‹ Le monoplan du PapeChapitre 38 sur 40 · L'ESCADRE ITALIENNE · texte numérisé non relu

L'ESCADRE ITALIENNE

Que vois-je? Centuplez votre effort, ô mes yeux !

Ce long cortège noir de sauterelles tout au creux de la sphère infinie, c’est l’escadre 1 Oh 1 ma joie enfantine! Je devrais à deux mains emprisonner mon cœur qui n’a plus que dix ans!...

A ma gauche là-bas, j’entends la canonnade. Peut-être en Dalmatie, au bout de ces rivages dont les échos lointains balbutient de navrants et mourants cris d’alarme...

Notre forte escadre méditerranéenne embouteille les dreadnoughts autrichiens dans le port de Polal...

La mer Adriatique au-delà de Trieste

est fermée par la chaîne de tous nos sous-marins.

Cette seconde escadre qui s’avance vers nous

doit sans doute escorter

des transports pleins de troupes.

Voilà que tout le ciel s’embrume et s’ennuage

de leurs fumées montantes.

Je regagne la plage, et je vois peu à peu

la mer, toute la mer qui s’encombre de fer. •

On est en train de paver d’or et d’acier bleu l'Adriatique dans toute sa largeur.

Voilà les innombrables dalles de métal encore debout...

Oh! l’étrange floraison de drapeaux voltigeants qui couvrent les mâtures d’un papillonnement multicolore !

Mirobolant assaut d’abeilles monstrueuses qui voudraient butiner dans les miraculeux jardins solaires que balancent les vagues!

J’en entends presque le bourdonnement qui s’élargit parmi, malgré la haine menaçante et noire

des cuirassés concis, immobiles et crispés

tels des scorpions colossaux et repus.

Reprenez donc haleine, ô soldats d’Italie!

Dans vos yeux embrasés

il neige de très loin des drapeaux, des signaux de fraîcheur

rose, bleue, rouge verte et dorée!...

Dans vos oreilles assourdies

s’engouffrent les clameurs d’espoir et d’allégresse qui viennent des haubans de la flotte chargés de fruits humains !...

Ils s’ouvrent d’enthousiasme

giclant sur nous le jus de ces cris victorieux!...

Sur leurs sillages argentés comme des rails,

nos cuirassés s’avancent à la file, en formant

le plus invraisemblable des trains cauchemaresques,

chaque wagon ayant deux cents mètres de long, et portant en faisceaux des fusils, des tenailles

et des morceaux de fer plus grands que des maisons.

Le formidable tiain des cuirassés s’arrête

avec une détonation,

lazo épouvantable lancé exactement

sur les hauteurs couronnées d’Autrichiens,

pour étrangler dans son grand nœud sonore

le corps entier du paysage

qui a pour cœur bouillonnant la bataille.

Puis douloureusement le lazo du fracas s’affaisse en lâchant cette proie indéracinable...

Le premier rang, formé de six dreadnotights devient un archipel inattendu

de volcans émergeants, en éruption !

L’escadre tout entière miroitante au soleil

éclabousse l’espace de pourpre et d’épouvante.

Je me balance à mille mètres

sur la tour de proue du vaisseau amiral,

et je surplombe la casemate

d’un canon de 195.

Voilà l’équipe des f usiniers et des canonniers sous le commandement d’un enseigne de vaisseau.

Le culassier ouvre la pièce.

Derrière lui, les pourvoyeurs rangés

portent dans leurs bras

les gargousses de chargement,

fox-terriers indomptables ou terribles gamins!...

Sur le plancher du bord, d’autres gargousses

debout, anxieuses, ont l’air d’attendre

qu’on les hisse comme des enfants jusqu’à la fenêtre chaude

d’où l’on peut trouer l’espace d’un regard violent!.

t< Quartier-maître canonnier,

canonniers brévétés,

gare aux retours de flammes !...

Contrôlez donc le manomètre!

Prenez ce petit sac rempli de sable que je laisse tomber...

Sur le carton j’ai pu marquer le repérage et la hausse des pièces... »

Mon petit sac tombe parmi le gigantesque éclair doré, dégringolant

de craquement en craquement d’air formidable... Oh ! la joie de humer la fumée asphyxiante des gaz délétères!...

Chers obus italiens qui savez chiffonner

le blindage des cuirassés,

déchirez donc l’étincelant brochage

de ces forts métalliques, volumes redoutables!

Hourrah! Bravo! Je loue vos tours de main brutaux!

Je vois pendre là-bas sur les hauteurs de monstrueuses loques d’acier

et d’étranges paperasses de cuivre froissé.

La terre et les eaux se sont enveloppées entièrement d’un grand nuage azuré, qui noircit peu à peu et se déchire.

Sans cesse, avec monotonie,

les détonations lointaines des canons

sont goulûment mangées par les plus proches

qui ouvrent sous mes pieds

de vastes mâchoires frissonnantes

d’une largeur incalculable!...

Qu’as-tu donc, ô Saint-Père, à gigoter ainsi?

Oh ! le pauvre homme I

Ce ne sont pas des mouches qu’il te faut éloigner! Allons! à coups de poing, à coups de pied, chasse au loin ces vautours déplumés et tragiques qui te brossent les joues de leurs cuisses grenues et de leur long cou rougeâtre et pelé !

Je file, et j’ai tôt fait de les battre en vitesse!

Au fond, tu dois les remercier.

Tls Pont sauvé peut-être d’un long sommeil mortel en te donnant le rôle passéiste de Prométée!... Oh I non! C’est bête!

Te voilà rendormi avec cette grimace d’épouvante stupide que tu gardes sculptée sur ta face bouffie !

Tu ressembles à ces roches cléricales tapies à fleur d’eau,

et dont l’écume a de brusques effrois blancs à chaque obus sifflant.

Allons! réveille-toi! Voici, l’heure est venue de la parade, vieil ours crotté de sang.

Un peu de propreté! Brosse-toi la soutane!

Tire ton chapelet, remise ce mouchoir!

Ne pleure plus, finis de geindre!

Je sais, je sais tous les prurits et les fourmillements qui agacent tes jambes...

Il s’agit bien de ça !

Prends donc ton air béat!

De la componction dans le sourire, allons!... Attention ! Je vais descendre sur ces hauteurs

qui cachent la retraite des troupes autrichiennes. Nous y serons en trois minutes.

Vite! Prépare les beaux festons de graisse

qui ornent ton menton 1...

Porte haut ta bedaine ainsi qu’un ostensoir!...

Je vais te promener sur ces grands drapeaux jaunes.

Enfin, voilà le fort sinistrement embusqué,

d’où montait tout-à-l’heure en se renouvelant

l’arbre indéracinable des explosions

qui projetait bien loin ses feuillages de plomb I

Sa coupole d’acier pivotait tout à l’heure

en luisant comme un astre

sous la glissade effarante des shrapnels...

Enfin voilà la carapace de la tortue de fer aux squames bleues, aux bosses métalliques...

Le fort feint de dormir

dans son fossé profond, trou creusé sur mesure au flanc de la montagne qui arrondit partout de longs dos à ressorts de matous furibonds. Escarpements emmaillotés de fers piquants

et festonnés d’une broussaille de clous!

Entassement de hérissons colossaux!...

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