Le monologue moderne
de grandes petites cuillers qui dansaient autour de moi, de lourds sucriers qui allaient m'aplatir, et une
carafe gigantesque qui me douchait; je voulais proférer un son... rien! Le public me criait : « A la porte! » C'était épouvantable.
^aujourd'hui, plus d'émotion: j'ai découvert que je n'étais pas du tout conférencier ;
il y a des gens qui sont tellement conférenciers^ qu'ils ont l'air d'être venus au
monde en habit noir et en cravate blanche;
ce n'est pas moi.
Moi je ne veux être (si je peux) qu'un amuseur ce n'est pas la même chose qu'un conférencier) ; je ne veux être qu'un bon enfant. Je \ de mettre visite :
voudrais avoir le droit v^i/c
sur ma carte de \ .\ Coqitelin Cadet, Ion enfant^ car alors je n'aurais pas de phrases à faire, et ce que j'ai à vous dire serait la conversation qu'on a avec un ami qui vous est cher et de
qui l'on attend une sincère bienveillance.
(Il boit.) Je ne sais pas pourquoi je bois, je n'ai pas ^oif ; enfin ! c'est la maison qui veutça!...
Il faut avouer vraiment que le monologue entre de plus en plus dans nos mœurs. Je parle du monologue dont Charles Gros est la mère, et moi, si j'ose m'exprimer ainsi^ la sage-femme ; de ce monologue particulier, enfant bizarrement conformé, dont le premier bégaiement a été le Hareng Saur.
Les esprits gais aimaient autrefois la
chanspnnettc qui a pour derniers interj^ prêtes dans les salons Berthelier et ;Jv:r: Fusier; les esprits graves aimaient (et aiment encore) les vers délicats ou enllammés; aujourd'hui, le goût est certainement au monologue.
Le monologue est une des expressions les plus originales de la gaieté moderne; d'un ragoût extraordinaire-
ment parisien, où la farce française fumiste et la scie s'allient à la violente conception américaine, où l'invraisemblable et l'imprévu s'ébattent avec tranquillité sur une idée sérieuse, où la réalité et l'impossible se fondent dans une froide * fantaisie; le monologue, enfin, ^T? dont le type, l'incarnation ab- ^^^Jl solue, est Y Obsession, et, dans
la
une note plus profonde et plus philosophique, le Bilboquet.
J'ai raconté à cette même table comment
ridée de transporter au théâtre cette non-
velle formule littéraire m'était venue en entendant le Hareng Sattr Fêté, dans un souper aux Batignolles, vers quatre heures du matin.
Etait-ce le milieu dans lequel je me trouvais, l'heure matinale, Tor de l'orient entrant par la fenêtre, et For du hareng saur, qui se confondaient dans mon esprit ? Je vis là Faurore du monologue moderne, et jamais impression plus curieuse ne me fut donnée qu'en écoutant Gros dire, avec le sérieux d'un homme qui réciterait du Chateaubriand ou du Lamennais, son impayable Hareng Saur. Je ne me doutais pas, à cette époque, que ce petit poisson deviendrait aussi grand, qu'il serait goûté par les foules qui fréquentent les cafés-
concerts, et qu'il charmerait cette mer qui s'appelle Paris.
Gros a donc découvert une note nouvelle au théâtre ; des disciples se sont à l'instant rangés sous sa bannière ; la race des monologuistes s'est développée et tente de devenir aujourd'hui plus nombreuse que les fautes de français du journaliste... je ne dirai pas son nom.
Et je comprends que ce genre essentiellement moderne tente les esprits
joyeux. Il est très agréable de faire une œuvre qiii ne demande pas de théâtre.
Songez ! le monologuiste donne son monologue au monologueur, qui l'emporte partout
avec^lui, qui peut YexèaUer sur une meule de foin, en chemin de fer,
sur
un paquebot (j'ai sauvé du mai de mer
une dame en lui récitant un monologue),
dans un grenier, dans un salon,
h dos de chameau, s'il le veut. Pas de
comité de lecture , comme au Théâtre- Français, pour recevoir un monologue ; pas les horreurs ^ de la crainte de n'être pas reçu. Le comité ne se compose que d'une personne. ^ Le monologue est mauvais?
On en fait un autre ; cela se confectionne beaucoup plus commodément qu'une tragédie, et, en
somme, c'est plus gai. Yoilà pour l'auteur.
Pour Facteur, il monte son monologue tout seul. Pas de truc, ^ pas de mise en scène, pas âOO,000 ^ francs de dé cors comme pour une féerie, pas de régisseur qui vous mette à l'amende, pas de pompiers, — quelle économie! Pas de discussion, à moins que vous n'ayez un si mauvais caractère que vous ne vous cherchiez noise à vous-même : la troupe ne se compose que d'un seul acteur ; pas de jalousie! Et vous êtes votre seul directeur. -^
Le costume? Un habit noir.
C'est bien grave, me direzvous, pour venir raconter des aventures de fantoche ; il est clair qu'un habit de clown et un masque bariolé conviendraient mieux au personnage de ce théâtre bizarre ; mais
l'habit noir du notaire apporte de la gravité à ces farces de pince-sansrire, et une tête ahurie, en haut de cet habit noir, achève de leur donner un cachet plus original.
Je crois qu'il serait bien difficile d'ouvrir un conservatoire pour la récitation des monologues; la façon de les dire est presque inenseignable. Si l'on veut être classique dans l'exécution de ces œuvres déhanchées qui
font un pied de nez aux choses convenues.
on se trompe. L'emphase est l'ennemie de ces récits burlesques ; les soulignements sont inutiles, les réticences intempestives ; il faut que le monologue soit envoyé à la volée sur le public, sans maniérisme et sans apprêt ; avec un enthousiasme pour ce qu'on dit qui en impose aux spectateurs, un effarement d'homme étourdi parles choses extraordinaires qu'il raconte, des transports subits succédant au flegme, une émotion sincère qui réchauff'e le récit et lui donne les apparences de la parfaite raison et de l'absolue vérité. On pourrait dire à ceux qui se livrent à ce genre de récitation : « Soyez impossibles et convaincus, et vous réussirez. »
(Il boit. A part :) Tant
pis!
Je songe qu'il faut vraiment de l'aplomb pour venir dans des salles, comme celle du
Trocadéro , par exemple, et vouloir, avec une de ces légères fantaisies, s'emparer d'un public et porter le rire dans tous les coins d'un tel monument ; il faut une foi profonde dans ce qu'on dit, et surtout un excellent monologue ; c'est pourquoi je proclame haut la valeur comique des monologuistes, carils ont fait rire avec des œuvres d'une gaieté particulière, dont l'intensité ne se révèle qu'à l'audition.
Que de gens m'ont dît :