ces pièges optiques qui rendent, sans qu'on sache pourquoi, l'Orne indécise et rêveuse. La fraîcheur embaumée des brises d'automne, la forte senteur des forêts, s'élevaient comme un nuage d'encens et enivraient les admirateurs de ce beau pays, qui contemplaient avec ravissement ses fleurs inconnues, sa végétation vigoureuse, sa verdure rivale de celle des îles d'Angleterre, dont il est à peine séparé et dont il porte même le nom. Quelques bestiaux animaient celte scène déjà si dramatique. Les oiseaux chantaient, et faisaient ainsi rendre à la vallée une suave, une sourde mélodie qui frémissait dans les airs. Si l'imagination recueillie veut apercevoir pleinement les riches accidents d'ombre et de lumière, les horizons vaporeux des montagnes, les fantastiques perspectives qui naissaient des places où
inanquflient des arlires, où s^ûtendaiciil les eaux, où fuyaient de ccKjiidles sinuosilés; si le souvenir colorie, pour ainsi dire, ce dessin aussi fugace
que le momoni où il esl pris, on n'aura encore qu'une iningo inip^rraJU' de ce magniUque spectacle {fig. 746, 747, 748). "
LA PRANCB.
« L'aspect du pays, entrecoupé de fossés boisés, a écrit aussi Chateaubriand, ce ûls de la contrée, est celui d'une continuelle forêt, et rap-
pelle l'Angleterre. Des vallons étroits et profonds, où coulent, parmi des sauleries et des chénevières, de petites rivières non navigables, présen-
tent des perspectives riantes et solitaires. Les futaies à fonds de brujères et à cépées de houx, habitées par des sabotiers (fig. 749), des charbonniers et des verriers tenant du gentilhomme, du commerçant et du sauvage, les landes nues, les plateaux pelés, les champs rougeâtrcs de sar-
rasin, qui séparent ces vallons entre eux, en font mieux sentirla fraîcheur et l'agrément (fig. 750). Sur les côtes se succèdent des tours à fanaui, des clochers de la Renaissance, des vigies, des ouvrages romains, des monuments druidiques, des ruines de châteaux : la mer borne le tout. • Chateaubriand montre ailleurs la Bretagne sous des couleurs plus riantes :
H Le printemps en Bretagne, dit-il, est plus dou\ qu'aux environs de
Paris et fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui Tannoncent, rhirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol, arrivent avec de tièdes brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule Armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de jonquilles, de hyacinthes, de narcisses, de renoncules, d'anémones, comme les espaces abandonnés qui environnent Saint-Jean de Latran et Sainte-Croix de Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent d'élégantes et hautes fougères; des champs de genêts et d'ajoncs resplendissent de fleurs qu'on prendrait pour des papillons d'or posés sur des arbustes verts et bleuâtres.
« Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise et la violette, sont décorées d'églantiers, d'aubépine blanche et rose, de boules de neige, de chèvrefeuilles, de buis, de lierre à baies écarlates, de ronces dont les rejets brunis et courbés portent des feuilles et des fruits magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux : les essaims et les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Le myrte et le laurier croissent en pleine terre ; la figue mûrit comme en Provence. Chaque pommier, avec ses roses carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée de village. »
Les Bretons ont une foi ardente, et mêlée, comme dans tous les pays où l'instruction est peu avancée, de nombreuses superstitions locales. Les fêtes patronales, auxquelles on donne le nom de pardons^ attirent dans les chapelles rustiques répandues dans la campagne un nombre immense de paysans qui quittent leur village pour assister avec recueillement aux cérémonies de la religion. Ces petites scènes de piété ont inspiré un très grand nombre d'artistes : la figure 751 montre un prêtre allant porter les derniers sacrements à un mourant. Les costumes et les allures bretonnes y sont très bien observés.
C'est surtout dans les départements du Finistère et du Morbihan qu*oa trouve le costume national des Bretons ; encore faut-il aller, pour les rencontrer, assez loin des grandes villes (fig. 752 et 753). « Dans l'Armorique, dit Malte-Brun, les costumes sont aussi variés que les dialectes: à Rumingol, chapelle située près de la petit eville de Faou, dans le Finistère, on en peut juger aux jours de fêtes. On y voit le montagnard avec son habit de berlinge ; les demi-messieurs des environs de Brest, portant Fhabit à poche, ou la veste ronde du maîelot; le paysan de Plougastel avec sa culotte longue et son bonnet de laine ; celui de Landivisiau avec un énorme chapeau, une large redingote, l'ample bragofi-bras noué aux genoux, et de longues guêtres de cuir ; celui d'Audierne vêtu de grosse toile et d'une espèce de capuchon de camelot qui couvre son feutre et ses épaules. Le costume des femmes n'est pas moins diversifié ; l'habillement de la paysanne de Lambezellec se rapproche de celui des riches artisans des villes; les femmes de Pleyben, fraîches et sveltes, sont vê-
fi g. 753. — Un marécbal ferruit dani !■ Basse- Bretagne. (Tibleaa d'Adolphe Lelcux.)
lues d'étoffes de colon rayées ; celles des environs de Douarnenez portent
des jupons de diverses couleurs étagées, dont les bords sont garnis d'un galon d'or ou d'argent; celles de Morlaix ont une camisole ouverte et une guimpe d'une blancheur éclatante; enfin on remarque celles de Fouesnant qui passent pour les plus jolies du Finistère, et celles de Morlaix dont la coiffure enrichie de dentelles rehausse encore l'éclat. Mais ceux qui veulent encore voir la Bretagne et les Bretons du temps passé n'ont qu'à se hâter, les chemins de fer et le progrès envahisseur tendent chaque jour à enlever à ce curieux pays son originalité locale.»
La Bretagne est la contrée la plus riche de la France en monuments de l'époque préhistorique. Les dolmens et les menhirs s'y rencontrent à peu près partout, mais les champs de Carnac sont peut-être le point du monde où l'on peut le mieux se rendre compte de ces antiques et singulières constructions.
Nantes (120,000 hab.), ancienne capitale de la Bretagne, est une grande et belle ville, située sur la Loire à 60 kilomètres de son embouchure. « La marée, dit M. Levasseur, se fait sentir jusqu'à la ville, qui existait du temps des Gaulois, et qui, bâtie sur la rive septentrionale, s'est étendue sur plusieurs des îles dont est semé le fleuve. L'Erdre y débouche et sert de point de départ au canal qui conduit jusque dans la rade de Brest. Nantes est une ville d'industrie et de commerce à la fois; elle construit des navires en bois et en fer, raffine le sucre, fait des conserves alimentaires. » La cathédrale de Nantes renferme le chef-d'œuvre de Michel Colomb. le patriarche des sculpteurs français delà Renaissance, le Tombeau des ducs de Breiagne, François II et sa femme Marguerite de Foix, revêtus de leurs insignes ducaux, reposent sur une table de marbre noir, avec des anges qui soutiennent leurs têtes sur des coussins ; seize statuettes de saints dans leurs niches, seize têtes de pleureuses dans des médaillons circulaires, ornent le soubassement, tandis qu'aux angles du monument sont figurées, debout et grandes comme nature, la Justice, la Prudence, la Tempérance et la Force, Bien que les ornements des détails rappellent les arabesques usitées en Italie, ce monument est regardé comme un des plus remarquables delà sculpture française .
Près de Nantes on va visiter, dans une contrée superbe et accidentée, le château de Clisson, vieux manoir en ruine, que l'on considère comme un des types les plus complets de l'architecture féodale.
Brest (66,000 hab.), port militaire très important, mais ville sans monuments, Rennes (52,000 hab.), ancienne ville remise à neuf, LorierU, Morlaix, Vannes, Saint-Brieuc, Saint-Malo, sont après Nantes les villes les plus importantes de la Bretagne.
Près de Saint-Malo, le Mont-Saint-Michel, la merveille artistique de la Bretagne, mérite de nous arrêter un moment. L'abbave est située
sur rUot, dont IVglise occupe le sommet. La portfi de l'ancien donjon est flanquée de deux tours qui ont conservé leurs créneaux et leurs mâchicoulis. Un escalier est pratiqué entre ces tours.
Les bâtiments qu'on ap[»elle la MervH/le se divisent en trois zones de
constructions superposées. Ce sont d'abord de \astes cryptes formant deux salles divisées en plusieurs nefs par des piliers trapus, ronds ou carrés. C'est dans ces salles que les moines distribuaient autrefois leurs aumônes.
La salle des Chevaliers, qui vient ensuite, passe pour le plus vaste vais-
seau gothique qui soit au monde. Cette salle est du douzième siècle, mais les cheminées sont postérieures. Elle est divisée en quatre grandes oek par trois rangs de colonnes dont les chapiteaux sont enrichis de feuilUgcs de toutes sortes et d'ornements fantastiques, et qui supportent des arceaux présentant des roses sculptées ù leurs intersection:*. Au ternes de la chevalerie, celte salle était superbement décorée. «'On dirait (Jfrmoires de la marquise de Créqui) que toute la pompe féodale de la vieille France s'est réfugiée dans cette belle galerie du Mont-Sain l-Michel. Oq , y voit les trophées héraldiques de tous les chevaliers de l'ordre du Roi. depuis su création jusqu'à l'institution de celui du Saint-Esprit par Henri III. Les casques, les cimiers des chevaliers sont placés sur lasom-
t'ig. T.'if. — La Hùclio ^Cmicale). (Tableau de Daubigny.}
mité de leui's stalles, dont ils fonueut le couronnement, et tout cela produit de chaque côté de la galerie une longue file de baanières. déciis blasonnés, de casques, voiles de casques flottants, cimiei's et lambrequins découpés do dorures et de toutes couleurs, et qui produisent un effet très pittoresque. »
Après la salle des Chevaliers vient le réfectoire des moines, divisé en deu\ nefs par de hautes colonnes supportant des nervures qui cpaDouifscnl des rosettes de feuillage à leur intersection.
La troisième zone, superposée sur les deu\ premières, comprend d'abord le cloître, qui se trouve au-dessus de la salle des Chevaliers, et forme une galerie de soi\ante-di\ arcades surmontée d'ime frise de cent quarante roses. Le cloître est de plain-pied avec le dortoir des moines, situé au-dessus de leur réfectoire, et avec l'église, siu-montée de clochetons et dominée par une tour carrée. Autrefois il y avait un clctther
LA FKANCE. 933
élancé surmonté de la statue dorée de saint Micliel. On monte à la toiir par ut» escalier appelé Yescaliei- de Dentetet. Le chœur de l'église, qui est la partie la plus moderne de l'édilîce, appartient au stjle ogival tlamboyant.
Une porte, qui date de la Renaissance, met l'église ea communication avec le souterrain des Gros-Piliers, qui est creusé dans le rocher. On y remarque dix-neuf grosses colonnes sans chapiteau qui soutiennent l'abside de l'église supérieure, et cinq chapelles enfoncées dans les profondeurs des pourtours, où jadis des lampes brûlaient perpétuellement,
La baie de Cancale, près de Saint-Malo, est renommée pour ses pèches, dont la physionomie pittoresque a été souvent reproduite par les artistes (fig, 7oi).
Fig. Vai. — La roclie aux Fdes, prêt de Saumi
Le Mans (46,000 hab.), ancienne capitale du Maine, possède une des plus belles cathédrales de l'Ouest, Mais la grande curiosité du pays est l'antique abbaye de Solesme, dont le cloître est admirablement conservé. Angers {58,000 hab.), ancienne capitale de l'Anjou, est une ville d'un aspect triste, mais curieuse par ses antiques murailles, dont l'aspect sinistre donne bien l'idée des villes fortifiées du moyen âge. Saumur, où est l'Ecole de cavalerie, n'a rien à montrer de bien intéressant, mais on Toit près de là la roche aux Fées, un des plus curieux monuments celtiques (fig. 7o5).
La Normandie est une des plus riches provinces de la France et une de celles que nos artistes fréquentent le plus. Au point de vue de l'aspect général, la Normandie a été représentée de deux manières très dilTérentes suivant que les peintres ont été frappés par la côte ou par les parties cultivées. Les falaises qui la bordent n'ont pas en général l'aspect
031 L'EUROPR.
grandiose de celles que l'on voit en Bretagne. Cependant certains points et notamment Étretat (fig. 756) ont été le sujet de nombreuses représentations, les falaises très déchiquetées et parfois de formes bizarres piquent toujours vivement la curiosité des touristes. Cependant l'aspect étrange des falaises séduit en général beaucoup moins les artistes quelemouTement maritime de la pèche. 11 n'est guère d'expositions où l'on ne voie des tableaux montrant une marée basse avec des bateaux séchant leurs voiles ou des femmes de marins préparant leurs filets, ou arrangeant le poisson qu'on vient de rapporter (fig. 757).
Les habitations normandes ont en général un aspect étrangement pittoresque, et les vergers pleins de pommiers, où les vaches broutent
dans l'herbe, sont certainement un des plus grands attraits do la campagne dans ce pays.
« Les maisons, dit G. Flaubert, sont encloses de haies, au milieu de cours pleines de bâtiments épars, pressoirs, charretteries et bouillerie, disséminées sous les arbres touffus portant des échelles, des gaules ou des faux accrochées dans leur branchage. Les toits de chaume, comme des bonnets de fourrure rabattus sur des yeux, descendent jusqu'au tiers à peu près des fenêtres basses, dont les gros verres bombés sont garnis d'un nœud dans le milieu à la façon des culs de bouteille. Sur le mur de plâtre que traversent en diagonale des lambourdes noires, s'accroche parfois quelque maigre poirier, et les rez-de-chaussée ont à leur porie une petite barrière tournante pour les défendre des poussins, qui viennent picorer, sur le seuil, des miettes de pain bis trempé de cidre. Cependant les cours se font plus étroites, les habitations se rapprochent, les haies disparaissent ; un fagot de fougère se balance sous une fenêtre au bout d'un manche à balai ; il y a la forge d'un maréchal et ensuite an
charron avec deux ou trois charivltes neuves,' en dehors, qui empiètent sur la route, etc. »
L'animation des fermes ne vient pas feulement des bestiaux qu'on trouve toujours autour des bâtiments d'exploitation (lîg. 758), elles reçoivent encore à certaines occasions, les jours de marché, par exemple, une population rustique qui accentue encore leurphvsionomie