LES BATTERIES DE SOLEILS
PREMIÈRE FEMME DU PEUPLE
— « Accourez donc, les femmes, les enfants! Vite! Vite! Descendez! Allons tous
en foule, par centaines, par milliers!
Il faut faire un détour de quatre kilomètres, hors de la ville pour arrêter le train, puis nous coucher en tas, au beau milieu du chemin de fer! C’est simple, on formera un immense matelas de corps humains. »
DEUXIÈME FEMME DU PEUPLE
— « Ah! bah! la marmelade est inutile!
Le mécanicien n'arrêtera jamais et la locomotive labourera
avec ses roues de fer un vaste champ de chair.
Il faut des pioches, des marteaux, des leviers, pour arracher les rails et les traverses!... Ilâtons-nous ! car l’on nous guette!...
TROISIÈME FEMME DU PEUPLE
— (< J’étais là tout à l’heure. On les enfourne tous. Dix trains vont partir l’un après l’autre!
Trois cents wagons sont prêts!
Vingt-cinq mille hommes! On les entasse comme des bestiaux... C’est une foire.
Je n'ai jamais vu tant d’hommes réunis...
Un bruit de fer épouvantable!...
Si tous les fusils tiraient ensemble
il y aurait mille foudres et trois mille tonnerres
sur la terre! On ne voit plus de verdure.
DEUXIÈME FEMME DU PEUPLE
— « La ville, les remparts, les places, les jardins sont inondés par une marée grisâtre.
C’est la couleur des uniformes, couleur de plomb d’un ciel d’orage.
La terre est toute gonflée de masses de soldats,
hérissées de baïonnettes
comme les nuages sont hérissés de pluie...
Tout va crever. Le sol est plein de guerre.
On respire partout le souffle et la bave des chiens enragés!...
PREMIÈRE FEMME DU PEUPLE
— <c La chaleur! La chaleur!
Si le ciel cotonneux se déchirait là-bas!
Un peu de pluie! Un peu de pluie! Quelle chance! Malédiction ! Le soleil lui aussi s’acharne contre nous! Aide-moi
à porter ce levier!... Dieu ! qu'il est lourd!
Et la rizière bouillonne, infernalement chauffée... Ses eaux de feu, miroirs atroces! »
TROISIÈME FEMME DU PEUPLE
— <( Je n’y vois plus. Tout autour la campagne râle étouffée sous les énormes pierres tombales de l’atmosphère.
Chaque pierre est auréolée d’angoisse jaune.
Chaque pierre respire et râle affreusement, comme une tête coupée sous un bâillon de feu.
Tous les cailloux ont des regards insoutenables.
Les étangs sont des grils pleins de Chinois rôtis, puants !... Nous sommes emportés dans le bourdonnement du ciel rembourré de cigales monstrueuses... Non! Non!
DEUXIÈME FEMME DU PEUPLE
— « Comment les arbres font-ils à se tenir debout?...
Terrorisés! Maudit soleil! Embrasement terrible!
Avalanches de miroirs! Nous mourrons aveuglés!
Aveuglés ! Mes yeux sont arrachés
par la flamme véloce de ces rails fulgurants
qui labourent la terre comme deux immenses foudres!...
PREMIÈRE FEMME DU PEUPLE
(( Allons! Un effort! Un grand effort!
11 faut passer ce levier sous la traverse!
Toutes ensemble! Toutes ensemble! Ilissa-hoo!
Pesez dessus de tout le poids du corps!
Nous sommes vingt femmes pas bien fortes, mais nous réussirons!
TROISIÈME FEMME DU PEUPLE
- « Jeanne! Lucienne! Rose! Viens vite!
11 faudra bien que le mécanicien arrête brusquement le train.
Voulez-vous que le canon nous mange nos enfants? Ils seront tous tués, n’en doutez pas!
Il faut les empêcher à tout prix de partir.
Nous planterons au centre de la voie ce grand mât, pour qu’on le voie de loin et qu’on s’arrête, nom de Dieu!... »
PREMIÈRE FEMME Dü PEUPLE
— (f Sainte Vierge Marie! Tu vas nous faire la grâce. Un peu de force, voilà ce que nous demandons!
Oui! Oui! Vierge Marie, aide-nous!
Si tu veux, tu le peux! Hissa-hoo!
Encore! Encore! Appuyez-vous! Ne criez pas! Poussez! Poussez! Le rail est détaché!
Ne pleurez pas! Je sais! Je sais!
Vous tremblez de terreur, et je sanglote moi aussi. Sainte Marie, secourez-nous, car nous perdons courage !
Notre cœur est tombé entre nos pieds, et nous marchons dessus sans le vouloir.
Et tu l’entends crier, blessé, mourant, comme un pauvre petit chien !
L’idée, la seule idée de perdre mon beau Georges me secoue d’épouvante!
Mes bras sont morts et mes jambes s’enfuient !
Je l’ai vu cette nuit, en rêve, brusquement,
rouge effroyablement et tout criblé
comme un van où l'on vient d’écraser des tomates!...
Lui, si beau! Ses grands yeux noirs,
plus grands que deux flambeaux de riches
quand il vient me prendre dans ses bras, au creux du lit !
Et puis tu sais, Vierge Marie, qu’il travaille
comme un saint, tous les jours,
pour acheter la vigne du vieux Pierre...
Encore un mois, et nous serons de tout petits grands propriétaires!...
C’était son rêve, et tout s’écroule!
11 faut partir pour obéir...
pour quoi ? pour quoi ? et sans savoir! »
MOI
Moteur! Mon moteur! Hausse la voix!
Je ne veux plus entendre ce vaste criaillement
de femmes débraillées
qu’exaspère la chaleur haineuse,
dans ce glorieux midi furibond de guerre.
Sale canaille aux camisoles papillonnantes, tu as beau travailler sur les rails fulgurants, vermine houlante,
entre les vastes miroirs forcenés des rizières!... Vous ne couperez pas le chemin aux trains militaires! »
PREMIÈRE FEMME DU PEUPLE « 11 faut enchevêtrer tous les fils des signaux,
avec des lianes!... Elles ne tiennent pas! Attachons-les avec ces touffes de genêts!...
Vite ! Qu’on arrache les sabots de cuivre!.,. Donne-moi le tourne-à-gauche, pour déboulonner les rails!...
Sortons les tire-fonds des coussinets!
Jacqueline! Jacqueline,
viens briser avec moi le disque à coups de pierres ! Ou est la femme du maréchal-ferrand ?
Il faut un serrurier! Jean le Tourneur!,..
Le pauvre vieux est tout paralysé!
Qu’on le transporte, qu’on le transporte dans un chariot.
Il nous enseignera! C’était bien son métier de poser les sabots sur les traverses!...
Porte avec toi un billot de bois!... »
Cependant le soleil se multiplie
sur tous les points de l’horizon,
sur tous les points du ciel,
dont l’opacité blanchâtre se lézarde de haine.
Partout, partout, d’invisibles généraux ont braqué d’innombrables bouches à feu solaires au long vomissement d’or...
Sur le mamelon crayeux de ce nuage, sur le talus de ces vapeurs éblouissantes, sur le contour de cette forêt d’argent, des batteries de soleils sont pointées.
Plus loin, de pivotantes mitrailleuses d’acier criblent l’espace d’innombrables jets de plomb fondu. Voilà sur le zénith trois pièces chauffées au rouge, chauffées à blanc, chauffées au bleu vif...
Brusquement par rangées les femmes tombent, buvant la mort de leur bouche tordue
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sous la mitraille du feu solaire.,.
D’autres tournoient, toupies encore étreintes
dans le coup de ficelle de leur volante chevelure, puis croulent pesamment et d’une rage convulsive se prennent à creuser le sol
pour se cacher dans les entrailles fraîches de la terre.
Je me fous bien de la chaleur et du danger!
Je suis grisé de ne savoir comment éviter tous vos feux convergeants, n puissantes batteries de soleils!
Et j'applaudis quand vos gueules coléreuses braquées sur le rempart calcaire des nuages éclaboussent l’espace de longs crachats soufrés!
Je suis des yeux les culasses rutilantes des soleils
qui courent sur leurs moteurs électriques se poster au bon endroit de l'horizon, d’où l’on peut mieux frapper ce qui fourmille dans la plaine.
Tous les canons célestes tremblent dans leurs photosphères irritées!
A travers ta fumée aveuglante qui monte
je. vois vibrer les corps ourlés d’or des officiers,
dont les commandements stridents
embrasent les dernières traces mauves de l’ombre.
Puis brusquement je ne vois plus que leurs bouches torrides,
près des bouches vomissantes des canons!...
Fracas énorme d’un million d’échos, broyés, croulants, émiettés en farine!...
Les échos s’éparpillent en pétards diaboliques,
vaste polyphonie qu’écrase la voix fauve des artilleurs solaires :