LA DRAGÉE HAUTE
Artilleurs autrichiens et catholiques, je sais que vos canons
ont au moins la portée de huit mille mètres, et qu’on peut les pointer dans n'importe quel angle!... Leurs shrapnels font pleuvoir une grêle de balles, trois mille au moins, disposées dans un cône!...
Vous n’allez pas tirer sur nous, j’espère!...
Vos caresses pourraient agacer le Saint-Père!...
J’enjambe vite à tire-d’aile votre grande armée en déroute...
Rangs innombrables de dos cassés fouettés par l’angoisse, arrêtez-vous!
Je ne suis pas un volontaire de l’armée rouge!
Je ne suis qu’un oiseau venu de l’Italie,
je porte dans mes serres
un corbeau effrayé qui peut pourtant
vous servir d’amulette ou de relique vénérable I...
Avec son ventre lourd et ses pattes ballantes vous le prendrez pour un petit éléphant de baudruche gonflée.
C’est le Pape, voyez! C’est le papel A genoux I A genoux! à genoux! Vous êtes catholiques, romains apostoliques!
Sa Sainteté que je balance sur vos têtes vous donnera bientôt sa bénédiction.
La victoire pleuvra de ses mains sur l’armée. Pardon, Saint-Père!... La brise nous secoue.
Je tangue bien involontairement.
Réprime donc un peu les nausées
de ton pauvre estomac, et prends ton air sérieux.
Voilà tout le plateau est joliment pavé de visages pressés qui regardent le ciel.
Toute l’armée bouche bée attend ton sermon !...
Sermon de la montagne, en vérité!
Frauduleux commissaire du Christ, où donc est ta belle éloquence? Allons, il faut parler. Ah! je comprends! Cette moisson de baïonnettes ne te dit rien qui vaille.
Qu’ils sont gentils!...
Ils déploient sous nos pieds, tendus par les quatre bouts, leurs vastes drapeaux jaunes, en te priant de te lancer.
Race immonde et livide, jaunisse de la terre!...
Vous n’osez pas tirer sur moi!...
Vous pourriez tuer Dieu I Suivez-moi doncl En avant! Marche 1 Mais un peu vitel... Allons!...
Au pas de course ! Car je vole !
Nous gagnerons Trieste, car je veux déposer Sa Sainteté sur la tourelle haute du château de Miramar.
Accélérez encore votre pas de course!
L’appât vaut bien votre fatigue!
C’est un pape, après tout,
qui vient du ciel, et représente Dieu.
Il y a bien parmi vous quelques milliers de brutes qui le prennent simplement pour une grosse andouille.. Savoureuse, en tout cas... C’est moi qui l’ai volée dans la puante cambuse du Vatican 1
Allons! Dépêchez-vous! Je vois bien que les rafales de la bora secouent et tordent comme un chiffon toute l’armée en marche.
Qu’importe? Au pas de course !
Sans quoi, je ficherai le camp !
J’irai porter à Dieu son vieil homme d’affaires.
Ah ! vous criez de désespoir
ainsi que des enfants navrés d’avoir laissé
partir leur ballon rouge ou leur beau cerf-volant!...
Sachez qu’en ce moment l’armée italienne force le défilé que vous avez quitté et pénètre en Autriche.
I/armée rouge sera demain matin à Vienne!...
Vous répondez en m’annonçant
par de grands cris de joie : Trieste et Miramar!
Eh bien, non I Je préfère
emporter le Saint-Père par-dessus l’écumante contorsion de ce golfe.
Vous avez dans le port six croiseurs, machines sous pression. Lmbarquez-vous !...
Je préfère emporter le Pape sur la mer.
Que ferait-il à Miramar?
Car ce n’est pas un astrologue, que je sache,
ou un prince impuissant 1
Le Saint-Père est plutôt
dans le genre d’un dieu,
un Jéhova, un Prométhée, que sais-je ?
Venez donc l’admirer
dans le démoniaque remue-ménage
de la bourrasque I
Vous m’avez obéi. Votre ruissellement
a gorgé les croiseurs ainsi que des tonneaux. ..^ Ils se détachent l’un après l’autre avec témérité,
bravant l'écroulement de pluie, de vent, de grêle et les sursauts de croupe des cent mille girafes colossales et phosphoreuses de la mer...
Sur les falaises, les violons enragés du vent électrisent les boyaux miauleurs de la forêt, en chantant plus haut que l’orchestre formidable de la mer...
Le ronflement de mon moteur se plaît à moudre
cette arrachante polyphonie
dont les cadences massent mes muscles,
tonifient mes nerfs et chargent d’énergie
les accumulateurs de mon cœur aux longs fils...
Je vous plains, officiers autrichiens, et je plains
vos croiseurs torturés que démembrent les vents!...
Je surplombe votre triste tangage
dans le miroitement rapide
des trop longs crocodiles fulgides de réclair!...
Vous ne pouvez donc pas vous tenir debout,
sur vos ponts secoués?...
Je vois parfois sous les dégringolades de la foudre des grappes de visages aux jaillissants regards pourprés.
Parfois dans un bâillement de lumière totale, le pont se couvre entièrement de prunelles ardentes qui me fixent.
Mais le grand Mal de mer
patron de vos Dreadnoughts
vient d’imposer à vos estomacs
un abondant vomissement par-dessus bord!...
Honneur à vous,
gargouilles médiévales qui transformez les croiseurs en cathédrales déracinées, dans le van agité d’un tremblement de terre!
Trois fois, les éclairs enluminent les vitraux de vos drapeaux.
La bourrasque a gonflé les coupoles
de vos voiles et sculpté
vos longs mâts, tels des pinacles saints.
Une rafale de prières
a couché vos canons la gueule contre terre et fleuri le beaupré d’une croix électrique!...
Veuillez donc agréer, officiers et croiseurs,
mes compliments,
pour tous les obus éclairants
que vous lancez à ma recherche dans la nuit noire
LF MONOPLAN Dl T PAPE
Vous n’avez pas le tir heureux
Ce n’est pas ça, voyons I... Tirez plus bas!
Knfin! Voilà!... C’est déjà mieux... Cet obus d’or éclate sur ma tête et lentement se désagrège en arrosant le ciel d’étoiles aveuglantes...
Officiers autrichiens, gargouilles vomissantes, vous méritez enfin que je lâche sur vous le Saint-Père,
malodorant crottin noir et pesant
sorti de mon sphincter de grand oiseau d’Italie!
Tâchez d’en recevoir un peu dans votre bouche...
Vous en pourrez nourrir votre âme
jusqu’à l’extrême crevaison de votre race.
Au revoir, Sainteté, je brise enfin tes chaînes!
Je t’ai régalé du ciel et des nuages,
et je te sacre enfin empereur des poissons!...
Je te lâche... Attention! Prends la peine de joindre tes mains comme en prière, et fais un beau plongeon ! Aïe! Quel fracas! Tu t’es fait mal!
Ta bedaine sans doute s’est dégonflée comme une sépia en noircissant les flots!