‹ Le monoplan du PapeChapitre 34 sur 40 · LA BATAILLE · texte numérisé non relu

LA BATAILLE

Deux vastes taches fixent mes regards.

Elles s'étalent à vue d’œil.

La plus petite à gauche, rougeâtre.

On dirait une flaque de sang.

Ce sont les volontaires.

A sa gauche reluit une grande tache grise comme une plaque énorme de plomb.

C’est l’armée régulière.

Leurs masses parallèles avancent par saccades,

vers les hauteurs rocheuses

que d’invisibles batteries ornent sans cesse

de folles aigrettes rouges

et de plumages blancs... Là-haut, là-haut!

C’est le front stratégique de l’armée autrichienne disposée savamment, tout au fond, dans cet amphithéâtre de montagnes.

11 nous faut traverser le parterre et monter sous les feux convergents des loges foudroyantes sur la scène invisible au rideau de fumée!...

J’entrevois peu à peu dans son ampleur tragique toute la mer mouvante de la bataille aux lentes vagues de trois kilomètres.

Mais tout en m'avançant le spectacle s’affole,

s’embrouille et se complique :

le flux et le reflux sursautant des aimées

devient contradictoire.

Tout paraît illogique. Pourquoi ce régiment va-t-il si lentement?

Ces soldats noirs

ont l’air de descendre sur une pente herbeuse, mais ils grimpent, au contraire, sur un escarpement. Cet autre régiment a Pair de fuir. Oh 1 non!

Il tourne simplement un obstacle invisible...

Ces fleuves, ces torrents de fantassins grisâtres devraient former une mer bleue...

Inexplicablement ils disparaissent, s’évanouissent dans ces petits cratères de volcan en batterie,

qui les absorbent avec de longs hoquets et les recrachent à droite, à gauche!...

Ces rangées de vignobles se débarrassent vite de toute leur poussière d’été

comme sous la rudesse d’une brosse violente.

Et tout près, ce grand bois a l’air d’être foulé par des pieds invisibles.

Car des fourmis-soldats, des chevaux-sauterelles et de gros rats-canons en sortent précipitamment pour se coucher plus loin sans un abri,

avec une apparente niaiserie, dans ces champs de blé

qui perdent tout leur or et se couvrent de grisl...

Sous les fumées volantes les collines légères trottinent...

Ce roc empanaché à l’air de parader.

Cette verte vallée m’agace

avec ses lamentables beuglements d’abattoir!

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