CHAPITRE VIII
Le vrai Roi d’Angieterre
Serait-il John Barleycorn (1) et non Georges V ?
Oui, l'alcool semble bien le souverain maître de l'Angleterre et Georges V et le Parlement doivent baisser pavillon devant sa majesté John Barleycorn.
L'alcool s’empare-il d’un individu, il se joue de sa santé, de sa fortune, de ses talents, de sa réputation, de son bonheur, de sa liberté, de sa vie: Considérez l’alcoolique.
L'alcool s’empare-t-il d’un foyer, il y exerce la même puissance que sur l'individu et de plus le poids de sa tyrannie pèse encore plus cruellement
(1) John Barleycorn est le nom donné au roi alcool en Angleterre.
peut-être sur les enfants que sur les auteurs de leurs jours: Voyez la triste famille du buveur.
Si l’alcool s’installe dans une localité par la buvette, il y règne, il y commande;il y légifère. C'est lui qui fait et qui défait toujours le maire et les conseillers; tout intérêt s’efface devant le sien propre.
- À-t-on la faiblesse de laisser John Barleycorn s’asseoir solidement dans un pays, il en sera bientôt le maître et le tyran en temps de paix et en temps de guerre.
C’est le cas de l’ Angleterre, semble-t-il.
Gorges V et les Chambres anglaises, émus, atterrés de la boucherie faite de nos soldats, privés de munitions,et à la vue des bâteaux éventrés demandant en vain un prompt radoubage, ont voulu mettre en pratique la proclamation de la Cour Suprême du pays le plus libéral du monde, les Etats-Unis, proclamation qui s’exprimait en ces termes:
“L'Etat peut, en vertu 'e son droit de police, règlementer ou même supprimer totalement tout trafic qui parait être une source de danger public, sans pour cela créer pour les intérêts lésés aucun droit de réparation quelconque. Or le commerce de boissons enivrantes rentre (comme la prostitution) dans cette catégorie.” (Octobre 1887)
Qu'ont-ils fait et qu’ont-i!s pu faire en Angleterre, se mettreeux-mêmes à l’eau claire ?Oui. Proclamer que l'alcool est un ennemi plus terrible que les Boches ?.
Oui.
Voilà ce qu’ils ont fait.
Pour ce qu’ils peuvent faire c’est de baisser
pavillon devant sa Majesté Alambic, qu’ils ne peuvent vaincre, et de supplier les armées d’ouvriers de boire un peu moins et de travailler un peu plus.
Pourquoi l’alcool semble-t-il vraiment maître en Angleterre C’est parce qu’une multitude de pairs, de personnes titrées, des archevêques, il s’agit du clergé protestant, des évêques des archi-doyens et des doyens, des chanoines, par milliers sont actionnaires dans une douzaine de grandes compagnies de brasseurs et de distillateurs, et que les capitaux engagés dans ces compagnies se comptent par centaines de milliards de piastres.
Que “La Patrie s’émeuve sur la multitude des ministres des églises anglaises qui prétendent ne pouvoir se passer de leur verre de scotch et de gin, les gens renseignés savent que c’est bien plus la soif de l’or qui tourne l’éloquence des centaines et des centaines de “Révérends” au profit des distillalateurs et des brasseurs que la soif réelle du scotch.
Une seule liste d’actionnaires dans ces compagnies des distillateurs et brasseurs contient près de dix sept mille noms (17000) de personnages titrées.
Et en 1896 il y avait dans le Royaume-Un:
173 distilleries et 8,686 brasseries.
Il y a déjà bon nombre d’années que brasseurs et distillateurs se sont constitués en une formidable société annonçant aussitôt qu’elle entendait devenir maîtresse de l'Etat.
Attaquée de tout côté cette société accepte comme devise “Our Trade, our politics” “notre commerce, voilà notre politique”.
“Au parlement, nous ferons entrer des dépu-
tés qui nous seront favorables et nous y proposerons, soutiendrons ou combattrons les lois selon que défavorables ou défavorables à notre commerce. Peu importe l'étiquette politique des candidats pourvu qu'ils nous soient favorables”. “Pour 81.00 dépensée par l’Alliance des tempérants n’ayons point peur de dépenser au moins $100.00”
Que penser de la puissance de ces sociétés archimillionnaires assistées par près de 200,000, cabaretiers, ayant comme actionnaires les personnages les plus influents des villes et des municipalités: Maires, conseillers, archevêques, évêques, ministres, doyens, archidoyens, chanoines ? (De La Réforme)
Ces sociétés ont parfaitement atteint leur but, et il paraît incontestable que le parti libéral, pas assez favorable à leur commerce, fut défait par cette nouvelle et irrésistible puissance. Les sociétés de distillateurs et brasseurs aidés des centaines d’amis et intéressés puissants que j’ai énumérés il y a un instant, en arrivèrent à obtenir 400 membres favorables à leur commerce contre 188 seulement défavorables.
Et donc, majorité de sa Majesté John Barleycorn: 212. Je demande s’il pouvait gouverner avec une pareille majorité ?
MM. Powntree et Sherwell après examen sérieux de la situation sont en état de proclamer sans être démentis que la ligue des marchands d’alcool, avec leur énormes ressources pécuniaires, avec l’aide de 156,000. cabaretiers etc., etc., a renversé l’administration libérale en 1892 et changé la direction politique de l’Angleterre.
Aussi Lord Roseberry pouvait dire déjà: (après en avoir exposé les solidesraisons:les faits eux-mémes) : “Si l'Etat ne se hâte pas de devenir le maître du trafic des liqueurs, le trafic des liqueurs deviendrait maître de l'Etat.”
C'est fait. Et Georges V et tous les Lords peuvent se mettre à l’eau claire, John Barleycorn. l'ennemi très-terrible de l'Angleterre continue avec un sourire cynique et archi-omnipotent de fabriquer des ivrognes, des sans cœur et des sans patrie.
John Barleycorn est le tyran sans entrailles de tous ceux qui ne veulent pas à temps s’en rendre :aître, qu’on soit individu, famille, nation.