LES FLAMMES ESPAGNOLES
Nous rions aux éclats pour nous moquer de toi, âne volant aux oreilles de toile!...
Que fais-tu donc là-haut, si loin de nos bouches?...
Viens donc nous admirer de près
car nous sommes d’étonnantes ballerines
et nous avons des yeux ravis aux queues des paons.
C’est pour toi que nous enroulons à nos tailles ces beaux châles de fumée brodés d’étincelles, tout en dansant avec de longs claquettements de castagnettes...
Nous te montrons nos seins jumeaux qui ont le duvet chaud de la pêche au soleil et en promettent la saveur fraîche...
Nous retroussons nos jupes de velours safran et nos jupons aux dentelles de cendre violette qui moulent nos hanches flexibles!...
Approche-toi I Viens voir nos souliers vifs d’un rose pétillant !...
Viens voir, âne volant aux oreilles de toile!...
Je viens, je viens... Attendez donc...
Mais qui donc vous balaie? Quelle rafale a brusquement roulé tous les tapis et remisé défroques et tambourins,
JJ
comme font les saltimbanques quand les agents arrivent?...
Je ne vois plus devant moi
qu’un troupeau de coteaux rougeâtres et rosés qui trottinent épouvantés comme des moutons en se hâtant vers l’immensité des plaines.
Suis-je encore secoué par l’ivresse du feu ?
Ah ! bah ! Si ces deux ou trois clochers siciliens ont le balancement flexible des bouleaux c’est que je tangue en sortant des fumées!...
Je plonge par instants dans des lacs d’air pur.
Çà et là de vastes brèches s’ouvrent grises, grisantes et grisées,
dans le grand voile de vapeurs violettes et purpurines. C’est la délicieuse approche de l’azur!
Je sens sa bouche fraîche en traversant à tire-d’aile une immense fourmilière
de reflets roses qui bleuissent...
Qu’il est beau ce sentier, tapissé d’une mousse de lueurs mauves!
À cent mètres sous mes pieds, le grand dos nu du volcan m’apparaît...
Redoutable escarpement de la montagne, avec ses muscles raidis
sous la peau membraneuse et cartilagineuse.
Je viens d’atteindre enfin, ô Volcan,
l’orée fraîche tout au bout de la forêt inextricable
de tes haleines... Et je bondis au loin, là-bas,
vers le grand corps de l’Italie
qu’il nie faut réveiller. Debout! Debout!
La guerre éclate, la guerre est éclatée !
Lève-toi, beau corps puissant, péninsule engourdie! Dresse ta taille immense sous le Zénith !
Quel plaisir trouves-tu à sommeiller ainsi
dans ton alcôve matinale d’argent pulvérisé? Moteur, mon moteur, double donc ta vitesse!
|] nous faut courir tout le long de son corps, le mordre et l’étourdir et l’éventer avec mes ailes!
Vite! Je fais largesse aux vents de tous les beaux colliers de rubis dont le Volcan mon père a voulu embellir mes élytres.
Tenez, tenez, jolies nuées, je vous offre encore ces glorieuses et pesantes perruques blondes semées de saphirs et de grenats dont vous pourrez orner vos tètes ébouriffées par la brise.
Tenez! Vous n’en voulez pas? Tant pis!
Je les jette dans la mer, car je ne sais qu’en faire.
Et la mer en rougit tout entière...
Je secoue mes deux ailes pour les délivrer d’un tas de mousselines et de gazes de suie, car il est grand matin déjà...
Hâtons-nous! Le ciel, le ciel pur! Je m’y enfonce comme en un gouffre de passion bleue!
Tous les nuages incarnadins ou roses me crient en étirant et dénouant leurs bras avec des mollesses de foulard :
u Bel oiseau téméraire, la bienvenue, la bienvenue! »
Je vole sur les lourds battements de la mer
dont la croupe flasque s’aplatit sur la plage...
Promontoire, ô taureau qui voudrais te ruer
contre moi en pointant
tes oliviers décharnés,
comme des cornes menaçantes!
LIS MONOl’I.AN OU PAPE
Tu humes comme moi l’odeur grisante de l’orage.
Oh ! l’averse brutale qui plisse et froisse
les suies de l’horizon ! Je la traverse
comme on passe en courant sous une gouttière.
Mon courage vous étonne, nuages fripés, décolorés
qui flottez là-bas, les bras ballants
avec des balancements falots,
pauvres défroques d’un carnaval mouillé?...
Je suis plus beau que vous, car mes ailes se sont appareillées aux flammes de l’Etna.
Mes deux ailes roussies
par les puissants tabacs volcaniques
ont l’air d’une forte moustache conquérante
sur le visage bourru de ce nuage
que je laisse derrière moi.
C’est bien ce qui vous amuse, ô villages,
LE MONOPLAN l>l PAPE
car je vous entends crier : « Elle est passée à tire-d’aile sur nos têtes!...
Qui donc? Qui donc? La guerre! Oh! la voilà!..,
La guerre passe en volant
d’une vitesse fantastique, comme un fantôme,
comme un rayon, comme un éclair, vers la frontière! »
O terrible émotion d’angoisse lourde!
Car la chaleur grandit et la lumière pèse et j’entends dans mon cœur les bonds sourds que l’on entend par les hublots sonner dans les canots qui dansent amarrés contre les flancs du paquebot.