‹ Le monoplan du PapeChapitre 37 sur 40 · LA ROSERAIE GARIBALDIENNE · texte numérisé non relu

LA ROSERAIE GARIBALDIENNE

Le ciel est devenu la fournaise vivante

que forment en montant les flammes de leurs yeux!

Mes ailes s’abandonnent sur la vague ondoyante

de leurs râles I... L’un d’eux me crie:

a Nous avons dans nos gorges

une forge embrasée pour de nouveaux canons,

et dans les réservoirs de nos poumons

de quoi gonfler un dirigeable militaire! »

O roseraie garibaldienne !

Cette avalanche de mitraille et d’obus monotones qui te griffe et te chiffonne infatigablement ne peut que rajeunir tes roses passionnées!...

Chaque mourant est un rosier aux parfums téméraires,

chaque mourant s’épanouit pour la dernière fois dans son lit épineux d’angoisse et d’ironie...

Chaque mourant découvre ses plaies bridantes sous les longs jets de sang paraboliques qui s’élancent des artères coupées...

Innombrables fontaines aux jets entrecroisés!... Fontaines empourprées par un soir des tropiques!...

O profondeurs du corps humain,

où ce sang héroïque aux couleurs incendiaires

pleurait jadis mélancoliquement

comme une eau enchaînée dans ses canaux obscurs!

O giclantes artères, arrosoirs de folie

et de vin capiteux,

déployez l’éventail de vos jets écarlates

sur la bouche tordue de ce héros qui chante...

Il chante son bonheur de mourir... Iicoutons.

« J’en ai tué cinquante en deux heures! Cinquante! Cinquante groins d’Autrichiens, écrasés!...

II fallait bien payer par la mort cette chance! »

O shrapnels autrichiens, grands oiseaux explosifs*

je ne crains pas les œufs tonnants

que vous lâchez sur moi en me donnant la chasse!

Cela peut tout au plus susciter la révolte

dans la ménagerie des échos affamés

dont les rugissements et les renâclements

se multiplient...

Contemple donc, Saint-Père,

les belles gouttes rouges qui décorent ta robe!

Tu fus rebaptisé par le sang des héros.

Quant à moi, j’en ruisselle!... Mes ailes sont imbibées d’une aurore éternelle...

O mon beau monoplan qui rutiles et crépites comme un falot de joie,

hâte-toi de bouter le feu de ton courage à la soie rose et triste de ce ciel passéiste!.,.

() soldats d’Italie,

il nous faut résister pendant une heure encore! Bientôt l’escadre apparaîtra!

Je suis sur vous, inébranlable comme un phare, dont la lentille souveraine groupe les moindres feux épars de la détresse et les mue en faisceaux de courage.

Le prisme de mon hélice,

les deux vastes rayons de mon monoplan

arrêteront au passage

reux d’entre vous que l’angoisse

mord à l’épigastre.

J’ai sous mes pieds des grenades incendiaires. Tenez! Je les sème sur vos talons pour vous couper tout danger de recul!

Votre stupeur m’amuse. Vous ne m’aviez pas vu. Quel est donc ce pendule? Vous le saurez plus tard...

Je suis le cœur battant et fulgurant de la patrie.

J’ai empoigné tous vos sursauts hésitants pour les discipliner, les rendre parallèles, si bien qu’ils repartent en avant comme des traits de lumière contre la marée montante de la panique.

Je suis le phare de la patrie I...

Mais quoi! Notre armée rouge ne pourra donc jamais imposer le silence aux canons autrichiens!

Voilà que brusquement sur les hauteurs se multiplient les aigrettes de feu et les plumages blancs des nouvelles batteries...

Et ce retard lugubre, angoissant, de l’escadre!...

Je m’envole plus haut et je monte

en suivant les spirales d’un grand cirrus rosé.

A deux mille mètres, je perce de part en part un cumulus de pourpre...

O bon vent d’Italie, balaie donc les brouillards qui masquent çà et là les échancrures du rivage et les lointains indéchiffrables!...

Sous mes pieds, les montagnes que je contemple verticalement,

avec leurs sommets grenus et ruisselants d’une bouillie rougeâtre, semblent des caillots de sang détachés du Soleil, pelote fantastique de cadavres roulant dans l’infini...

Où vas-tu, nuage occidental qui portes sur ton dos le dernier rayon rouge en bandoulière, comme un fusil ensanglanté

et des collines pourpres rebondies, tels des carniers pleins de gibier?*..

Tu viens de m’obéir, ô bon vent d’Italie... Mourrah! Hourrah ! Les brunies sont balayées.

La mer, toute la mer rayonnante de joie s’envole vers mes yeux, vers ma bouche, en poussant ses cris bleus et claquant sur mes joues ses ailes fraîches et glacées!

Je monte encore plus haut, de gradin en gradin, comme on gravit les marches d’un escalier géant. Je ne vois plus la ligne ténue de l’horizon...

La mer bleue s’est haussée pour s’unir au ciel bleu, formant le fond d’un vase immensurable et lisse d’où lentement comme un encens je m’évapore.

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