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Qu’a-t-il donc à se presser ainsi,
ce nuage élégant, svelte et blond enfant de chœur,
soutane rouge et blanc surplis?
Il s’agenouille sur les gradins du ciel.
C’est lui qu’on a chargé d’allumer tous les cierges dés constellations.
Voilà leur directeur spirituel :
ce grand nuage noir, bedonnant et solennel qui sème dans la brise ses faux airs bénisseurs et son sourire doucereux.
Ce n’est plus qu’une lourde idole obèse
à quatre paires de bras
dont les bouts se convulsent d’éclairs.
Mais rien ne vaut pourtant le dégoût que m’inspire ce nuage dévot et porcin au quadruple menton... Vautré sur l’horizon occidental,
il feint de sommeiller, la gueule ouverte au ras des flots qui ressemblent à des dents sur lesquelles une langue de feu safrané passe.
Consolez-vous, mes yeux, sur la délicatesse de ces nuées roses souples et légèrés.
Elles accourent de tous côtés, heureuses et fascinées* se prennent par la main et font la ronde en dansant autour de moi et pour moi seul sans doute. Elles m’effleurent déjà... Vais-je bientôt goAter leur délirant baiser?... Quel dépit! Les voilà qui s’éloignent fantasques, irrésolues!
Le vent danseur revient, et son rythme de valse excite les pieds flous des nuées qui se cambrent- Leurs hanches ourlées d’or ondoient.
Qu’il est beau ce bras nu qui s’arrondit avec grâce en montant
vers le chignon de feu éblouissant!
Non! Non! Je n’ai jamais admiré une taille de nuée aussi langoureuse...
Et cette aisselle rose et noire!...
femme ou nuée, je ne sais guère...
Son beau corps voudrait fondre tour à tour et se défaire en s’éparpillant.
La nuée se renverse prodigalement pour mieux s’offrir et c’est pour moi que ses beaux seins lourds se gonflent de désir.
Oh! pourquoi fuyez-vous, belles nuées charnelles? Pourquoi vous couvrez-vous la gorge et le beau ventre rond
avec autant de chasteté spirituelle, immatérielle?
Vous craignez le soleil? Fi du soleil brutal
qui impose à l’horizon son sexe ardent
hors de ces lentes draperies de vapeurs noirâtres
lamées d’éclairs!... L’orage va bientôt éclater comme un rut épouvantable.
C’est bien la luxure électrique du ciel qui met en fuite les nuées vierges et sages.
Si vite, qu’elles ont abandonné sur la mer cette miraculeuse mantille de jais bleus qui voudrait encore mouler des formes aériennes.
Si vite, qu’elles ont abandonné là-bas sur ce rocher un œillet rouge qui crie sa passion, et plus loin ces deux, trois, quatre tambourins d’échos rieurs et vibrants qui continuent encore leur rythme allègre de plaisir et leurs harpèges sautillants de baisers.
A pleines joues le vent souffle un instant pour attiser d’amour les vitres brasillantes de cette ville qui tout à coup défaille...
Puis il s’en va pousser la mer et ses rouleaux de chiffons bleus qui se transforment peu à peu en claires voiles de papier!...
Où est-il maintenant, ce coureur?
Très loin dans cette jupe de fumée rose et voltigeante, déjà souillée de nuit mais encore joliment bariolée par les taches de la dernière orgie solaire !
En patinant sur l’azur lavé et poli, je vous poursuis, belles nuées câlines, et je fourre mon nez dans le claquement chaud de vos robes soyeuses, quand vous vous arrêtez
brusquement, pour m’exciter d’un regard en coulisse ou me griffer avec vos ongles de pluie luisante.
Finissez donc de rire et de danser!
Ce soir n’est pas un soir d’amour, mais un soir de bataille, ou plutôt un soir de chasse et de pêche abondante!
Décampez vite et fichez-moi la paix avec vos fouettantes caresses mouillées...
Regardez! Le vent tout nu sort de la mer en vous offrant son corps salé!... Amusez-vous!
Je dois courir là-bas vers ces rochers qui émergent lugubrement hors du brouillard lilas. C’est dans les vastes marécages du Vatican, que je vais dénicher le grand Phoque verni de candeur ivoirine et de lumière divine, le pape !
Atmosphère empestée! C’est ton haleine, • ô vieux phoque asthmatique, car tu respires à grand’peine hors de l’eau purulente!...
O Pape, geôlier de la terre,
rat monstrueux des égouts du cœur,
vieux cafard farci d’immondices,
pistil obscène dans la corolle d’une soutane,
battant de cloche funéraire!
Tu respires à grand’peine, congestionné d’avoir mangé tout le divin du monde, tout l’azur friand des âmes!
Monopolisateur de l’idéal humain,
je dénonce ton trust infâme des énergies terrestres!
Mais à quoi bon multiplier les images hideuses et les définitions sinistres?
Phoque? Tu es un phoque, mais non savant ni amusant!
Et tu ne saurais guère amuser un parterre en jouant au ballon avec ta tiare constellée.
Un rat d’égout plutôt... Non! Non! et je renonce à mon intarissable génie créateur.
Je préfère plagier enfin (ce qui me change)...
Je te recolle en plein visage
l’image universelle, mâchée et remâchée
par les orateurs anticléricaux :
Tu es pour eux le corbeau des corbeaux de la Terre, ce cimetière roulant...
Les neiges millénaires ont blanchi ton duvet, mais la pointe de tes plumes est restée noire. Crâne dur, borne exécrable, c’est contre toi que se broie le radiateur impétueux de l’esprit!...
De très haut, je te vois patauger
comme un canard géant
dans la flaque écarlate des cardinaux,
entrer plus loin dans un étang violet d’évêques,
et puis trôner dans un purin
de prêtres et de moinillons.
Autour de toi s’empressent tes frères les corbeaux dans les jardins fuligineux du Vatican.
Claquement de becs, clapotis d’ailes noires et de soutanes mouillées, qu’une buée phosphorescente enveloppe douteusement...
C’est bien le plus sournois et cauteleux des soirs préférés des démons,
soir médiéval plein d’éclairs algébriques où des yeux de réglisse coulent sous la frange des nuages.
Vraiment vos sexes racornis, ô prélats, doivent rêver d’une grosse putain retroussée par le vent et dégringolant avec son vaste derrière nu — pleine lune! — dans la cour morne de vos chapelles!
Eh bien : c’est moi, c’est moi qui dégringole précipitamment sur vos tonsures suantes!
Un vol plané!... Ah! bah!... Une avalanche, ou la foudre plutôt!
Vous n'aurez pas le temps de remiser votre pesant vieillard aux pieds palmés.
C’est bien simple, voyez!
Comme une forte grue métallique
je déroule entre mes roues
une chaîne de fer armée d'un piège à ressort
qui plonge dans la cale du Vatican...
Un bras noueux,
une pince de crabe monstrueuse!
C’est bien simple, voyez, le piège se referme, et je tire, oh lentement je tire, ce lourd, très lourd ballot de chapelets, de crucifix, de scapulaires...
Un pape, un vrai pape, le Saint Pontife lui-même!
O mon moteur, tu as bien raison de sursauter de rage en crachant tes ratés...
C’est ta façon de me désapprouver!
Ma pêche te dégoûte?... Vomis ton huile chaude pour honorer le lest immonde que je t’impose!
Couahl Couahl Tous les corbeaux s’affolent, apeurés, aveuglés par la splendeur de mes vastes ailes blanches qui montent en décorant l’azur.
Vous attirez la pluie, qui brusquement, voilà, cataracte par la fente des nuages.
Eboulenient du ciel effondré, torrent boueux ruisselant sur les falaises du Zénith, devenu tout à coup une bouche d'égout.
L’averse écrase lourdement
toutes les cloches du Vatican
aplaties contre terre comme autant de crapauds
dans un vaste éclaboussement de fange sonore.
L’averse fait bien mieux!... Elle gratte avec soin
ton vernis de candeur, ô pape, en révélant
ta superbe toison
huileuse et noire aux riches lueurs bleues...
Vent noirâtre et crasseux!
Vent pointu de cathédrale aux sifflements plaintifs!... Vent de chasteté haineuse et de luxure, tiraillé, picoté de prurits!...
Vent de cimetière abandonné,
lâche-moi donc!... Desserre tes tenailles
qui m’arrachent par la tête comme un clou!...
Je mords tes doigts crochus qui se contractent.
Finis donc de crier ce stupide refrain :
« Je le tiens, je le tiens dans mes liens ! »
Pouah ! Voilà ce que tu tiens!
Je délivre en crachats ma gorge empouacrée...
O vent puant du Vatican, tu salis mon moteur.
Quelle rage! A tout moment le fuselage menace de m’abandonner!
Mon moteur tire mal, en giclant toute son huile...
je n’y vois guère et il faut bien
que j’essuie mes lunettes de ma main droite
en manœuvrant le levier avec la gauche !
Qu’importe, et je m’en fous! La queue du monoplan
fauche les nuages et dérape
sur tes mains glissantes et perfides,
vent savonneux du Vatican 1
Voilà que tu me souffles dans les ailes l’haleine gémissante et grondante des orgues, pour m’effrayer, pour m’attendrir pour engluer peut-être mon cœur d’oiseau?... Ah! bah I
Je ne suis plus l’adolescent qui livrait le prurit de son corps énervé à l’étreinte du soir, à l’odeur de l’encens et des hosties sucrées,
quand le mois de Marie venait nous visiter comme une femme odorante au parloir, plus belle que les sœurs de mes amis...
Les veinards! Eux, du moins, avaient la chance tous les soirs, comme en jouant à cache-cache, de plonger leur nez, leurs joues, dans les corsages moites et les jupons qui traînent sur les chaises près du lit...
Je ne suis plus l’adolescent tout fier de sa piété
qui s’agenouillait sensuellement
pour prier au hasard les chauds parfums errants,
le reposoir en feu, la Madone élégante
et bien moulée dans sa robe de plâtre,
et surtout
les jeunes filles aux yeux trop grands et trop cernés, les jeunes filles serrées sur les bancs noirs
et qui pouffaient de rire, brusquement.
Je ne suis plus l’adolescent au cœur flottant, aux mains inquiètes, qui pleurait de n’avoir qu’un corps acide à donner à personne, à Jésus-Christ, à la langue éclatante des cierges que torture la folie de monter, à la fureur caressante des roses, à la voix chatouilleuse du bon père confesseur qui seul pouvait débarrasser notre cœur de l’ennui et pardonner, en cajolant les gros petits péchés, ronronnant de plaisir au fond des nerfs, vieux matous dans leurs gouttières!
O Vatican, tes prêtres musiciens peuvent bien entr’ouvrir la grande écluse des orgues pleines de terreur et d’amertume irréparable', pour que la cataracte inondante de leurs sons
en pleurs me couvre et me submerge, loque misérable!...
O grandes orgues catholiques, enflez, enflez la délirante marée de nostalgie dont vous voulez noyer notre fiévreuse humanité, pour qu’elle y flotte, innombrable cadavre, à la dérive, vers le néant des paradis!..
Sur le ruissellement navrant des mélodies,
je vole à tire-d’aile,
toujours plus haut,
en laissant derrière moi
agoniser les yeux vitrés du Vatican.
On dirait maintenant des crânes colossaux de mastodontes disparus, ou plutôt les ossements d’une chaîne de montagnes décharnées.
Que vois-je un peu plus bas?...
C’est bien le plus pourri des marécages, sous son voile jaunâtre de moustiques sinistres!... Marécage pavé par les vertes oreilles surnageantes des cadavres noyés...
Et tout autour de sombres jardins carbonisés dont le terreau noirâtre est rembourré d’os et d’excréments...
U n air épais, chargé de cendres, et de crasse, et de suie, stagne et croupit...
C’est ton repaire, ô Saint-Père, que je viens de violer!
Ah! vraiment il faut bien que je rie, car dans l’ivresse du décollage j’ai peu soigné les nœuds qui torturent ta pesante bedaine mûre
et tes pattes de palmipède...
Allons! finis de te débattre comme les canards sauvages que les Arabes capturent par milliers dans le lac Maréotis!
Tu réclamais le pouvoir temporel?
je te donne bien plus! Je te donne le ciel!
Je te donne un pouvoir absolu sur les vastes domaines des oiseaux, des nuages et des étoiles!
Voici le ciel et l’infini. ..
Prends donc! Voici le ciel que tu n’as jamais eu, bien que tu Paies vendu en gros et en détail,
mille fois, parmi tes clochers monotones, boni menteurs de foire,
assis près des coupoles, tire-lires!
Tu auras de la hausse et de la baisse à volonté, ô vieil agent de change à la Bourse des âmes! Dans nos plongées et nos montées tu reprendras le sommeil de ta vieille conscience habituée aux douceurs de l’escarpolette...
Tu as beau te retourner, le Vatican se noie dans les brumes violettes.
La Cathédrale de Saint-Pierre émerge seule, crabe géant des marais catholiques, crabe au vaste dos marmoréen arrondi en coupole,
qui voudrait me happer entre les pinces colossales de ses deux colonnades!...