‹ Le monoplan du PapeChapitre 35 sur 40 · LA POLYPHONIE DES GAZ ET DU PLOMB · texte numérisé non relu

LA POLYPHONIE DES GAZ ET DU PLOMB

Là-bas on déménage! Qui donc plante des clous dans des parois de bois trop sec?

Marteaux fous!

Innombrables heurtoirs perçant de coups les portes !... Déhanchements subits de rondes espagnoles sous des écroulements de castagnettes roses!...

Ce sont les mitrailleuses au fracas élégant.

O crécelles bruyantes de lépreux ameutés!... Pivotants arrosoirs de balles ruisselant s sur des rangées de fleurs et de fruits héroïques!... Morsures saccadées que le tour donne aux bois!...

Ce sont les mitrailleuses au travail assidu, ouvrières zélées qui impriment sans cesse, dans l’atmosphère

des coups tranchants triangulaires ou losangés, aux angles nets!...

Géométrie des bruits, théorèmes cassants qui brisent par instants le ronflement vitreux et velouté de mon hélice...

Fusillade lointaine : bruissement de galets sur les plages nocturnes...

Fusillade lointaine : coassement fiévreux de grenouilles accouplées sous la lune...

Sifflets de capitaines, balles sifflantes!...

Les échos irrités grognent de rage

sous la piaffe géante des shrapnels galopants.

Les canons rangés le long du marécage tendent le cou comme des crocodiles, sursautant brusquement et lançant en plein ciel d’une énorme secousse

les spasmes rutilants de leur queue formidable...

Ce sont les beaux shrapnels I...

Nœuds de serpents argentés qui frétillent en sortant souplement de leurs boucles de fumée blonde, ou crevant leur poches de cendre neigeuse, bleue et tour à tour marron!...

Le ciel est tout squamé de feux triangulaires...

Les bataillons lointains sont fiers de porter sur leur tête

de volantes couronnes de shrapnels explosés, dont les épines rouges se multiplient!...

Je hume avec ivresse Todeur volumineuse et chargée de piment que répand la bataille.

Odeur de laine chaude et de marrons brûlés.

Odeur de graisse et d’huile, d’urine et d’excréments

recuits par le soleil. Il s’y mêle de l’ail.

Je vole par instants dans des zones intactes.

Voici l’aigreur suave et charnelle des foins.

Puis tout se mêle, et la synthèse désordonnée des puanteurs naïves et des parfums mordants s’acharne dans ma tête et révolutionne mon sang!...

Il est presque midi : le soleil monte

comme un grand arbre d’or massif

dressé sur les puissantes armées qui s’entrelacent,

racines révulsées de la clarté solaire!...

Largement le soleil déploie sa frondaison de nuages splendides, branches d’argent chargées d’oranges aveuglantes!...

Je me retourne pour explorer la mer.

Pas de fumées à l’horizon dont les grandes cages vitrées regorgent de lumière.

Le vent impulsif et passionné qui précipite mon élan

commence à bouleverser les golfes et les rades.

Un fou désir me pousse vers l’immense bataille. Mais le fier mécanisme de ma volonté noire attendra, je le veux, encore longtemps, le déclic idéal.

Nul ne m’a aperçu. Je puis descendre un peu.

Qu’il est beau le vaste front compact

et massif de notre armée régulière

qui se pousse en avant par à-coups méthodiques,

plaques d’acier offertes au laminoir

corrosif des batteries autrichiennes!

Mais pourtant la bataille étranglée, hors d’haleine,

suffoque...

dans la tenaille puissante des montagnes!...

Pas moyen de disloquer nos unités, *

pas moyen d’adopter un ordre dispersé!

Comment utiliser ces innombrables accidents de terrain et ces abris épars pour se blottir, se faufiler?

On se bat à l’étroit! On se gêne l’un l’autre en tirant...

Qui se découvre est mort!... Tant pis! Tant pis!...

11 faut bien conquérir les hauteurs, à tout prix,

au plus vite. Il faut bien faire place

aux masses débarquées dont la marée déborde!...

Il faut absolument que les transports se vident.

Page 1