‹ Le mont AthosChapitre 35 sur 35 · THÉOLOGOS · texte numérisé non relu

THÉOLOGOS

Nous en fûmes pour nos frais et nos fatigues : une toute petite inscription, qu'Œconomidës est allé copier pour ni*évi* ter la course, et un bas-relief que M. Guillemet a dessiné. Nous étions de retour d'assez bonne heure. J'oubliais de vous dire que le secrétaire du pacha de Thasos était venu me porter les compliments de son maître et se mettre à ma disposition. Il comptait nous accompagner dans notre excursion mais, comme il dormait profondément au moment du départ, nous nous sommes passés de lui. Quelques minutes après notre retour, arriva un cawas avec un grand panier d*oranges et de citrons qui m'étaient offerts par le pacha qui avait pressé son retour à Thasos afin de me voir plus tôt. Il avait dit au cawas que, dès ce moment, il était attaché à ma personne et qu'il ferait tout ce que je lui commanderais. J'aurai soin de décliner cet honneur qui serait très embarrassant pour moi.

Je me reposai bien hier soir, et j'arrêtai des mulets pour ce matin : la course devait être très longue et très fatigante. Il fallait partir au lever du soleil ; aussi j^engageai M. Guillemet à rester avec Antonio pour prendre des photographies. Je m'arrangeai avec Œconomidès qui est matinal, et le secrétaire du pacha qui promit de se lever à Theure dite. Effectivement, nous étions en route, ce matin, avant que le soleil se fut montré à rhorizon. J'avais un mulet détestable et un bât tout de travers, aussi, au bout de deux heures de route, j'étais épuisé de fatigue. Ces messieurs me prêtèrent une de leurs montures, et je pus continuer ma route. Mais quel chemin! Que de montagnes escarpées! Que de pierres, de roches! Toujours monter et redescendre pour remonter et redescendre, et cela dans des chemins à faire réfléchir une chèvre !

Au premier endroit où l'on nous mena, déception complète ! Rien qu'une mauvaise chapelle byzantine^ dont il ne reste plus même que quelques pierres en désordre. A l'autre port, nommé Aliki, j'ai été dédommagé de mes fatigues. D'abord, un grand sarcophage qui contient une longue inscription en vers.

Malheureusement les premières lignes et plusieurs mots

des suivantes sont devenus complètement illisibles. Les dernières sont encore enfouies dans la terre. Non loin de là, je vis une chose qui m'a vivement intéressé et qui peut [être très curieuse. C'est une grande colonne cannelée, en marbre, dont la plus grande partie est enfouie ; elle est couchée et il n'y a que la moitié des cannelures apparentes. Chacune contient des lettres et des signes que je ne connais pas; mais, dans Tune d'elles je lis très distinctement le nom de Marins, le célèbre général romain.

* Cette colonne me semble très intéressante, et si nous faisons venir un bâtiment, nous l'emporterons, sinon entière, du moins en partie. Je serai obligé de retourner dans cet endroit pour découvrir entièrement le tombeau et prendre l'estampage de l'un et de l'autre, ce que je n'ai pas pu faire, car nous manquions d'eau. Quand nous serons au port, ce sera plus facile d'y arriver par mer.

Ensuite, nous nous sommes reposés sous trois platanes magnifiques, et au bord d'une source assez bonne. Enfin, je suis rentré, harassé de fatigue, et ayant une indigestion de montagnes et de mulets.

Demain, nous nous reposerons; c'est d'ailleurs fête chez les Grecs, et il ne serait pas possible d'avoir des montures. Après demain, vendredi, nous irons à Castro, puis nous en visiterons l'échelle où, dit-on, il y a des antiquités, et nous reviendrons coucher à Castro. Samedi, nous passerons par Moriès et j'espère que, le soir, nous serons rentrés au port.

Ce tour de l'île est beaucoup plus fatigant que je ne le pensais, surtout par la chaleur que nous avons en ce moment. Le soleil est d'une ardeur incroyable, et nous n'avons presque jamais d'ombrages pour faire nos courses. Nous avons hâte de nous retrouver au port où nous sommes installés assez commodément; le pacha occupe en ce moment notre appartement, mais il ne doit rester que quelques jours. En attendant , nous irons demander Tliospilalité à notre moine Christophe.

Deux de nos graineurs devant pari

je me suis levé de très bonne heure, pour achever celte lettre. Mais ils ont changé d'idée, par suite des concurrences sur la soie. Nous sommes allés alors avec M. Guillemet faire l'estampage d'une petite inscription qui est encore encastrée dans le mur extérieur de la petite église placée sous l'invocation de saint Nicolas, patron des mariniers.

Voilà, pour le moment, ce que nous avons fait. La suite au prochain numéro.

Rassurez- vous, je vais bien, et je jouis bien plus de mes souvenirs de tendresse que je ne soulfre de notre éioignement; le temps marche si vite que j'en vois déjà le terme.

Thasos, 14juiQ 1864.

Voici le premier moment de liberté où je puis prendre la plume et vous raconter la suite de notre excursion. Le lendemain du jour où j'ai fait partir ma lettre du 6 juin, nous nous sommes mis en route pour Castro, qu'on nous disait être à une heure de distance de Théologos. Il en faut près de deux pour y arriver, et cela par un chemin des plus pénibles. Il faisait une chaleur à cuire un bœuf, et nous grimpions à pic. Castro ne contient rien pour nous, mais il y a l'échelle qui est à deux heures et demie de mulet. La chaleur était telle que nous avons renoncé à cette excursion, nous réservant de la faire en barque du port de Panagia, ce qui sera plus commode et moins fatigant. Comme nous côtoyons toujours Tile et que nous pouvons choisir notre moment, il n y a aucune espèce de danger dans ce genre de promenade.

Après avoir été chez le représentant du pacha, que notre cawas était allé prévenir, nous avons été voir une église dans laquelle se trouvent encastrés, dans le mur extérieur, quelques fira^pnents du moyen âge, un, entre autres, qui contient une fofcription latine. Comme ce fragment a été placé sens dessus

dessous, je n*ai pas pu parvenir à le déchiffrer. M. Guillemet en a fait la photographie.

Castro est au sommet d'une montagne; on y est entres bon air et Ton distingue de là parfaitement la silhouette du mont Athos.

Nous avons déjeuné chez le chef, puis nous sommes allés jusqu^à Moriës où nous avons vu deux ou trois choses peu importantes. Nous sommes arrivés par une chaleur tropicale, et ruisselants de sueur. Le village de Moriës se trouve au fond d'une vallée très profonde, et on est obligé de descendre à pied par des chemins incroyables.

On nous mena dans une maison qui nous parut assez propre. Apres nous être reposés, nous sommes allés voir deux ou trois morceaux d'antiquités que M. Guillemet a photographiés. Un habitant me montra ensuite un petit marbre représentant une Diane avec deux chiens, Tun à droite, l'autre à gauche. Elle a les deux bras étendus et parait porter dans chaque main un flambeau. La tète et une cuisse sont cassées. Nous avons vu aussi un bas-relief, en mauvais état et d'une basse époque, représentant, sans doute, un accouchement.

On me dit aussi qu'un habitant avait trouvé un grand marbre représentant douze personnages assis sur des sièges et mangeant à table. Or, comme les anciens mangeaient toujours couchés sur des lits, et qu'il s'agit de douze personnages, je crois que ce morceau doit représenter la cène de Notre-Scigncur, et dans ce cas, il peut avoir beaucoup d'intérêt, s'il est un peu ancien. Malheureusement, l'individu qui a trouvé ce marbre Ta caché, et se trouve maintenant en Egypte. Son frère connaît à peu près l'endroit ; il cherchera , et s'il le trouve, il me l'apportera au port.

Antonio nous a organisé un diner quelconque ; nous avons pris le café en plein air, et la fraîcheur était telle que nous étions presque glacés. Nous avons passé une très mauvaise nuit à Moriès, et jamais nous n'avons vu tant de puces. Le lendemain, nos mulets vinrent de bonne heure, et nous partîmes pour Kakeraki, où Tannée dernière nous avions passé

VOLGARO 193

un dimanche, et nous avons revu avec plaisir la fontaine et les ombrages qui nous rappelaient un charmant tableau. Mais la place était vide, la fontaine était veuve des jeunes filles qui étaient sans doute à leur travail, le soleil même s'était caché, et les nuages, s^amoncelant sur nos têtes, semblaient nous promettre un orage. Pas de barque pour nous conduire au port de Panagia! Nous prenons alors le parti de mettre nos bagages sur un mulet, et de nous rendre à pied à Téchelle de Casaviti, où il y. a toujours des barques. C'est la route que nous avions faite Tannée dernière en attendant notre maudite embarcation.

Après deux heures de marche, heureusement sur un terrain plat^ nous arrivons à notre échelle; mais pas de barque : toutes étaient parties par Cavale. Nous déjeunons, comme nous pouvons^ dans un mauvais cabaret qui se trouve sur la plage ; nous laissons éclater Torage et tomber la pluie, puis nous nous tâtons le pouls, pour savoir ce que nous deviendrons. Il était difficile de passer la nuit dans un pareil endroit. Œconomidès me donne alors le conseil d'aller à pied à Volgaro ou il y a deux beaux couvents dépendants de Vatopédi et de Zographon. De là au port de Panagia, il n y a plus que deux heures, que nous ferons le lendemain matin.

Il faut vous dire que je me suis décidé à garder le cawas que le pacha m'a donné; c'est un brave homme, discret et honnête, qui peut nous être très utile. Notre cawas s'empara de force d'un âne qui passait, et obligea son propriétaire à transporter nos effets à Volgaro. Quant à nous, nous prîmes courageusement notre parti et nous allâmes à pied au village ; il fallait encore deux heures, et le soleil, après la pluie, avait reparu avec plus de force.

C'était une rude journée, mais nous nous en sommes tirés assez bien.

L'économe du couvent où nous nous sommes dirigés est précisément un moine qui nous a connus au mont Athos. Il nous a fait bon accueil et a paru très content de notre visite. De Teau excellente et d'une fraîcheur extraordinaire nous

dédommagea, momenlanémeat, de nos fatigues. Il va sans dire que nous ne la buvons jamais sans mettre quelque chose dedans. Nous allâmes voir la source qui sort abondamment de dessous Téglise, et nous nous assîmes sous de magnifiques platanes. A la porte de cette église, se trouvent quelques colonnes et un petit chapiteau d'ordre ionique.

Quand notre dîner fut prêt, il était déjà nuit. On plaça une table basse sur un tabouret qui avait les quatre pieds en Tair, et nous nous installâmes sur des coussins, à la turque. Le dîner fut très bon et, chose extraordinaire, le vin très agréable. Antonio, que j'avais fait dîner à notre table, était très gai, ainsi que notre moine. Tous deux buvaient à qui mieux mieux et ils avaient fini par avoir une petite pointe. Notre repas fut très amusant, mais il faillit finir d'une manière tragique. Au moment où notre moine buvait à notre santé, pour la trentième fois, un tremblement de terre épouvantable ébranla toute la maison ; il dura plus d'une minute. J'avoue que reffet m'en fut très désagréable. Œconomidès en a ressenti souvent dans l'île, mais jamais de pareil. Déjà, à Théologos, j'en avais eu un petit, mais peu sensible, et, ce matin, un encore et assez fort. Cela dégrisa un peu nos soiffeurs, et on pensa à se coucher.

Le lendemain, c'est-à-dire le dimanche, nous avons assisté à la sortie de l'église, après la messe grecque, et nous avons vu à peu près toute la population de Volgarô qui est composé de quatre petits bourgs. Un cinquième, nommé Saint-Georges, est à une lieue de dislance.

Nous avons pris ensuite des mulets et nous sommes partis, cawas en tête, pour le port où nous sommes arrivés vers onze heures. Quand nous sommes parvenus au sommet de la montagne, nous avons eu un spectacle ravissant : toute la côte de Cavale et do la Macédoine, au fond, avec de riches plaines ; sur lo bord de la mer, les déchiquetures gracieuses et verdoyantes de notre île, les ruines se dessinant au loin ; l'amphithéâtre, au milieu duquel se trouve le port ; des prairies où il y a plus de fleurs que d'herbages; une belle

végétation, ce dont nous étions privés depuis plusieurs jours, tout cela nous consola des fatigues que nous avions éprouvées dans la tournée de Tile. Malheureusement, décep'lion à notre arrivée ! Notre petite maison était encore occupée par le pacha, gouverneur de Tile, et nous n'avions plus à notre disposition que la petite chambre de M. Guillemet, où nous avions entassé nos effets. J*allai farre visite au pacha, et là, j'éprouvai des difficultés auxquelles j'étais loin de m'attendre. Comme sur le firman du vice-roi d'Egypte il n*y avait pas les mots : fouillerai emporter les antiquités, il prétendit que je n'avais pas le droit de visiter File ni de dessiner même les antiquités, ce qui est absurde, car il n y avait pas besoin de demander au pacha d'Egypte la permission de faire ce que peut faire tout voyageur. Mais le gouverneur est un ancien militaire et n'est pas doué d'une grande somme d'intellidence. Je lui ai montré deux autres firmans du sultan, où il est dit positivement que j'ai le droit de fouiller et d'emporter tout ce que je voudrai. Cela lui a fait une certaine impression, mais ce qui l'a le plus convaincu, c'était la crainte de me voir partir sans remplir ma mission. Je parlai pendant trois heures, sans pouvoir arriver à une solution quelconque. lime supplia d'attendre jusqu'au lendemain, c'est-à-dire hier; puis il envoya immédiatement une barque à Cavale, pour qu'on lui apportât l'original du firman et que l'interprète vint le lui expliquer. J'attendis donc patiemment, et fus obligé d'aller coucher dans une chambre d'une autre maison appartenant au proèdre. Hier matin, arriva l'ingénieur avec tous ses hommes, devant partir pour Cavale et de là pour Alexandrie.

Us vinrent me dire adieu, ajoutant que le pacha partait avec eux pour Cavale.

Je répondis : — « C'est bien, je vais en faire autant. » — « Gomment, me dit l'ingénieur, d'un air effrayé, vous allez partir? — Sans doute. — Mais le pacha va à Cavale pour votre affaire. — Le pacha fera ce qu'il voudra, mais s'il part sans me donner une réponse, je quitte l'île immédiatement. Je n*ai pas de temps à perdre. »

Il monla tout de suite chez le pacha qui me pria d* aller le voir. Là, il consentit à tout ce que je voulais et signa un ordre au chef de Tîle pour que je pusse faire mes fouilles comme je Tentcndrais, avec injonction de punir sévèrement tout habitant dont j'aurais à me plaindre. Dès lors, je me déclarai satisfait, et me voici ayant les coudées franches. Le pacha vient de partir, et je suis rentré en possession de ma chambre.

Certains habitants paraissent furieux contre moi ; ils sont jaloux de me voir faire des fouilles. Cependant on laisse les indigènes briser les plus beaux marbres pour faire des constructions. Le moine Christophe nous a montré un pied trouvé dans la mer et qui doit provenir d'une statue colossale. Dans un mur de jardin, on voit une tète toute martelée, mais d'une grande pureté de lignes, et ayant dd aussi appartenir à une statue non moins gigantesque. Partout des traces d'une belle époque, et partout, en même temps, des traces d'une inqualifiable barbarie.

Je compte, si les marques de mécontentement persistent, mettre tous ces gens-là à la raison, à l'aide de mon cawas.

Demain, sinon aujourd'hui, nous commencerons à remuer la terre et je vous tiendrai au courant de ce que nous ferons.

Thasos, 16 juiu 1864.

Je viens de recevoir tout à la fois vos deux lettres n®' 2 et 3, et celles de MM. d'Alanzier, Aristarchi et de Pontcharra. Je suis bien heureux de tout ce que vous me dites, et je vous en remercie.

Depuis avanl-hier, jour où j'ai repris possession de ma chambre, je n'ai pas grand'chose à vous annoncer, mais je tiens à ce que le prochain courrier vous dise tout le plaisir que j'ai eu à lire vos deux lettres.

Dès hier malin, nous avons voulu nous mettre à Tœuvre, mais nous n'avions ni outils ni ouvriers. Néanmoins, nous sommes partis avec une pioche que nous avions empruntée, et les deux leviers que nous avons fait faire à Salonique, et, accompagnés d'Antonio , du cawas et d'Œconomidès , nous nous sommes dirigés vers la route des tombeaux. C'était l'idée de M. Guillemet, et non la mienne. Ces tombeaux ont tous été fouillés, et j'imagine qne nous perdrons notre temps à remuer terre et pierres dans ces parages. Effectivement, nous nous sommes donné beaucoup de mal et nous sommes rentrés, ruisselants de sueur, vers onze heures, renonçant à un pareil travail pour le reste de la journée. Comme nous n'avons presque rien à manger, en étant réduits à des œufs à la coque, j'ai pensé à prendre mon fusil et à aller tirer des tourterelles, qui sont en assez grand nombre sous les oliviers. M. Guillemet me proposa d'aller en barque dans une petite tie qui est en face de Thasos et qui, dit-on, est pleine de lapins. Elle porte le nom de ©aco^roOXa, enfant de Thasos. Nous serons bien aises d'y avoir été au moins une fois. Notre journée étant perdue, j'acceptai ; nous frétons un caïque, nous nous armons de fusils et nous partons, par une chaleur tropicale ; mais nous commençons à nous faire à cette atmosphère de feu, qui est assez souvent tempérée par une brise très fraîche.

Œconomidès avait emprunté un fusil ; nous prîmes quelques provisions et nous louâmes un bateau, pour quinze piastres. Les maîtres de la barque avaient un instrument de musique. C'est une espèce de cruche dont le fond est remplacé par une peau de chèvre tendue et qui donne un peu le son de notre tambour. Le goulot reste vide. On tape des deux mains, d'une manière monotone, et cela m'a rappelé l'instrument des Arabes, à la fête turque de Salonique. Comme Tair chanté par nos bateliers me semblait joli, je priai Antonio de me donner le sens des paroles, et j'écrivis les couplets suivants :

« l'enfant du rodeston

« Attache bien ta ceiriture. Vous avez sommeil, mon bel enfant, faites votre lit pour que nous nous couchions.

« Allez,mongarçon,à votre travail. Ne cours pas après moi. Si vous avez la fleur des trois diamants, je ne les mets pas sur ma tête. Quand même vous seriez un mouchoir doré , je ne le mettrais pas sur ma tête.

« A Scutari, il y a un oise^ qui a des ailes argentées. Mon amoureux est parti, il n'est pas revenu, il doit avoir eu quelque affaire. — Allez, moti enfant, j'ai à faire, à présent. — Vous travaillez dans Tor. Ma mère ne me donne pas à vous, parce que j'ai un autre amour ! »

Après une heure et demie de navigation, nous mettons le pied sur notre ile, où les traces des lapins sont aussi nombreuses que les brins d'herbe. Grande était l'espérance de mes compagnons ; mais l'expérience m'avait appris que Jeannot Lapin est plus sage que l'homme, et que pendant les heures chaudes de la journée il dort dans son terrier. Aussi avais-je raison : nous trouvons des serpents, des corbeaux, mais pas un seul lapin! Ajoutez h cela des pierres calcinées par un soleil torride, pas un morceau de gazon pour s'asseoir , pas un pouce d'ombre pour respirer. C'est un aiïreux rocher où il ne pousse que des oliviers sauvages et des figuiers : ces derniers répandaient une odeur délicieuse ; malheureusement, les figues ne sont pas encore mûres, et nous dûmes nous contenter de l'eau que nous avions apportée avec nous. De guerre las, après deux heures de séjour sur ce nouveau gril de saint Laurent, nous convînmes tous qu'il valait mieux rentrer au port. Mais, pas la plus petite brise, la mer comme de l'huile, le soleil s'y mirant et nous brûlant de deux côtés; nos pauvres marins turcs ne pouvant ramer, nous mîmes plus de deux heures pour rentrer à Limena où nous fûmes bien heureux de nous trouver enfin, bien que nous n'avions pour souper que deux ou trois petits poissons.

Nous avions engagé deux hommes pour aller piocher, ce matin. Je fus donc aujourd'hui forcé de réveiller et de presser tout mon monde, et à grand'peine on put être prêt pour six heures. Je fis emporter le cric, et nous retournâmes aux tombeaux. Après trois heures de fatigue et de bouleversements inutiles, je fis comprendre à M. Guillemet qu*il valait mieux commencer par l'endroit où nous avions découvert quelque chose, Tannée dernière, et que nous aurions tout le temps de revenir aux tombeaux si nos espérances premières étaient déçues.

Toute notre colonie se dirigea donc vers cet endroit qui est à une assez grande dislance. Un voisin avait épierré son champ et en avait jeté toutes les pierres, précisément dans le trou que nous avions fait. Tannée dernière. Il fallait donc prendre la peine d'enlever toutes ces pierres avant de retrouver le sol que nous avions si bien préparé. Les marbres, en outre, avaient été coupés pour faire un mur, et Ibs pierres que nous avions trouvées dans le trou étaient au-dessus et joignaient la colonne qui était sur le bord. Il faisait une chaleur insupportable , nous étions en plein soleil et nos deux ouvriers se reposaient à chaque instant. Nous avons trouvé un certain nombre d'inscriptions, mais ce sont toujours des listes de personnages, intéressantes du reste pour Tonomatologie grecque et latine de ïhasos. En piochant toujours, nous avons mis à nu un énorme marbre, et nos gens ont travaillé à le déchausser ; il allait jusque sous un champ de blé dont la récolte n'avait pas été faite.

A midi, j'envoyai Antonio préparer le déjeuner, etpeu après, M. Guillemet, en lui recommandant d'apporter une petite cruche d*eau pour nos hommes, lui disant que j'irais, quand il serait revenu, déjeuner et écrire. Il fut absent pendant deux grandes heures. J'étais resté seul avec ces deux hommes qui mouraient de soif, je les envoyai au monastère voisin pour se rafraîchir, et je restai à garder les outils. Enfin, M. Guillemet arriva, me disant que le déjeuner n'était pas prêt. Je revins, malgré cela, à la maison, presque calciné parle soleil, je man-

geai n'importe quoi et j'envoyai Antonio à M. Guillemet. Au bout d'un quart d'heure, ils revinrent tous deux, disant qu'ils avaient envoyé les hommes se reposer, et qu'on ne pouvait tenir au soleil. Je vous donne tous ces détails pour vous faire voir qu'il nous sera bien difficile de continuer nos fouilles, si nous ne trouvons pas d'hommes pour travailler et si la chaleur augmente encore, ce que je crains.

Je suis tout à fait de votre avis: si nos fouilles ne produisent pas promptement, de quoi répondre aux espérances de Tempereur, il faudra que je hâle le plus possible la fin de ma mission

Mes hommes viennent de repartir pour les fouilles, pendant que j'achève celte lettre; j'ai prié M. Guillemet d'aller les surveiller, mais je vais aller les retrouver dans cinq minutes. J'ai ridée que nous n'aurons pas besoin de demander un bateau à vapeur. Et cependant, comme il nous serait utile! Combien nous aideraient les matelots français; ce sont d'autres gaillards que ces paresseux dégénérés qui prétendent descendre des géants qui ont élevé ces magnifiques murailles de marbre! J'irais bien fouiller dans cette citadelle hellénique où se trouve cet immense escalier dont je vous ai parlé, mais les broussailles ont poussé, et cette partie est devenue impénétrable.

Il y a une légère brume, je me hâte d'en profiter, je retourne aux fouilles

J'ajoute un mot à ma lettre, parce que je ne résiste pas au plaisir de vous annoncer que nous avons fait hier, dans la seconde partie de la journée, une assez bonne récolte d'inscriptions. Comme je le pensais bien, j'ai trouvé ici un nid épigraphique non encore exploré. Nos découvertes ont continué, ce malin, mais cela nous donne un mal terrible ; il nous faut lever et remuer des marbres d'une dimension et d'un poids extraordinaires. En ce moment même, mes gens travaillent à un monument d'une grandeur effrayante qui est couché sur la face. Je l'ai fait déchausser de tous les côtés et j'ai fait faire un trou dans la terre, sur le devant; j'ai passé la main et j'ai senti des

moulures. G^est certainement une très grande inscription, ayant rapport à l'histoire locale. J*ai hâte de l'avoir vue. Dans tous les cas, cela vous prouve que ma mission ne sera pas improductive. Je regrette bien vivement de n'avoir pas les instruments nécessaires pour pouvoir manier tous ces marbres. Une grue, comme celles dont on se sert dans les bateaux, me serait bien utile. Mais ce qui vaudrait beaucoup mieux encore, ce serait un bateau du gouvernement, avec ses hommes et ses engins.

Telle que ma vie est organisée, elle ne me laisse plus un moment de liberté. En ce moment, afin de pouvoir écrire, j'ai laissé M. Guillemet sur le terrain, à surveiller le déchaussement du grand marbre. Il est bien content et se félicite de ridée que j^ai eue de ne pas continuer nos fouilles dans la voie des tombeaux.

A cinq heures du matin nous partons avec nos gens, nous travaillons jusqu'à midi; ils se reposent pendant deux heures, temps que nous employons à déjeuner et à écrire; nous retournons ensuite fouiller jusqu'à la tombée de la nuit. Avec tout cela, il faut que je trouve le temps d'écrire mes notes, mes lettres, et de copier et de mettre au net les inscriptions que nous découvrons. Si cela continue, nous resterons plus longtemps que je ne croyais à Thasos.

De nouveau, mille baisers pour vous trois. Je vais déjeuner et retourner auprès du marbre.

Nous avons levé le marbre, c'est un bas-relief très curieux ; je me décide à demander le bateau à vapeur.

Thasos, 19 juin 1864.

A la fin de ma lettre je vous ai dit que je me décidais à faire venir un bateau du gouvernement. Depuis, j*ai changé d'avis.

J'ai écrit en racontant les faits, mais j'ai voululaîsser la liberté à Tempereur de décider la question. Sans doute, à toute espèce de point de vue, ce serait excessivement commode d'avoir à notre disposition un bateau de TElat avec tous ses engins, mais j'ai craint de prendre une pareille responsabilité avant d'être bien sur de mon fait, et il vaut mieux que nous fassions encore quelque nouvelle découverte pour en venir là. Je reviens à notre beau bas-relief : voici comment les choses se sont passées; je vous dois ce récit dans le plus grand détail.

Le 16 au soir, nous avions donc été obligés d'abandonner le grand marbre qui m'intriguait tant, sans pouvoir le déchausser entièrement. Aussi, le 17, dès l'aube, j'étais âmes fouilles avec les deux ouvriers. On a pioché toute la matinée sans arriver à lever ce marbre. Avant de le quitter, la veille, j'avais fait mettre à l'envers toutes les pierres à inscriptions, de manière à ce qu'on ne les vit pas. Mais quand nous revînmes le lendemain, tout avait été retourné, et les barbares avaient même, avec des clous, cherché à retrouver les linéaments des lettres. J'étais furieux, j'avais cru d'abord à un système d'espionnage, mais je vis que c'étaient simplement des curieux, et j'en pris mon parti.

Je fis déchausser le marbre, de manière à pouvoir mettre notre cric; M. Guillemet prétendait qu'il ne serait pas assez fort pour supporter une masse aussi considérable. Je persistai, je parvins à le soulever un peu, et nous mîmes des pierres dessous. En passant la main on sentait des moulures, des ornements. Notre imagination marchait et nos espérances en proportion. Je fis ensuite placer le cric dans la partie la plus large, et nous parvînmes à soulever le marbre, de manière à voir que c'était un bas-relief composé de plusieurs personnages. On envoya chercher de gros morceaux de bois ; tout le monde aida, un moincquise trouvait là, quelques passants, et nous mîmes enfin notre marbre sur champ. Le hasard nous avait bien servis, et nous avions levé précisément dans le bon sens, de manière que la terre, on se détachant brusque-

ment des moulures, nous laissa voir tout le bas-relief dans son entier et à l'endroit. Il est un peu fruste ; les personnages sont intacts, mais les têtes ont un peusouiïert. Le cric même, malgré nos précautions, a légèrement endommagé les bords. Il semble représenter une scène funéraire. Il y a deux personnages à gauche^ et trois à droite, tous tenant un attribut, moins le premier qui a les bras étendus en signe de douleur ; au milieu^ une grande niche carrée, et au-dessus, deux inscriptions, une courte et une plus longue. Au-dessus, le long d'une petite frise se trouve la courte inscription, endommagée, malheureusement, par le cric, et qui ne parait pas très ancienne. Elle se termine par les mots : €IGûTOC. Immédiatement au-dessus de la niche, une inscription de deux lignes et demie, tracée à la pointe sèche et en caractères petits et qui ont une forme beaucoup plus ancienne que celle du haut, ff I, V. Elle commence par NVMOHIZ, etc., mais elle est très difficile à déchiffrer.

Les trois personnages de droite sont trois femmes qui portent chacune les objets de toilette d'une jeune mariée ; mais est-ce elle qui est morte? ou bien fait-elle hommage de ces objets de coquetterie à son époux qu'elle vient de perdre? Voilà ce que je ne sais pas encore. M. Guillemet, au point de vue de l'art, trouve que c'est bon, et qu'il y a de la largeur dans le faire et dans le coup de ciseau. Le marbre est devenu jaunAtre et comme fendillé par suite de la grande sécheresse et de l'humidité, contrastes par lesquels il a dû passer depuis le grand nombre d'années qu'il est couché là! J'espère que demain M. Guillemet, qui est un peu souffrant, sera en état d'aller dessiner ce bas-relief. Ce matin, je suis allé le revoir, après avoir fait coucher auprès de lui nos hommes et le cawas, pour éviter quelque malheur, causé par la malveillance. Nous attendrons que le marbre soit sorti de son trou pour que le dessin soit plus exact. Nous nous sommes occupés seulement de l'estampage que j'ai relové très exactement. Les lettres «ont petites, quelques-unes peu claires, cependant celte inscription est complète. IChose incroyable, je lis à peu près tout

et je ne parviens pas à comprendre ce que cela veut dire II doit y avoir des fautes qui font disparaître le sens. Je n'ai ici aucun livre et aucun secours.

Je vois avec plaisir que les habitants ne touchent pas à mon marbre. Nous attendons demain plusieurs ouvriers ; nous voudrions en avoir un assez grand nombre pour faire fouiller dans trois endroits à la fois. On se porterait de préférence sur celui qui présenterait des chances pour une autre découverte.

Nous avons eu de très grandes pluies hier, et la terre est détrempée à l'endroit où nous fouillons, ce qui rend les travaux très difficiles. Le soleil d'aujourd'hui va sécher tout cela. Nous n'avons pas encore les outils que nous avons commandés à Panagiajnous vivons d'emprunt et nous opérons avec deux mauvaises pioches et deux pelles de bois. Jugez du mal que nous devons avoir, et cela dans une plaine, sans un pouce d'omtrej i

Nous ne pouvons pourtant pas nous reposer, et il faut marcher, bon gré mal gré.j

Me voici à lundi, trouvant une occasion à laquelle je ne puis résister. Le drogman du consul de France retourne à Cavale, et je vais lui donner cette lettre, bien qu'elle ait été précédée, de deux jours seulement, par celle qui vous annonce nos fouilles. Notre repos d'hier dimanche a été complet sous le rapport du travail, mais sous un autre rapport, bien incomplet et bien troublé. Ma chambre est placée au-dessus d'un café qui est fréquenté par les bateliers et tous les paresseux de l'endroit. Devant, c'est-à-dire sous mes fenêtres, car je suis logé à un premier étage, très peu élevé, est une espèce d'ombrage factice, formé de pieux et de branches d'arbres avec leurs feuilles desséchées. Là, on boil, on fume, on rit, on chante. Rien de mieux pendant le jour. Vers quatre heures, arrivèrent une douzaine de pêcheurs grecs qui s'installèrent sous ledit ombrage, et qui commencèrent à chanter de manière à rendre un français fou. Toujours le même air, d'une

voix nasillarde et traînante ; quand je dis le même air, je devrais dire le même rhylhme, ou plutôl la même mesure. La nuit vint disperser mes buveurs qui se réfugièrent dans le café, où, pendant toulela nuit, ils burent etchantërentloujours à s'égosiller. Us ne cessèrent qu'à quatre heures du malin. Je compte bien faire des reproches au pacha de ce qu'il ne sait pas mieux maintenir Tordre, dans un aussi petit endroit. Au moment où je parle, ces pêcheurs (c'est le cas de prendre le mot dans les deux sens) se préparent à se remettre en route. Ils ont fait venir deux prêtres grecs qui bénissent leurs barques sous mes fenêtres ; les marins font tous force signe de croix et se disent maintenant protégés parla sainte Vierge. Vous jugez d'après ce qui précède quelle nuit nous avons du passer.

Nous sommes réellement à plaindre sous le rapport de la nourriture. Antonio fait tout son possible, mais il n'y a rien à manger ici ; quelquefois du bouc, mais mon estomac se refuse complètemenl à une pareille nutrition ; pas même des figues sèches, que je pourrais manger avec du pain ! Nous avons cependant ici deux épiciers et un gargotier, mais les uns n*ont rien ou presque rien, et l'autre fait une affreuse cuisine à Thuile , et il faut savoir ce que c'est que Thuile de Thasos ! Gomme des paysans français feraient leurs affaires dans cette lie! Des bestiaux, des plantations de vignes, des pommes de terre produiraient énormément, et on aurait un débouché certain à Salonique et dans les environs.

Au lieu de cela, les habitants ne font rien et laissent presque tout le terrain improductif. Celte année, cependant, on a planté du coton et assez de blé de Turquie; mais on ne fume jamais la terre, on ne la nettoie pas, de sorte que les céréales sont appauvries par les mauvaises herbes.

Mais que vais-je vous parler agriculture ! Aussi longtemps que je vois du papier blanc devant moi, je vais, je vais, sans m'inquiéter du chemin que je prends. Vous m'acceptez avec tous mes écarts d'imagination, avec toutes mes fantaisies de plume. Je ne suis pas comme Jeanne qui a toujours des for-

206 LILE DE THASOS

mules toutes prêles pour terminer ses lettres : le courrier va partir, le papier manque, etc., etc. Ce sont des ficelles auxquelles elle renoncera, je Tespère. Quand on est éloigné les uns des autres, il faut écrire beaucoup et souvent, c'est un vif plaisir qu'on procure et qu'on se procure; laissez-moi croire à cette première partie de ma phrase, ce serala meilleure manière de m*engager à continuer. Aujourd'hui, vous ne faites de tort à personne ni à rien, ma journée est consacrée au repos et au plaisir, je trouve l'un et l'autre avec vous, mes chères adorées et adorables. Que Jeanne tâche de mériter cette épithèle.

Thasos, 22 juin 1864.

Nous avons repris hier nos travaux, et j'ai le plaisir de vous annoncer que je suis dans le ravissement : Dieu veuille que cela continue ! J'avais hier cinq ouvriers qui ont employé la première partie de la journée à déblayer le terrain et à élargir la tranchée dans laquelle nous opérons. Nous avons extrait, avec beaucoup de peine, un grand nombre de marbres énormes, dont plusieurs contenaient des inscriptions d'une bonne époque. J'en ai déjà plus d'une vingtaine, sans compter celles que j'ai recueillies à Salonique et ailleurs. Je parle seulement de celles que nous avons déterrées. Ce sont toujours des noms propres. Une, cependant, mentionne un prêtre de Neptune, nommé : MAPK02 nAIIEAAHNflN. Outre les cinq ouvriers dont je vous ai parlé, j'en ai pris deux autres encore, venus un peu plus tard. Nous avons fait creuser, de manière à ce que nous eussions un grand dégagement, avant d'entreprendre la seconde couche de terre. Les habitants semblent moins se préoccuper de nos fouilles, ils viennent voir simplement, par curiosilé.

Me voici, vous écrivant après déjeuner, et je puis déjà vous annoncer quelques nouveaux et bons résultats, obtenus ce matin. D'abord, un petit bas-relief peu important, représentant un héros achevai, dans le genre de ceux que j'ai déjà rapportés. Puis, deux inscriptions intéressantes. Mais ce qui vaut mieux, c'est la moitié d'un bas-relief, plus beau et plus ancien que le premier. C'est aussi une scène funéraire dans le genre de la précédente. Il représente trois femmes qui portent des objets de toilette ; elles avaient dans les cheveux des colliers de perles dont on voit encore la trace. Elles sont plus grandes etmieux faites que les personnages de l'autre bas-relief et elles paraissent plus anciennes. Leurs coiïrets rappellent la forme égyptienne. M. Guillemet trouve que c'est très beau, comme art, et que cela doit remonter à une époque antérieure à Phidias. Malheureusement, ce monument a beaucoup souffert ; mais, tel qu'il est, il semblera très intéressant.

Notre journée nous a fourni encore quatre inscriptions, dont deux fort belles, et du temps d'Alexandre. On doit couper lorge dans le champ voisin, dans deux jours d*ici. Kn attendant, nous irons exploiter un plateau que nous a signalé Œconomidès, et qui me paraît devoir contenir des antiquités.

Le moine Christophe, en voyant toutes les pierres énormes que nous avons tirées de la terre, a dit qu'il s'en emparerait pour construire une église. De celte manière, toutes les inscriptions que nous avons déterrées seraient détruites de nouveau.

Nous nous levons de très bonne heure, pour commencer nos travaux avant que le soleil soit trop chaud. Comme je ne dors pas, la nuit, à cause des insectes, je sommeillerais volontiers le matin, mais je ne m'écoute pas, et je réveille tout le monde. Nous revenons déjeuner, à midi, et nous retournons aux fouilles à trois heures. Mais pendant ce temps là, je suis obligé de mettre au nel les inscriptions que j'ai recueillies, puis écrire mes lettres, et je ne puis pas me reposer. Le soir, nous revenons, vers sept heures et demie ou huit heures. Malgré cela, je suis tellement content que j*oublie tout, fatigue.

puces, punaises, mauvaise nourriture etc.. ; je ne pense qu'à vous, au plaisir que vous éprouverez en apprenant notre succès. 11 me paraît impossible que nous ne découvrions pas encore beaucoup de choses, de manière à justifier Teiivoi d'un bateau à vapeur. Mais, ce que je désire, c'est trouver des monuments d'un autre genre. Nous ne sommes que dans les couches supérieures, c'est-à-dire de plain-pied avec le théâtre des guerres du moyen âge, époque à laquelle tous les monuments ont été bousculés. Au-dessous, nous trouverons probablement les restes d'une civilisation plus ancienne. Déjà les bas-reliefs que nous avons découverts peuvent nous donner de grandes espérances. Il y a tout un côté de la plaine qui doit être rempli de marbre, et c'est dans ce sens que nous dirigerons les travaux.

Me voici à la fin de la journée du 23; hier et aujourd'hui nous avons fait encore une bonne récolte d'inscriptions, mais toujours dans le même genre. C'est à n'y rien comprendre. Il parait que je suis tombé sur les archives municipales de Thasos. Ce qu'il y a de singulier, c'est que je n'ai pas trouvé la tête d'une de ces listes. Comme le champ d'orge, dans lequel je compte opérer, n'est pas encore coupé, j'ai essayé ce matin de transporter ma lente ailleurs et de faire des fouilles dans un autre endroit, qui nous avait été signalé par Œconomidès. J'ai installé M. Guillemet avec six ouvriers, (nous en avons huit maintenant) et j'en ai pris deux avec moi, pour aller déterrer un grand sarcophage qui se trouve dans le voisinage de notre maison et qui sert de récipient pour les eaux de pluie. J'ai fait fouiller la partie qui regarde le levant, et comme je le pensais bien, j'ai trouvé une grande inscription, au suprême étonnement des habitants qui finissent par me croire sorcier.

Cette inscription est assez longue, en grosses lettres, dont plusieurs sont liées ensemble. Je l'ai lue entièrement: c'est l'épitaphe d'un nommé Philippe, de Stagire. Je suis revenu ensuite auprès de mon escouade qui perdait son temps à dé-

chausser un mauvais mur du moyen âge. Je les ai menés dans la cour d'un paysan où j'avais remarqué une grande quantité do débris anciens. Il y a, dans sa maison» un marbre, long de douze pieds, au moins, qui me paraît être la corniche ouvragée d'un temple grec. 11 n'y a pas moyen de fouiller, parce que cet imbécile a construit sa bicoque au dessus; la pièce où se trouve ce marbre n'a que trois pieds de haut et sert de grenier à foin. Naturellement on ne peut s'y tenir debout, et on ne peut pas y porter de la lumière de crainte du feu. Il aurait bien voulu que je fisse fouiller son champ, parce que rien n'y pousse, à cause des pierres qui le remplissent, mais j'ai craint de perdre mon temps, et j'ai emmené nos hommes sur une éminence située près de nos maisons.

Au bout d'une heure de travail, m'étant aperçu qu'il n'y avait rien à faire, je me suis décidé à retourner è mon trou qui m'a déjà donné de bonnes choses; j'ai passé le reste de la journée à faire creuser encore, sans entamer le champ du voisin, et j'ai trouvé quatre ou cinq belles inscriptions, desquelles je rapporterai trois en France , comme spécimens épigraphiques. Le proèdre a donné Tordre au propriétaire du champ de couper un peu son orge, de manière à ce que nous puissions travailler. On doit s'y mettre demain, et nous aurons nos coudées plus franches.

Somme toute, nous sommes très contents, et nous ne pouvions nous attendre à être aussi heureux. Il y a terriblement de gens qui donnent des coups de pioches, pendant des mois entiers, et qui ne trou vent rien. Nous avons extrait en six jours plus de quatre-vingts gros blocs de marbre, dont près de la moitié portent des inscriptions. Vous ne pouvez vous figurer la peine que nous avons pour extraire ces marbres, qui ont toutes les positions possibles, comme après un tremblement de terre. Sans compter nos deux bas-reliefs, qui nous ont donné d'autant plus de mal qu'il fallait éviter do les endommager avec nos leviers

Encore une excellente journée ! Sept inscriptions aujour-

lippopolis ; après, je continuerai ma tournée sans plus m^inquicter du reste.

Ce matin, nous sommes allés prendre ce dernier cl nous avons visité nos autres fouilles, le théâtre, le temple d'Esculape et les ruines qui sont sur le haut de la montagne. II trouve que nous avons fait beaucoup en très peu de temps et il a été très vivement intéressé. La chaleur est devenue tellement forte qu'il n'y a plus moyen de travailler pendant le jour, autrement j'aurais pris un certain nombre d'ouvriers et nous aurions fait avec lui quelques tentatives.

En rentrant, nous avons rencontré un troupeau de moutons ; il s'est tout de suite entendu avec le berger qui a bien voulu nous en céder un pour trente piastres, c'est-à-dire six francs cinquante. Nous le partagerons, et nos deux ménages s'en accommoderont très bien. Ils sont de mon avis, ils ne peuvent supporter la viande de bouc. Je vais être bien embarrassé avec ma moitié de mouton, car le pauvre Antonio est malade depuis plusieurs jours. Nous ne savons trop ce qu'il a : un mélange de fièvre et d'échauffement. M. Guillemet, qui est un peu médecin, le soigne avec beaucoup d'habileté ; mais notre groom ne se remet pas vite.

3 août.

Hier, nous sommes allés diner ou plutôt souper chez le consul qui n'est pas très bien outillé: aussi nous avons apporté des assiettes, des couverts et des verres. Nous n'avions pas de chaises, et nous avons mangé à la turque, c'est-à-dire assis et les jambes croisées, comme font les tailleurs, position que je ne puis parvenir à prendre ni surtout à garder. Nous mangions en plein air, avec deux bougies ; il est impossible de se figurer le nombre , ou plutôt la quantité innombrable de moucherons, de papillons et d'insectes qui nous ont assaillis. C'était vraiment insupportable. A part cela, nous avons fort bien dîné, et j'ai admiré les ressources de Mme de Champoiseau qui doit être une excellente maîtresse de maison. Le mouton, sur lequel nous comptions, avait manqué; le trou-

peau s'était sauvé dans la montagne. Mais nous avons eu un excellent pilau, deux poulets rôlis à la broche (manière de cuire que je ne puis obtenir d'Anlonio), des tomates, un excellent melon et du vin buvable. Nous avons babillé jusqu'à dix heures et demie du soir, au milieu de ces myriades d'insectes qui cherchaient à nous dévorer ; nous avons bu à la santé les uns des autres, et vous n'avez pas été oubliée. Le consul est un homme jeune encore, intelligent, ayant la passion de l'archéologie, passion qui n'a pas été précédée par des études préliminaires et indispensables, mais qui ne lui en procure pas moins de vives jouissances. Ces vies de consul, quand elles ne sont pas relevées par quelque goût, quelque occupation noble et intelligente, seraient d'une monotonie désespérante. J'ai été très content de Madame la consule ; elle est simple, gaie et spirituelle.

Ils étaient auparavant à Andrinople, poste beaucoup plus agréable et plus avantageux, mais la santé de M. de Ghampoiseau Tenant obligé de demander un congé pour aller en Ég)'pte, on lui prit son poste et on le mit à Philippopolis où il se déplaît beaucoup.

L'impatience me gagne. Je crois que je vais me décider à aller à Cavale et à envoyer une dépêche pour savoir ce que nous devons faire : attendre un bateau ou abandonner les marbres et aller ailleurs. Dieu sait comment la déprche arrivera à Paris ! En supposant même qu'elle soit bien comprise, en sera-t-il de même de la réponse? Ce qu'il y a de pénible, c'est d'élre obligé d'aller passer deux jours à Cavale où il fait une chaleur intolérable. Dans tous les cas, il faut qu'il y ait un caïque allant à Cavale.

J'en suis là, ne sachant que décider. Je demanderai ce matin conseil au consul.

Je vais écrire encore aujourd'hui à Paris pour rendre compte de la fin des travaux, mais je n'attends pas la réponse à cette dernière lettre. Il y aura longtemps que j'aurai quitlé l'ile, quand elle m'arrivera. Dans l'espace de six semaines, j'aurai fait bien des choses et je serai probablement en ïhessalie.

212 UILE DE THASOS

vërent un très beau marbre plal qui semble indiquer que toute la chambre où nous opérons étail pavée de marbre.

Nous voici donc obligés de descendre encore à deux mètres. Jugez quelle besogne nous avons à faire pour enlever toute cette terre, afin de mettre à nu cette chambre, si le fait du pavage en marbre se vérifie.

Dans ce cas, il est impossible que nous ne trouvions pas encore beaucoup de choses. C'est ce que vous apprendront les lettres suivantes, je n'ose pas dire la suivante, ce serait êlre trop ambitieux. Vous voyez que j'ai de la chance, beaucoup de chance même jusqu'à présent, etjc dois bien remercier la Providence qui permet que ma mission soit aussi fructueuse. Travaillerions-nous encore six semaines, sans faire d'autres découvertes, ce serait déjà un beau résultat.

Ecrivez-moi que vous êtes bien contentes, toutes les trois, ce sera ma plus douce récompense et un grand encouragement pour supporter les fatigues physiques que j'endure pendant ces journées brûlautes.

26 juiu, dimanche.

Encore un mot ajouté à ce qui précède.

Ce matin, je me suis levé de bonne heure, et j'ai écrit plusieurs lettres pressantes. Pendant que je travaillais (il était à peine sept heures) au-dessous, dans le café, il y avait un homme qui chantait; son chant rappelait celui de la messe. Mais vers huit heures, cela devint plus fort, de façon à me fatiguer, et cela ressembla singulièrement au tapage que faisaient les pêcheurs, il y a huit jours.

A neuf heures, le chant durait encore ; j'étais hors de moi ; j'envoyai Antonio pour prier cet homme de se taire, et lui dire que j'avais à travailler. Il se mit alors à crier plus fort. Je descendis, tout à fait en colère, j'entrai dans le café, je me fis montrer le chanteur qui se taisait. Je me précipitai vers lui. Ce dernier, alors, sortit immédiatement, sans souftler mol, non plusqucsept ou huit personnes qui se trouvaient dans le café.

J'allai ensuite, avec M. Guillemet, faire une promenade sur le bord de la mer où se trouvaient ces magnifiques constructions helléniques. Nous visitâmes le haut, où nous trouvâmes les ruines d'un petit temple dont on avait probablement fait une chapelle, au moyen Âge.

En redescendant, par derrière le jardin de Christophe, nous avons remarqué un plateau qui devait contenir anciennement des constructions. Il domine la mer et se trouve dans le haut de l'enceinte fortifiée, non loin de Timmense escalier que nous avions admiré l'année dernière. De la hauteur aussi nous avons distingué les restes de Tancien port qui était beaucoup plus considérable que je ne pensais.

L'autre petit, qui est plus apparent, était sans doute réservé aux simples barques.

Il est à croire que la mer était plus profonde autrefois, car maintenant une embarcation un peu considérable n^ tiendrait plus.

Au bout de la jetée de droite, on distingue, dans la mer, les fondations d'une ancienne tour ronde. Les blocs de marbre sont épars de tous côtés. En revenant par la belle source, j'aperçus des grecs qui mangeaient sous les platanes. Je m'arrêtai pour boire, et je leur dis : — KaXfjV 5pe;tv, — parce qu'ils me souriaient d'une manière amicale. Je reconnus alors mon chanteur que j'avais si mal mené. J'allai à lui et lui donnai deux poignées de main, en lui disant que mon intention n'avait pas été de l'empêcher de s'amuser, mais qu'ayant beaucoup à travailler, je l'avais fait prier de cesser, pendant une demiheure. Je ne sais ce qu'il me répondit, en ayant l'air d'accuser le maître du café; mais tous, lui et ses camarades, me dirent le mot « pardon » en français ; nous nous quittâmes fort bons amis. Le cafetier avait eu tellement peur qu*il avait fermé son café. Tout ce que je pus lui dire ne put le décider à le rouvrir.

Sur ce petit épisode de ma vie à Thasos, je vous quitte. Encore mille tendresses.

et je ne parviens pas à comprendre ce que cela veut dire II doit y avoir des fautes qui font disparaître le sens. Je n'ai ici aucun livre et aucun secours.

Je vois avec plaisir que les habitants ne touchent pas à mon marbre. Nous attendons demain plusieurs ouvriers; nous voudrions en avoir un assez grand nombre pour faire fouiller dans trois endroits à la fois. On se porterait de préférence sur celui qui présenterait des chances pour une autre découverte.

Nous avons eu de très grandes pluies hier, et la terre est détrempée à Tendroit où nous fouillons, ce qui rend les travaux très difficiles. Le soleil d'aujourd'hui va sécher tout cela. Nous n'avons pas encore les outils que nous avons commandés à Panagiajnous vivons d'emprunt et nous opérons avec deux mauvaises pioches et deux pelles de bois. Jugez du mal que nous devons avoir, et cela dans une plaine, sans un pouce d'omfcrej i

Nous ne pouvons pourtant pas nous reposer, et il faut marcher, bon gré mal gré.j

Me voici à lundi, trouvant une occasion à laquelle je ne puis résister. Le drogman du consul de France retourne à Cavale, et je vais lui donner celte lettre, bien qu'elle ait été précédée, de deux jours seulement, par celle qui vous annonce nos fouilles. Notre repos d'hier dimanche a été complet sous le rapport du travail, mais sous un autre rapport, bien incomplet et bien troublé. Ma chambre est placée au-dessus d'un café qui est fréquenté par les bateliers et tous les paresseux de Tendroit. Devant, c'est-à-dire sous mes fenêtres, car je suis logé à un premier étage, très peu élevé, est une espèce d'ombrage factice, formé de pieux et de branches d'arbres avec leurs feuilles desséchées. Là, on boit, on fume, on rit, on chante. Rien de mieux pendant le jour. Vers quatre heures, arrivèrent une douzaine de pêcheurs grecs qui s'installèrent sous ledit ombrage, et qui commencèrent à chanter de manière à rendre un français fou. Toujours le même air, d'une

voix nasillarde ot traînante ; quand je dis le même air, je devrais dire le même rhylhme, ou plutôt la même mesure. La nuit vint disperser mes buveurs qui se réfugièrent dans le café, où, pendant toutela nuit, ils burent et chantèrent toujours à s'égosiller. Ils ne cessèrent qu'à quatre heures du matin. Je compte bien faire des reproches au pacha de ce qu'il ne sait pas mieux maintenir Tordre, dans un aussi petit endroit. Au moment où je parle, ces pécheurs (c'est le cas de prendre le mot dans les deux sens) se préparent à se remettre en route. Ils ont fait venir deux prêtres grecs qui bénissent leurs barques sous mes fenêtres ; les marins font tous force signe de croix et se disent maintenant protégés parla sainte Vierge. Vous jugez d*après ce qui précède quelle nuit nous avons dû passer.

Nous sommes réellement à plaindre sous le rapport de la nourriture. Antonio fait tout son possible, mais il n'y a rien à manger ici; quelquefois du bouc, mais mon estomac se refuse complètement à une pareille nutrition ; pas même des figues sèches, que je pourrais manger avec du pain ! Nous avons cependant ici deux épiciers et un gargotier, mais les uns n'ont rien ou presque rien, et l'autre fait une affreuse cuisine à rhuile , et il faut savoir ce que c'est que Thuile de Thasos! Comme des paysans français feraient leurs affaires dans cette ile! Des bestiaux, des plantations de vignes, des pommes de terre produiraient énormément, et on aurait un débouché certain à Salonique et dans les environs.

Au lieu de cela, les habitants ne font rien et laissent presque tout le terrain improductif. Cette année, cependant, on a planté du coton et assez de blé de Turquie; mais on ne fume jamais la terre, on ne la nettoie pas, de sorte que les céréales sont appauvries par les mauvaises herbes.

Mais que vais-je vous parler agriculture ! Aussi longtemps que je vois du papier blanc devant moi, je vais, je vais, sans m'inquiéler du chemin que je prends. Vous m'acceptez avec tous mes écarts d'imagination, avec toutes mes fantaisies de plume. Je ne suis pas comme Jeanne qui a toujours des for-

mules toutes prêles pour terminer ses lettres : le courrier va partir, le papier manque, etc., etc. Ce sont des ficelles auxquelles elle renoncera, je Tespère. Quand on est éloigné les uns des autres, il faut écrire beaucoup et souvent, c'est un vif plaisir qu'on procure et qu'on se procure; laissez-moi croire à cette première partie de ma phrase, ce serala meilleure manière de m*engager à continuer. Aujourd'hui, vous ne faites de tort à personne ni à rien, ma journée est consacrée au repos et au plaisir, je trouve Tun et l'autre avec vous, mes chères adorées et adorables. Que Jeanne tâche de mériter cette épithèle.

Thasos, 22 juin 1S64.

Nous avons repris hier nos travaux, et j'ai le plaisir de vous annoncer que je suis dans le ravissement : Dieu veuille que cela continue ! J*avais hier cinq ouvriers qui ont employé la première partie de la journée à déblayer le terrain et à élargir la tranchée dans laquelle nous opérons. Nous avons extrait, avec beaucoup de peine, un grand nombre de marbres énormes, dont plusieurs contenaient des inscriptions d'une bonne époque. J'en ai déjà plus d'une vingtaine, sans compter celles que j'ai recueillies à Salonique et ailleurs. Je parle seulement de celles que nous avons déterrées. Ce sont toujours des noms propres. Une, cependant, mentionne un prêtre de Neptune, nommé : MAPKOI nAIIEAAHNnN. Outre les cinq ouvriers dont je vous ai parlé, j'en ai pris deux autres encore, venus un peu plus tard. Nous avons fait creuser, de manière à ce que nous eussions un grand dégagement, avant d'entreprendre la seconde couche de terre. Les habitants semblent moins se préoccuper de nos fouilles, ils viennent voir simplement, par curiosilé.

VILE DK THASOS 207

Me voici, vous écrivant après déjeuner, et je puis déjà vous annoncer quelques nouveaux et bons résultats, obtenus ce matin. D'abord, unpetit bas-relief peu important, représentant un héros achevai, dans le genre de ceux que j'ai déjà rapportés. Puis, deux inscriptions intéressantes. Mais ce qui vaut mieux, c'est la moitié d'un bas-relief, plus beau et plus ancien que le premier. C'est aussi une scène funéraire dans le genre de la précédente. Il représente trois femmes qui portent des objets de toilette ; elles avaient dans les cheveux des colliers de perles dont on voit encore la trace. Elles sont plus grandes etmicux faites que les personnages de l'autre bas-relief et elles paraissent plus anciennes. Leurs coffrets rappellent la forme égyptienne. M. Guillemet trouve que c'est très beau, comme art, et que cela doit remonter à une époque antérieure à Phidias. Malheureusement, ce monument a beaucoup souffert ; mais, tel qu'il est, il semblera très intéressant.

Notre journée nous a fourni encore quatre inscriptions, dont deux fort belles, et du temps d'Alexandre. On doit couper l'orge dans le champ voisin, dans deux jours d'ici. En attendant, nous irons exploiter un plateau que nous a signalé Œconomidès, et qui me paraît devoir contenir des antiquités.

Le moine Christophe, en voyant toutes les pierres énormes que nous avons tirées de la terre, a dit qu'il s'en emparerait pour construire une église. De cette manière, toutes les inscriptions que nous avons déterrées seraient détruites de nouveau.

Nous nous levons de très bonne heure, pour commencer nos travaux avant que le soleil soit trop chaud. Comme je ne dors pas, la nuit, à cause des insectes, je sommeillerais volontiers le matin, mais je ne m'écoute pas, et je réveille tout le monde. Nous revenons déjeuner, à midi, et nous retournons aux fouilles à trois heures. Mais pondant ce temps là, je suis obligé de mettre au net les inscriptions que j'ai recueillies, puis écrire mes lettres, et je ne puis pas me reposer. Le soir, nous revenons, vers sept heures et demie ou huit heures. Malgré cela, je suis tellement content que j'oublie tout, fatigue.

208 LILE DE THASOS

puces, punaises, mauvaise nourriture etc.. ; je ne pense qu'à vous, au plaisir que vous éprouverez en apprenant notre succès. 11 me parait impossible que nous ne découvrions pas encore beaucoup de choses, de manière à justifier Teuvoi d*un bateau à vapeur. Mais, ce que je désire, c'est trouver des monuments d'un autre genre. Nous ne sommes que dans les couches supérieures, c'est-à-dire de plain-pied avec le théâtre des guerres du moyen âge, époque à laquelle tous les monuments ont été bousculés. Au-dessous, nous trouverons probablement les restes d'une civilisation plus ancienne. Déjà les bas-reliefs que nous avons découverts peuvent nous donner de grandes espérances. Il y a tout un côté de la plaine qui doit être rempli de marbre, et c'est dans ce sens que nous dirigerons les travaux.

Me voici à la fin de la journée du 23; hier et aujourd'hui nous avons fait encore une bonne récolte dinscriptions, mais toujours dans le même genre. C'est à n'y rien comprendre. Il paraît que je suis tombé sur les archives municipales de Thasos. Ce qu'il y a de singulier, c'est que je n'ai pas trouvé la tète d'une de ces listes. Comme le champ d'orge, dans lequel je compte opérer, n'est pas encore coupé, j'ai essayé ce matin de transporter ma lente ailleurs et de faire des fouilles dans un autre endroit, qui nous avait été signalé par Œconomidès. J'ai installé M. Guillemet avec six ouvriers, (nous en avons huit maintenant) et j'en ai pris deux avec moi, pour aller déterrer un grand sarcophage qui se trouve dans le voisinage de noire maison et qui sert de récipient pour les eaux de pluie. J'ai fait fouiller la partie qui regarde le levant, et comme je le pensais bien, j'ai trouvé une grande inscription, au suprême étonnement des habitants qui finissent par me croire sorcier.

Cette inscription est assez longue, en grosses lettres, dont plusieurs sont liées ensemble. Je l'ai lue enlièrement: c'est Tépitaphe d'un nommé Philippe, de Stagirc. Je suis revenu ensuite auprès de mon escouade qui perdait son temps à dé-

chausser un mauvais mur du moyen âge. Je les ai menés dans la cour d'un paysan où j'avais remarqué une grande quantité de débris anciens. Il y a, dans sa maison, un marbre, long de douze pieds, au moins, qui me paraît être la corniche ouvragée d'un temple grec. 11 n'y a pas moyen de fouiller, parce que cet imbécile a construit sa bicoque au dessus; la pièce où se trouve ce marbre n'a que trois pieds de haut et sert de grenier à foin. Naturellement on ne peut s'y tenir debout, et on ne peut pas y porter de la lumière de crainte du feu. Il aurait bien voulu que je fisse fouiller son champ, parce que rien n*y pousse, à cause des pierres qui le remplissent, mais j'ai craint de perdre mon temps, et j'ai emmené nos hommes sur une éminence située près de nos maisons.

Au bout d'une heure de travail, m'étant aperçu qu'il n'y avait rien à faire, je me suis décidé à retourner è mon trou qui m'a déjà donné de bonnes choses ; j'ai passé le reste de la journée à faire creuser encore, sans entamer le champ du voisin, etj'ai trouvé quatre ou cinq belles inscriptions, desquelles je rapporterai trois en France , comme spécimens épigraphiques. Le proèdre a donné Tordre au propriétaire du champ de couper un peu son orge, de manière à ce que nous puissions travailler. On doit s'y mettre demain, et nous aurons nos coudées plus franches.

Somme toute, nous sommes très contents, et nous ne pouvions nous attendre à être aussi heureux. Il v a terriblement de gens qui donnent des coups de pioches, pendant des mois entiers, et qui ne trou vent rien. Nous avons extrait en six jours plus de quatre-vingts gros blocs de marbre, dont près de la moitié portent des inscriptions. Vous ne pouvez vous figurer la peine que nous avons pour extraire ces marbres, qui ont toutes les positions possibles, comme après un tremblement de terre. Sans compter nos deux bas-reliefs, qui nous ont donné d'autant plus de mal qu'il fallait éviter do les endommager avec nos leviers

Encore une excellente journée ! Sept inscriptions aujour-

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d'hui el, ce qui vaut mieux, un troisième bas-relief excessivement curieux. Il y a deux personnages, un guerrier et une femme, toujours portant des objets de toilette. Le collier de perles qui est dans ses cheveux a encore les perles. Ces trois monuments paraissent appartenir au même ensemble. Celui d'aujourd'hui contient une petite inscription qui me porte à croire qu'il s'agit là d'offrandes faites aux Grâces el aux Nymphes. Nous sommes enchanlés, comme vous pouvez le penser. Huit inscriptions, mais toujours des catalogues de noms. Tous les habitants de Tîle veulent maintenant venir travailler avec nous, et nous avons beaucoup plus d'ouvriers que nous en voulons.

J'ai trouvé un nouveau mur, en face du précédent, qui me paraît aussi contenir des inscriptions. Le propriétaire de l'orge ne veut pas la couper, ce qui nous gênait beaucoup, ce matin. M. Guillemet insistait pour que nous allassions à la voie des tombeaux, mais j'ai résisté; j'ai fait enlamer le monceau de terre sur lequel nous avions entassé les pierres et la terre, sortis de nos excavations, et j'ai eu le bonheur de découvrir ce troisième bas-relief. Mon compagnon ne parle plus maintenant de changer la place de nos travaux.

Je suis assez content de mes travailleurs; cependant, si on les laissait faire, ils se reposeraient toute la journée, mais je suis là pour les harceler.

Diinancho, 26.

L'habitude que j'ai prise de me lever de grand matin m'a fait sortir de mon étui de bonne heure, aujourd'hui, bien que je n'aie pas d'ouvriers et que je puisse me reposer tout à mon aise.

J'ai beaucoup à écrire, et je dois profiter du bateau qui partira probablement, ce soir, pour Cavale. J'achève cette lettre, avant d'écrire à madame Cornu qui expliquera tout à l'empereur ; ce dernier décidera sans doute l'envoi du bateau. M. Guillemet m'a fait, sur le même papier, un fort joli dessin de nos

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bas-reliefs, et les détails que je vais donner sur nos fouilles de celte semaine causeront un grand élonnemenl. En huit journées seulement de travail, avoir trouvé quatre bas-reliefs et cinquante inscriptions, environ cent blocs de marbre, d'un poids considérable , extraits de notre trou avec le peu de moyens que nous avons à notre disposition ! Sans compter les espérances de la semaine prochaine, espérances qui reposent sur une circonstance particulière, laquelle s'est produite hier.

Je vous ai dit, je crois, que nous avions découvert un second mur, en face et à une certaine distance du premier; Tangle qu'il forme contenant une inscription, j'avais espéré que le mur entier en contiendrait également, il n'en est rien. Ce mur est en partie détruit et, des décombres, nous avons sorti un grand nombre de marbres avec inscriptions. Nous étions environ à un mètre et demi en contre-bas, et je croyais avoir atteint à peu près le sol primitif ; mais en faisant donner quelques coups de pioche pour déchausser encore le second mur, je trouvai un petit chapiteau indiquant une colonne.

Le haut d'une colonne, sur pied, et commençant aussi bas, cela me parut extraordinaire. Je fis déchausser cette colonne, alors apparut un petit cippe carré, d'un marbre jaunAtre très beau ; il était couvert de terre ; je fis enlever cette terre, et j'aperçus d'en haut, d'où j'étais (on avait fait un trou autour de ce chapiteau), j'aperçus, dis-je, des lettres d'une élégance ci d'une antiquité respectables. J'eus une grande émotion, car je reconnus une espèce de conformité avec la petite inscription du troisième bas-relief, et j'espérai trouver l'explication de cet ensemble de monuments qui, bien certainement, ne sont pas funéraires, comme je l'aviiis pensé d'abord. Ils tiennent à quelques cérémonies religieuses en faveur de telle ou telle divinité du paganisme, peut-être les (traces et les Nymphes. Malheureusement, l'inscription du cippe rentrait dans la série de celles que j'ai trouvées jusqu'ici.

Je fis fouiller jusqu'au bas de ce cippe, et mes ouvriers trou-

chambre au pacha qui élait venu s'installer ici. Je ne savais plus que devenir, la petite chambre de M. Guillerael étant encombrée de tous nos effets, et il m'était impossible de travailler. Avant-hier, afin de fuir tous ces ennuis, nous étions allés nous installer, dès le matin, à la pointe do l'île, M. Guillemet pour faire une esquisse à l'huile, etmoî, armé d'une pioche, pour déchausser quelques marbres. De guerre las, j'avais accepté une chambre chez le douanier... mais je place la charrue devant les bœufs, et je dois reprendre les choses de plus haut. Deux jours après son arrivée, le pacha quitta le port, en laissant tout son monde et disant qu'il reviendrait dans deux jours. Je trouvai son procédé très inconvenant. Il savait bien que j'étais sans logement, au lieu de me dire de reprendre ma chambre pendant cette absence, il partit comme une flèche, et ses domestiques prétendirent qu il avait recommandé de laisser ses couvertures dans cette chambre qu'ils fermèrent.

Je restai donc dans celle de M. Guillemet, qui est voisine, et j'étais très monté contre tout ce monde-là. Au bout d'une heure, je voulus descendre pour sortir ; le nègre arabe, serviteur du pacha, avait emporté la clef do la maison et m'avait enfermé. Je criai parla fenêtre, et j'aperçus le fils du médecin, lequel voulut bien aller avorlir le nègre cl lui demander la clef. Ce dernier, non seulement ne voulut pas la donner, mais il menaça l'enfant; cependant, comme je frappais de manière à enfoncer la porte, il se décida à venir ouvrir.

Je m'étais armé do mon bâton, je pris mon arabe au collet et j'allais le rosser d'importance, lorsqu'on est venu demander grâce pour lui. On prétend qu'il est fou et qu'il ne savait pas que je fusse dans la maison.

Je me contentai de ces excuses, il me baisa la main, et je le laissai aller. Mais je me plaignis hautement du pacha, de son manque d'égards envers moi, puisqu'il n'avait pas eu seulement raltcnlion de prévenir ses gens ; je dis que j'écrirais au vice-roi pour lui expliquer la situation et lui dire le peu de secours que j'avais trouvé auprès des autorités.

J'allai ensuite, avec M. Guillemet, faire une promenade sur le bord de la mer où se trouvaient ces magnifiques constructions helléniques. Nous visitâmes le haut, où nous trouvâmes les ruines d'un petit temple dont on avait probablement fait une chapelle, au moyen âge.

En redescendant, par derrière le jardin de Christophe, nous avons remarqué un plateau qui devait contenir anciennement des constructions. Il domine la mer et se trouve dans le haut de l'enceinte fortifiée, non loin de Timmense escalier que nous avions admiré l'année dernière. De la hauteur aussi nous avons distingué les restes de l'ancien port qui était beaucoup plus considérable que je ne pensais.

L'autre petit, qui est plus apparent, était sans doute réservé aux simples barques.

Il est à croire que la mer était plus profonde autrefois, car maintenant une embarcation un peu considérable n Y tiendrait plus.

Au bout de la jetée do droite, on distingue, dans la mer, les fondations d'une ancienne tour ronde. Les blocs de marbre sont épars de tous côtés. En revenant par la belle source, j'aperçus des grecs qui mangeaient sous les platanes. Je m'arrêtai pour boire, et je leur dis : — KaXfiV cpe;tv, — parce qu'ils me souriaient d'une manière amicale. Je reconnus alors mon chanteur que j'avais si mal mené. J'allai à lui et lui donnai deux poignées de main, en lui disant que mon intention n'avait pas été de l'empêcher de s'amuser, mais qu'ayant beaucoup à travailler, je l'avais fait prier de cesser, pendant une demiheure. Je ne sais ce qu'il me répondit, en ayant l'air d'accuser le maître du café; mais tous, lui et ses camarades, me dirent le mot « pardon » en français ; nous nous quittâmes fort bons amis. Le cafetier avait eu tellement peur qu*il avait fermé son café. Tout ce que je pus lui dire ne put le décider à le rouvrir.

Sur ce petit épisode de ma vie à Thasos, je vous quitte. Encore mille tendresses.

Thasos, port de Panagia, 28 juin 1864.

Nous avons été gâtés jusqu'à présent, aussi sommes-nous devenus un peu difficiles, et nous voudrions maintenant trouver tous les jours quelque nouveau bas-relief. Voici un petit mot sur les deux premiers jours de celte semaine.

Hier matin, lundi, je me suis levé, comme d'habitude, à quatre heures et demie, et j'ai attendu vainement les ouvriers. Je n'en ai pas eu un seul. La veille était le dernier jour d'une espèce de carnaval, et ils s'en sont donné le plus qu'ils ont pu, parce qu'ensuite commence un carême de quinze jours, pendant lesquels les Grecs ne mangent ni viande ni œufs. C'est vous dire que nous-mêmes allons avoir deux semaines bien rudes à passer, parce que les marchands n'auront rien. A une heure de Taprès-midi, cependant, tous nos hommes sont arrivés, ayant l'air très heureux de recommencer leurs travaux avec nous. Je les ai pris pour la demi-journée, au nombre de sept. Ainsi que je vous l'ai raconté, mon intention était de vider cette espèce do chambre ou galerie dans laquelle se trouvait le petit cippe nouvellement découvert. C'est un grand travail qui pourra bien nous prendre toute la semaine et cela, peut-être, sans aucun résultat. Hier et aujourd'hui, nous n'avons eu que quelques inscriptions, etnous avons retrouvé ce sol qui est dallé de marbre, mais pas autre chose. Il est vrai que nous n'en avons découvert qu'une partie, celle qui va du cippe au mur en face. Un marbre, d'une dimension eiïrayante, et qu'il nous sera impossible de remuer, se trouve presque à fleur du sol. Il contient une inscription, mais dans la partie qui touche terre. Pour la voir, nous n'avons pas d'autre moyen que défaire une excavation au-dessous, et de le faire choir de manière à ce qu'il montre la face qui est actuellement cachée. Nous aurons soin de ne pas nous faire écraser. Nous avons aujourd'hui sorti notre petit cippe, et nous l'avons mis

en sûreté, afin de l'emporter avec le bateau que Ton nous enverra, j'espère.

Il nous faut encore quelques jours de patience pour vider entièrement cette galerie ; c'est un sacrifice qu'il fallait faire, nous aurions craint délaisser des bas-reliefs, et nous aurions toujours regretté de n'avoir pas fouillé jusqu'au fond. Aujourd'hui, nous avons deux ouvriers de plus; nous en avons neuf maintenant; nous en prendrons jusqu'à douze. Nous voudrions ne pas être obligés de rester ici pendant le mois d'août où les chaleurs sont si fortes. Nous aurons bien assez à souffrir pendant le mois de juillet. Nous comptons aller passer le mois d'août au mont Alhos.

29 juin.

Nous n'avons rien trouvé dans notre galerie, si ce n'est quelques marches conduisant probablement à une partie plus élevée où se trouve le plateau. Ce n'étaient que des pierres et des débris de poterie ; nous n'avons pas cru devoir nous diriger de ce côté-là. Nous avons continué la galerie qui s'étend dans la direction du champ d'orge. Le fils du propriétaire, que j'ai pris au nombre de nos ouvriers, en a coupé de manière à nous permettre de nous étendre, et nous avons trouvé encore beaucoup d'inscriptions, toujours dans le même genre. Cela, toutefois, formera un ensemble curieux. Nous avons renversé la grande pierre, sans qu'il y eut accident. Elle contient aussi une longue inscription. J'ai passé tonte la journée à la copier, en plein soleil; c*est très fatiguant. J'en ai aujourd'hui soixante-quatorze, déterrées par nous. Je pense que, la semaine prochaine^ à moins que les derniers jours de celle-ci ne soient très fructueux, nous ferons une tentative du coté des tombeaux, pour tâcher de découvrir quelque statue ou quelque bas-r*^lief. La chaleur est très forte; elle est cependant supportable et, jusqu'à présent^ je me tire très bien d'affaire. La vie au grand air m'est favorable, à ce qu'il paraît, et je me porte

bien, quoique je ne dorme pas, la nuit, à cause de ces atroces puces dont j'ai horreur à un point inimaginable.

Enfin, il faut bien souffrir quelque chose ! Mes ouvriers me donnent beaucoup de mal, mais j'en fais ce que je veux, en montrant de temps en temps de la sévérité. Ils paraissent très heureux quand ils trouvent un marbre avec une inscription. Les pauvres gens, il faut en convenir, ont beaucoup de peine. Remuer de la terre et des marbres pendant onze heures par jour est une rude besogne. Ils sont très singuliers ; aussitôt que quelqu'un parle, ils s'arrêtent net dans leur travail. Tous les matins, à cinq heures, je vais les réveiller dans leur lit, c*est-à-dire au milieu des champs où ils dorment, en plein air. Mon cawas a installé une petite tente, près de l'endroit de nos fouilles, et il y couche toutes les nuits.

Les habitants de Panagia prennent les marbres qui n'ont pas d'inscriptions pour bâtir l'église du village ; chaque homme porte, à mulet, sa charge.

Vendredi matin.

Notre journée d'hier a été excellente sous le rapport des inscriptions. Nous en avons trouvé vingt, parmi lesquelles plusieurs très importantes qui me donnent l'explication d'un très grand nombre d'autres. Seulement, nous sommes arrivés à la fin de notre galerie et, vers le soir, les marbres devenaient beaucoup plus rares. Nous irons probablement aux tombeaux, la semaine prochaine.

Au moment de terminer notre journée', hier, plusieurs ouvriers dirent qu'ils ne voulaient plus revenir travailler, parce que je m'étais impatienté contre eux. En rentrant, je les fis venir tous, l'un après l'autre, pour les payer, en leur disant qu'ils pouvaient partir, et que je n'avais plus besoin d'eux.

Quand ils virent que je ne dépendais pas d'eux et que je les avais pris au mot, ils voulurent tous rester, moins trois que je renvoyai en les payant. Puis je fis servir à ceux qui res-

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taient du café et du raki, et ils furent enchantés. Malheureusement, quand Tun d'eux a quelque argent ils le boivent touSf puis se grisent en prenant à crédit. Toute la bande passa la nuit à boire et à chanter, ce que j'ignorais.

Je me levai, ce matin, comme d'habitude, à quatre heures et demie, regrettant bien de ne pouvoir me reposer, car j*avais passé toute ma journée, hier, à copier, debout au milieu des pierres, et cuit par un soleil torride.

Je vais chercher mes gens, et je les trouve tous ivres, dormant au milieu des champs. Deux ou trois essayèrent de se lever, mais je leur dis de se recoucher et de venir l'après-midi pour la demi-journée, si toutefois ils étaient alors en état de travailler. Je rentrai me reposer un peu. Au bout d'une heure, on vint me dire que deux de mes ouvriers avaient été arrêtés, cette nuit , au moment où ils venaient de voler dans une maison ; on les avait attachés avec des cordes et on allait les conduire en prison. Probablement, étant ivres, ils n'avaient pas eu conscience de ce qu'ils faisaient. Ces pauvres diables avaient été liés à un arbre presque sous mes fenêtres. Je descendis au milieu de toute la population du village qui les entourait, je demandai leur grâce au chef de la police et à l'homme qu'ils avaient volé.

A ma demande on les détacha; j'exigeai même qu'on ne leur fit payer aucune amende, et je les renvoyai en les faisant accompagner par le cawas; ils étaient d'un village voisin. Seulement, je leur signifiai de n'avoir plus à se représenter ici, parce que je ne les reprendrais plus. Du reste, c'étaient deux mauvais ouvriers dont je suis enchanté [d'être débarrassé.

Cela dégrisa tous les autres qui parurent très touchés de ce que j'avais fait pour leurs camarades. En général, ce sont des barbares ; il faut les conduire très durement et, de temps en temps, leur montrer de la bonté.

Quand je suis là, ils travaillent du mieux qu'ils peuvent, mais aussitôt que j'ai le nez tourné et que je suis occupé à copier mes inscriptions, ils s'arrêtent et ne font plus rien.

A quelque chose malheur est bon. Je regrettais, ce malin, unedemi-jouruée perdue, mais voilà que, vers sept heures, un vent violent se lève , la mer grossit comme dans ses mauvais jours, les nuages s*amoncellcnt, et au moment où je vous écris, tout le ciel est en eau, et il pleut à verse. Nous aurions été trempés ! Il me semble bon et doux d'avoir quelques heures de repos et de respirer un air frais en causant avec vous. L'effet delà pluie, de Torage, sur Tamphilhéàlre do verdure qui nous environne , est d'un aspect très original ; M. Guillemet vient de s'installer sur notre petit balcon pour en faire un croquis à Thuile; il a été obligé, toutefois, de faire établir une grande natte du côté de la mer, tant le vent est fort. La journée me parait bien compromise; il fait un temps incroyable; le ciel est si noir, la pluie si drue que j'y vois à peine pour vous écrire

Je viens de payer mes ouvriers. Maintenant qu'ils ont de l'argent pour boire, ils m'ont dit qu'ils ne pouvaient revenir, la semaine prochaine.

Comment allons-nous faire ?

En vérité, je n'en sais rien. Et cependant nous avons beaucoup de fouilles à entreprendre.

Je ne suis pas content de ces deux dernières journées ; une inscription hier et deux aujourd'hui. C'est trop peu, je suis habitué à mieux que cela. Aussi, avons-nous abandonné le lieu de nos premières fouilles. Mais, avant de quitter, j'ai fait coucher sur terre nos bas-relief, afin que les curieux ne soient pas tentés de les gAter et de gratter les perles qui se trouvent dans la coiffure d'une de nos dames en marbre, (^e matin, je suis allé visiter un escalier gigantesque que j'avais remarqué l'année dernière ; je me suis convaincu que c'étaient les gradins d'un immense amphithéâtre, construit sur le versant occidental de la montagne, et à une assez grande élévation. Des socles de colonnes sont encore debout. J'ai visité tous les alentours qui sont remplis de ronces et d'épines, et j'ai reconnu une énorme quantité de marbres, jetés ça et là, ce qui nous

promettrait une récolte abondante, si nous avions les instruments nécessaires.

Ce n*esl pas seulement cela qui m'embarrasse ; nos maudits ouvriers voudront-ils monter là-haut, deux fois par jour. J'en doute fort.

Je n'en ai pas un seul d'engagé pour la semaine prochaine. Ils viennent tous se présenter, mais sans pioche et sans pelle ; nous ne pouvons pourtant pas acheter une cargaison d'outils, nous en avons déjà une masse.

Derrière les maisons du port nous avons essayé de fouiller, cet après-midi, sur remplacement d'une église byzantine, et nous avons remué quelques beaux marbres avec la croix grecque, et des débris d'une mosaïque, dans le genre de celles qui existent encore dans les églises de Constanlinople et de Salonique. Mais, rien qui puisse nous intéresser comme art, et pas une seule inscription.

Je compte aujourd'hui aller visiter des restes de tombeaux, qui sont brisés, et voir si parmi toutes ces ruines je ne puis pas découvrir quelque chose de nouveau. Je reviendrai ensuite pour prendre M. Guillemet et le conduire à Tamphilhéàtre que nous examinerons en détail. Depuis le jour où j'ai commencé les fouilles, je n'ai pas eu un seul jour sans une inscription au moins

Les tombeaux sont surtout dans le voisinage de la mer. Nous avons remarqué un grand ornement très curieux dont M. Guillem'jt fera le dessin. Dans les tombes, on voit aussi des guirlandes ou festons, qui pouvaient bien être dos encarpa.

Dans notre promenade, nous avons vu beaucoup de mûriers dont on n'a pas utilisé les feuilles. On est ici propriétaire d'un ou de deux arbres, et le terrain qui se trouve au-dessous appartient mémo à un autre propriétaire. Sous les oliviers on cultive des céréales, surtout du blé de Turquie, qui vient très bien; quand on fait la moisson, on ne coupe que l'épi, par petites poignées, avec une faucille ; on laisse sur pied la paille, sans doute pour les bestiaux qui passent leur vie entière aux

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champs. L^instrument dont on se sert pour travailler la terre est l'ancienne dolahra fossaria. J'ai essayé, avec une pioche, de déterrer le côté d'un sarcophage sur lequel il y a une longue inscription qui m'a semblé métrique. N'ayant pas de pelle, et comme, d'ailleurs, il faisait très chaud, j'ai remisa un autre jour le déchaussement complet.

M. Guillemet a dessiné la tète d'une statue colossale qui a été trouvée dans un champ voisin, et qu'on avait mise comme une pierre dans le mur de clôture. Cette tète portait des boucles d'oreilles; on voit encore les trous. Je m'arrête pour vous dire que j'ai reçu votre n° 3 et votre n° 4. Je suis consolé quand je pense que vous êtes au courant de tout ce que je fais. J'ai reçu en même temps une lettre des plus affectueuses de Dûbner, et je vais lui répondre aujourd'hui même.

La chaire de paléographie grecque, transportée à l'école des Chartes, serait amoindrie àmesyeux; elle n*aurait plus, alors, autant d'intérêt pour moi. Je me réjouis de me reposer moralement auprès de vous, en vous consacrant toutes mes pensées et toutes mes actions.

Thasos, porl de PaDagia, 4 juillet 18G4.

Nous n'aurons aujourd'hui d'ouvriers que l'après-midi, et comme ma matinée est libre, il se lencontre toutnaturellement que ma plume se place à ma main, et que le désir de vous écrire se fait sentir immédiatement. Une petite page de causerie pour commencer la journée ne fera pas grand tort aux marbres et aux inscriptions qui pourront survenir. Depuis quelque temps, il y a assez et trop de pierres dans ma correspondance ; sans doute, nous ne voulons pas nous en plaindre, mais j'ai besoin de me reposer un peu de toutes ces fouilles en plein soleil, et je jouis ce matin du calme, de la brise, de la vue de la mer et de l'illusion qui vous transporte, toutes les

deux, auprès de moi. Chaque jour me rapproche de vous, et j en bénis Dieu. Quand je me présenterai devant ce juge souverain, je me cacherai derrière vous, et j'espère pouvoir entrer, avec vous, là où ne sont admises que les belles pensées et les bonnes actions. L'avenir, ce n'est pas demain, cen*est pas après-demain, c*est un peu plus lard, alors que nous n'aurons plus à compter les jours, les mois, les années. Nous ne devrions jamais perdre cette pensée de vue; elle contribuerait à nous faire prendre notre mal en patience et à no considérer les choses de ce monde que pour ce qu'elles valent. A quoi sert toute la peine que nous nous donnons sur cette terre pour obtenir des avantages purement matériels? A quoi servent la réputation^ la gloire, si on ne les considère pas au point de vue de quelques êtres chéris? Que sont devenus tous ces illustres personnages dont je viens remuer la poussière? Ils ont fait un peu de bruit pendant leur vie, et aujourd'hui, le silence pèse sur leur mémoire. Tout au plus leur nom se trouve-t-il prononcé quelquefois, dans quelques leçons. Malgré ces pensées de dédain et d'une philosophie peu terrestre, qui me dominent souvent, je rêve Tillustration, une gloire momentanée, pour vous en offrir les honneurs. Je voudrais faire de belles découvertes, dansFidée qu'elles pourraient vous procurer quelque satisfaction. Aussi, suis-je doué d'une énergie et d'un courage qui contrastent singulièrement avec Tapathie de ceux qui m*entourent, bien qu*ils soient beaucoup plus jeunes que moi. Dieu me récompensera et conlinueraà conduire ma main investigatrice, comme il l'a fait jusqu'à ce jour.

Je m'arrête et ne veux pas entamer l'autre page, je craindrais de me laisser aller trop longtemps au courant de mes pensées philosophiques. Je vous dois le récit exact des journées qui vont venir.

Jeudi soir.

Les jours, les semaines se suivent, mais ne se ressemblent pas. Ces ouvriers , sur lesquels je comptais, lundi soir, ne

sont pas venus; j'ai même dû chômer encore le lendemain. Puis, mercredi était fête grecque, de sorte que nous avons perdu les trois premiers jours de la semaine. Ce matin donc, j*avais sept ouvriers, parmi lesquels quatre nouveaux, mais très mauvais.

Nous sommes allés nous établir au tombeau d'Antiphon, qui est à une demi-heure de notre maison. Je n'y ai jamais eu grande confiance, mais c'était l'idée fixe de M. Guillemet, et c'était d'ailleurs un essai à tenter. II a complètement échoué. Nous avons fouillé toute la journée et nous n'avons trouvé que de mauvais tombeaux qui, tous, avaient déjà été ouverts. Le tombeau d'Antiphon seul parait avoir été important, mais il a été bousculé complètement, et c'est probablement à ce monument qu'appartiennent tous les débris que nous avons trouvés précédemment. Un morceau de jambe , un genou d'une statue colossale voilà lout ce qui s'est présenté à nous aujourd'hui.

C'est une de mes journées les plus ennuyeuses. J'ai fait comprendre à M. Guillemet que nous perdions notre temps, cl qu'il valait mieux travailler dans les endroits où nous avions quelques indications : le théâtre, par exemple. Il est possible que nous n'y trouvions rien, mais au moins nous devons tcnlor l'avenlure , et si nous avons quelque chance d'augmenter notre bagage archéologique et épigraphiquo , c'est cerlainement dans cet emplacement. Nous avons de plus un autre grand ennui. Quatre jours de fête encore, la semaine prochaine, c'est vraiment désespérant! Les mois s'avancent, et les chaleurs deviennent bien fortes. Perdre ainsi lout son temps, quand on pourrait si bien l'employer !

Puis, l'éloignement où nous sommes, qui nous force d'attendre si longtemps une réponse. Ainsi je calcule que je ne puis recevoir la réponse de l'empereur à ma première lettre, que vers le 20 de ce mois; les deux autres ne lui arriveront que jeudi prochain, c'esl-à-dirc dans huit jours, et je ne saurai qu'à la fin du mois si on m'envoie un bateau ou non.

Somme toute, je suis très ennuyé en ce moment, et j'ai

besoin de faire quelque découverte imporlaale, pour me redonner du courage. Les ouvriers contribuent beaucoup à m*impatienter ; ils voudraient me forcer à augmenter leur salaire. Je leur donne déjà plus qu*un franc, et ils peuvent vivre ici pour trois sous par jour, avec du pain, du vin, des olives, de Tail et des oignons. Quand ils ont quelques sous d'avance, ils passent leur temps à boire et à jouer. Pour employer ces quatre jours de fête, je travaillerai à mon manuscrit, et je vous écrirai.

Vous pouvez être tranquille, je ne sors jamais qu'avec mon grand chapeau de paille. J'ai soin de ne pas m'exposer, la tète nue, au soleil, et j'espère vous revenir en bonne santé. Nous avons encore six semaines de souffrance, après quoi le temps deviendra plus supportable, les jours seront moins longs, et le soleil aura moins de force. Ici, ce qui nous sauve, c'est une brise qui règne assez fréquemment et qui établit dans Tatmospbère de grandes variations. Les nuits sont magnifiques ; aussi presque tous les habitants couchent dehors, enveloppés de couvertures. Ils paraissent n'avoir pas besoin de respirer, car leur tête ne se voit pas plus que le reste du corps. De cette façon, ils n'ont point de punaises, mais force puces. Aussi, le matin, quand ils se réveillent, leur premier mouvement est de se gratter du haut en bas. Je regrette qu'il y ait tant de vermine dans mes lettres, mais c*est là une de mes principales préoccupations. Sans repos, il est impossible de conserver ses forces, et je ne puis dormir avec une pareille engeance.

Le soir, en revenant du travail, je vais à la mer, pour me baigner les jambes; ce travail de terre nous met dans un état de saleté incroyable. Je vis absolument comme un paysan; je ne connais plus ni cravate ni bretelles; mon pantalon de coutil et ma veste noire, voilà mon costume de tous les jours.

Nous mangeons fort tard, le soir, et nous ne nous couchons jamais avant dix heures. De ce moment à quatre heures du matin, il n'y a pas grand temps, et si vous enlevez celui que je passe à me gratter, à m'agiter, à penser à vous, à mes

projets de fouilles, vous verrez qu'il ne me reslc pas beaucoup d^heures de sommeil.

Quelquefois, au milieu du jour, après noire déjeuner, je cherche à reposer un peu; mais je ne dors que d'un œil, dans la crainte de laisser s'écouler les heures. C'est moi qui suis le réveil-malin, au grand désespoir d'Antonio qui aimerait à se lever tard. Une nouvelle inslallation est toujours une grande perte de lemps; il faut transporler sur les lieux toutes nos pioches et notre cric, qui est très lourd. Nous avons toujours Œconomidès, qui nous esl très dévoué et qui nous accompagne dans presque tous nos Iravaux; il met très souvent la main à la pâte et s'entend très bien à soulever el à faire manœuvrer de gros blocs de marbre. Je voudrais bien réussir dans ce qu'il m'a demandé! Je crois vous l'avoir dit: il veut être sujet français, afin de trouver une prolection auprès de notre consul. Il s'est fait négociant, mais il abandonne sans cesse son magasin pour nous suivre, el cela, sans se faire valoir le moins du monde.

Celle histoire de baleau me lient dans le statu quOy et je ne puis pas faire de projets , avant de connaître la décision qui aura été prise dans un sens ou dans Tautre. Aulremenl, après nos fouilles du théâtre, j'aurais pu aller au pied du mont Olympe, à Tentrée de la vallée de Tempe, ou on n'a pas fouillé et où il fait beaucoup plus frais qu'ici. Je no sais pas si j'aurai le temps de profiler des deux firmans que le sultan m'a donnés; j'ai encore lant à faire, sans parler même des copies que je voudrais exécuter au mont Alhos! A la grâce de Dieu ! allendons les événements. Je suis obligé de faire parlir celte lellre sans vous dire le commencement de nos opérations au Ihéâlre. Demain, part un caïque pour le courrier d'après-demain, et il faut que ma lellre soit prête, ce soir. Je n'y vois plus, et la nuit s'avance à grands pas ; j'évite lout Iravail à la lumière. Mes pauvres yeux ont élé très faligués par loules les copies d'inscriplions que j'ai élé obligé de faire, en plein soleil.

D'après ce que je vois, il me faudra sans doute renoncer à

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dans les soins de la personne que j'en avais chargée. Effectivement, en arrivant, je trouvai les feuilles desséchées et la pauvre tortue ne donnant plus signe de vie. Pendant huit jours on ne s'était pas occupé d'elle. La faim, la soif, le chaud, le froid, elle avait tout souffert. J*en pris donc mon parti. Le lendemain matin, de bonne heure, j'allai la voir ; il me sembla qu'elle remuait encore. Antouio dormait, j'allai moi-mèmç chercher quelques feuilles de haricots et de maïs, et je les lui apportai. Peu à peu, elle reprit vie, et aujourd'hui elle va parfaitement ; seulement elle me prend du temps. Je crois que, dans son intérêt comme dans le mien, je lui donnerai la clef des champs. Le pacha n'a pas reparu dans sa maison et il m'en abandonne Tentiëre jouissance. Nous avons eu cette nuit un vent très violent, et la mer était furieuse. J'éprouve un grand bien-être maintenant à me garantir du froid, après avoir tant souffert du contraire. Dès lors, vous devez être hors dinquiétudes; nous en avons fini avec les grosses chaleurs, par conséquent, avec les fièvres. C'était là seulement ce qu'il y avait à craindre dans mon voyage, et comme j'aurai soin de ne pas attendre la mauvaise saison pour me mettre en mer, vous ne vous tourmenterez plus jusqu'au moment de mon retour.

1" scpîeiiibrc.

Nuit très fraîche, et très bon temps pour la santé. J'ai bien dormi, depuis deux heures du matin. En ouvrant ma fenêtre, j'aperçois mon fidèle Arabe que l'on avait emmené pendant mon absence. En merevoyanl, le pauvre chien était d'une joie indicible, il pleurait, il sautait, il me dévorait de caresses. Les habitants qui étaient en bas, au café^ n'y comprenaient rien. J'attends Œconomidès qui est tout à fait remis de ses fièvres; il nous aurait bien man(|ué pour l'arrivée du bateau. Notre moine Christophe voudrait bien, pour son couvent du mont Athos, le grand sarcophage que j'ai fait déchausser et sur lequel j*ai découvert une grande inscription ; il m'a prié de le

rendait le travail impossible. C'était comme une forêt vierge. Je faisais jeter et je jetais moi-même les arbustes au bas de la montagne; mais, au bout de quelques instants, je réfléchis que je pouvais utiliser toutes ces branches, et en faire une cabane pour nous mettre à Tabri des rayons du soleil. Dès lors M. Guillemet et moi nous apportâmes tous ces débris dans l'endroit le plus convenable, etauboutd'unquartd'heure, nous élevâmes une véritable maison de verdure. Les haches allaient lentement, et venaient difficilement à bout de ces arbustes dont plusieurs étaient très gros. Mais notre cawas se mit de la partie et, avec son sabre, il nous donna en un instant plus de matériaux qu'il ne nous en fallait. En deux coups de sabre il abattait les plus forts arbustes. Nous savons bien que notre verdure ne doit pas durer longtemps, mais la fouille sèche restera, et nous aurons de Tombrage. Effectivement, vendredi et samedi, nous avons eu un excellent abri d'où nous pouvions même surveiller les ouvriers. Nous avons fait apporter de quoi manger, afin de ne pas être obligés de descendre, et, de cette manière, nous avons pu passer là la journée toute entière.

Nous étions enchantés d'être dans ce petitcoin, surle versant de la montagne, à l'abri des curieux; nous avions un entrain extraordinaire, l'espérance nous soutenait. Nos ouvriers euxmêmes paraissaient contents. La mer, qui d'abord était cachée par toutes les broussailles envahissant le scenium et l'endroit où se trouvait la colonnade, parut tout à coup à nos regards, lorsque les arbustes furent abattus, et un air délicieux nous caressa le visage. Un olivier fut respecté; il s'était fourvoyé sur les marches du théâtre. La terre végétale, magnifique et très fine, que nous faisions enlever, nous servait à former un chemin pour gagner l'autre versant de la montagne, afin d'y jeter nos débris.

Nous trouvâmes, enfin, de la brique romaine établie sur une couche de petits morceaux de marbre, en guise de pierre. Grand fut mon désappointement, parce que je compris que l'ancien dallage hellénique avait disparu à Tépoque de la do-

mination romaine, et je commençai à perdre un peu de mes espérances.

Du côté de la scène, je fis déchausser les gros piliers indiquant les travées par lesquelles devaient entrer les acteurs, et je ne tardai pas à reconnaître des constructions du moyen âge; dès lors, je compris que je n'avais plus rien à attendre de ces fouilles, et je ne continuai que pour n'avoir rien à me reprocher ; nous y retournerons même encore pendant un ou deux jours, pour en avoir le cœur net. Après cela, nous retomberons dans nos incertitudes, et nous irons faire de nouvelles tentatives dans la plaine. Puissions-nous faire encore quelques découvertes ! Nous n'avons pas, cependant, entièrement perdu notre temps. J'ai trouvé, sur les marches, des lettres gigantesques et quelques noms propres romains écrits en caractères grecs, tels que MAPKOT- AT-ZflCIMOY; ce qui indique la place des principaux personnages sur les gradins du théâtre, comme les personnes pieuses ont à Téglise des chaises portant leurs noms ou leurs initiales.

Entre les colonnes du milieu, nous avons trouvé deux marbres assez plats, plantés en hauteur et sur champ ; sur Tun, que j*ai déchaussé un peu, on voit une croix.

Samedi soir, nous nous sommes trouvés en présence de quatre jours de fête. J'avais d'abord eu l'idée d'aller à Cavale, et de profiter de ces vacances pour visiter un monastère qui se trouve à sept ou huit heures, dans la montagne, mais c'eût été beaucoup de fatigue. Je me décidai, alors, à aller passer deux jours au village de Panagia où nous avions quelques visites à faire, comptant aussi dédommager un peu notre estomac qui commence à être fatigué d'œufs et de concombres.

Dimanche matin, donc, nous partîmes, accompagnés d'Œconomidès qui nous offrit un logement chez son frère, ce qui nous convenait beaucoup mieux que d'aller descendre chez Madame la proèdre où nous étions en cérémonie et où nous nous étions tant ennuyés.

Nous voici donc à Panagia, chez le frère d Œconomidès.

Après les politesses d'usage, nous déposons notre petit bagage dans nos chambres, et nous allons rendre visite à M, Montfajon, jeune graineur, assez bon garçon, avec lequel nous avions pris le bateau de Cavale.

Ce M. Montfajon avait loué la maison la plus agréable de Panagia pour y faire un établissement de vers à soie. Cette maison est située devant la place où se trouve cette magnifique source et ces immenses platanes dont je vous ai parlé. C'était là, sous ces fenêtres, qu'avait lieu la fêle, fête qui consiste en danses exécutées par les hommes seuls ^ ivres pour la plupart.

Je ne connais pas de danse au monde plus ridicule que celle que ces imbéciles exécutent avec une lenteur de menuet, faisant claquer leurs doigts et cherchant à prendre des poses gracieuses. A chaque instant, on leur apporte à boire, et il y en a qui peuvent à peine se tenir debout. A côté sont des Grecs, avec une carafe pleine de raki, se la passant les uns aux autres et finissant par tomber d'ivresse , avec tous les hideux désordres qui en sont les suites ordinaires. Je voyais là, sous mes yeux, la plupart de mes ouvriers de la veille, et j'étais peiné à l'idée d'être obligé d'employer de pareilles gens. Je tâcherai de me procurer des Bulgares que Ton dit être plus sobres et plus travailleurs. On ne peut jamais compter sur ces maudits ouvriers.

Nous dînâmes chez M. Montfajon, qui fut très aimable pour nous et en même temps très heureux de la circonstance qui lui permettait de nous mettre au courant de toutes ses affaires. Le lendemain, c'est-à-dire lundi, se passa de la même manière; on dansa, on but, peut-être un peu moins, pendant que j'allais avec M. Guillemet faire des photographies.

Je comptais partir, le lundi soir, mais M. Montfajon devani, le lendemain, servir de parrain à l'enfant du prêtre chez lequel il est logé, je me décidai à rester pour assister à la cérémonie et voir comment se fait un baptême grec. Le baptême a eu lieu hier, vers onze heures. Nous nous sommes rendus chez le prêtre, et de là, on est parti pour l'église qui fut bientôt rem-

plie par toute la population du village. Dans le fond, suivant la mode turque, est une tribune garnie de grillages en bois où vont se placer les femmes; celles qui ne voulaient pas être vues, et celles qui n'avaient pas de place, s'y étaient rendues.

Le parrain, le père et Fenfant restèrent à l'entrée, et pendant vingt minutes, on récita des prières, en tenant un petit cierge allumé. Pendant ce temps-là, un autre prêtre faisait quelques cérémonies au milieu du chœur. Il y avait une espèce de grande urne autour de laquelle on promena l'encen* soir ; on apporta de Teau chaude que Ton mit dans l'urne ; le prêtre récita de nombreuses prières, en passant souvent la main dans Teau pour s'assurer qu'elle était à une température convenable. Les trois intéressés arrivèrent ensuite. On mit autour du cou de M. Montfajon une grande couverture grise rayée qui lui couvrait la poitrine, puis on plaça l'enfant entre ses bras; il le berça pendant quil le promenait autour de l'urne. Je passe sous silence une foule d'autres petites cérémonies. Enfin le prêtre prit l'enfant et le plongea trois fois dans Teau, sans tenir compte des cris et de la colère du pauvre petit qui se démenait étrangement (il avait déjà onze jours). On le remit dans une petite couverture et dans les bras de M. Montfajon, qui se tira d'affaire avec beaucoup de convenance et de sérieux. On prit ensuite de l'eau dans un petit pot, le prêtre souffla dessus par trois fois, y trempa un pinceau et toucha le front de l'enfant en imitant le signe de la croix, en commençant par la droite. Après la cérémonie, un homme vint par derrière et souleva M. Montfajon, trois fois dans ses bras.

J'abrège pour vous faire sortir de l'église et vous conduire à la maison du prêtre. Tous les enfants du village nous entouraient, surtout nous autres Français, parce qu'ilscomptaient sur quelques pièces de monnaies.

M. Guillemet avait eu la bonne idée de faire acheter dos bonbons; nous les jetions en marchant, au milieu de la foule, et ils se précipitaient tous, les uns sur les autres, pour les ramasser. Mais ce fut bien autre chose, quand nous jetâmes des

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pièces de monnaie; c'étaient des cris, de la rage, presque de la fureur. Cette population est bien misérable ; ce sont de véritables sauvages. Dans la maison du prêtre où on nous servit du café, nous eûmes toutes les peines du monde à ne pas être envahis par cette multitude d'enfants en guenilles. Quelques instants après, on se rendit chez M. Montfajon, où on déjeuna avec la famille du prêtre. Nous nous mimes au balcon et nous jetâmes des bonbons et de la menue monnaie, ce qui maintint au-dessous de nous tous les enfants, pendant plus de deux heures. Enfin , je pris congé des héros de la fête, j'enfourchai un mulet et je retournai au port, où je fus bien aise de me retrouver loin du bruit et des ivrognes.

Tout le monde est à Panagia pour la fête, et notre petit village est presque désert; j'en suis enchanté et j'ai repris ma chambrette d'où je vous écris, en ayant devant moi la mer et les montagnes de la Macédoine.

Dimanche matin, en quittant le port, nous devions partir de très bonne heure pour éviter la chaleur; nous n'étions pas encore en route à neuf heures, aussi, ne sommes-nous arrivés qu'à onze heures, par un soleil brûlant ! Antonio a bien gardé la maison ainsi que nos antiquités qui sont Tobjet de taquineries ou au moins de curiosités insupportables.

L'autre jour, nous avons trouvé un de nos bas-reliefs soulevé, et des pierres dessous, de manière à endommager les sculptures. J'ai voulu découvrir les coupables, pour leur faire administrer une correction exemplaire, mais je crois qu'on s'est entendu pour ne pas les dénoncer. Cependant comme on mo craint beaucoup ici, j'espère qu'on ne recommencera plus. Ces gens-là n'aiment et ne respectent que les gens qui ont de l'énergie.

Je crains bien d'être retenu ici jusqu'au quinze août. Il me semble difficile qu'un bateau arrive, et que nous puissions terminer avant cette époque. Du reste, les événements disposeront de nous, et j'attends des nouvelles de l'empereur, pour savoir à quoi m'en tenir. La manière dont il aura accueilli

les premières découvertes quej'ai faites coDtribuera beaucoup à la décision que nous prendrons ultérieurement.

Les trois jours que j'ai passés à Panagia, m'ont fait du bien, et mon estomac s'en est fort bien trouvé. Le pacha est dans l'île et il viendra bientôt me déposséder pour quelques jours. C'est un grand ennui pour moi.

Port de Panagia, 15 juillet 1864.

Semaine entièrement perdue pournous ! J'avais eu la précaution de revenir, un jour plus tôt, afin de préparer l'affaire des ouvriers; mais nos hommes se sont tellement grisés pendant les fêtes qu'ils étaient hors d'état de reprendre leur travail, et nous avons dû chômer hier. Aujourd'hui, il n'y en avait que quatre, et des plus mauvais : nous sacrifions donc celte semaine et nous reprendrons, lundi prochain. Il y a dans notre voisinage un ensemble de marbres magnifiques qui proviennent d'un temple qui devait être superbe ; ces blocs sont trop gros pour avoir été remués et ils doivent se trouver sur l'emplacement même. Nous ferons là une tentative et nous essaierons encore ensuite dans la plaine, vers l'endroit où nous avons été si heureux.

J'ai calculé que ma seconde lettre, où je vousdétaille la découverte des autres has-reliofs, ne vous arrivera qu'à la fin de la semaine prochaine. (iCla me rejette bien loin pour que je puisse recevoir une réponse ot une décision en ce qui concerne le bateau. J'en suis, je l'avoue, fort ennuyé, et si je savais qu'on dût no pas nous en envoyer, j'arrêterais là mes fouilles. Nous avons assez fait pour défrayer un ouvrage sur Thasos, récits, inscriptions, dessins, etc., autre chose; s'il faut rapporter nos marbres on France. Cette incertitude me gêne beaucoup, parce que, celte semaine, j'aurais pu couper une partie des pierres épigraphiques que je compte emporter ; mais

sont pas venus; j'ai même du chômer encore le lendemain. Puis, mercredi était fête grecque, de sorte que nous avons perdu les trois premiers jours de la semaine. Ce matin donc, j'avais sept ouvriers, parmi lesquels quatre nouveaux, mais très mauvais.

Nous sommes allés nous établir au tombeau d'Antiphon, qui est à une demi-heure de notre maison. Je n'y ai jamais eu grande confiance, mais c'était Tidée fixe de M. Guillemet, et c'était d'ailleurs un essai à tenter. Il a complètement échoué. Nous avons fouillé toute la journée et nous n'avons trouvé que de mauvais tombeaux qui, tous, avaient déjà été ouverts. Le tombeau d'Ântiphon seul paraît avoir été important, mais il a été bousculé complètement, et c'est probablement à ce monument qu'appartiennent tous les débris que nous avons trouvés précédemment. Un morceau de jambe , un genou d*une statue colossale voilà tout ce qui s'est présenté à nous aujourd'hui.

C'est une de mes journées les plus ennuyeuses. J'ai fait comprendre à M. Guillemet que nous perdions notre temps, cl qu'il valait mieux travailler dans les endroits où nous avions quelques indications : le théâtre, par exemple. Il est possible que nous n'y trouvions rien , mais au moins nous devons tcnl(U* l'aventure , et si nous avons quelque chance d'augmenter notre bagage archéologique et épigraphiquc , c'est certainement dans cet emplacement. Nous avons de plus un autre grand ennui. Quatre jours de fête encore, la semaine prochaine, c'est vraiment désespérant! Les mois s'avancent, et les chaleurs deviennent bien fortes. Perdre ainsi tout son temps, quand on pourrait si bien l'employer !

Puis, l'éloignement où nous sommes, qui nous force d'attendre si longtemps une réponse. Ainsi je calcule que je ne puis recevoir la réponse de l'empereur à ma première lettre, que vers le 20 de ce mois; les deux autres ne lui arriveront que jeudi prochain, c'esl-à-dirc dans huit jours, et je ne saurai qu'à la fin du mois si on m'onvoio un bateau ou non.

Somme toute, je suis très ennuyé en ce moment, et j'ai

besoin de faire quelque découverte imporlaule, pour me redonner du courage. Les ouvriers contribuent beaucoup à m'impalienter ; ils voudraient me forcer à augmenter leur salaire. Je leur donne déjà plus qu'un franc, et ils peuvent vivre ici pour trois sous par jour, avec du pain, du vin, des olives, de Tail et des oignons. Quand ils ont quelques sous d* avance, ils passent leur temps à boire et à jouer. Pour employer ces quatre jours de fête, je travaillerai à mon manuscrit, et je vous écrirai.

Vous pouvez être tranquille, je ne sors jamais qu'avec mon grand chapeau de paille. J'ai soin de ne pas m'exposer, la lèlc nue, au soleil, et j'espère vous revenir en bonne santé. Nous avons encore six semaines de souffrance, après quoi le temps deviendra plus supportable, les jours seront moins longs, et le soleil aura moins de force. Ici, ce qui nous sauve, c'est une brise qui règne assez fréquemment et qui établit dans l'atmosphère de grandes variations. Les nuits sont magnifiques; aussi presque tous les habitants couchent dehors, enveloppés de couvertures. Ils paraissent n'avoir pas besoin de respirer, car leur tête ne se voit pas plus que le reste du corps. De cette façon, ils n'ont point de punaises, mais force puces. Aussi, le matin, quand ils se réveillent, leur premier mouvement est de se gratter du haut en bas. Je regrette qu'il y ait tant de vermine dans mes lettres, mais c'est là une de mes principales préoccupations. Sans repos, il est impossible de conserver ses forces, et je ne puis dormir avec une pareille engeance.

Le soir, en revenant du travail, je vais à la mer, pour me baigner les jambes; ce travail de terre nous met dans un état de saleté incroyable. Je vis absolument comme un paysan; je ne connais plus ni cravate ni bretelles; mon pantalon de coutil et ma veste noire, voilà mon costume do tous les jours.

Nous mangeons fort tard, le soir, et nous ne nous couchons jamais avant dix heures. De ce moment à quatre heures du matin, il n'y a pas grand temps, et si vous enlevez celui que je passe à me gratter, à m'agiter, à penser à vous, à mes

projets de fouilles, vous verrez qu'il ne me reste pas beaucoup d'heures de sommeil.

Quelquefois, au milieu du jour, après noire déjeuner, je cherche à reposer un peu; mais je ne dors que d'un œil, dans la crainte de laisser s'écouler les heures. C'est moi qui suis le réveil-malin, au grand désespoir d'Antonio qui aimerait à se lever tard. Une nouvelle installation est toujours une grande perte de temps; il faut transporter sur les lieux toutes nos pioches et notre cric, qui est très lourd. Nous avons toujours Œconomidès, qui nous est très dévoué et qui nous accompagne dans presque tous nos travaux; il met très souvent la main à la pâte et s'entend très bien à soulever et à faire manœuvrer de gros blocs de marbre. Je voudrais bien réussir dans ce qu'il m'a demandé! Je crois vous l'avoir dit: il veut être sujet français, afin de trouver une protection auprès de notre consul. Il s'est fait négociant, mais il abandonne sans cesse son magasin pour nous suivre, et cela, sans se faire valoir le moins du monde.

Cette histoire de bateau me tient dans le statu quo^ et je ne puis pas faire de projets , avant de connaître la décision qui aura été prise dans un sens ou dans l'autre. Autrement, après nos fouilles du théâtre, j'aurais pu aller au pied du mont Olympe, à l'entrée de la vallée de Tempe, où on n'a pas fouillé et où il fait beaucoup plus frais qu'ici. Je ne sais pas si j'aurai le temps de profiter des deux firmans que le sultan m'a donnés; j'ai encore tant à faire, sans parler même des copies que je voudrais exécuter au mont Athos! A la grâce de Dieu ! attendons les événements. Je suis obligé de faire partir cette lettre sans vous dire le commencement de nos opérations au théâlre. Demain, part un caïque pour le courrier d'après-demain, et il faut que ma lettre soil prête, ce soir. Je n'y vois plus, et la nuit s'avance à grands pas ; j'évite tout travail à la lumière. Mes pauvres yeux ont été très fatigués par toutes les copies d'inscriptions que j'ai été obligé de faire, en plein soleil.

D'après ce que je vois, il me faudra sans doute renoncer à

la chaire de M. Hase. Je suis décidé à accepter tout ce que décidera la Providence et à ne point murmurer. Je suivrai simplement le chemin tracé devant moi, et je n'écouterai que les conseils de la vertu et de la sagesse. C*est-à-dire que je n agirai que d'après vous qui serez mon ange conducteur. Je ne sais, je ne vois pas ce que ma plume écrit ; je me contente d'observer la distance entre les lignes noires que j'aperçois sur mon papier. Il me semble que j'aurais encore tant de choses à vous dire, et que la demi-feuille ordinaire ne serait pas de trop aujourd'hui. Mais ce sera pour la semaine prochaine. Dieu veuille que je puisse, en même temps , vous annoncer quelque nouvelle espérance !

Port de Paoagia, 13 juUlet 1864.

Quoique je n'aie rien de bien important à vous dire, je continue mon petit journal.

Le 8 juillet, c'est-à-dire le vendredi, nous avons transporté tous nos outils sur l'emplacement du théâtre. C'était assez pénible, parce qu'il faut gravir la montagne. Arrivés sur le plateau en question, qui a la forme d'un amphithéâtre, nous avons pris toutes nos dispositions pour bien opérer.

Les broussailles, les arbustes, les ronces^ les épines nous cachaient jusqu'à la moindre pierre. J'avais recommandé aux ouvriers d'apporter une hache, mais ils n'en avaient pas trouvé. J'en renvoyai un au village, et pendant ce temps-là je fis faire une tranchée allant du fond du théâtre au milieu des constructions scèniques. Je voulais trouver l'ancien sol et savoir comment il était dallé.

Pendantcetteopération, mon cawas arriva, triomphant, avec deux haches, mais ébréchées et ne coupant presque point. On s'en servit néanmoins pour abattre tout ce fouillis qui nous

rendait le travail impossible. C'était comme une forêt vierge. Je faisais jeter et je jetais moi-même les arbustes au bas de la montagne; mais, au bout de quelques instants, je réfléchis que je pouvais utiliser toutes ces branches^ et en faire une cabane pour nous mettre à l'abri des rayons du soleil. Dès lors M. Guillemet et moi nous apportâmes tous ces débris dans Tendroitle plus convenable, etauboutd'unquarld'heure, nous élevâmes une véritable maison de verdure. Les haches allaient lentement, et venaient difficilement à bout de ces arbustes dont plusieurs étaient très gros. Mais notre cawas se mit de la partie et, avec son sabre, il nous donna en un instant plus de matériaux qu'il ne nous en fallait. En deux coups de sabre il abattait les plus forts arbustes. Nous savons bien que notre verdure ne doit pas durer longtemps, mais la fouille sèche restera, et nous aurons de Tombrage. Effectivement, vendredi et samedi, nous avons eu un excellent abri d'où nous pouvions même surveiller les ouvriers. Nous avons fait apporter de quoi manger, afin de ne pas être obligés de descendre, et, de cette manière, nous avons pu passer là la journée toute entière.

Nous étions enchantés d'être dans ce petitcoin, surle versant de la montagne, à l'abri des curieux; nous avions un entrain extraordinaire, l'espérance nous soutenait. Nos ouvriers euxmêmes paraissaient contents. La mer, qui d'abord était cachée par toutes les broussailles envahissant le scenium et l'endroit où se trouvait la colonnade, parut tout à coup à nos regards, lorsque les arbustes furent aballus, et un air délicieux nous caressa le visage. Un olivier fut respecté; il s'était fourvoyé sur les marches du théâtre. La terre végétale, magnifique et très fine, que nous faisions enlever, nous servait à former un chemin pour gagner l'autre versant de la montagne, afin d'y jeter nos débris.

Nous trouvâmes, enfin, de la brique romaine établie sur une couche de petits morceaux de marbre, en guise de pierre. Grand fut mon désappointement, parce que je compris que l'ancien dallage hellénique avait disparu à Tépoque de la do-

homme voulait mettre les bateliers en prison, si je n*envoyais pas nos passeports. S*il ne s'était agi de ces pauvres gens, j'aurais envoyé ce turc au diable, mais je me décidai à envoyer le firman et le passeport de M. Guillemet. Quant à Antonio, il n'a pas apporté le sien, ce qui va peut-être créer une nouvelle difficulté. On n a pas idée de la tracasserie de ces gens-là. Le pacha de Salonique, de qui dépend le mont Athos, sera très contrarié quand il apprendra les ennuis que m'ont donnés ses subordonnés. Je vais écrire aujourd'hui même à M. de Pontcharra pour qu^il lui en parle.

Skite de Saiot-Ândré, 12 septembre 1864.

Me revoici dans mon ancienne résidence, c'est-à-dire au Skite de Saint-André, dans l'appartement de M. Sébastianoff, et je vous consacre les premières minutes que j'ai libres. M. Guillemet et Antonio ont passé une mauvaise semaine; ils ont tous les deux eu la fièvre qui les avait beaucoup affaiblis. Depuis quatre jours ils vont bien, et leur appétit est revenu avec violence, ce qui les a bien vile remis sur pied. Aujourd'hui , il n'est plus question de rien quant à la santé, seulement M. Guillemet a perdu tout à fait courage. 11 n'a rien pu faire pendant cette semaine et, comme il me voyait travailler toute la journée, il a contracté une espèce d'humeur noire. Je n*ai jamais vu homme avoir la tète aussi faible; le moindre petit dérangement dans sa santé le désespère et se présente à son esprit effrayé avec une issue mortelle. Avant-hier, il est venu me trouver, et, après des phrases de désespoir auxquelles je ne comprenais rien, il m'a demandé la permission de ne pas m'accompagner à Thasos et d'aller tout de suite à Salonique, pour, de là, se diriger sur Constantinople, afin do s'occuper du portrait du sultan. J'avoue que je fus blessé intérieurement de ce procédé, mais je ne laissai rien paraître et je lui dis qu'il était entièrement libre

Après les politesses d'usage, nous déposoDS noire petit bagage dans nos chambres, cl nous allons rendre visite à M. Montfajon, jeune graineur, assez bon garçon, avec lequel nous avions pris le baleau de Cavale.

Ce M. Monlfajon avait loué la maison la plus agréable de Panagia pour y faire un établissement de vers à soie. Cette maison est située devant la place où se trouve cette magnifique source et ces immenses platanes dont je vous ai parlé. C/élait là, sous ces fenêtres, qu'avait lieu la fêle, fête qui consiste en danses exécutées par les hommes seuls, ivres pour la plupart.

Je ne connais pas de danse au monde plus ridicule que celle que ces imbéciles exécutent avec une lenteur de menuet, faisant claquer leurs doigts et cherchant à prendre des poses gracieuses. A chaque instant, on leur apporte à boire, et il y en a qui peuvent à peine se tenir debout. A côté sont des Grecs, avec une carafe pleine de raki, se la passant les uns aux autres et finissant par tomber d'ivresse , avec tous les hideux désordres qui en sont les suites ordinaires. Je voyais là, sous mes yeux, la plupart de mes ouvriers de la veille, et j'étais peiné à l'idée d'être obligé d'employer de pareilles gens. Je tâcherai de me procurer dos Bulgares que Ton dit être plus sobres et plus travailleurs. On ne peut jamais compter sur ces maudits ouvriers.

Nous dînâmes chez M. Monlfajon, qui fut très aimable pour nous et en môme temps très heureux de la circonstance qui lui permettait de nous mettre au courant de toutes ses affaires. Le lendemain, c'csl-à-dirc lundi, se passa de la même manière; on dansa, on but, peut-être un peu moins, pendant que j'allais avec M. Guillemet faire des photographies.

Je complais partir, le lundi soir, mais M. Monlfajon devani, le lendemain, servir de parrain à Tenfant du prêlre chez lequel il est logé, je me décidai à rester pour assister à la cérémonie et voir comment se fait unbaplême grec. Le baptême a eu lieu hier, vers onze heures. Nous nous sommes rendus chez le prêlre, et de là, on est parti pour l'église qui fut bientôt rem-

plie par toute la population du village. Dans le fond, suivant la mode turque, est une tribune garnie de grillages en bois où vont se placer les femmes; celles qui ne voulaient pas être vues, et celles qui n'avaient pas de place, s'y étaient rendues.

Le parrain, le père et Tenfant restèrent à l'entrée, et pendant vingt minutes, on récita des prières, en tenant un petit cierge allumé. Pendant ce temps-là, un autre prêtre faisait quelques cérémonies au milieu du chœur. Il y avait une espèce de grande urne autour de laquelle on promena l'encensoir ; on apporta de Teau chaude que Ton mit dans l'urne ; le prêtre récita de nombreuses prières, en passant souvent la main dans Teau pour s'assurer qu'elle était à une température convenable. Les trois intéressés arrivèrent ensuite. On mit autour du cou de M. Montfajon une grande couverture grise rayée qui lui couvrait la poitrine, puis on plaça l'enfant entre ses bras; il le berça pendant qu'il le promenait autour de Turne. Je passe sous silence une foule d'autres petites cérémonies. Enfin le prêtre prit l'enfant et le plongea trois fois dans l'eau, sans tenir compte des cris et de la colère du pauvre petit qui se démenait étrangement (il avait déjà onze jours). On le remit dans une petite couverture et dans les bras de M. Montfajon, qui se tira d'affaire avec beaucoup de convenance et de sérieux. On prit ensuite de l'eau dans un petit pot, le prêlre souffla dessus par trois fois, y trempa un pinceau et toucha le frdnt de l'enfant en imitant le signe de la croix, en commençant par la droite. Après la cérémonie, un homme vint par derrière et souleva M. Montfajon, trois fois dans ses bras.

J'abrège pour vous faire sortir de l'église et vous conduire à la maison du prêtre. Tous les enfants du village nous entouraient, surtout nous autres Français, parce qu'ils comptaient sur quelques pièces do monnaies.

M. Guillemet avait eu la bonne idée de faire acheter des bonbons; nous les jetions en marchant, au milieu de la foule, et ils se précipitaient tous, les uns sur les autres, pour les ramasser. Mais ce fut bien autre chose, quand nousjelAmes des

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pièces de monnaie; c'étaient des cris, de la rage, presque de la fureur. Cette population est bien misérable ; ce sont de véritables sauvages. Dans la maison du prêtre où on nous servit du café, nous eilmes toutes les peines du monde à ne pas être envahis par cette multitude d'enfants en guenilles. Quelques instants après, on se rendit chez M. Montfajon, où on déjeuna avec la famille du prêtre. Nous nous mimes au balcon et nous jetâmes des bonbons et de la menue monnaie, ce qui maintint au-dessous de nous tous les enfants, pendant plus de deux heures. Enfin , je pris congé des héros de la fête, j'enfourchai un mulet et je retournai au port, où je fus bien aise de me retrouver loin du bruit et des ivrognes.

Tout le monde est à Panagia pour la fête, et notre petit village est presque désert; j'en suis enchanté et j'ai repris ma chambrettc d'où je vous écris, en ayant devant moi la mer et les montagnes de la Macédoine.

Dimanche matin, en quittant le port, nous devions partir de très bonne heure pour éviter la chaleur; nous n'étions pas encore en route à neuf heures, aussi, ne sommes-nous arrivés qu'à onze heures, par un soleil brûlant ! Antonio a bien gardé la maison ainsi que nos antiquités qui sont Tobjet de taquineries ou au moins de curiosités insupportables.

L'autre jour, nous avons trouvé un de nos bas-roliefs soulevé, et des pierres dessous, de manière à endommager les sculptures. J'ai voulu découvrir les coupables, pour leur faire administrer une correction exemplaire, mais je crois qu'on s'est entendu pour ne pas les dénoncer. Cependant comme on me craint beaucoup ici, j'espère qu'on ne recommencera plus. Ces gens-là n'aiment et ne respectent que les gens qui ont de l'énergie.

Je crains bien d'être retenu ici jusqu'au quinze août. Il me semble difficile qu'un bateau arrive, et que nous puissions terminer avant cette époque. Du reste, les événements disposeront de nous, et j'attends des nouvelles de l'empereur, pour savoir à quoi m'en tenir. La manière dont il aura accueilli

les premières découvertes quej*ai faites contribuera beaucoup à la décision que nous prendrons ultérieurement.

Les trois jours que j*ai passés à Panagia, m'ont fait du bien, et mon estomac s'en est fort bien trouvé. Le pacha est dans Tîle et il viendra bientôt me déposséder pour quelques jours. C'est un grand ennui pour moi.

Port de Panagia, 15 juillet 1864.

Semaine entièrement perdue pournous ! J'avais en la précaution de revenir, un jour plus tôt, afin de préparer l'affaire des ouvriers; mais nos hommes se sont tellement grisés pendant les fêtes qu'ils étaient hors d'état de reprendre leur travail, et nous avons dû chômer hier. Aujourd'hui, il n'y en avait que quatre, et des plus mauvais : nous sacrifions donc celte semaine et nous reprendrons, lundi prochain. Il y a dans notre voisinage un ensemble de marbres magnifiques qui proviennent d'un temple qui devait être superbe ; ces blocs sont trop gros pour avoir été remués et ils doivent se trouver sur l'emplacement même. Nous ferons là une tentative et nous essaierons encore ensuite dans la plaine, vers l'endroit où nous avons été si heureux.

J'ai calculé que ma seconde lettre, où je vousdétaille la découverte des autres bas-reliofs, ne vous arrivera qu'à la fin de la semaine prochaine. Cela me rejette bien loin pour que je puisse recevoir une réponse ot une décision en ce qui concerne le bateau. J'en suis, je l'avoue, fort ennuyé, et si je savais qu'on dût no pas nous en envoyer, j'arrêterais là mes fouilles. Nous avons assez fait pour défrayer un ouvrage sur Thasos, récits, inscriptions, dessins, etc., autre chose; s'il faut rapporter nos marbres on Franco. Celte incertitude me gêne beaucoup, parce que, celte semaine, j'aurais pu couper une partie des pierres épigraphiques que je compte emporter ; mais

comment faire un pareil travail, sans être sur qu'il soit utile.

Nous avons, en ce moment, des chaleurs excessivement fortes, et on n'est bien que couché, mais cette position enlève tout courage, toute énergie. Hier, me trouvant accablé, j'ai voulu réagir; je me suis habillé, et, armé de mon fusil, j'ai gravi la montagne, en bravant le soleil et ses impitoyables rayons. J'étais littéralement rôti, mais j'ai été dédommagé sur l'autre versant où une brise fraîche est venue me rendre la force et le bien-être. J'élais à Tombre, au milieu de grands pins de différentes espèces, et je recevais, en plein, l'air de la mer. Je ne me souvenais même plus qu'il pleuvait cinquante degrés de chaleur de l'autre cftté. Je restai là jusqu'au coucher du soleil, mais n'apercevant pas le plus petit oiseau pour alimenter notre marmite. Ces lieux sont tellement déserts, surtout au milieu du jour, que les chèvres et les mulets y sont abandonnés, sans gardien; aussi ma vue leur occasionnait-elle des frayeurs comiques, et ces animaux se sauvaient à une grande distance.

J*appris, en rentrant, que mon cawas avait fait des siennes au village. Dans une dispute, il avait lire son couteau et il avait coupé la main à un habitant. Du reste, il paraît que le dernier jour a été tragique : tous ces ivrognes se sont battus, les couteaux ont joué, et il y a eu du sang répandu. On n'a jamais vu un pays pareil ; il n'y a pas l'ombre d'une loi. Les habitants suppriment un chemin et l'englobent dans leur champ ; ils délournent un ruisseau à leur profit, etc., etc., tout cela se fait impunément, et c'est le plus impudent qui a raison; les timorés sont sacrifiés.

Je travaille, depuis plusieurs jours, à une inscription que j'ai découverte en fouillant un morceau de tombeau. Elle est en vers, et, par cela même, intéressante. Malheureusement, l'humidité a déposé un précipité granuleux qui s'est mélangé avec le marbre, et la plupart des caractères sont indéchiffrables. C'est la seule inscription en vers que j'aie trouvée jusqu'à présent. Je vais souvent m'asseoir auprès d'elle, et jo la sollicite avec tant d'instances, je fais tant de frais pour elle qu'elle me

donne de temps en temps une lettre ou deux ; j'ai déjà quelques mots. Ce matin, M. Guillemet, m*a accompagné et nous avons essayé de la frotter et de la laver; j'attendrai que le marbre soit bien sec pour y retourner. Vous ne sauriez croire combien ces problèmes sont attrayants ; mais comme on est mal récompensé de toute la peine qu'on se donne ! Quand je reviendrai, je la publierai, complète ou non, du moins aussi complète que possible, et personne ne connaîtra Tétat déplorable dans lequel je Tai trouvée à Torigine. C'est là l'histoire de bien d'autres inscriptions dont je ne vous parle pas, mais qui me prennent bien du temps. La vie d'archéologue, pour celui qui n'a pas des liens de famille trop attachants^ est extrêmement attrayante, malgré toutes les souffrances, toutes les privations auxquelles on est exposé. Voyez M. de Vogiié, comme il est toujours prêt à s'envoler pour la Syrie ! Quelle émotion on éprouve quand un bout de marbremontre son nez ! Sera-ce une inscription ou un bas-relief? Peut-être une déception, un simple bloc de construction. Mais l'espérance est là qui vous soutient et qui vous donne les forces nécessaires pour le lendemain, quelles qu'aient été les fatigues, les déceptions de la veille.

M. Guillemet a déjà une collection très curieuse de photographies. Son système, cette année, est bien plus commode et singulièrement simplifié. Trois petits morceaux de bois, ayant la forme et la grosseur d'une canne, et une petite botte grosso comme celle où vous mettez vos bijoux, c'est là tout son bagage; ses clichés ont la grandeur d'une carte à jouer, carrée. C'est à Paris qu'il agrandira tout cela. Il a rapporté une collection de photographies prises l'année dernière, et de nature à faire plaisir aux moines du mont Alhos. J'ai toujours les stéréoscopes que j'ai achetés, et nous n'en avons pas encore donné. M. Guillemet se sert du sien pour montrer toutes les vues qu'il a rapportées : les habitants ici en sont émerveillés ; c'est le chef de la douane, c'est le proèdre, c'est le quarantinîer, puis chacun qui voudrait être photographié. Un commis de la douane demandait tout simplement qu'on lui fasse son por-

trait à Thuile, pour qu'il pût l'envoyer à sa mère. Ces genslà n'ont ridée de rien, et le monde, pour eux, n'a que quelques lieues de tour. Le pachadeSalonique demande toujours de mes nouvelles. Je regrette de ne pouvoir aller le retrouver; il me ferait faire une excursion très intéressante dans les environs de Vodéna, et s'arrangerait certainement de manière à me faire trouver des antiquités. Puis l'Olympe, puis la vallée de Tempe ! Que de choses à faire encore, et que je serai obligé de négliger ! Et cependant, je n'ai certes pas perdu mon temps!

Pendant les journées où je n'ai pas d'ouvriers, je copie mon grand manuscrit; j'ai déjà cent quarante et un feuillets de mon écriture très-serrée. Ce sera cela de moins à faire à Paris.

Nous vivons ici très économiquement, et cela par force, puisque nous ne trouvons presque rien à acheter; d'ailleurs, tout est à bon marché. Antonio aime, avec passion, à faire la cuisine ; c'est lui qui achète ce dont nous avons besoin. Notre grande débauche, c'est trois tasses de café, par jour, pour chacun de nous; la tasse de café coûte six centimes; jugez d'après cela. Joignez-y un peu de mastic, de temps en temps, pour parfumer notre eau ; c'est une liqueur qui rappelle un peu le goût de l'anisettc ou de l'absinthe. Il est nécessaire, ici, de ne pas boire d'eau pure et de ne jamais sortir à jeun, le matin; il faut avoir pris une tasse de café ou une petite goutte du susdit mastic. C'est ce que nous faisons très exactement. Quant aux fruits, nous en sommes privés complètement jusqu'à présent. On nous a bien dit qu'il y avait eu à Panagia de belles cerises, de bons abricots et de belles prunes, mais rien de cela n'a pénétré jusqu'à nous. Ce n'est pas un mal, puisque les crudités ne valent rien dans les pays chauds. Nous mangeons cependant, de temps en temps, des courges et des concombres crus, mais c'est toujours à déjeuner ou à dîner, et dans des proportions très restreintes. Tous ces détails sont de nature à vous tranquilliser et à vous faire voir que je vous reviendrai sain et sauf.

Quand il n'y a pas d'antiquités, quand mes fouilles nemap*

passé jusqu*ici, et il n'y a plus de raison pour que la fin ne réponde pas au commencement.

Je vis toujours au milieu de vous trois par la pensée. La troisième que je veux dire est celle que nous regrettons tant. Avec les années, qui mettront du plomb dans une trop jeune tète, je pourrai en ajouter une quatrième. Quant à présent, elle me fait tort, puisque ses mauvais côtés rappellent ceux de son père. Je m'étudie à les faire oublier ; il faut qu'elle fasse comme moi et qu'elle m*aide à vous donner quelques bons moments dans cette triste vie.

Je vous écris, ce matin, dans ma grande chambre dlviron, avec mes cinq fenêtres exposées du côté de la mer dont les flots mugissent et viennent se briser en écume blanche sur les galets tourmentés.

J'ai presque froid ; le ciel est couvert, et on sent l'automne qui s'avance. Si je restais constamment à ma fenêtre, le bâtiment ne pourrait pas passer sans que je le visse ; il se dessinerait à Thorizon. On ne peut se figurer comme un bâtiment à voiles parait immense lorsqu'il se détache sur un ciel chargé de nuages. Dans le temps que j'attendais ce maudit bateau, la moindre barque me paraissait considérable et me traînait d'émotions en émotions.

Le nouveau chef du monastère a voulu que je mangeasse avec lui, comme je faisais, l'année dernière, avec le bon Daniel qui maintenant a son ménage à part.

Heureusement que le docteur est dos nôtres et me sort de trait-d'union avec le nouveau chef qui, du reste, me parait très bien et a été rempli de gr«1ce pour moi. Le secrétaire m'a promis hier soir de m'ouvrir la bibliothèque de bonne heure. En attendant, j'ai pris une plume et je vous griffonne de ma prose.

Dans les huit ou neufjoursqueje puis passer au mont Athos, je n'aurai pas le temps de faire beaucoup de travail, j'espère toutefois en abattre assez pour réparer un peu les journées que le bateau nous a fait perdre.

Aujourd'hui, j'éprouve une véritable jouissance à voir le

s'il veut continuer et achever ce que nous avons commencé. Nous avons quelques nuages, depuis hier, avec l'espérance ou la crainte d'un orage. Ces deux sentiments opposés s'appliquent à M. Guillemet et à moi ; un orage amènerait la pluie et par conséquent un peu de fraîcheur, mais, par contre, le travail serait bien plus difficile. Pour ne pas en perdre Thabîtude, nous venons d'avoir un tremblement de terre, et, quoique je n'aie pas d'ouvriers, je me suis levé de très grand matin, et je me suis arraché de mon lit. Mon lit! Je n'ose plus en parler ni le regarder. Les puces l'ont rendu impossible; je l'ai trempé moi-même dans l'eau très chaude, mais je n'ai pu enlever les ignobles traces de leur férocité. Et cependant, il faut que je l'accepte tel qu'il est, si je veux avoir des nuits possibles. Je me sers aussi quelquefois de ma poudre ; je m'en frotte le corps, j'en jette sur mes vêtements. Je répands perpétuellement de l'eau dans ma chambre, moyennant quoi je ne suis pas trop dévoré. Si j'étais seul, à force de propreté, je viendrais bien à bout de cette maudite engeance; mais l'un, mais l'autre m'apporte ce dont je me passerais bien. Les mois de juillet et d'août sont d'une fécondité déplorable sous ce rapport.

Ma première lettre vous parlera fouilles et, je n'ose pas le dire, elle vous annoncera, j'espère, quelque nouvelle découverte. Que Jeanne prie la bonne Vierge qui Ta déjà exaucée; après-demain, nous recommençons avec un nombre considérable d'ouvriers, à ce qu'on nous promet du moins.

Au revoir, porlcz-vous bien, toutes, et pensez quelquefois au pauvre exilé.

Port de Panagia, 21 juillet 1864.

Que je suis heureux de me retrouver dans mon petit paradis et de pouvoir reprendre la plume pour causer avec vous ! Tant il est vrai qu'ici-bas le bonheurn'exisleque dansTimaginalion,

et que, la plupart du temps, il licnlà la comparaison que nous pouvons faire des choses de ce monde. Ce qui va suivre vous fera comprendre ces deux expressions, mon bonheur et mon jparadis!

Ma dernière lettre, partie le 16, vous annonçait une semaine peu heureuse au point de vue des fouilles, surtout parce que nous avions manqué d'ouvriers. Dimanche matin, M. Guillemet me témoigna le désir d'aller passer la journée au village de Panagia avec les graineurs qui nous avaient invités avant notre départ. Je le laissai partir avec Œconomidës, en lui recommandant bien de revenir le soir, sans faute, puisque nous devions reprendre les travaux, lundi matin. Quant à moi, je préférai rester, et je passai toute ma journée à parcourir les ruines. C'est une jouissance dont je ne me lasse pas, bien que mes courses soient la plupart du temps infructueuses. Mais Fespérance me soutient, et quelquefois, une chose que j'avais regardée sans y ajouter d'importance se présente tout à coup sous un nouveau point de vue. Entre le soleil et moi, pas le plus petit nuage, et la chaleur s'annonçait formidable, mais je ne reculai pas, et, avec mon bâton de poirier sauvage, j'allai à la découverte. La clochette incessante des chèvres ou plutôt des boucs accompagnait mes pas. Je vis d'abord un grand marbre, au milieu d'un arbre qui a poussé dessus; ce marbre est encastré d'une façon fort curieuse dans le tronc. Je luttai d'audace avec les chèvres archéologues, et suivant leurs traces, je montai sur des sommets inaccessibles. Sur la pointe la plus élevée de la montagne des tombeaux, je trouvai beaucoup de marbres, et les traces d'une petite construction du moyen âge, probablement une vigie pour les fortifications de Tautre montagne. Ces marbres proviennent sans doute d*anciens tombeaux. Des os, des crânes, de tous les côtés; chose singulière, pas une inscription, pas de traces de lettres, même sur les débris des beaux sarcophages qui sont disséminés de tous les côtés, tandis que ceux qui sont encore debout en ont.

Ces ruines sont désespérantes. A part les immenses blocs de marbre, dont quelques-uns présentent encore les traces des

tenons, on ne voit que des morceaux de marbre réduits à l'état de moellons, qui ont même perdu toute Tapparence du marbre. La pluie, Thumidilé ont déposé une couche blanchâtre qui ressemble à de la chaux. Les immenses forts étaient reliés par une énorme quantité de constructions qui sont toutes renversées. Des chambres, à n'en plus finir, dont il ne reste plus que le bas des murs. Pas une moulure, pas un ornement. En dehors des magnifiques assises qui regardent la plaine, des arbres se sont glissés dans les interstices, et on remarque un superbe figuier qui vient vous présenter ses fruits sur le plateau même. Malheureusement, les figues ne sont pas encore mûres. Plus loin, une immense salle voûtée, conservée en grande partie, et sans fenêtres, servant probablement de prison. Une partie de la voûte, du côté de la porte d'entrée, et une partie du mur de devant sont enlevés. Ce serait même à croire que l'entrée était au-dessus. Dans l'intérieur, le mur est enduit, à une hauteur de quatre à huit pieds, d'une sorte de glacis plâtré. En dehors, il y a comme des espèces de marches. Cette salle était précédée d'une autre chambre, ainsi qu'à droite et à gauche. Bâtie du côté de l'est, la voûte longue était revêtue de briques grisâtres très solides. Les murs mêmes des constructions intérieures sont très épais.

En quittant les ruines, j'ai eu toutes les peines du monde à descendre jusqu'au fond de la tour où j'apercevais quelques marbres. C'étaient des débris de tombeaux, mais sans ornement et sans inscription. Je suis revenu par le théâtre où tout était resté dans le même état, depuis huit jours que nous avions cessé nos travaux. Notre cabane de feuillage existait encore ; les feuilles étaient desséchées, mais il y avait encore de l'ombre. Je m'y reposai, du côté de la mer où il y a toujours une brise très fraîche. Le silence n'était troublé que par le chant des cigales et la clochette lointaine des troupeaux de chèvres et de moutons, et par le bourdonnement des insectes. Je fis là beaucoup de réflexions philosophiques. Les jouissances qui laissent après elles satiété, dégoût, regrets ou remords, ne sont point les vraies jouissances de la vie. Les

véritables sont celles qui ne laissent que de doux souvenirs, telles que le bien fait autour de soi. Qu'est-ce que la gloire? on peu de bruit autour d'un nom qui meurt et qui s*oublie aussitôt. Quelle folie de s'imaginer que le monde a les yeux fixés sur vous !

Rien n agrandit, ne puriûe Tâme comme la solitude. En fiice d'elle-même, sans cesse, elle est obligée de penser à sa mission et à son but. Au delà du fait matériel, il y a Tidée et la leçon. L'àme pense à Celui qui Ta créée ; sous tel nom, sous telle forme qt'on Tadore, c'est toujours le Maître, le Créateur du monde, Celui qui peut tout. Nous avons deux livres, chargés l'un du bien, l'autre du mal que nous avons faits dans cette vie. La vie se compose de trois choses : le passé, un regret; l'avenir, une espérance; le présent une déception. Il y en a qui ne sont heureux, ici-bas, que par le mal qu'ils font ; aux yeux des hommes, ils prospèrent, ils ont fortune, places et honneurs . Comment admettre que tout se termine ainsi, et que le jour des compensations n'arrivera jamais. Si ce n'est ici-bas, ailleurs viendra le moment des expiations. Vous comptez sur le néant pour vous sauver, et vous profitez du présent pour suivre le courant de vos mauvaises passions? Aujourd'hui, demain, se perdront dans la nuit des temps. Celui-ci délaisse la philosophie et ses hautes spéculations pour vivre dans Tintimité des coquettes du xvu' siècle; celui-là fait tort à la littérature, en anéantissant sa pensée dans les amertumes de la politique contemporaine; un autre entreprend lliistoire de sa glorification personnelle, prétendant à l'infaillibilité; Tun mord tout le monde et ne veut jamais être mordu, l'autre s'élève dans les airs et raconte en cothurne tout ce qu'il voit et même tout ce qu'il ne voit pas. Ailleurs, on recherche à quel âge, chez les anciens, on cessait de faire partie de la garde nationale, et si les enfants préféraient leurs nourrices à leurs mères; ici on use des découvertes des autres par A -H B, et on en profite, puis on cherche le moyen d'aller dans la lune. D'autres supputent le nombre de calomnies et

de soltiscs qui se débitent en France, pendant un an; combien de centimes pourraient être économisés sur le budget. Moi, je vais chercher bien loin comment s'exprimait la douleur, il y a deux mille ans, la manière dont les faiseurs d*épitaphes ou de devises pour les bonbons se tiraient d'affaire, comment ils étaient chaussés, vêtus, logés, tout cela soidisant pour le bien de l'humanité !

Chaque époque a eu ses folies; bien habile est celui qui pourra décider laquelle est la plus sage, laquelle est la plus folle. Progrès, vain nom! Rapprochez le du bonheur, et vous verrez si vous êtes dans le vrai. Le bien-être matériel engendre des désirs, et souvent, l'impossibilité de les satisfaire; de là, souffrance morale. Réformez d'abord l'homme, et alors vous pourrez agir avec sûreté, et sans danger. L*amourproprc aveugle l'humanité. Celui-ci s'écoute parler, s'admire, sans se douter qu'il sème l'ennui, l'impatience autour de lui. Voilà à peu près ma rêverie, prenez-en ce que vous voudrez.

Lundi matin, je partis avec une nouvelle troupe d'ouvriers, et je montai au théâtre où j'achevai les fouilles commencées. Nous avons soulevé, avec grand'peine, l'énorme bloc qui se trouve à l'extrémité gauche, en regardant la scène. Il y avait, en haut, les deux lettres TTO, très distantes l'une de Taulre et très élégamment gravées. De Tautre côté, à droite, nous avons soulevé un marbre un peu moins grand, mais qui devait faire pendant. Il y avait les deux lettres f-O, également très purement dessinées. Sur l'emplacement du proscenium, j'ai fait fouiller et rouler au bas de la montagne tous les débris. Mais nous n'avons trouvé que des restes de constructions du moyen âge. Après midi, nous avons été dans la plaine, à un endroit où il y avait deux piliers étroits et plats. Nous n'avons rien trouvé qu'un mur datant de la même époque. Quelques débris prouvent qu'il y a eu autrefois des objets d'art sculptés. Œconomidès a pris avec lui deux ouvriers pour aller déchausser le tombeau et chercher le pigeon en question. J'ai trouvé pendant ce temps-là la tête d'un animal fantastique, et le bas

d'une toge provenant ccrlainemenl d'un bas-relief. Œconomidès n'a absolumenl rien trouvé de son côlé. C*esl vraiment désolant; cette journée a été très pénible de toutes façons.

Mardi matin, j'ai entrepris une autre expédition dans le voisinage de notre maison. Près de la baraque d'un paysan se trouvent des marbres immenses qui paraissent provenir d'un temple et qui n'ont certainement pas été npportés là dernièrement. Ils doivent se rattacher à un ensemble de constructions faciles à découvrir, maintenant que les récoltes sont faites, et qui devaient être superbes, autant qu'on peut en juger par les beaux ornements qui existent encore. Les marbres sont d'une grosseur eiïrayante et ils sont entassés les uns sur les antres. J'ai déjà remué plus de marbres qu'il n'en faudrait pour construire un palais : tout un temple renversé, des fragments, des blocs d'une dimension à faire reculer des machines plus fortes et mieux conditionnées que les nôtres.

Il n'y avait pas deux heures que j'étais à l'ouvrage avec neuf ouvriers, lorsque Œconomidès est venu me prévenir que le pacha était arrivé et qu'Antonio était occupé à déménager ma chambre. J'allai alors avec Qîconomidès chercher une chambre pour y attendre le départ du pacha. A l'extrémité du village, à gauche, et tout près de notre maison, s'en trouve une autre, sur le bord de la mer, occupée par une famille de braves gens s'occupant uniquement de cultiver leur grand jardin. Cette famille se compose du père et de trois enfants : deux garçons et une jeune fille de dix-huit ans, d'une beauté remarquable, qui est de plus très sage, très modeste et qui travaille toujours avec beaucoup d'ardeur. Le père était absent. IJn garçon et la jeune fille m'oiïrirent une grande chambre, sans plafond, et assez propre. Ces bonnes gens passèrent une partie de la journée à frotter et à laver, et je m'installai, le soir même ; ils furent remplis de soins et de prévenances pour moi, mais je compris tout de suite que ma vie était complètement changée : pas une chaise, pas une table, pas un coin où poser un encrier, etc., c'était désespérant.

242 LULE DE THASOS

Dans la journée je dclerrai une grande quantité de marbres, mais de dimensions telles qu'il nous fui impossible de les remuer. Nous fûmes obligés de fouiller entre eux et autour, ce qui rendait l'ouvrage très difficile. C'étaient les débris d'un temple immense, renversé. Il y a, entre autres, un grand morceau d'une corniche très remarquable sous le rapport des ornements. Qîconomidès, vers le soir, a pris tous mes gens pour aller chercher ce pigeon qui devient un mythe.

Mercredi matin, M. Guillemet n'était pas encore revenu, et je continuai seul mes fouilles. Vers huit heures, Antonio vint me prévenir que le pacha allait faire une partie de bateau, qu'il visiterait, dans Tîlc, une église construite depuis quelques années sur le bord de la mer, et qu'il y aurait ensuite un déjeuner sur l'herbe, qu'il me priait de raccompagner, ce dont il serait très reconnaissant. Œconomidès, aidé d'Antonio, ayant bien voulu me remplacer pour surveiller les ouvriers, j'acceptai et j'allai m'habiller-

Avant de partir, le proèdre et le pacha, très occupés de Taffaire des graineurs, m'en parlèrent et finirent par me demander d'intervenir, de manière à empêcher les choses d'aller trop loin. J'écrivis tout de suite a M. Montfajon pour l'engager à venir au port de Panagia, afin que je pusse arranger son affaire; puis nous montâmes en caïque : le pacha, le proèdre, le quaranlinier, le chef do la douane, deux autres turcs et les cawas qui se mirent à tirer force coups de fusil. Une barque était partie à l'avance avec les provisions et la batterie de cuisine. Nous déposâmes une partie de nos gens à moitié route pour alléger le caïque et nous abordâmes ensuite à un endroit charmant où le père du proèdre a construit une petite église. Il y a là deux moines qui entretiennent des jardins potagers, disposés en petites terrasses arrosées par une source abondante et d'eau excellente.

Des oliviers, d'un Age incalculable, font un ombrage fort agréable sur un petit plateau où on installa des tapis et des nattes.

Les turcs prirent leur position ordinaire, c'est-à-dire, se couchèrent. Quant à moi, je me mis à visiter les alentours et le bord de la mer, malgré l'avis du proèdre qui prétendait qu'il n'y avait jamais eu d'habitation dans cet endroit. Cette source était trop belle pour qu'elle eût été négligée par les anciens, aussi ne tardai-je pas à découvrir un certain nombre de blocs de marbre qui annonçaient do très belles constructions; un magnifique ornement, provenant d'un riche entablement; était baigné par les flots. Cette île a dû avoir un temps de splendeur bien remarquable, à en juger par les débris immenses que je rencontre de tous les côtés. Je revins ensuite ot je causai avec le secrétaire du pacha qui m'annonça qu'on était en train de rùtir un mouton entier, comme dans les temps homériques. Un mouton ! Quelle bonne fortune ! Moi qui n'en mange jamais î Indépendamment du désir gastronomique qui était augmenté par une faim canine (il était déjà midi, et je n'avais encore rien pris), je voulais voir ce spectacle qui est, en effet, très curieux. Deux hommes tenaient un petit arbre dans lequel était embroché Tanimal tout entier; ils le tournaient sans cesse devant un feu ardent, de manière à ce qu'il fut bien rôti. Une autre grosse branche contenait les intestins qui étaient enroulés tout autour. Ce mouton avait une physionomie dorée qui m'allait au cœur, ou plutôt à l'estomac.

Tout à coup, j'aperçois, tout près de moi, dans l'herbe, deux yeux verdàtrcs qui semblaient me regarder fixement d'un air narquois. Ils étaient surmontés de deux énormes cornes : mon mouton était un bouc ! Jugez de mon ennui ! Je montrai au secrétaire cette affreuse tète avec indignation. Il fut fort étonné, car le pacha avait donné Tordre d'acheter un mouton. Quand ce jeune homme sut que je ne mangerais pas du rôti, qui était la pièce principale du repas, il alla trouver le proèdre. Il paraît qu'on envoya tout de suite un cawas au village, pour en rapporter un poulet. Mais c'était bien loin, et quand il revint, le déjeuner était terminé. Quoi qu'il en soit, le repas fut fort fêté par les convives. On apporta un petit instrument en cuivre qui se déroule de manière à pouvoir sup-

poi'lcr un immense plal en fer ballu. Tout cela étant très bas, je fus obligé de faire comme les autres et de m*asseoir à la turque. On apporta d'abord les intestins qui étaient très cuits ; j'en goûtai un peu, ce n'était pas mauvais. Puis, vint mon onnemi lui-même, très appétissant, du reste ; mais je me contentai de le regarder et je mangeai uo peu de fromage sec et dos concombres. Le pach.t et les autres se mirent à dépecer la bèto avec leurs doigts, et ils mangèrent de ce bouc aycc délectation. On apporta ensuite du fromage cuit avec du sucre, puis une espèce de pommade brunâtre, faite avec de la farine, du miel et du sucre. La cigarette et le café vinrent ensuite ; puis chacun s'étendit et fit sa sieste. J'allai me promener, en tâchant d'éviter le soleil qui était ardent. Vers trois heures, le vent s'étant levé, la mer devint un peu houleuse ; le pachii et quelques autres craignant de se mettre en mer, on envoya chercher des mulets. Mais cela prit une grande heure. Dans l'intervalle, la mer s'était calmée; le pacha se décida à remonter en caïque avec moi et deux invités; les autres retournèrent à mulets. Il faut vous dire que le pacha est un peu toqué ; il ne sait jamais ce qu'il veut, et change d'idée à chaque instant. Nous rentrâmes au port, avec force coups de fusil. J'allai tout de suite à mes fouilles, el Œconomidès fut heii reux de m'annoncer qu'on avait trouvé une inscription. Je la vis et je compris que j'avais là, suus la main, un grand temple dédié à Esculape, mais, en même temps, j'eus un crève-cceur : l'inscription avait été coupée, ce qui me prouvait que le moyen fige avait passé par là. Deux autres inscriptions vinrent justifier mon idée. La troisième est un es-voto d'un personnage qui avait été guéri d'une blessure et d'une maladie qu'il avait au bras. Il avait dédié un Itras et un vase nu père de la médecine; mais le bras et le vase manquent. Toutefois, Tinseription est curieuse et ancienne; cela me donne l'espérance que j'en trouverai d'autres du même genre. Nous ne pouvons venir à bout des gros marbres qui nous «iqçombrenl, je suis obligé de m'ingénier MH^tt^rc foui)' ^Ipur pour voir

ce qu'il y a dessus.

Vers six heures, arriva M. Guillemet qui me fil ses excuses d'arriver si lard.

Le soir, vers neuf heures, encore des coups de fusil: c'élait le pacha qui partait, ce dont j'élais enchanté. Ce matin, Antonio est allé dans mon ancienne chambre, afin de tout laver et de tout nettoyer; M. Guillemet est venu me relayer auprès des ouvriers, vers huit heures, et j'ai pu procéder h mon déménagement ou plutôt à mon réemménagement.

Malgré les beaux yeux de mon hôtesse, je suis heureux de la quitter et de rentrer dans ma chambre, qui, ainsi que je vous le disais en commençant, me semble un petit paradis en comparaison de l'autre. Après m'être installé, j'ai pris ma plume et mon encrier qui avaient chômé pendantquatre jours, et je me suis empressé do vous écrire.

Je profile de la découverte de ces inscriptions pour écrire à l'empereur.

Le bateau do demain m'apportera probablement des nouvelles ainsi que des lettres de vous. Le temps s'avance, et je voudrais bien savoir à quoi m'en tenir sur le bateau, et sur mon voyage au mont Alhos.

Port de Panofçia, 24 juillet 186i.

Une occasion se présente aujourd'hui, et je me hâte d'en profiter, bien que je n'aio rien de nouveau à vous apprendre. Un bateau de Salonique est arrivé à Cavale, et j'attends avec la plus vivo impatience les lettres qu'il a dû m'apporter. Depuis le 3 juillet, je n'ai encore rien reçu. Voilà bientôt deux mois que nous sommes ici, et nous trouvons que c'est beaucoup, d'autant plus que nous nous donnons une peine extrême, peut-être pour rien. J'ai encore trouvé plusieurs marbres, ces deux jours derniers, mais ce sont simplement des débris d'une construction immense. Il nous faudrait beaucoup

246 LILE DE THASOS

plus de temps et plus d'instruments pour fouiller avec fruit. C'est déjà pour nous un résultat acquis que d'avoir découvert les ruines d'un ancien temple d'Esculape; j'en rapporterai deux petites inscriptions, comme échantillon. L'une de ces dernières était sur un gros marbre que j'ai dû faire casser pour qu'il fut transportable, et hier, mes gens l'ont placé sur une espèce de brancard et l'ont porté sur leurs épaules jusque dans notre maison. Tout le village a voulu voir ce que c'était : un petit morceau de marbre contenant seulement trois mots, vraiment, cela ne valait pas la peine d'exciter tant leur curiosité. Mais ces gens-là, je le répète^ sont devrais barbares, des sauvages. Leurs animaux leur ressemblent, avec cette différence que ces derniers valent mieux qu'eux. Il y a ici plusieurs chiens qui paraissaient d'une férocité si redoutable qu'aucun des habitants n'osait les approcher, je les ai si bien apprivoisés qu'ils me suivent partout et qu'ils me fatiguent de leurs caresses. Ce sont mes compagnons assidus, deux surtout d'entre eux. Nous passons pour des charmeurs aux yeux des Thasiotes qui ne sont pas de composition aussi facile. J'attends les graineurs français, les amis de M. Guillemet, qui doivent partir aujourd'hui pour Cavale. Naturellement, nous les Iraitons, et je profite de ma matinée, parce qu'une fois qu'il seront ici, je ne pourrai plus prendre la plume avant leur départ. Je vois avec plaisir le temps marcher, car je suis impatient de quitter l'île de Thasos. Encore celle semaine de fouilles à l'endroit où nous avons tant trouve, et nous nous arrêterons, si cette nouvelle tentative ne produit rien. Nous ferons transporter au monastère les marbres que je désire emporter en France, si l'empereur nous envoie un bateau, puis nous irons au mont Alhos où ce bateau viendrait nous chercher. Quinze jours après, j'irais à Salonique, puis aux Météores.

Mais tout cela est bien incertain, et mes projets ultérieurs sont subordonnés aux nouvelles qui me viendront de France.

Je suis tourmenté de ne pas en recevoir. J'espérais que je saurais quelque chose aujourd'hui ; rien n'est ouvert encore. Je vois sous mes fenêtres les caïques qui sont dans le port, et

L'ILE DK THASOS 247

il me semble qu'il n'en est pas arrivé, celle nuit. C'est vraiment attristant. Me voilà maintenant renvoyé à mercredi, jour où un autre bateau doit arriver à Salonique.

Ce pacha vient de jouer un tour à Jeanne. J'élevais pour olle une petite tortue, grande comme le creux de la main; elle venait très bien, elle vivait sur notre petit balcon carré dont elle ne pouvait s'échapper. J'ai dû, comme vous savez, céder mon logement au pacha, et me confiner dans une maison voisine. Antonio venait de porter mes elTels dans cette dernière, lorsque je vis à terre, auprès de moi, ma pauvre petite tortue. Je ne comprenais pas comment Antonio avait imaginé de me l'apporter, au lieu de la mettre à pari, et ne sachant qu'en faire, je la portai au bord de la mer pour qu'elle prit la clef des champs.

Hier, mon hôte l'a retrouvée; il l'avait mise de côté pour me la rendre, afin qu'elle put rentrer en possession de son balcon, mais elle est encore une fois perdue. Si on la retrouve, je la rapporterai à Jeannjs; elle aime toutes les bêles, et celleci est très commode, ne donnant point de poino et ne salissant rien.

Le chef de la douane, qui m^aîme beaucoup et qui est un excellent homme, me propose une partie qui me tente. II est obligé de faire le tour de Tîle avec son caïque, et il m'a offert de l'accompagner. Cest une affaire do trois jours, et de cette façon je visiterais très commodément toutes les échelles.

Mon brave turc tient tant à m'avoir qu'il retardera sa tournée autant que je le voudrai. J'ai déjà visité beaucoup de points où il doit s'arrêter; il n'y a que Téchelle de Castro qui a été le sujet de l'absence de M. Guillemet. Là, se trouvent*' quelques inscriptions qu'il n'a pas copiées exactement; il faudra que je les voie, sans parler même de la colonne de Marins que je dois aller déchausser. Une chose me console, c'est que, dans huit jours, peut-être, je ne ferai plus de fouilles. Je ne connais rien de plus pénible que celte vie : se lever tous les joursàquatre heures ol passer toute la journée au soleil, pour voir remuer la terre, sans rien trouver, maintenant, que des

2i8 L'ILE DE THASOS

débris de briques et do poteries de toute espèce. Je ne comprends rien à ce pays; nous n*avons pas trouvé un seul objet complet, pas une seule médaille valant la peine d'être Conservée. Il faut que le moyen âge ait absolument tout détrulL

Une petite barque est arrivée cette nuit, mais n'ayant rien pour moi. Encore une lueur d'espérance: j'aperçois une petite voile blanche à Thorizon, dans la direction de Cavale ; m'apportera-t-on quelque chose ? Ainsi se passe la vie ! Nous apercevons bien souvent des voiles blanches, mais elles s*évanouissent, et il ne reste que des déceptions. La privation d*uQ bien le fait beaucoup mieux apprécier quand on rentre en possession de ce bien. On connaît mieux la valeur de ce qu'on a quitté et de ce qu'on retrouve. Vous avez assez d'intelligence pour faire l'application de cette consolante pensée.

Nous voici bientôt au mois d'août, et nous n'avons pas encore de fruits. Quelques prunes, sauvages à faire grincer les dents, des pastèques et des melons qu'Antonio achète de confiance, et qui ne sont pas même murs. Pourtant Tile produirait d'excellentes choses, si les habitants voulaient la cultiver convenablement. Il y a, cependant, progrès, et les échos de la civilisation européenne se font sentir ici. L'élévation des prix du coton a fait entreprendre cette culture, et de tous les côtés, on voit des champs remplis de cette plante. L'affaire des graineurs, qui a fait monter à quatre-vingt-dix piastres ce qui se vendait dix-huit, il y a quatre ans, et quarante-deux. Tannée dernière, a pour conséquence de faire planter partout des mûriers. Mais il en sera de Thasos comme de tous les pays d'Orient où on fait de la graine de vers à soie; on tue la poule aux œufs d'or, sans compter que la maladie s'y met et que la reproduction s'arrête.

Il en est de même des marbres. Les deux mots grecs signifiant marbre et inscription finiront par les rendre fous; ils sont sans cosse dans la bouche des habitants qui maintenant les recherchent et les mettent de côté, pour lâcher d'en faire de l'argent.

Je ne peux pas leur ôter de la tête que je cherche des tré-

sors, cl que mes lettres^ comme ils disent, ne sont pas des prétextes, lime semble, à présent, que je suis plus expert en archéologie ; je voudrais me trouver dans un pays peu exploré; j'ai tellement Thabitude des marbres que je saurais bien vile distinguer ce qui pourrait avoir ou non de l'importance.

Enfin, ici, j'ai trouvé quatre bas-reliefs, plus de cent inscriptions, le théâtre et le temple d'Esculapc, et cela, dans un pays qui est à la portée de tout le monde.

Il est fâcheux que mes inscriptions soient toutes du même genre. Très certainement, il y en a beaucoup d'autres différentes, mais où sont-elles? Malheureusement, nous Vavons pas le temps de faire des fouilles en grand. Ceux qui viendront après moi pourront faire une bonne récolte dans la plaine, mais j'aurai toujours Thonneur d'avoir ouvert la voie. Que de choses je devrai faire en rentrant ! Que d'ouvrage ! Par où commencer? Il faudra faire marcher tout cela de front. Je ne veux pas, après ma mission, rester cinq ou six ans sans publier quelque chose.

Que devient notre académie, au milieu de tout cela ? J'espère qu'il n*y a pas eu de nouvelles morts. J'aurais pu, j'aurais peut-être dû faire des communications à mes savants confrères ; mais, dans l'été, il y a peu de monde, et d'ailleurs, je ne sais pas jusqu'à quel point je serais autorisé à le faire.

Hier, en admirant cette belle nuit et ces innombrables étoiles qui scintillaient dans la voûte céleste, je me surprenais à être honteux de moi, et je me comparais à une fourmi qui remue un peu de terre. Que devient Timportance d'un travail quel qu'il soit ? Que nous sommes petits ! Et combien grande est notre sotlise ! Quoi qu'il en soit, chacun doit remplir son rôle jusqu'au bout.

Encore une déception ! La petite voile a disparu et empoité toutes mes espérances. Que c'est triste ! J'aurais eu plus de courage^ demain lundi, pour reprendre mes travaux. Que la volonté de Dieu soit faite ! Je n'ai qu'à me soumettre et à le prier avec ferveur. Ici, je n'ai point de messe ' " "he. Mais

je vous accompagne, par la pensée , à Té '>,

Je vais aller faire une nouvelle tentative sur ma grande inscription qui est toujours lettre close pour moi. Mais Œconomidès, Tautro jour, a essayé de frotter un marbre avec du sable et de Teau; l'épreuve ayant réussi, je vais la renouveler. Il n'est encore que six heures du matin, j'ai du temps devant moi. Je vous quitte pour aller faire ce travail, avant l'arrivée des graineurs, et je vous embrasse toutes très tendrement.

Ci-joint un petit mot pour Jeanne, écrit hier.

A Mademoiselle Miller,

Voici mon remercîment, ma chère enfant, pour la charmante petite lettre que tu m'as écrite, il y a déjà un mois, hélas! Tu vois qu'il n'a pas dépendu de moi que je te répondisse plus tôt; autrement je me serais empressé de me rendre au rendez-vous que tu me donnes, et auquel je ne manquerai pas à l'avenir. Ainsi, entre onze heures et midi, tous les jours, excepté le dimanche, j'entrerai dans ta chambre de travail ol je te regarderai écrire et jouer du piano. Pense que je suis là, auprès de toi, et si tu veux faire un grand plaisir à ton pauvre papa, accepte avec patience, avec résignation, 1rs leçons de piano. J'ai bien autrement à souffrir ici, dobout, toute la journée, en plein soleil, et remuant des marbres qui sont aussi lourds que la terrasse de Bayonville.

Je suis heureux de penser que je pourrai aller méditer et travailler dans la chambre de ta chère grand* mère... Il y a là des souvenirs qui ne sorliront jamais de mon cœur. Prions-la, tous les deux, pour qu'elle nous pardonne le chagrin que nous avons pu lui faire, et pour qu'elle nous reçoive bien, quand nous irons tous la rejoindre auprès du bon Dieu.

J'élève en ce moment une petite compagne pour ton jïigeon, qui est si avantar/cux. J'annonce à ta mère que ce coquin de pacha m'a fait renoncer à une petite tortue que j'avais à ton intention.

LILE DE THASOS 2r>l

On vient de m'en donner une plus pelilo encore^ cl jo tâcherai de te l'apporter.

Puisque tu crains les puces, ne viens pas à Thasos; c*cst ce qui m'impatiente le plus ici. Ta lettre m'a fait grand plaisir^ et de plus m'a beaucoup amusé; il y a de tout, do la pluie, du soleil, une balançoire, des fleurs, des fruits, voire m<^mo des épinards. Il faudra que tu me régales, puisque ton jardin est si bien fourni.

Ici, il n'y arien, pas de légumes, pas de salades, pas de fruits. Hier Antonio, tu sais, notre fameux cuisinier, a ou toutes les peines du monde à nous trouver un polit chou dont il nous a fait une soupe que nous avons trouvée excellente. Voilà, pour nous, un festin magnifique auquel nous no sommes pas habitués. Quand je pense qu'il te faut toujours un dessert, je ris à part moi, et je me dis :.« comment ferait-ollo, si elle voulait voyager dans ce pays-ci ? » Je regrette bien de n'avoir pas pris de leçons de toi, pour apprendre à faire do la pAlisserie, je me donnerais souvent celte petite jouissance. No va pas croire cependant que nous mourons do faim ; nous sommes ici beaucoup mieux que dans certains couvents du mont Athos.

Voici, à peu près, comment nous nous nourrissons (lu aimes assez ces détails-là) : rarement de la soupe, ce qui est une grande privation pour moi. Le dimanche, c'osl-à-diro le jour où je ne vais pas aux fouilles, je prends, le matin, une petite tasse de café noir; les autres jours, jo m'en prive. A midi, je rentre, et Antonio nous sert le repas qu'il a pu nous faire. De petits poissons avec beaucoup d'ar»îtos, dos a»ufs, à la coque quand ils sont frais, ou sur le plat avec du bourre comme tu l'aimerais, c'est-a-dire très fort, trop fort ; un concombre ou une courge, et un peu de fromage soc, sans aucune espèce de goût. Les jours où Antonio a pu nous acholor une poule sont de véritables jours de fote ; nous avons alors une soupe délicieuse, et cclamo donne des forces pour lr)rigtemps. Mais j'y pense, puisque Antonio est si bon cuisinier, tu pourrais le prendre pour mari ; vous vous entendriez

24i L'ILE DE THASOS

porter un immense plat en fer battu. Tout cela étant très bas, je fus obligé de faire comme les autres et de m'asseoir à la turque. On apporta d*abord les intestins qui étaient très cuits ; j'en goûtai un peu, co n'était pas mauvais. Puis, vint mon ennemi lui-même, très appétissant, du reste ; mais je me contentai de le regarder et je mangeai un peu de fromage sec et des concombres. Le pacha et les autres se mirent à dépecer la bêle avec leurs doigts, et ils mangèrent de ce bouc ayoc délectation. On apporta ensuite du fromage cuit avec du sucre, puis une espèce de pommade brunâtre, faite avec de la farine, du miel et du sucre. La cigarette et le café vinrent ensuite ; puis chacun s'étendit et fit sa sieste. J'allai me promener, en tâchant d'éviter le soleil qui était ardent. Vers trois heures, le vent s'étant levé, la mer devint un peu houleuse ; le pacha et quelques autres craignant de se mettre en mer, on envoya chercher des mulets. Mais cela prit une grande heure. Dans rinlervalle, la mer s'était calmée ; le pacha se décida à remonter en caïque avec moi et deux invités ; les autres retournèrent à mulets. Il faut vous dire que le pacha est un peu toqué; il ne sait jamais ce qu'il veut, et change d'idée à chaque instant. Nous rentrâmes au port, avec force coups de fusil. J'allai tout de suite à mes fouilles, et Œconomidès fut h«n roux de m'annoncer qu'on avait trouvé une inscription. Je la vis et je compris que j'avais là, sous la main, un grand temple dédié àEsculape, mais, on même temps, j'eus un crève-cœur : Tinscription avait été coupée, ce qui me prouvait que le moyen âge avait passé par là. Deux autres inscriptions vinrent justifier mon idée. La troisième est un ex-voto d'un personnage qui avait été guéri d'une blessure et d'une maladie qu'il avait au bras. Il avait dédié un bras et un vase au père de la médecine; mais le bras et le vase manquent. Toutefois, l'inscription est curieuse et ancienne; cela me donne respérance que j'en trouverai d'autres du môme genre. Nous no pouvons venir à bout des gros marbres qui nous encombrent, je suis obligé de m'ingénier et de faire fouiller à l'entour pour voir ce qu'il y a dessus.

L'ILE DE TFLASOS 245

Vers six heures, arriva M. Guillemet qui me fil ses excuses d'arriver si tard.

Le soir, vers neuf heures, encore des coups de fusil: c'était le pacha qui partait, ce dont j'étais enchanté. Ce malin, Antonio est allé dans mon ancienne chambre, afin de tout laver et de tout nettoyer; M. Guillemet est venu me relayer auprès des ouvriers, vers huit heures, et j'ai pu procéder à mon déménagement ou plutôt à mon réemménagement.

Malgré les beaux yeux de mon hôtesse, je suis heureux de la quitter et de rentrer dans ma chambre, qui, ainsi que je vous le disais en commençant, me semble un petit paradis en comparaison de l'autre. Apres m'être installé, j'ai pris ma plume et mon encrier qui avaient chômé pendantquatre jours, et je me suis empressé de vous écrire.

Je profile de la découverte de ces inscriptions pour écrire à l'empereur.

Le bateau de demain m'apportera probablement des nouvelles ainsi que des lettres de vous. Le temps s'avance, et je voudrais bien savoir à quoi m'en tenir sur le bateau, et sur mon voyage au mont Alhos.

Port de Pauo^a, 24 juillet 186i.

Une occasion se présente aujourd'hui, et je me hâte d'en profiter, bien que je n'aie rien de nouveau à vous apprendre. Un bateau de Salonique est arrivé à Cavale, elj'attends avec la plus vive impatience les lettres qu'il a dû m'apporter. Depuis lo 3 juillet, je n'ai encore rien reçu. Voilà bientôt deux mois que nous sommes ici, et nous trouvons que c'est beaucoup, d'autant plus que nous nous donnons une peine extrême, peut-être pour rien. J'ai encore trouvé plusieurs marbres, ces deux jours derniers, mais ce sont simplement des débris d'une construction immense. Il nous faudrait beaucoup

246 LILE DE THASOS

plus de temps et plus d'instruments pour fouiller avec fruit. C'est déjà pour nous un résultat acquis que d'avoir découvert les ruines d'un ancien temple d'Esculape; j'en rapporterai deux petites inscriptions, comme échantillon. L'une de ces dernières était sur un gros marbre que j'ai dû faire casser pour qu'il fut transportable, et hier, mes gens l'ont placé sur une espèce de brancard et l'ont porté sur leurs épaules jusque dans notre maison. Tout le village a voulu voir ce que c'était: un petit morceau de marbre contenant seulement trois mots, vraiment, cela ne valait pas la peine d'exciter tant leur curiosilé. Mais ces gens-là, je le répète, sont de vrais barbares, des sauvages. Leurs animaux leur ressemblent, avec cette différence que ces derniers valent mieux qu'eux. Il y a ici plusieurs chiens qui paraissaient d'une férocité si redoutable qu'aucun des habitants n'osait les approcher, je les ai si bien apprivoisés qu'ils me suivent partout et qu'ils me fatiguent de leurs caresses. Ce sont mes compagnons assidus, deux surtout d'entre eux. Nous passons pour des charmeurs aux yeux des Thasiotes qui ne sont pas de composition aussi facile. J'attends les graineurs français, les amis de M. Guillemet, qui doivent partir aujourd'hui pour Cavale. Naturellement, nous les traitons, et je profite de ma matinée, parce qu'une fois qu'il seront ici, je ne pourrai plus prendre la plume avant leur départ. Je vois avec plaisir le temps marcher, car je suis impatient de quitter Tile de Thasos. Encore celle semaine de fouilles à l'endroit où nous avons tant trouvé, et nous nous arrêterons, si cette nouvelle tentative ne produit rien. Nous ferons transporter au monastère les marbres que je désire emporter en France, si l'empereur nous envoie un bateau, puis nous irt)ns au mont Athos où ce bateau viendrait nous chercher. Quinze jours après, j'irais à Salonique, puis aux Météores.

Mais tout cela est bien incertain, et mes projets ultérieurs sont subordonnés aux nouvelles qui me viendront de France.

Je suis tourmenté de ne pas en recevoir. J'espérais que je saurais quelque chose aujourd'hui ; rien n'est ouvert encore. Je vois sous mes fenêtres les caïques qui sont dans le port, et

il me semble qu'il n'en est pas arrivé, cette nuit. C'est vraiment attristant. Me voilà maintenant renvoyé à mercredi, jour où un autre bateau doit arriver à Salonique.

Ce pacha vient de jouer un tour à Jeanne. J'élevais pour elle une petite tortue, grande comme le creux de la main; elle venait très bien, elle vivait sur notre petit balcon carré dont elle ne pouvait s'échapper. J'ai dû, comme vous savez, céder mon logement au pacha, et me confiner dans une maison voisine. Antonio venait de porter mes effets dans cette dernière, lorsque je vis à terre, auprès de moi, ma pauvre petite tortue. Je ne comprenais pas comment Antonio avait imaginé de me l'apporter, au lieu de la mettre à part, et ne sachant qu'en faire, je la portai au bord de la mer pour qu'elle prit la clef des champs.

Hier, mon hôte l'a retrouvée; il l'avait mise de côté pour me la rendre, afin qu'elle put rentrer en possession de son balcon, mais elle est encore une fois perdue. Si on la retrouve, je la rapporterai à Jeann/j; elle aime toutes les bêles, et celleci est très commode, ne donnant point de peine et ne salissant rien.

Le chef do la douane, qui m'aime beaucoup et qui est un excellent homme, me propose une partie qui me tente. Il est obligé de faire le tour de l'île avec son caïque, et il m'a offert de l'accompagner. C'est une affaire d»i trois jours, et de cette façon je visiterais très commodément toutes les échelles.

Mon brave turc tient tant a m'avoir qu'il retardera sa tournée autant que je le voudrai. J'ai déjà visité beaucoup de points où il doit s'arrêter; il n'y a que Téchelle de Castro qui a été le sujet de l'absence de M. Guillemet, Là, se trouventquelques inscriptions qu'il n'a pas copiées exactement; il faudra que je les voie, sans parler même de la colonne de Marius que je dois aller déchausser. Une chose me console, c'est que, dans huit jours, peut-être, je ne ferai plus de fouilles. Je ne connais rien de plus pénible que celle vie : se lever tous les jours àquatre heures et passer toute la journée au soleil, pour voir remuer la terre, sans rien trouver, maintenant, que des

2i8 L'ILE DE THASOS

débris de briques et de poleries de toute espèce. Je ne comprends rien à ce pays; nous n'avons pas trouvé un seul objet complet, pas une seule médaille valant la peine d'être èonservée. Il faut que le moyen âge ait absolument tout détruiU

Une petite barque est arrivée cette nuit, mais n'ayant rien pour moi. Encore une lueur d'espérance: j'aperçois une pelite voile blanclie à Thorizon, dans la direction de Cavale ; m'apportera-t-on quelque chose? Ainsi se passe la vie! Nous apercevons bien souvent des voiles blanches, mais elles s'évanouissent, et il ne reste que des déceptions. La privation d*uQ bien le fait beaucoup mieux apprécier quand on rentre en possession de ce bien. On connaît mieux la valeur de ce qu'on a quitté et de ce qu'on retrouve. Vous avez assez d'intelligence pour faire l'application de celte consolante pensée.

Nous voici bientôt au mois d'août, et nous n'avons pas encore de fruits. Quelques prunes, sauvages à faire grincer les dents, des pastèques et des melons qu'Antonio achète de confiance , et qui ne sont pas même mûrs. Pourtant l'île produirait d'excellentes choses, si les habitants voulaient la cultiver convenablement. Il y a, cependant, progrès, et les échos de la civilisation européenne se font sentir ici. L'élévation des prix du coton a fait entreprendre cette culture, et de tous les côtés, on voit des champs remplis de cette plante. L'affaire des graincurs, qui a fait monter à quatre-vingt-dix piastres ce qui se vendait dix-huit, il y a quatre ans, et quarante-deux, Tannée dernière, a pour conséquence de faire planter partout des mûriers. Mais il en sera de Thasos comme de tous les pays d'Orient où on fait de la graine do vers à soie; on tue la poule aux œufs d'or, sans compter que la maladie s'y met et que la reproduction s'arrête.

Il en est do même des marbres. Les deux mots grecs signifiant marbre et inscription finiront par les rendre fous; ils sont sans cosse dans la bouche dos habitants qui maintenant les recherchent et les mettent de côté, pour lAcher d'en faire de l'argent.

Je ne poux pas leur ôtor do la tète que je cherche des Iré-

sors, et que mes lettres^ comme ils disent, ne sont pas des prétextes. Urne semble, à présent, que je suis plus expert en archéologie ; je voudrais me trouver dans un pays peu exploré; j'ai tellement l'habitude des marbres que je saurais bien vite distinguer ce qui pourrait avoir ou non de Timporlance.

Enfin, ici, j'ai trouvé quatre bas-reliefs, plus de cent inscriptions, le théâtre et le temple d'Esculape, et cela, dans un pays qui est à la portée de tout le monde.

Il est fâcheux que mes inscriptions soient toutes du même genre. Très certainement, il y en a beaucoup d'autres différentes, mais où sont-elles? Malheureusement, nous l'avons pas le temps de faire des fouilles en grand. Ceux qui viendront après moi pourront faire une bonne récolte dans la plaine, mais j'aurai toujours l'honneur d'avoir ouvert la voie. Que de choses je devrai faire en rentrant ! Que d'ouvrage ! Par où commencer? Il faudra faire marcher tout cela de front. Je ne veux pas, après ma mission , rester cinq ou six ans sans publier quelque chose.

Que devient notre académie, au milieu de tout cela ? J'espère qu'il n'y a pas eu de nouvelles morts. J'aurais pu, j'aurais peut-ôlre du faire des communications à mes savants confrères ; mais, dans l'été, il y a peu de monde, et d'ailleurs, je ne sais pas jusqu'à quel point je serais autorisé à le faire.

Hier, en admirant cette belle nuit et ces innombrables étoiles qui scintillaient dans la voûte céleste, je me surprenais à être honteux de moi, et je me comparais à une fourmi qui remue un peu de terre. Que devient l'importance d'un travail quel qu'il soit ? Que nous sommes petits ! Et combien grande est notre sotlise ! Quoi qu'il eu soit, chacun doit remplir son rôle jusqu'au bout.

Encore une déception ! La petite voile a disparu et empoité toutes mes espérances. Que c'est triste ! J'aurais eu plus de courage, demain lundi, pour reprendre mes travaux. Que la volonté de Dieu soit faite ! Je n'ai qu'à me soumettre et à le prier avec ferveur. Ici, je n'ai point de messe, le dimanche. Mais je vous accompagne, par la pensée, à l'église de Bayonville.

Je vais aller faire une nouvelle tentative sur ma grande inscription qui est toujours lettre close pour moi. Mais Œconomidès, l'autre jour, a essayé de frotter un marbre avec du sable et de Teau; Tépreuve ayant réussi, je vais la renouveler. Il n'est encore que six heures du matin, j'ai du temps devant moi. Je vous quitte pour aller faire ce travail, avant Tarrivée des graîneurs, et je vous embrasse toutes très tendrement.

Ci-joint un petit mot pour Jeanne, écrit hier.

A Mademoiselle Miller y

Voici mon remercîmenl, ma chère enfant, pour la charmante petite lettre que tu m'as écrite, il y a déjà un mois, hélas! Tu vois qu'il n'a pas dépendu de moi que je te répondisse plus tôt; autrement je me serais empressé de me rendre au rendez-vous que tu me donnes, et auquel je ne manquerai pas à l'avenir. Ainsi, entre onze heures et midi, tous les jours, excepté le dimanche, j'entrerai dans ta chambre de travail ol je te regarderai écrire et jouer du piano. Pense que je suis là, auprès de loi, et si tu veux faire un grand plaisir à ton pauvre papa, accepte avec patience, avec résignation, los leçons de piano. J'ai bien autrement à souffrir ici, dohcnit, toute la journée, en plein soleil, et remuant des marbres qui sont aussi lourds que la terrasse de Bayonville.

Je suis heureux de penser que je pourrai aller méditer et travailler dans la chambre de ta chère grand'mère... Il y a là des souvenirs qui ne sortiront jamais de mon cœur. Prions-la, tous les deux, pour qu'elle nous pardonne le chagrin que nous avons pu lui faire, et pour qu'elle nous reçoive bien, quand nous irons tous la rejoindre auprès du bon Dieu.

J'élève en ce moment une petite compagne pour ton pigeon, qui est si avantar/rux. J'annonce à ta mère que ce coquin de pacha m'a fait renoncer à une petite tortue que j'avais à ton intention.

L'ILE DE TilASOS 251

On vient de m'en donner une plus pelile encore, et je lâcherai do te l'apporter.

Puisque tu crains les puces, ne viens pas à Thasos; c'est ce qui m'impatiente le plus ici. Ta lettre m'a fait grand plaisir, et de plus m*a beaucoup amusé; il y a de tout, de la pluie, du soleil, une balançoire, des fleurs, des fruits, voire même des épinards. Il faudra que tu me régales, puisque ton jardin est si bien fourni.

Ici, il n'y arien, pas de légumes, pas de salades, pas de fruits. Hier Antonio, tu sais, notre fameux cuisinier, a eu toutes les peines du monde à nous trouver un petit chou dont il nous a fait une soupe que nous avons trouvée excellente. Voilà, pour nous, unfeslin magnifique auquel nous ne sommes pas habitués. Quand je pense qu'il le faut toujours un dessert, je ris à part moi, el je me dis : .« comment ferait-elle, si elle voulait voyager dans ce pays-ci ? » Je regrette bien de n'avoir pas pris de leçons de toi, pour apprendre à faire de la pûlisserie, je me donnerais souvent celte petite jouissance. No va pas croire cependant que nous mourons de faim ; nous sommes ici beaucoup mieux que dans certains couvents du mont Athos.

Voici, à peu près, comment nous nous nourrissons (tu aimes assez ces détails-là) : rarement de la soupe, ce qui est une grande privation pour moi. Le dimanche, c'csl-à-dire le jour où je ne vais pas aux fouilles, je prends, le malin, une petite tasse de café noir; les autres jours, je m'en prive. A raidi, je rentre, et Antonio nous sert le repas qu'il a pu nous faire. De petits poissons avec beaucoup d'arùtes, des œufs, à la coque quand ils sont frais, ou sur le plat avec du beurre comme tu l'aimerais, c'esl-a-dire très fort, trop fort; un concombre ou une courge, el un peu de fromage sec, sans aucune espèce de goût. Les jours où Antonio a pu nous acheter une poule sont de véritables jours de fête ; nous avons alors une soupe délicieuse, et cela me donne des forces pour longtemps. Mais j y pense, puisque Antonio est si bon cuisinier, tu pourrais le prendre pour mari ; vous vous entendriez

bien ensemble et vous passeriez voire vie à faire de bons dîners.

Le soir, quand je rentre du travail, nous avons à peu près la même chose. Quant aux plaisirs^il n'y en a pas un seul ; je ne trouve pas un moment pour faire une promenade, La vue de la mer est ma seule distraction, et, le soir, en regardant les étoiles, je cherche à reconnaître quelles sont celles qui sont au-dessus de la tète, pendant que tu dors.

Comme dans tous les pays du monde, il y a ici beaucoup d'enfants, mais sales et mal vêtus. Leur cou est comme un dessin pointillé, à force d'avoir été piqué par les puces. Il y a des chiens et des chais, comme en France, mais les joujous sont inconnus. Les enfants s'amusent avec un caillou, un morceau de bois ; ils se réj;alent avec une courge ou une prune verte, et n'en paraissent pas plus tristes, quand ils n'ont pas la fièvre. Car les pauvres petits sont si mal nourris et si mal couchés qu*ils sont bien souvent malades. J'ai oublié de te remercier des recherches historiques que tu as faites pour moi. Elles m'ont été très utiles et me décident à aller visiter, de nouveau, la colonne de Marins. Je suis sûr que cela t'a amusée. C'est ainsi qu'on apprend à se servir des livres. En attendant ceux que tu feras, lis attentivement ceux qu'on met entre tes mains. Plus tu apprendras, plus tu voudras apprendre, et plus tu auras de jouissances. Tu ne saurais croire avec quel plaisir j'examine tous ces anciens marbres et toutes ces lettres qui ont été tracées, il y a plus de deux mille ans. Que dcviendrais-je ici, si je ne travaillais pas ? Je voulais t'écrire tant de choses, et me voici au bout de ma lettre. Je réserve tous mes récits pour cet hiver, quand nous serons réunis, tous les quatre, au coin du feu.

En attendant, dis à ta maman de te lire les passages de mes lettres qui pourraient t'intéresser, sinon t'amuser. Je vais écrire à M. de Pontcharra, et gronder Marie de ce qu'elle ne te répond pas. Cela te vaudra sans doute une lettre de Salonique.

Au revoir, ma chère enfant, je t'embrasse comme je t'aime.

Port de Liinciia, 29 juillet 1864.

Celle semaine, j'avais perdu toute énergie morale par suite de Tabsence de lettres oii je me trouvais depuis si longtemps. (le matin, enfin, je viens de recevoir vos numéros 6 et 7, arriérés singulièrement, et cela, sans doute, par la faute du vice-consul de Cavale, car M. de Pontcharra les a fait parlir de Salonique, le 18, étoiles ont dû être à Cavale, le 19. Comment se fail-il que je ne les reçoive qu'aujourd'hui? Je ne comprends même pas comment je n ai pas encore votre réponse à la lettre qui vous annonce le succès de mes premières fouilles. Le ministère en est sans doute cause, et par contre, je vois que vous éprouvez de votre côté de grands retards, mais cela tient probablement aux correspondances des Dardanelles, manquées par le bateau de Salonique. Voici, en peu de mots, comment se sont passées nos journées depuis ma dernière lettre, c'est-à-dire depuis dimanche.

Ainsi que je vous le disais, je crois, nous avons reçu les graincurs français qui venaient s'embarquer pour Cavale. D'après ce que m'avait dit M. Guillemet, j'avais compris que nous aurions deux personnes. Jugez de mon désespoir quand je vois arriver onze mulets chargés de marchandises, puis une masse d'individus qui envahissent notre petit appartement. Il pleuvait un peu; il a fallu faire entrer tous ces bagages, puis avoir tous ces gens-là auxquels nous avons dû donner à dtncr, gens communs, buveurs , criards. Je vous fais grâce des ennuis que j'ai éprouvés, pendant toute la journée. Heureusement qu'ils sont partis dans la nuit. Mais jusqu'à une heure du matin un bruit infernal a duré chez nous, sans compter les employés de la douane qui sont venus peser toutes les toiles de graines de vers que ces gens-là emportaient. Devant être prêt le lendemain matin, à quatre heures, j'ai pris congé d'eux pour me mettre dans mon lit et je les ai laissés.

Le lendemain lundi, je n'avais pas assez d'ouvriers pour travailler; nous avons du chômer. Mardi, fouilles inutiles au premier emplacement où nous avions tant trouvé et où je voulais faire une nouvelle tentative; mercredi, même insuccès sur un plateau où j'avais remarqué des marbres. J'ai trouvé un grand mur fait, au moyen âge, avec des débris anciens, mais ne présentant aucun intérêt. Il faudrait trop de lemps, trop d'hommes, trop d'argent, une température moins brûlante, pour faire des fouilles fructueuses. Le moyen âge est une époque désastreuse pour l'art grec; il a tout détruit et n'a laissé que des ruines. Les croisades ont leur beau et leur mauvais côté. Dès lors, j'ai considéré nos travaux comme entièrement terminés, et je m'arrange de manière à partir le plus tôt possible pour le mont Athos, puisque je ne reçois aucune nouvelle de Paris.

Ce qui me tourmentait, c'était de laisser ainsi, en pleins champs, nos bas-reliefs et nos inscriptions. Voici le parti que j'ai pris :

J'ai emprunté une espèce de char primitif, avec lequel les moines du monastère voisin remuent les gros marbres dont ils ont besoin, et j'ai employé hier tous mes ouvriers à transporter tout ce que j'ai pu chez le moine Christophe qui nous gardera cela.

J'avais loué doux bœufs pour le matin; mais comme les animaux valent mieux que les hommes dans ce pays-ci, les bœufs étaient prêts, mais le conducteur n'était pas là ; j'ai diï m'en passer jusqu'à deux heures. A part un certain nombre d'inscriptions que j'ai laissées, mais qui ne sont pas bien conservées, j'ai tout rentré : il n'y a que le grand bas-relief que j'ai jugé à propos d'abandonner provisoirement ; je l'ai fait couvrir de terre et de débris. Il est tellement lourd que les curieux et les malveillants ne seront pas tentés de le découvrir et de le soulever. D'ailleurs, Œconomidès y veillera pendant notre absence. Si un bateau arrive, il nous trouvera dans le voisinage, au mont Athos, et je viendrai prendre avec lui les objets que je compte rapporter en France. Malheureusement,

Œconomidès a cassé un bas-rclIcf on voulant diminuer la grosseur du marbre avec une masse de fer. Du reste, c'est le moins important. Maintenant, j'éprouve une véritable jouissance à me sentir libre.

Depuis près d'un mois je ne trouve plus rien et je suis très fatigué. Tous les jours, se lever à quatre heures du malin, puis assister à ces fouilles, en plein soleil, sans aucun dédommagement, avec des ouvriers paresseux qui s'ingénient à faire le moins possible !

Maintenant que j'ai dit tout ce qui concerne Thasos, parlons un peu de vous.

Je me retrouve dans mon élément aujourd'hui, et bien que vos lettres soient très anciennes, elles ont pour moi Taltrail de la nouveauté, et ma plume s'est bien vite remise en mouvement après celle lecture. Vous serez tranquille main lenant; mes fouilles sont terminées, et je n ai pas eu de transport au cerveau. Je me porte bien, très bien.

Je vous plains d'avoir un temps humide, tandis que nous, nous manquons d'eau ici, et que je pourrais vous envoyer tant de rayons de soleil, sans me faire tort. Vous voyez, je lis vos lettres en louchant ; j'ai un œil sur ce que vous me dites et un autre sur la direction que prend ma plume. Il ne faut pas qu'elle vous fasse tort d'une seule ligne. Je ne me doutais pas que nous étions en plein déluge et que la Valachie allait disparaître de la carie. Du reste, c'est un pays tellement immoral qu'il justifierait le retour des anciens fléaux. L'île de Thasos mériterait bien d'être comprise dans la vengeance céleste; cette réflexion suffit pour vous donner une idée des mœurs de l'endroit. Je vis en dehors de la corruption morale et physique ; la première ne peut rien contre moi, quant à la seconde, je l'évite du mieux que je puis, et à force de propreté, je ne suis pas trop dévoré.

Cest une douce chose que de s'élever au-dessus de ces misères et de ne vivre que dans le monde moral, de n'y apporter, de n'y rencontrer que des idées de droiture, de pureté. C'est ici, ma-grande, mon unique jouissance. Mon ima-

gination est toujours avec vous, et dès lors, j'oublie tout le monde extérieur. Nos âmes voltigent dans l'espace côte à côte, je me mets entre vous et votre sœur, je vois des pays inconnus où tout est beau, tout est facile; nous parlons un langage ignoré de la bouche humaine, nous allons retrouver ceux et celles que nous avons perdus; grâce à vous, je suis accueilli par un sourire de bienveillance qui me prouve qu*au delà de celle vie on habite le séjour de la paix et du pardon. Dieu n'est pas inexorable pour les fautes que nous avons pu commettre; les créatures qu'il appelle auprès de lui participent de sa nature et lui ressemblent. Ce sont là de douces pensées où je me réfugie souvent, pour relever mon courage qui quelquefois pourrait s'abattre, et dont j'ai besoin dans la carrière qui me reste à parcourir. Je ne sais où je vais ni ce que je vous dis là, au lieu de vous raconter Thasos et ses monuments. Mais je vous ai assez parlé marbres et fouilles; laissez-moi étendre un peu mes ailes et me transporter dans les espaces peuplés par l'imagination. C'est un besoin de mon âme quand je suis loin de vous. Le coin du feu est plus réel, plus positif, et ne comporte pas un langage aussi vaporeux... Aussitôt que j'aurai des nouvelles, je vous les communiquerai. Promesse superflue, puisque je ne laisse pas passer une seule occasion sans vous écrire; j'ai môme doublé et triplé mes lettres par le même bateau. Une fois une lettre échappée de mes mains, il faut que je pense à une autre. Et cependant, j'avais bien peu de temps avec mes fouilles ! Maintenant je serai riche à ce point de vue. Au revoir, je vous embrasse toutes trois tendrement.

P. S. — Nous sommes allés dans la journée, avec Œconomidès, voir le bas-relief funéraire qui se trouve dans un champ de coton. Nous l'avons déterré de manière à découvrir le bas; il représente un personnage debout et un autre assis sur un fauteuil. Dans le vide de ce fauteuil se trouve sculpté un autre petit personnage qui paraît nu. Nous y retournerons demain pour voir s'il n'y aurait pas une inscription^

Port de Panairia, 2 août 186i.

Nous entrons dans une série de désordres de poste qui vont nous causer bien des ennuis. Avant-hier, j'ai envoyé à Cavale un gros paquet do lettres qui devaient partir hier par le vapeur autrichien. Ce dernier n'est pas venu, et toutes mes lettres sont restées à Cavale. Elles ne partiront pas plus tôt que celle-ci. J'avais annoncé à M. de Pontcharra mon départ pour le mont Athos, enle priant de ne plus m'envoyer mes lettres à Thasos par l'intermédiaire de Cavale, et je comptais m'embarquer aujourd'hui ou demain pour le susdit mont Athos. Mais voici une circonstance imprévue qui me force à prolonger mon séjour ici : hier, par une chaleur tropicale, j'étais sur mon lit, occupé à me défendre contre un léger mal de tête, lorsque M. Guillemet entre chez moi et m'annonce l'arrivée d'une barque à physionomie européenne : un monsieur portant notre costume, une dame avec un parasol, des enfants et des domestiques; puis le proèdre vient sous mes fenêtres et m'annonce que c'est le consul de France do Philippopolis. Par discrétion, je n'allai pas au-devant de lui et j'attendis chez moi. Une demi-heure après, M. de Champoiseau, le susdit consul, vint me faire visite avec le procdre, et me témoigna tout le bonheur qu'il éprouvait à entrer en relation avec moi. Dans un village vis-à-vis il avait appris qu'il y avait àThasos deux Français occupés à faire des fouilles pour le compte du gouvernement, et il s'était empressé de venir nous voir. L'année dernière, lui-même avait été chargé de faire des fouilles à Samolhraki, île voisine de la nôlre, et il avait envoyé àParis ce qu'il avait pu découvrir '.Naturellement, il prenait un intérêt extrême h nos travaux, et nous avions là

1. CTcsl M. (le Chanipoiîieau ((iii a découvert et cnvuyé on Franco la fameuse statue de la Victoire ailcc, dite de Samothracc, (pii se trouve au- *ud an Louvre.

une communauté de goûts qui devait bien vite nous mettre à Taise, Tun et l'autre.

Je raccompagnai chez le proèdre où sa femme nous attendait, et il me présenta à cette dernière qui est très aimable. C'est une veuve avec deux enfants qu'il a épousée depuis peu.

Je les reconduisis dans la maison du moine Christophe où on les avait installes; c'est celle que nous avons occupée, Tannée dernière. La pauvre femme était très fatiguée; elle avait fait cinq jours de cheval, avec toute sa smalah; les enfants avaient été placés sur le même cheval, dans des paniers. Je l'engageai à se reposer, mais elle ne voulut pas nous quitter, sachant surtout que M. Guillemet allait photographier toute la famille du proèdre. Hier, était un jour de grande fête pour les Grecs, la fête du prophète Elie, et Madame la proèdresse avait voulu profiter de sa toilette pour se faire photographier. Vous n'avez jamais rien vu de plus ridicule. Au lieu de conserver le costume du pays, qui aurait au moins eu un côté original, elle s'était affublée d'une robe de soie violette, avec force crinoline, lui allant horriblement mal ; des bracelets, des bagues à tous les doigts, puis un petit chapeau d'amazone placé sur le coin de Torcillc. L'enfant, qui a trois ou quatre mois, avait aussi un chapeau du même genre. Les femmes, amies ou parentes de la proèdresse, étaient aussi endimanchées, à la mode européenne, bien entendu.

Il a fallu photographier toutes ces dames, chacune cherchant à se donner la pose et la physionomie les plus séduisantes. A les entendre, il aurait fallu les faire toutes séparément ; c'est une jalousie générale, et chacune veut son portrait. M. Guillemet n'a presque plus de clichés, il est hors d'état de satisfaire à toutes CCS exigences.

Le résultat de mes fouilles est déposé précisément dans la maison occupée par le consul, de sorte qu'il a pu voir et apprécier tout cela.

Il trouve que nous avons beaucoup et que l'envoi d'un bateau serait plus que justifié.

Je Tai mené à Tendroit où nous avions fail nos fouilles el où j'ai abandonné un assez grand nombre d'inscriplions. Il dit qu'à ma place il ne laisserait rien et emporterait tout.

II regrette que je n'aie pas écrit tout simplement à notre ambassadeur à Constantinople qui m'aurait envoyé tout de suite son aviso.

Sans doule. ce moyen eut été plus simple et plus expéditif, mais ayant écrit à l'empereur, ayant été envoyé ici par l'empereur, il est plus convenable que les choses viennent de lui. Je ne comprends rien au silence de Madame Cornu. Hier soir, au moment où nous nous couchions, M. Guillemet a aperçu deux énormes feux en mer; ils étaient à une certaine dislance et paraissaient annoncer la présence d'un gros bâtiment, arrivé trop tard pour envoyer à terre. Voilà que nous nous mettons dans la tète que c'est notre bateau ! Et mon imagination de voyager ! Je me voyais déjà, le lendemain, avec nos marins, faisant jouer les machines, enlevant, charriant les marbres; je faisais ensuite un excellent dîner abord avec lé commandant.

On riait, on parlait de la France, on faisait une petite excursion au pied du mont Olympe, et j'en revenais ravi. La nuit, pour moi, se passa en rêveries plus ou moins fantastiques ;pas de sommeil, mais j'étais heureux; tout tournait à souhait, et vous paraissiez très satisfaite; je guettais les premières lueurs de l'aurore, afin de bien distinguer mon bateau. Mais tout s'est évaporé comme la brume matinale aux premiers rayons du jour. Rien ; de simples barques; et me voilà retombé dans toutes mes incertitudes. Comment supposer que notre gouvernement va ainsi, de gaîté de cœur, renoncer à ces trois bas-reliefs et à cette collection d'inscriptions, à une époque où les nations font tant de sacrifices pour enrichir leurs musées des débris des anciennes civilisations grecque et romaine? Aurait-on expédié de Paris quelqu'un pour venir ici avec un bateau, au lieu d'envoyer tout simplement une dépêche au Pîrée? C'est à n'y rien comprendre. J'attendrai encore une huitaine pour tenir compagnie au consul de Phi-

lippopolis ; après, je continuerai ma tournée sans plus m'inquiéter du reste.

Ce malin, nous sommes allés prendre ce dernier et nous avons visité nos autres fouilles, le théâtre, le temple d'Esculape et les ruines qui sont sur le haut de la montagne. Il trouve que nous avons fait beaucoup en très peu de temps et il a été 1res vivement intéressé. La chaleur est devenue tellement forle qu'il n'y a plus moyen de travailler pendant le jour, autrement j'aurais pris un certain nombre d'ouvriers et nous aurions fait avec lui quelques tenlalives.

En rentrant, nous avons rencontré un troupeau de moutons ; il s'est tout de suite entendu avec le berger qui a bien voulu nous en céder un pour trente piastres, c'est-à-dire six francs cinquante. Nous le partagerons, et nos deux ménages s'en accommoderont très bien. Ils sont de mon avis, ils ne peuvent supporter la viande de bouc. Je vais être bien embarrassé avec ma moitié de mouton, car le pauvre Antonio est malade depuis plusieurs jours. Nous ne savons trop ce qu'il a : un mélange de fièvre et d'échauffemenl. M. Guillemet, qui est un peu médecin, le soigne avec beaucoup d'habileté; mais notre groom ne se remet pas vite.

3 août.

Ilier, nous sommes allés dîner ou plutôt souper chez le consul qui n'est pas très bien outillé : aussi nous avons apporté des assiettes, des couverts et des verres. Nous n'avions pas de chaises, et nous avons mangé à la turque, c'est-à-dire assis et les jambes croisées, comme font les tailleurs, position que je ne puis parvenir à prendre ni surtout à garder. Nous mangions en plein air, avec deux bougies ; il est impossible de se figurer le nombre , ou plutôt la quantité innombrable de moucherons, de papillons et d'insectes qui nous ont assaillis. C'était vraiment insupportable. A part cela, nous avons fort bien dîné, et j'ai admiré les ressources de Mme de Champoiseau qui doit être une excellente maîtresse de maison. Le mouton, sur lequel nous comptions, avait manqué; le trou-

peau s'était sauvé dans la montagne. Mais nous avons eu un excellent pilau, deux poulets rôlis à la broche (manière de cuire que je ne puis obtenir d'Anlonio), des tomates, un excellent melon et du vin buvable. Nous avons babillé jusqu'à dix heures et demie du soir, au milieu de ces myriades d'insectes qui cherchaient à nous dévorer ; nous avons bu à la santé les uns des autres, et vous n'avez pas été oubliée. Le consul est un homme jeune encore, intelligent, ayant la passion de l'archéologie, passion qui n'a pas été précédée par des études préliminaires et indispensables, mais qui ne lui en procure pas moins de vives jouissances. Ces vies de consul, quand elles ne sont pas relevées par quelque goût, quelque occupation noble et intelligente, seraient d'une monotonie désespérante. J'ai été très content de Madame la consuie ; elle est simple, gaie et spirituelle*

Us étaient auparavant à Andrinople, poste beaucoup plus agréable et plus avantageux, mais la santé de M. de Champoiseau Tayaut obligé de demander un congé pour aller en Egypte, on lui prit son poste et on le mit à Philippopolis où il se déplaît beaucoup.

L'impatience me gagne. Je crois que je vais me décider à aller à Cavale et à envoyer une dépêche pour savoir ce que nous devons faire : attendre un bateau ou abandonner les marbres et aller ailleurs. Dieu sait comment la dépêche arrivera à Paris! En supposant même qu'elle soit bien comprise, en sera-t-il de même de la réponse? Ce qu'il y a de pénible, c'est d'être obligé d'aller passer deux jours à Cavale où il fait une chaleur intolérable. Dans tous les cas, il faut qu'il y ait un caïque allant à Cavale.

J'en suis là, ne sachant que décider. Je demanderai ce matin conseil au consul.

Je vais écrire encore aujourd'hui à Paris pour rendre compte de la fin des travaux, mais je n'attends pas la réponse à cette dernière lettre. Il y aura longtemps que j'aurai quitté l'île, quand elle m'arrivera. Dans Tespace de six semaines, j'aurai fait bien des choses et je serai probablement en Thessalie.

Je n'aime pas celle vie décousue et incertaine où il y a forcément lant de journées perdues.

P. -S. — J'envoie une dépêche par M. Guillemet qui part pour Cavale.

Port de Panagia, 7 août 1864.

Ainsi que je vous l'ai dit dans ma dernière letlre, M Guillemet est parti pour Cavale avec Antonio, dans la nuit du mercredi au jeudi. Me voici à dimanche, quatre heures, et je n'ai encore entendu parler d'aucune réponse à ma dépêche. Pas de nouvelles, non plus, des voyageurs. Le bateau autrichien est venu, avant-hier soir, de Salonique ; il doit avoir des letlrcs. J'espérais que M. Guillemet me les enverrait; mais aucun caïque n'est arrivé. Au moment où je vous écris, il en paraît deux à rhorizon, qui viennent cerlainement de Cavale ; d'une manière ou d'une autre, ils m'apporteront des nouvelles. Ces petites voiles sont si loin et grossissent si lentement que je ne me tiens plus d*impalience ; pour la tromper, j'ai pensé à commencer une letlre pour vous. C'est le meilleur moyen, pour moi, de passer le temps. Vous ne sauriez croire à quel point je me suis ennuyé pendant les quatre jours qui viennent de s'écouler. Je ne suis point sorli, si ce n'est une seule fois avec le consul et sa famille. Ils voulaient absolument m'avoir tous les jours ii déjeuner et à dîner ; tout ce que j'ai pu obtenir, c'est d'avoir ma liberté pour le déjeuner; le soir, à sept heures, le consul vient m'enlever et, bon gré mal gré, il faut marcher dans la campagne.

Il prétend qu'il est responsable de ma santé, et comme je n'ai pas Antonio, il est inquiet de la manière dont je mange. Lui et sa femme sont très aimables pour moi et pleins d'attentions. Cette dernière me plaît de plus en plus. Elle est très simple, très comme il faut et très timide. Pour une femme née

à Andrînople, c'est étonnant. Il est vrai qu'elle a beaucoup voyagé et qu'elle est même restée deux ou trois mois à Paris.

Son mari est assez instruit; son goût pour les antiquités nous fournit un sujet de conversations qui nous intéressent Tun et Tautre. Le soir, ils me reconduisent jusqu'au bout de leur avenue, avec leur lanterne, et je reviens, le long delà mer, avec mon fidèle Arabe ^ le chien noir qui m'accompagne partout. Le consul est encore ici pour une huitaine de jours. Il aurait été bien content si le bateau était arrivé pendant ce temps-là; nous serions allés ensemble à Samothraki voir les beaux temples des Cabires qu'il a fouillés, il y a deux ans, et dont il a rapporté quelques belles antiquités. Mais je crains bien d'être obligé d'attendre encore longtemps ce maudit bateau, en supposant même qu^on nous en envoie un.

Voilà dix jours que je passe à attendre, ne sachant que faire. Comme j'aurai pu les employer au mont Athos^ et même dans les environs de Salonique I Quelle singulière situation morale que la mienne ! Je trouve que le temps va trop vile et trop lentement tout à la fois. Comme les choses de ce monde sont pleines de contradictions ! Encore un peu, et j'oublierai tout cela pour jouir de votre présence, pour vous voir, vous entendre.

Plus j'avance dans ma carrière, moins je supporte les jours passés loin de vous. 11 faut toutes les raisons qui néccsssitent ma mission pour que je l'accepte et l'achevé avec résignation.

Nous avons fini à temps nos fouilles. S'il nous avait fallu les continuer, nous serions morts sur place. Le soleil est d'une ardeur inconcevable. Le consul lui-même, qui est habitué à la chaleur de l'Orient, trouve qu'elle est bien forte ici. Je me tire très bien d^affaire en restant chez moi jusqu'à quatre heures, j'ai une température très supportable, mais, vers cette heure, le soleil attaque mes fenêtres, et je suis moins à mon aise. La nuit, j'ai un terrible bataillon de souris qui abusent de ce que je ne puis sortir de mon lit fermé : c'est un tapage infernal et je n'ai rien pour les prendre.

26/i L'ILE DE THASOS

8 août, cinq heures du matin.

Je me lève, n'ayant pu fermer rœil de la nuit par suite de Tagitalion que j*ai éprouvée. Comme je le pensais, l'une des deux voiles était pour moi. L'une disparut vers l'angle gauche de l'île, et l'autre continua do voguer dans noire direction. Le vent était un peu tombé, et le caïque marchaitlentement. Je pétillais d'impatience. Enfin, j'aperçus un bâton avec un mouchoir blanc au bout, qu'on agitait en l'air. C'était le signal convenu avec M. Guillemet en cas de bonnes nouvelles. A ce signal, tout le monde s'assembla sur le rivage, parce qu'on crût qu'il annonçait l'arrivée du pacha. Le consul, qui prend intérêt à notre affaire presque autant que moi, était accouru. J'étais donc très content, mais sans savoir positivement comment les choses s'étaient passées. Enfin, M. Guillemet aborda et me donna la dépêche qu'il avait reçue de Paris en réponse à la nôtre. Avant de vous communiquer cette dépêche^ je dois vous dire mon chagrin, quand j'ai vu qu'il ne m'apportait aucune lettre de vous. J'espère que le bateau du douanier me dédommagera. Voici donc la réponse de Paris : Ordres pour bateau partis vendredi ; attendez^ recevrez lettre de moi. Tout va bien. Co7iti7iueZy ne négligez rien, — Cornu.

Ce tout va bien m'a fait un plaisir inouï et m'a mis du baume dans le cœur. Les ordres avaient donc été donnés huit jours avant l'envoi de ma dépêche. D'où je conclus que ma petite éloquence épistolaire avait produit son effet. 11 semble que tout s'arrange en ce moment pour me faciliter les choses. Le pacha, gouverneur de Thasos, a reçu une lettre du pacha d'Egypte qui lui donne les ordres les plus circonstanciés en ce qui me concerne. 11 faudra faire tout ce que je désirerai, me fournir les hommes, les bêles de somme dont j'aurai besoin, etc. Le pacha, croyant que j'élais à Cavale, s'est empressé de venir trouver l'aulre pacha et de lui dire tout cela. Vous comprenez que celle combinaison me met parfailemont à l'aise, et que je ne me ferai plus aucun scrupule pour emporter ce que

je voudrai. Le consul s'inlére«^se lellement à tout cela qu'il prolongera son séjour ici afin d'assister à Vembarquement des antiquités. J'ai prévenu Œconomidès qu il aurait à se préoccuper des vivres; l'équipage sera sans doute considérable, et il faudra force moutons, force poulets. Nous prendrons d'assaut dans les troupeaux et nous paierons d'après Testimation du proèdre. En attendant rarrivce du bateau, je vais m'occuper de faire descendre sur le bord de la mer différents marbres que je veux emporter. Il y a, entre autres, deux lions qui sont encastrés à droite et à gauche d'une porte, tout en haut de la montagne, au milieu des ruines. Je ne sais pas comment nous ferons pour les descendre et les traîner à travers les broussailles, mais il faut absolument que je les prenne. Je compte, à peu près, sur cinquante marbres, grands ou moyens. Vous voyez que c'est une bonne récolte. Sans doute, beaucoup sont en mauvais état, mais en fait d'antiquités, rien n'est à dédaigner. Aujourd'hui encore, fète^ et impossibilité d'avoir des ouvriers.

J'irai, néanmoins, avec Œconomidès, voir deux marbres qui sont sur le flanc de la montagne, et nous tâcherons de les descendre à nous deux. Ils ne sont pas énormes, et avec nos instruments, nous pourrons peut-être leur faire faire un peu de chemin. Je vais avoir maintenant mes journées bien occupées. J'aurai soin de ne pas travailler pendant les heures chaudes afin de ne pas m'épuiser et d'échapper aux ardeurs du soleil. Remarquez-vous, mes chères enfants, comme la Providence semble me proléger dans tout cela? Il a fallu môme que le consul de Philippopolis vint ici pour me dire : « Comment! vous n'empoitez pas ceci, cela? Mais, tout est intéressant, il ne faut rien laisser, autrement les anglais s'en empareront. »

Ces paroles ont fait taire mes scrupules et m'ont convaincu. Il est cependant certaines inscriptions en si mauvais état et d'une si grande dimension que je les laisserai pour ceux qui viendront après moi. Maintenant, je ne vois plus clair dans mon avenir de trois mois. Combien de temps me prendra le bateau? Pourrai-je aller au mont Athos? aux Météores? Je

266 riLE DE THASOS

suis inquiet à Vidée de ce bateau, arrivant seul en France. Puis les marbres, entrant au Louvre sans que je sois à Paris; on va me les déflorer et peut-être publier mes inscriptions avant moi.

9 août.

Maintenant , mon impatience a changé de nature ; je ne dis plus : viendra-t-il un bateau? mais bien : quand viendral-il? Notre consul n'est pas moins impatient que moi, et nous ne comprenons rien, Tun et Tautro, à ce relard. Encore une journée passée à Fattendrc

Je vinns d'apercevoir le vapeur grec qui a longé la c6le de la Macédoine , après avoir touché Cavale , arrivant de Salonique. Getle fois, il me paraît impossible qu*il n'ait pas apporté de lettres de vous, et me voici, regardant à gauche, pour voiries petites voiles qui peuvent sortir de Cavale, cl à droite, où doit paraître le bateau de l'État. Je dois vous avouer que mes regards sont presque toujours à gauche.

J'ai beau être fidèle au rendez-vous donné par Jeanne, entre onze heures et midi, je n'en sais pas davantage, et si raon imagination vous fait parler et agir, je n'en désire que plus vivement savoir par vous-mêmes si j'ai deviné juste. Vos lettres me donnent de la patience pour quelque temps ; je les commente, je les complète comme je puis, et je lAche de bien saisir chacune de vos impressions au moment où Tinstrument de votre supplice était entre vos mains.

10 août.

En me levant, j'espérais trouver un caïque arrivé pendant la nuit et avec des lettres de vous. Malheureusement, rien. La journée se passe sans que ce maudit bateau paraisse. Attendons encore à demam. Mais une compensation se présente à l'état d'espérance. Un caïque vient de Cavale. M'apportc-t-il des lettres de vous ? Passer sans cesse d'une espérance à une déception !

Décidément Y je renonce à ce ballottement qui me fatigue, qui m'épuise et qui m'enlève toute énergie morale. Le caïque vient d'aborder et ne m'a rien apporlé. Je vais maintenant tâcher de me figurer que je traverse l'Australie tout entière, c'est-à-dire que je renonce au commerce des vivants et que la poste n'existe plus pour moi. Je continuerai mon journal et je Je déposerai dans les troncs d'arbres qui se rencontreront sur ma route. Quant à avoir des nouvelles de celles que j'aime, je n'y penserai plus. C'est le plus sage.

Je me fais l'effet de Robinson dans son île, interrogeant sans cesse Thorizon et calculant les minutes, les heures, les jours, les mois, je pourrais dire les années, car, depuis le mois de mai de l'année dernière, je suis pour ainsi dire toujours en camp volant. Ma mission aura été longue. Heureusement que cela ne peut pas durer et que bientôt je pourrai fuir Thasos qui commence à devenir fiévreux. Je ne m'arrêterai pas à Salonique qui doil être dans la même situation. Il fait toujours frais aux Météores ; c'est là que j'irai aussitôt que je le pourrai.

L'inconvénient d'écrire une lettre en plusieurs fois, c'est qu'on risque de répéter sans cesse les mêmes choses, surtout quand on ne se relit jamais. Je m'en garderais bien, parce que je serais sans cesse mécontent de moi et que je voudrais recommencer. Avec vous, encore moins qu'avec les autres, je ne mets aucune espèce de prétention, et vous ne vous amusez pas à remarquer les répétitions, les mots passés, les erreurs qui peuvent échapper à ma plume. Quand je vois quatre pages d'une écriture aussi fine, j'admire ceux ou plutôt celles qui ont le courage d'en entreprendre la lecture; mais je ne les imite pas. Écrivez-moi, parlez-moi de votre pot-au feu, des choses les plus vulgaires, j'y prendrai un vif intérêt, parce que cela viendra de vous. Quand le cœur parle, on écoule et rien n'est indifférent. Vous êtes certainement de mon avis. A ce compte, je puis vous écrire tout ce qui me passe par la tête.

Thasos, !3 août 1864.

Toujours rien ! Nous sommes ici le bec à Teau, perdant un temps précieux que nous pourrions si bien employer ailleurs. J'utilise mes moments comme je puis, copiant mon manuscrit, et sortant, lorsque la chaleur n'est pas trop accablante. Le consul tient à rester avec nous et prolongera encore son séjour ici.

Hier, vers quatre heures, un vent violent s'est levé, les nuages se sont amoncelés, et tout faisait présager un orage. A la pointe gauche de Tîle, du côté de Cavale, nous voyions plusieurs grandes voiles, parmi lesquelles nous espérions trouver celle qui nous intéresse. Malheureusement, ce n'étaient que des bateaux et des caïques qui venaient se réfugier ici, pour ne pas être surpris par Torage.

En eiïet, il ne tarda pas à éclater, et la mer devint furieuse. Toutefois, ce n'est qu'à huit heures du soir que la pluie commença. Elle dura toute la nuit qui fut excessivement fraîche. Il est impossible d'adapter une couverture à mes draps, aussi je fus gelé. Ce matin, à quatre heures, le froid étant trop vif pour que j'eusse à redouter puces et punaises, je pliai mes draps et je m'enveloppai dans ma grosse couverture. J'éprouvai un bien-être indicible à me rechauffer et à me garantir du froid ! Il y avait si longtemps que je ne m'étais trouvé dans une pareille position. Être au chaud et respirer un air frais! Je dormis trois heures comme il m'arrive bien rarement de dormir. Ce matin, la pluie a cessé, le ciel se dégage peu à peu, mais la mer est toujours très grosse ; il règne encore un vent terrible, et les caïques continuent à venir se mettre à l'abri dans notre petit port. Le vent est si violent que le grand bAliment égyptien chasse sur ses ancres. Si c'est un bateau à voiles qu'on nous envoie, il peut en avoir encore pour longtemps Est-ce que nous allons faire comme l'ani^iée dernière

OÙ nous avons attendu vainement celle éternelle réponse du vice-roi d'Égyple ? En ce moment, ce serait délicieux de travailler, et nous embarquerions nos marbres, sans être trop cuits par le soleil. J'emmènerai mon bateau (car je crois toujours à un bateau), à un endroit do Tile où nous comptons faire une petite tenlative. C'est celui où j'ai trouvé celte colonne de Marins, qui, je crois, ne sera pas un des morceaux les moins intéressanls de la collection. Je pense que cela nous prendra bien une huitaine de jours.

Nous entrons, aujourd'hui, dans une bien mauvaise série. Les Grecs font quinze jours d'un grand jeune, avant l'Assomption ; or, comme ils sont en retard de douze jours sur nous, c'est, pour eux, aujourd'hui, le 1" août. C'est vous dire que nous ne trouverons plus rien à acheter. Sans compter que l'équipage du bâtiment égyptien nous fait grande concui*rence. Le vin, en ce moment, est tellement mauvais que je suis obligé de m'en priver; je suis forcé d'employer du sucre pour ne pas boire de l'eau pure. Toujours, cet affreux goût de résine auquel je ne puis me faire. Les morceaux de jambon et de lard, que nous ont laissés les graineurs, ainsi que le petit bidon d'huile de Provence, nous rendent de grands services, mais ces petites provisions tirent à leur fin. Nous avons des melons, et les figues vont bientôt commencer. Mais, arrive le bateau, et je serai sauvé. Le commandant viendra bien à mon secours ! Avec du pain (on doit faire du pain, à bord) et du vin buvable, on ne meurt plus de faim. Si le bonheur voulait qu'il arrivât aujourd'hui ou demain, nous pourrions célébrer la fête de l'empereur, et cela produirait un singulier effet sur les habitants qui n'ont certainement jamais vu chose pareille.

14 août.

Hier, après déjeuner, environ vers deux heures, nous mettions le pied sur noire petit balcon, lorsque nous aperçûmes un grand bâtiment s'avançant à pleines voiles. Grande fut notre joie, comme bien vous pensez, car nous ne doutions

pas qu'il fut pour nous. Mais nouvelle déceplion! Un quart d'heure après, nous voyons le pavillon turc ; c'est encore un bateau égyptien qui vient pour les bois. Il en arrivera encore trois autres et cela nous promet bien du plaisir. Ce n'est pas tout; le susdit bateau portait, à bord, son excellence M. le pacha, et il m'a fallu déguerpir encore une fois. Le logement que j'avais occupé temporairement n'est plus libre chez ma jolie voisine, parce qu^il est tout encombré de marchandises. Me voilà sur le pavé, ou plutôt sur la terre. M. Guillemet lui-même est tellement ennuyé du voisinage du pacha qu'il ne veut pas conserver sa chambre pendant qu'il sera ici. Je l'ai pris au mot et me suis emparé de la sienne. 11 ira coucher dans une maison à côté. Seulement, sa chambre, où j'avais transporté mes effets, était tellement encombrée qu'il n'était plus possible de nous y tenir. Nous sommes allés, pour passer le temps, chez le consul. Pendant que nous étions là, est arrivé, pour moi, un gros pli contenant une foule de choses, parmi lesquelles deux lettres de vous. Pourquoi sont-elles pleines de tristesse et d'inquiétude ? Pourquoi vous tourmenter à mon sujet? je me porte si bien. Que ne puis-je d'ici vous tranquilliser et vous dire que j'ai fini ma campagne solaire. Je n'ai donc plus rien à craindre ; la fin de ma mission n'aura rien que de trts normal. Les quinze jours que je viens de passer sans travailler en plein air, sans aller et venir, m'ont été moins salutaires. J'étais plus somnolent, j'avais moins d'appétit et je souffrais davantage de la chaleur. Il est vrai que j'étais aux prises avec Tcnnui et l'impatience. Vous avez prié pour que je fusse bien portant et satisfait de tous points. Je suis bien portant et satisfait, sinon de tous points, au moins suffisamment. Il m'aurait fallu une statue. A défaut de cela, mes trois bas-reliefs sont très-curieux, très anciens, et présentent des particularités tout à fait nouvelles. Les philologues et les archéologues de l'Allemagne ne manqueront pas de s'en occuper. Quant à tirer parti de mes découvertes, j'avoue ne pas être aussi habile que beaucoup d'autres. Mais que faire ? A propos de statue, celle de la

paresse devrait faire réfléchir ma bonne petile Jeanne. Comment n'a-t-elle pas le courage de combattre ses défauts? Je crois qu'elle nous aime beaucoup ; la meilleure manière de prouver son afiection est de faire ce qui plaît aux autres, et elle sait bien ce qui nous plairait le mieux. Puis, les exemples qu'elle a eus sous les yeux, à la veille de faire sa première communion. Qu'elle réfléchisse à tout cela. Ce qui me donne, ici, du courage, de Ténergie, de la constance pour supporter toutes mes souffrances morales et physiques, c'est Tidée que vous m'en saurez quelque gré. Si le bateau était venu à temps, nous aurions fini aujourd'hui, et j'enverrais promener tous les habitants de Thasoset le pacha avec eux. Madame Cornu m'écrit qu'elle est allée, plusieurs jours auparavant, chez M. de La Roncière et que ce dernier lui a promis d'envoyer un bâtiment, mais comme il y a de cela plus de quinze jours, je commence à croire qu'il y a un oubli ou un malentendu. Je suis décidé à mettre beaucoup de résignation en toutes choses et j'attendrai sans murmurer. Je veux être doux pour suivre votre recommandation et pour en bien prendre l'habitude. Jeanne a beaucoup à faire aussi de son côté ; elle a bien à réformer, à combattre, à perfectionner. Elle a cependant de si bons exemples sous les yeux ! Mais cela ne suffit pas ; il faut une volonté ferme pour le bien. Vienne l'amour du travail et de l'étude, et le reste arrivera de soi.

Voilà un petit sermon pour son dimanche ; puisque je ne puis aller à la messe, je prêche moi-même I

17 août.

Pas le moindre bateau! et nous attendons toujours, ne pouvant rien faire, à cause de la chaleur qui est accablante, et ne sachant quel parti prendre. Nous avions supposé que la fête de l'empereur avait été la cause de ce relard ; or, comme elle a eu lieu avant-hier, nous pensions qu'aujourd'hui nous verrions apparaître quelque chose. Si demain jeudi se passe encore ainsi, j'enverrai une dépêche à Paris.

Je V9U8 ai^ dit, je crois, comme quoi j'avais dû laisser ma

chambre au pacha qui élait venu s^inslaller ici. Je ne savais plus que devenir, la petite chambre de M. Guillemet étant encombrée de tous nos effets, et il m'était impossible de travailler. Avant-hier, afin de fuir tous ces ennuis, nous étions allés nous installer, dès le matin, à la pointe de l'île, M. Guillemet pour faire une esquisse à Thuile, etmoi, armé d'une pioche, pour déchausser quelques marbres. De guerre las, j'avais accepté une chambre chez le douanier... mais je place la charrue devant les bœufs, et je dois reprendre les choses de plus haut. Deux jours après son arrivée, le pacha quitta le port, en laissant tout son monde et disant qu'il reviendrait dans deux jours. Je trouvai son procédé très inconvenant, il savait bien que j'étais sans logement, au lieu de me dire de reprendre ma chambre pendant cette absence, il partit comme une flèche, et ses domestiques prétendirent qu'il avait recommandé de laisser ses couvertures dans cette chambre qu'ils fermèrent.

Je restai donc dans celle de M. Guillemet, qui est voisine, et j'étais très monté contre tout ce monde-là. Au bout d'une heure, je voulus descendre pour sortir ; le nègre arabe, serviteur du pacha, avait emporté la clef do la maison et m'avait enfermé. Je criai parla fenêtre, et j'aperçus le fils du médecin, lequel voulut bien aller avertir lo nègre et lui demander la clef. Ce dernier, non seulement ne voulut pas la donner, mais il menaça l'enfant; cependant, comme je frappais de manière à enfoncer la porte, il se décida à venir ouvrir.

Je m'étais armé do mon bâton, je pris mon arabe au collet et j'allais le rosser d'importance, lorsqu'on est venu demander grâce pour lui. On prétend qu'il est fou et qu'il ne savait pas que je fusse dans la maison.

Je me contentai de ces excuses, il me baisa la main, et je le laissai aller. Mais je me plaignis hautement du pacha, de son manque d'égards envers moi, puisqu'il n'avait pas eu seulement l'attention de prévenir ses gens ; je dis que j'écrirais au vice-roi pour lui expliquer la situation ot lui dire le peu de secours que j'avais trouvé auprès des autorités.

LILK DE THASOS 273

C*est alors que je me décidai à accepter la chambre du douanier pour ne pas rester dans la maison louée par Son Excellence. Le lendemain donc, je laissai M. Guillemet à son travail et je revins au village dans l'intention de déménager, lorsque je rencontrai Œconomidës, qui m'apporta une lettre du secrétaire du pacha qui avait appris Taffaire de la veille. U me faisait mille excuses, disant qu'il était parti si vite qu'il n'avait pas eu le temps de m'offrir son logement, qu'il me priait de reprendre toute la maison, me demandant de ne pas donner suite à cette affaire, etc. Il avait écrit une autre lettre au douanier qui était chargé de m'apaiser. Comme bien vous pensez, je m'empressai d'accepter son hospitalité ; je le remerciai en lui disant que tout était oublié, que je le priais de ne pas punir son arabe qui n'était coupable que d'ignorance.

En même temps, ces gens-là avaient reçu l'ordre d'emporter tous les effets, d^ laisser la maison libre et de venir rejoindre le pacha au village. Je m'installai de nouveau, et Antonio, enchanté de rentrer dans ses fonctions, remit tout en ordre. M. Guillemet fut agréablement surpris, quand il revint, de voir notre couvert mis comme dliabilude sur notre petit balcon. Je lui contai l'affaire, et nous déjeunâmes gaiment. Cette petite amélioration dans notre position matérielle nous redonna du courage pour attendre les événements. Maintenant, nous aurons quelques jours de répit ; le pacha tiendra à ne pas me gêner, et s'il est obligé de revenir ici, il y séjournera le moins possible.

Tout cela ne nous donne pas de solution pour le bâtiment. Ce serait vraiment dommage de laisser ces bas-reliefs aux anglais ou aux russes !

Le consul a prolongé son séjour d'une semaine, mais je crains bien que le pauvre garçon n'en soit pour ses frais et qu'il n'assiste pas à l'embarquement des marbres, si embarquement il y a. Depuis quatre jours, nous avons eu froid, très froid; le vent était d'une aigreur insupportable. Je suis le plus vaillant de tous ; la fièvre m'épargne, et je supporte

1res bien les variations de raimosphère. J'ai perfectionné ma manière de me coucher ; je suis maintenant d'une habileté extraordinaire, je manœuvre dans mes draps cousus, avec beaucoup de dextérité, et je parviens à maintenir ma couverture sur moi sans qu'elle tombe, bien qu'elle ne soit pas bordée. Ce supplément était devenu nécessaire pendant les deux dernières nuits.

Le consul et sa femme sont bien malheureux dans la maison de Christophe^ à cause de la vermine. Ils en ont une si grande quantité qu'ils ne peuvent dormir. Ils viennent d'installer une tente dans le jardin où ils coucheront les uns et les autres. Nous nous ingénions pour trouver des vivres; nous faisons quelquefois de bie?i beaux sacrifices. Ainsi, nous ne possédions que deux poulets, nous les avons mangés aujourd'hui, avec le douanier qui est venu dîner chez nous. Générosité qui vient d'être récompensée. Œconomidès a reçu dix poulets de Keramoti et il nous en a cédé trois; les autres sont partagés entre le douanier el le consul.

Je vous conte là des détails bien peu intéressants, mais je n'ai plus de fouilles, plus de travaux au grand air, plus d'excursions lointaines.

Espérons que le bateau me fournira des aliments et que ma narration deviendra un peu plus accidentée. Une fois que je vous ai dit que je me porte bien, que j'ai de quoi manger, cela doit suffire pour vous tranquilliser au point de vue matériel. Le reste devient d'une monotonie désespérante, et ma plume est tentée d'écrire le mot bateau à chaque ligne. Je rêve bateau, je parle bateau, je pense bateau, je jure bateau, cela dégénère en monomanic. Il faut que cela ait un terme. Mou impatience est devenue tellement nerveuse que je ne puis plus travailler avec suite ; je prends mon manuscrit et je le laisse, je feuillette mon livre d'antiquités, mais sans comprendre ce que je lis» c'est un état fatigant. Les idées fixes sont une mauvaise chose. C'est ici que je devrais mettre en pratique cette philosophie qui consiste à accepter tout, sans murmurer, et à ne pas prétendre, envers et contre tout, que

les choses aillent sur des roulettes. Si ma mission n'avait pas à en souffrir, je serais plus patient. Mais la perte d'un mois, c'est énorme, pour moi qui aime à travailler vite et beaucoup. Est-ce encore la Providence qui a voulu cela, afin que je me reposasse de toutes mes fatigues des mois précédents ? Quelques jours auraient suffi. Enfin, attendons!

Une chose me console, c'est que nous voici bientôt en septembre, c'est-à-dire que le moment de vous revoir approche. Vous me raconterez votre été, vos craintes, vos espérances, vos jouissances morales, si l'annonce de mes découvertes vous en a procuré, vos visites, vos repas, vos promenades, les canards et les poules de Jeanne, ses mauvaises leçons de piano, ses bons moments, si rares qu'ils aient été ; vous me raconterez tante Joséphine et ses recommandations, enfin, tout Bayonville.

i8 août.

Voilà encore cette journée qui s'écoule sans amener rien de nouveau. Je voulais envoyer, demain matin, la dépèche en France, mais M. Guillemet me fait observer que, ne demandant pas de réponse, je ne saurai pas à quoi m'en tenir et que je serai toujours obligé d'attendre, au moins une huitaine de jours, le bateau, car il est convaincu qu'on nous en enverra un. J'attendrai donc encore, avec patience. Mais pour ne pas perdre davantage notre temps, voici ce que nous allons faire : nous allons partir demain, avec le consul, pour Paviistra qui est situé en face, et où sont, dit-on, les ruines de l'ancienne Aidera. Voir encore des ruines ! Il y a là de quoi réveiller notre énergie engourdie par l'attente. Antonio nous fera un signal avec un feu allumé sur la pointe droite de l'ile : ce sera l'annonce que le bateau est arrivé, et nous reviendrons immédiatement.

Notre position est vraiment bien singulière : nous trouver ainsi échoués sans pouvoir prendre un parti. Nous ne comptons passer qu'un jour à Paviistra pour visiter ces ruines, mais si nous découvrons des choses importantes, nous lais-

serons partir le consul et nous resterons, M. Guillemet et moitié temps nécessaire pour faire un petit supplément arcbéologique. Nous irions bien au mont Athos, mais c^est trop loin, et nous craignons toujours les éventualités.

Dans cinq jours, le consul repartira pour Philippopolis ; je le regrette vivement, parce qu'il nous aidait à supporter nos ennuis, et il nous auraitété d'une grande ressource pour l'embarquement des marbres. Tout se réunit pour nous contrarier; depuis deux mois M. Guillemet a demandé une caisse de glaces photographiques, il sait que cette caisse a été remise aux Messageries impériales depuis longtemps, et elle n*arrivc pas. Il n'a plus de verres, cela nous cause un préjudice énorme.

Le consul et sa famille sont allés aujourd'hui à Panagia et se réjouissaient à l'idée de pouvoir nous compter dans leur caravane. Mais ils partent à Theure de la plus grande chaleur, et nous n'avons pas trop de la journée pour achever nos lettres qui doivent être prêtes demain, pour partir par le bateau de samedi.

Je devrais m'arrêter ici et ne pas commencer cette grande page blanche. C'est un sacrifice dont je ne me sens pas capable. Il faut bien que je dise à Jeanne que sa petite tortue prospère. L'arrivée du pacha m'a donné quelques inquiétudes pour elle, mais elle vient d'échapper à ce danger et semble comprendre qu'elle est destinée à faire un voyage en France. Elle me regarde d'un petit air intelligent; elle n'a plus peur de moi et ne rentre plus dans sa coquille à mon approche. Mais comme nous devons nous cuiraseer contre tous les malheurs, il ne faut pas que Jeanne se fasse une trop grande joie à l'idée de recevoir et d'élever cette nouvelle amie. Tant d'accidents peuvent arriver d'ici là, sans parler même des difficultés sans nombre que j'éprouverai pour la faire voyager avec moi. Donc, si elle arrive, tant mieux; si elle reste en route, tant mieux encore; ce sera une peine, ce seront des soucis de moins.

C'est assez de se tourmenter pour les choses sérieuses de la

LILE DE THASOS 277

vie, il ne faut pas s'arrêler aux misères. Ma sensibilité est mise souvent à l'épreuve. Antonio a toujours quelques poulets destinés aux sacrifices ; je m'habitue à les regarder vivre, puis, le soir, j'entends un cri de désespoir, c'est une de ces pauvres bètes qu'on égorge et qui semble me reprocher ma cruauté. J'ai les yeux fatigués, le soleil baisse un peu sur l'horizon, la brise fraîchit, je vais prendre mon fusil et aller au-devant de nos voyageurs.

Si, en route, je rencontre quelques tourterelles, je tâcherai de les avoir pour notre garde-manger. Je me livrerais bien au plaisir de la chasse, mais il n'y a presque rien ici, et d'ailleurs la chaleur est trop grande. Deux ou trois essais infructueux ne m'ouc pas encouragé. Depuis que les paysans battent leur blé dans les champs, on aperçoit quelques oiseaux, surtout vers le soir. Quant aux tourterelles, elles se tiennent de préférence dans le bois d'oliviers, sur le bord du ruisseau , mais il est impossible de les approcher.

Je vous quitte, remerciez Ilortense pour son petit mot. Je vous embrasse mille fois, ainsi que mon démon en jupon.

Cavale, 25 août 4864.

J'en suis resté, je crois, au moment où nous nous disposions à parlir pour Pavlistra avec le consul ; mais au retour de Panagia, une de ses petites filles ayant été prise d*un mal de gorge et de la fièvre, la pauvre mère a perdu la tète et a voulu partir pour retourner chez elle. Nos projets ont donc été modifiés, et comme le consul et sa femme comptaient aller d'abord à Cavale où ils devaient rester deux jours jusqu'au moment du départ du bateau h vapeur, je me décidai h les accompagner , d'autant plus , qu'énervé par coite absence de nouvelles à propos de notre bateau, je complais envoyer

une autre dépèche à Paris. Nous sommes tous partis, samedi soir, par une nuit magnifique, mais dans des conditions qui auraient pu inquiéter des personnes supcrslitieuses. Nous étions treize; il est vrai que deux petites filles ne comptent pas pour un. Je ne suis pas môme sûr que la maman n'ait pas eu le quatorzième en projet. Nous avions une lune superbe, mais pas de vent, de sorte que nous avons passé presque toute la nuit en panne. Bien entendu, impossible de fermer Toeil à cause de ces maudites puces. Vers le malin, une légère brise s'éleva et nous aida à nous rapprocher de Cavale où nous arrivâmes à sept heures du matin. Le consul voyage avec son lit, sa tente, sa batterie de cuisine, un cawas, un domestique et une femme de chambre : c'est vous dire qu'il a une véritable cargaison de bagages. Quand tout cela fut sur le port, la douane de Cavale, dont les employés sont insupportables, voulut exiger qu'on montât le tout chez elle, au lieu de visiter sur place. Nous nous y refusâmes ; gros mots échangés en turc, ou plutôt lancés par le consul qui se rendit tout de suite chez le mudhir, avec moi.

Celui-ci n'était pas encore levé, et les zaptiés de garde n'osaient pas l'avertir. M. de Champoiseau frappa à grands coups à sa perle. Alors, il s'habilla, se fit apporter ses offots pour se mettre sur son trente-six et enfin entra dans la chambre où nous attendions.

Quand il me vit, il vint au-devant de moi (je le connaissais), me prit les mains et me fit mille gracieusetés. Je lui présentai le consul, et nous lui exprimâmes nos plaintes. Pendant ce Icmps-là arrivait M. Varda qui se mit aussi de la parlie. Ce dernier avait appris que nous étions arrivés et s'élait empressé de nous rejoindre. Le mudhir fit venir un de ses gens et donna l'ordre de laisser entrer tous nos bagages sans êtres visités, au grand scandale des employés de la douane qui étaient furieux.

Le mudhir ajouta : « Je me disais, il n'y a que dos amis qui puissent frapper ainsi, ou il faut que ce soient de bien grands personnages. » Nous primes congé de lui et nous retournâmes

au port avec M. Varda qui nous enleva tous de force pour nous conduire chez lui, malgré nos réclamations.

Sa maison fut bouleversée afin qu'on put nous caser tous, moins M. Guillemet qui resta au port avec Antonio dans un hôtel où ils avaient logé précédemment. Mais M. Guillemet fut invité à venir manger avec nous, ce qu'il fil, le premier jour. M. Varda nous donna un excellent repas ; la cuisine était parfaite, nous eûmes mémo du Champagne, de Moët et Chandon, ma foi ! C*élait d'autant mieux de la part du bon M. Varda, qu'en ce moment ils sont en plein carême grec. Au lieu d'envoyer, le jour même, ma seconde dépèche, je préférai attendre le bateau qui devait arriver de Saloniquo, le mardi, dans l'espérance qu'il m'apporterait quelque nouvelle. Notre dimanche se passa donc à nous reposer de notre nuit, à bien manger pour réparer nos jeûnes de Thasos, et à nous promener quelque peu, malgré une chaleur bien autrement forte même que dans notre île. Icij on est toujours en nage.

Nous organisâmes une partie pour le lendemain matin. Nous devions aller voir les ruines qui sont sur la côte, à une distance de trois heures en barque. Comme nous voulions être revenus pour l'heure du déjeuner, il était indispensable de partir de grand matin.

M. de Champoiseau devait me faire prévenir par son domestique, parce que je n'ai pas ma montre ici. J'attendis vainement, le jourparutet personnenebougea. Je me levai et je fus obligé de réveiller tout le monde. En bas, rien n'était prêt, la barque n'était pas là, les rames manquaient, si bien qu'on ne partit que vers six heures du matin ; aussi nous avons dû nous contenter de voir quelques mauvaises ruines qui sont sur lerivage,àÉleulheropolis, et nous n'avons pas eu le temps de monter jusqu'au village où sont, dit-on, les véritables ruines. Il faisait une chaleur insupportable. Enfin, nous avons été de retour à midi et demi. Ici, tout se fait à la turque, c'est-à-dire avec une lenteur désespérante. Jamais on n'est prêt aux heures convenues, aussi bien des choses manquent par suite de cette nonchalance. M. Guillemet est un peu de ce

tempérament, et le séjour de la Turquie n'est pas de nature à le modifier dans mon sens. Moi, qui suis de salpêtre, et l'exactitude incamée, je suis comme un chien, je vais, je viens, j'active l'un, j'active Fautre et je crois que je rends plus de services que la mouche du coche. La seconde parlie de la journée se passa en repos, aux heures du sommeil.

Mardi matin , j'allai avec M. Guillemet sur le port. Nous nous installâmes devant un café, attendant Tarrivéc du bateau de Salonique. A sept heures, il entrait dans le port; peu après, le paquet de la poste marchait devant M. Varda qui était suivi par une foule compacte, chacun voulant prendre sa part de la correspondance. Je trouvai voire lettre du 10 août, m'en annonçant une écrite le 4 qui ne m^est point parvenue. Mais rien concernant le fameux bateau ! Je me décidai alors à envoyer une dépèche pour savoir à quoi m'en tenir.

Je n'ai pas besoin de vous dire tout le plaisir que m*a fait votre lettre. Je vois que vous êtes en distractions et je me réjouis à la pensée que vous avez moins de temps pour vous livrer à vos idées noires.

Je vous fais mon compliment de la manière dont vous arrangez votre volière; je serai bien heureux quand je m'y retrouverai avec vous. Malheureusement, ce ne sera pas celte année ; la saison sera trop avancée lorsque je rentrerai en France, et c'est à Paris que nous nous rejoindrons. Revenons à Cavale. Après un magnifique déjeuner, tout arrosé de Champagne, et dans lequel on a bu à votre santé, nous nous sommes dirigés vers le bateau qui chauffait pour les Dardanelles el Constantinople. Tout le monde partait. Les principales familles de Cavale, une dame Charnol, d'une physionomie très distinguée, allant accomplir un vœu, à Jérusalem, pour conserver un enfant que le bon Dieu lui a envoyé (la pauvre femme les perd tous); M. Wilkisson, le consul d'Angleterre à Salonique, qui passait et qui était venu me faire visite, me disant que le pacha ne parlait que de moi et m'attendait avec la plus vive impatience, etc. Nous accompagnûmes à bord notre consul et sa famille, après quoi, nous rentrâmes. Pour laisser un peu de

LILE DE THASOS 281

liberté aux Yarda qui avaient besoin de remettre de Tordre dans leur maison, j*allai dtner avec M. Guillemet, après avoir arrangé une partie pour le lendemain. Il s'agissait d'aller à cheval visiter la plaine de Philippos que M. Henry a étudiée et fouillée pour l'empereur. M. Yarda voulut nous accompagner. Même histoire que Tavant-veille. Je fus obligé de réveiller tout le monde, et nous partîmes encore un peu tard h cause du soleil. Quoiqu'il en soit, nous avons fait la route sans être trop épuisés.

Arrivés à un fort joli endroit où se trouve une espèce d'auberge, la seule dans tous les environs, nous sommes descendus de cheval, on a étendu des nattes et on s'est reposé. Mais, comme j'avais la fièvre archéologique, je filai immédiatement, je parcourus les cimetières et j'allai visiter les ruines de Philippos qui sont encore à une grande distance. Quelque temps après, M. Guillemet et Antonio vinrent me rejoindre. Le premier me dit que M. Yarda causait avec un homme qui connaissait des marbres avec inscriptions. J'avais terminé ma visite des ruines, je retournai tout de suite auprès de M. Yarda, et là, j'appris qu'il fallait aller très loin pourvoir ces marbres. Nous attendîmes M. Guillemet ; nous déjeunâmes fort bien, grâce aux prévisions et aux provisions de M. Yarda, et nous remontâmes à cheval pour aller voir les marbres en question. Notre homme nous accompagnait. Après une heure de cheval, nous arrivons à un village au pied de la montagne, nous mettons pied à terre, et là, nous apprenons qu'il faut gravir pendant une heure une montagne raide comme un fromage glacé et brûlante comme le four de Catherine quand elle cuit du pain ; et cela, au milieu des pierres, sans un pouce d'ombre, à deux heures, c'est-à-dire au moment le plus chaud de la journée. Je fus pris d'un véritable désespoir. J'étais épuisé do chaleur et de fatigue, car je ne m'étais reposé que le temps du déjeuner. Je déclarai que j'aimais mieux y renoncer, que j'étais certain que nous serions dupes et que nous ne trouverions rien. C'était pour gagner quelques petites pièces que ce coquin nous promettait monts et merveilles. L'événement m'a

donné raison. On avait parlé aussi de sculpluros, de sorte que M. Guillemet élait également alléché. Après nous être reposés un peu, nous nous disons que nous regretterons peut-être un jour de n'avoir pas été jusqu'en haut. Nous prenons notre courage à deux mains et nous partons avec notre guide. Mais quelle fatigue ! quelle chaleur ! Nous fûmes obligés de respirer de Téther. Quand nous arrivâmes, rien, pas même un marbre ! J'aurais battu ce misérable qui ferait crever un voyageur pour gagner deux sous. Mais il en fut pour ses frais ; non seulement nous ne lui donnâmes rien, mais nous le menaçâmes de le faire mettre en prison. Le retour, ou plutôt la descente se fit plus facilement, en tournant la montagne de manière à se garantir un peu du soleil qui baissait déjà. Après un quart d'heure de repos, j'aimai mieux remonter à cheval pour ne pas rentrer trop tard à Cavale. En arrivant, on me remit une dépêche de Madame Cornu qui m'annonçait que le bâtiment de guerre, à voiles, est parti de Toulon, le 4, qu'il vaà Alexandrie, qu'il revient au Pirée et qu'il sera à Thasos vers le milieu de septembre. Ainsi, nous avons encore vingt jours à attendre. Il •est bien regrettable qu'on ne nous ait pas prévenus plus tôt ; nous n'aurions pas perdu tant de temps et nous aurions terminé nos travaux au mont Alhos. Je pars aujourd'hui avec la famille Varda qui va faire ses dévotions à un monastère grec, situé à sept heures d'ici. Peut-être y a-t-il quelques manuscrits ?

Je reviendrai probablement après demain; j'irai chercher mes effets à Thasos et je m'embarquerai pour le mont Athos où nous passerons le temps qui nous reste. Si je pouvais profiler de notre bâtiment pour obtenir et emporter les statues de Salonique, ce serait une chose qui me rendrait bien heureux.

Je m'occupe de cette affaire, et elle pourrait bien réussir si le pacha y met un peu d'adresse et d'énergie. D'après mon calcul, nous aurions terminé nos embarquements à la fin do septembre ; quelques jours consacrés à Salonique, d'où je me dirigerai sur les Météores. Après quoi, j'irai à Janina, pour rentrer en France par Corfou, Ancône et l'Italie. C'est, jo

croîs, le projet le plus sage pour ne pas êlre pris parles mauvais temps. Je n'aurai pas de bateau avant douze jours, et pour que vous ne restiez pas si longtemps sans nouvelles, je vous ai écrit, ce matin, afin que ma lettre parte par la voie de terre.

Nous nous mettons en route aujourd'hui pour notre couvent, immédiatement après déjeuner.

Port de Panagia, 31 août 1864.

Me voici enfin de retour à Thasos, après avoir bien souffert de la chaleur à Cavale. Le jour du départ de la famille Yarda pour ce monastère, je me sentis si fatigué de ce que j'avais fail, la veille, qu'il me fut impossible de me mettre en route avec eux, et je restai à Cavale. Sept heures de cheval, parune chaleur intolérable, ce n'était plus dans mes moyens. J'employai les jours suivants à me reposer et à tâcher de respirer autre chose que du feu. M. Guillemet, pendant ce temps-là, achevait un charmant petit tableau à l'huile représentant le port de Cavale qui est très gai, très vivant, et présente un caractère particulier. Vers le 28 au soir enfin, le temps changea, des nuages firent leur apparition dans ce ciel enflammé, le vent s'éleva et apporta un peu de fraîcheur. Le lendemain matin, il était favorable ; nous en profilâmes pour louer une barque et partir pour Thasos. Malheureusement notre capitaine était un lurc, c'est vous dire qu'il n'était point pressé. En voulant attendre le quarantinier de Thasos, qui avait témoigné le désir de revenir avec nous, il nous fit perdre une heure, l'heure la plus précieuse, puisqu'elle nous aurait permis d'atteindre notre île très rapidement. Après cinq quarts d'heure de navigation, le vent devint tout à fait contraire, et nous fûmes obligés de louvoyer toute la journée ; au lieu d'arriver à onze heures du

matin, nous n'arrivâmes qu'à sept heures du soir. II n'y aurait pas eu grand mal, si nous ne nous étions pas embarqués sans biscuit, mais nous n'avions pas même un morceau de pain et nous passâmes toute la journée à mâcher à vide. Pour tromper son appétit, M. Guillemet; avait sa pipe c'était une ressource qui me manquait. A part cela, notre traversée, quoique longue, fut assez agréable. Le soleil était chaud, mais nous avions de Tair.

En arrivant, Antonio, qui est très gourmand et qui, par conséquent, souffrait encore plus que nous, semit à la besogne et nous fabriqua un souper qui nous remit complètement. A notre débarquement nous avions été péniblement affectés ; le port était entièrement vide, tout le monde avait la fièvre, une espèce de spectre ambulant se traîna jusqu'à nous, c'était rhomme de la quarantaine qui venait chercher la patente. Les autres ne valaient pas mieux ; ils étaient tous enveloppés de fourrures, de manteaux et avaient des mines de l'autre monde.

Le changement de temps va remettre ces gens-là sur pied. La saison est trop avancée pour que les chaleurs reprennent comme auparavant. Quant à nous, tout bien réfléchi, nous préférons ne pas aller maintenant au mont Athos. Nous avons trop peu do temps devant nous, avant l'arrivée du bateau , sans compter les deux journées et les deux nuits qu'il nous faudrait encore passer en barque pour aller et venir. Nous attendrons donc ici, et, si nous pouvons trouver des ouvriers, nous recommencerons quelques fouilles. Nous serions si heureux de pouvoir augmenter notre cargaison archéologique.

La journée d'hier a été très fraîche. Vers quatre heures, nous avons pris notre fusil et nous sommes allés tuer quelques petits oiseaux pour nous faire un plat, pour le lendemain. J'ai oublié de vous dire un petit détail qui concerne la bonne aniii» de Jeanne. Avant de partir pour Cavale, j'avais bien recommandé la petite tortue que nous avions laissée sur le balcon avec quelques herbes, mais je n'avais pas grande confiance

LMLE DE THASOS 285

dans les soins de la personne que j'en avais chargée. Effectivement, en arrivant, je trouvai les feuilles desséchées et la pauvre tortue ne donnant plus signe de vie. Pendant huit jours on ne s'était pas occupé d^elle. La faim, la soif, le chaud, le froid, elle avait tout souffert. J*en pris donc mon parti. Le lendemain matin, de bonne heure, j*allai la voir ; il me sembla qu'elle remuait encore. Antonio dormait, j*allai moi-mëmç chercher quelques feuilles de haricots et de maïs, et je les lui apportai. Peu à peu, elle reprit vie, et aujourd'hui elle va parfaitement ; seulement elle me prend du temps. Je crois que, dans son intérêt comme dans le mien, je lui donnerai la clef des champs. Le pacha n'a pas reparu dans sa maison et il m^en abandonne l'entière jouissance. Nous avons eu cette nuit un vent très violent, et la mer était furieuse. J'éprouve un grand bien-être maintenant à me garantir du froid, après avoir tant souffert du contraire. Dès lors, vous devez être hors d'inquiétudes; nous en avons fini avec les grosses chaleurs, par conséquent, avec les fièvres. C'était là seulement ce qu*il y avait à craindre dans mon voyage, et comme j'aurai soin de ne pas attendre la mauvaise saison pour me mettre en mer, vous ne vous tourmenterez plus jusqu*au moment de mon retour.

1er scp'.cuibre.

Nuit très fraîche, et très bon temps pour la santé. J'ai bien dormi, depuis deux heures du matin. En ouvrant ma fenêtre, j'aperçois mon fidèle Arabe que Ton avait emmené pendant mon absence. En merevoyant, le pauvre chien était d'une joie indicible, il pleurait, il sautait, il me dévorait de caresses. Les habitants qui étaient en bas, au café^ n'y comprenaient rien. J'attends Œconbmidès qui est tout à fait remis de ses fièvres; il nous aurait bien manqué pour l'arrivée du bateau. Notre moine Christophe voudrait bien, pour son couvent du mont Athos^ le grand sarcophage que j'ai fait déchausser et sur lequel j'ai découvert une grande inscription ; il m'a prié de le

prendre sur mon bàliment et de le porter à rAthos. Ce monamcnl manque de couvercle et n'est pas assez beau pour être porté en France ; mais j'ai pensé que peut-être il pourrait nous servir d'une autre manière. J'ai dit à Christophe qu'il m'était impossible de faire ce qu'il demandait, à moins que Vatopédi ne me donnât un manuscrit, à mon choix. Je ne sais ce qu'ils décideront, mais je doute qu'ils consentent. Reste toujours la difficulté de traîner jusqu'au rivage et d'embarquer une masse aussi considérable. Quel bon temps maintenant pour fouiller ! Mais, pas d*ouvriers, il sont tous ou malades ou trop paresseux. J'ai chargé Œconomidës de nous en chercher. Nous en amènera-l-il? Je m'attriste, en pensant que je piétine peut-être tous les jours quelque Vénus, quelque statue qui espère, en me sentant passer au-dessus d'elle, que je viendrai la remettre au jour et lui rendre une vie d'admiration dont elle est privée depuis tant de siècles. Certainement à peu de profondeur, il doit y avoir, il y a beaucoup d'autres monuments, mais où sont-ils?

Le retard du bateau me donne une légère espérance pour l'aiTaire des statues de Salonique. Le pacha et M. de Pontcharra auront le temps d'arranger tout cela. Comme obstacle, je prévois la jalousie des Grecs et des consuls étrangers. Si le bonheur voulait que je pusse rapporter ces statues ! Pensez donc : huit statues, d'une très belle époque, mutilées, il est vrai, mais qu'importe?

Ces quinze jours vont bien vite passer, et nous allons voir arriver notre grand bâtiment à voiles. C'était devenu, pour moi aussi, une question d'amour-propre. Personne ici no croyait à l'arrivée d'un bateau français, et j'avais l'air de m'ètrc donné de l'importance. Maintenant, je me sens fort, et quand ils verront nos gros canons, les Thasiotes seront bien émerveillés. Je compte emporter environ une cinquantaine de marbres. Quand nous aurons terminé ici, nous irons mouiller devant la côte de l'île où se trouve la colonne de Marins que je tiens beaucoup à emporter, surtout, depuis que vous et Jeanne l'avez illustrée d'un savant commentaire historique.

LILE DE THASOS 287

Ce ne sera pas une petite affaire que cette colonne de Marins ! L'endroit où elle se trouve est loin de toute habitation, et il nous faudra certainement dos bœufs pour la traîner jusqu'au rivage. S'il y avait eu moyen de s'installer là seulement pendant deux jours, nous y serions allés avec Œconomidès, et nous aurions cherché; il est impossible qu'il n'y ait pas d'autres antiquités importantes. J'aviserai cependant. Quand je pense que nous étions ici, le 1"^ juin, que quinze jours ont suffi pour trouver tout ce que nous rapporterons, qu'une semaine d'embarquement était aussi plus que suffisante, je ne puis me consoler de la perte de temps que l'on nous a infligée. Fin de septembre, cela fera quatre mois au lieu d'un mois ! Dans ces trois mois perdus, que de choses j'aurais pu faire : Le mont Alhos, les couvents de l'Olympe et de la Macédoine, les Météores et probablement aussi Pathmos!

Résignons-nous, et puisque je suis en Turquie, que je dise comme les turcs : « Dieu l'a voulu ! » Ces turcs, au fond, sont de bonnes gens ; dans tous les cas, ils sont bien préférâbles aux Thasiotes qui sont vaniteux et remplis de défauts. Ils passent pour être la lie de tout l'archipel. On peut se fier à la parole d'un turc, mais pas à celle d'un de ces grecs! Décidément, nous avons un changement complet de saison; il fait froid, la mer a une mauvaise physionomie, le vent prend le dessus, les manteaux se promènent, les puces disparaissent, les mouches tombent dans nos plats ; le soleil persiste et proteste autant qu'il peut, mais il ressemble au roi d'Yvetot, se levant tard, se couchant tôt. Et, cependant, nous ne sommes qu'au 1" septembre ! En admettant que l'année/lernière ait été exceptionnelle, nous devons compter encore sur six semaines de beau, de très beau temps, et nous aurons encore certainement des journées de grande chaleur; mais devenant toujours plus courtes, elles ne seront plus dangereuses. Ce qui donne la fièvre à tous ces gens-là, c'est qu'ils ne prennent aucune précaution, ils dorment en plein air, ils boivent de l'eau toute la journée^ se nourrissent mal et font abus de courges, de melons et de pastèques. Du reste.

rOrient turc est célèbre par ses fièvres, et ce qu on y consomme de quinine est effrayant. L*Orienl syrien, égyptien, quoique plus chaud, est plus sain. Suis-je destiné à le voir? je n'en sais rien. Je ne le désire pas. La seule chose souhaitable pour moi, c'est de ne plus vous quitter et de vous consacrer toutes mes pensées, toutes mes paroles et toutes mes actions. Le pacha de Thasos, qui est toujours à Casaviti, m'écrit un petit mot fort aimable et m'envoie trois citrons. N'admirezvouspas ce cadeau? trois citrons ! en Orient. Nous en sommes pourtant là. Dans le pays du soleil, pas un citronnier. On n'en trouve plus à Thasos, et à Cavale, ils sont très chers, petits el desséchés. Tandis qu'à Iviron, il y a un bois entier qui en fournit toule Tannée. A Vatopédi, également.

Dans ces pays-ci, on ne sait pas s'arranger; on exploite une ou deux branches de commerce et on ne s'occupe pas des premières nécessités de la vie. Nous avons cependant trouvé des pommes de terre à Cavale, et Antonio a eu la bonne idée d'en rapporter une petite provision. Mais ce ne sont plus nos belles et bonnes pommes de terre, si farineuses, avec lesquelles on pourrait se passer de toute autre substance alimentaire. Celles-ci sont grasses et peu agréables au goût. Elles nous aideront toutefois à passer nos derniers quinze jours.

Une fois le bateau arrivé, je n'aurai plus à me préoccuper de la vie matérielle et je compte sur Thospitalité du bord. Malgré la bonne table de M. Varda, je ne regrette pas sa maison.

Indépendamment de la chaleur horrible qu'on éprouve à Cavale, je n'y jouis pas de ma liberté comme ici. Plus je vais, plus je m'attache à ma petite maisonnette. Ces deux fenêtres sur la mer, eu plein nord, me reposant la vue, me font oublier mes ennuis. Je regarde surtout à gauche, dans la direction de la France, et je cherche à calculer quel arc de cercle je dois couper sur l'horizon pour vous rejoindre à Bayonville. J'ai à traverser des couches géologiques où je rencontre des rubis, des diamants, do l'or ; j'en remplis mes poches tant et tanfque je ne puis plus marcher. Alors, je jette tout cela^ et allégé de

ce fardeau fantastique, je m'envole pour arriver plus vile auprès de vous.

Quand le moment sera venu, mes ailes seront coupées, il faudra me traîner comme une fourmi sur la croûte terrestre, me confiant à un petit morceau de bois pour traverser les mers qui coupentla route, et sentant, à chaque instant, toutes les infirmités de la nature humaine. Comparez Fallure de ces deux êtres, liés Tun à l'autre, le corps et Tâme, qui voyagent ensemble : l'un va, vient, franchit l'immensité, sans que rien l'arrête ; l'autre rampe comme un reptile. Cette alliance anormale, monstrueuse, serait l'œuvre du hasard ! Il vaut mieux ne pas aborder la question que soulève une pareille réflexion. Les athées ont beau se cacher sous le nom de libres penseurs, ils n'en sont pas moins des athées ; ce sont les êtres les plus malfaisants do la création, parce qu'ils cherchent à détruire ce qui, pour les âmes souffrantes, est une source de consolation et de bonheur, pour mettre à la place quoi? le néant! Us régnent aujourd'hui , mais leur règne sera de courte durée.

Ceci m'amène tout naturellement à vous dire que, dans trois jours^ je serai de cœur avec vous, que j'entrerai tout recueilli dans celte petite chambre que vous avez convertie en cabinet d'étude, et que je m'associerai à vos prières. La doctrine des Voltaire, Taine et autres est bien commode pour ceux qui ne veulent relever que d'eux-mêmes. Les fautes inconnues n'existent pas! Quelle moralité! J'éprouve, au contraire, un grand soulagement à penser que je puis mettre mon âme à nu devant Dieu, que je puis converser, par la pensée, avec ceux qui ne sont plus.

Je n'ai point d'église catholique ici, je le regrette vivement, dans celte circonstance surtout. J'irai en idée dans celle de Bayonville et je me glisserai dans le petit banc auprès de vous. Beaucoup dans le village vous accompagneront , parce quelle a laissé après elle des souvenirs de bonlé et de charité qui feront toujours bénir sa mémoire.

Vous ne m'avez pas parlé de la Fête-Dieu. Est-ce que vous

n'avez pas fait de reposoir cette année ? Est-ce que Jeanne n a pas eu cette agréable occupation ?

Je dois un mot à Jeanne.

A mademoiselle Miller.

J'ai des excuses à te faire, ma chère enfant, pour ne Savoir pas répondu par le dernier courrier, mais j'étais si épuisé de fatigue que cela m'a été impossible. Tout ce que j'ai pu faire a été d'écrire à ta bonne mère.

Je m'empresse donc aujourd'hui d'acquitter ma dette et de te remercier de ton bon souvenir. Je me réjouis avec toi de l'arrivée de mademoiselle L. et je ne m'inquiète pas de savoir quel âge elle a. Il me suffit de savoir qu'elle est bonne, douce et d'une société charmante.

Dis-lui que les harmonies de sa délicieuse voix traversent les airs et m'apportent de ravissants échos qui me gagnent le cœur.

Tes pigeons et tes poulets m'intéressent beaucoup moins, et j'aimerais beaucoup mieux m'occuper de ta nouvelle compagne. Je te félicite de ton talent, et puisque tu joues si bien de Técrevisse, tu m'aideras à fournir le garde- manger pour les jours oii les beaux messieurs et les belles dames de la ville viendront nous voir.

Quant à moi, je suis plus constant que toi, je ne change pas de bêles, j'ai toujours les mêmes : d'abord ta pelile tortue, à laquelle tu ne parais pas tenir, puisque tu ne m'en dis rien, ensuite mon fidèle Arabe, Ta mère te donnera des nouvelles de la première. Le second mérite que je t'en dise un mot. C'est un chien noir, ressemblant à un chien de berger. Il a quelques taches fauves, il est de la grandeur de Kao et un peu maigre, parce qu'on ne lui donne jamais à manger. Il a la parole dans les yeux et me suit partout; quand je mange, il vient se coucher à une certaine distance et est si bien élevé qu'il ne demande jamais rien ; il attend que je lui offre. C*est

ua chien modèle, doux, patient ; il ne rit jamais, il pense beaucoup et est même un peu philosophe. Si Bayonville n^était pas si loin, je te ramènerais. Je n*ai pas de plus grand ami dans Tlie de Thasos.

Je ne te parle pas de nos poulets, parce que je ne veux pas même les voir, c'est bien assez de les manger. J'ai encore d'autres bêtes, mais je me passerais bien de celles-là. Ce sont des souris qui font un tapage infernal dans les boiseries de ma chambre. Je fais passer un mauvais quart d*heure à celles que j'attrape. Si tu étais ici, je m'amuserais bien avec toi ; nous entrerions ensemble dans la mer et nous irions chercher des crabes. La plage est si plate qu'on peut aller très loin, sans avoir de l'eau au milieu du corps; pas le moindre courant, pas la moindre vague, ta mère serait bien tranquille. Ce n'est plus comme à Lion-sur-Mer où il fait toujours froid. Puis nous irions dans la plaine chercher des insectes, qui sont variés et nombreux, et courir après les papillons. Seulement tes repas ne seraient pas excellents, mais tu aiderais Antonio et tu nous ferais quelques bons plats. Tout cela, vois-tu, ne vaut pas Bayonville. Aussi j'aime mieux aller te retrouver, le plus tôt possible. J'ai hâte de lire ton journal, car je suppose que tu en fais un et qu'Eugénie de Guérin stimule ton émulation, ainsi que ton recueil d'histoires, celui que je dois faire inprimer. Je te soupçonne d*avoir un peu négligé tout cela : ton écriture et ton orthographe me le font craindre.

Je vais bien souvent au rendez-vous que tu m'as donné, mais je ne vois pas que tu occupes toujours bien ton temps dans ce petit cabinet où je serai si heureux de me retrouver avec vous. Seulement, à Paris, il faudra rattraper le temps perdu. Il existe un ouvrage allemand sur l'Ile de Thasos, tu me le traduiras, ou du moins tu m'aideras à le comprendre.

Les filles des membres de l'Institut sont obligées d'être savantes et d'aider leur père dans leurs travaux. Nous verrons si tu feras comme Mademoiselle Lillré. Vois Mademoiselle Egger. Je suis sur que Mesdemoiselles de Longpérier connaissent très bien les médailles. Mais nous avons le temps de eau-

er de tout cela. Tu me prépares saus doute une surprise, et, à mon arrivée, lu vas me jouer sur le piano quelque grand el beau morceau , comme le Carnaval de Venise.

A bientôt, ma chère enfant, je t'embrasse comme je t'aime, de tout cœur.

Port de Pauagia, 4 septembre 1864.

Nous passons maintenant notre vie dans les incertitudes, et le lendemain détruit les projets de la veille. Nous revoici en train de partir pour le mont Athos. M. de Pontcharra m*a écrit qiie nous n aurions probablement notre bateau qu'à la fin de septembre ; c'est ce qui nous décide à utiliser notre temps dans les monastères. Seulement, la grande difficulté c'est de trouver une barque. Nous avons affaire à de véritables brigands qui cherchent à nous rançonner de toutes les manières. Je n'ai jamais vu de pays pareil à Thasos. Nous ne regretterons certes pas cette île. Un gros capitaine, quoique turc^ qui nous avait promis de nous conduire, nous a manqué de parole et n'est pas revenu de Cavale. Nous en sommes là aujourd'hui, ne sachant ni quand, ni comment nous partirons. Avec cela, je crois qu'Antonio devient fou ; depuis quelque temps il a comme perdu la tète ; ce matin, à propos de rien, il m'a répondu insolemment, et je lui ai signifié que je ne voulais plus entendre parler de lui. J'ai prié M. Guillemet de lui payer son compte.

5 septembre.

Je n'ai rien modifié à ce commencement de lettre que j'étais en train d'écrire lorsque Œconomidès est venu me dire qu'un caïque voulait bien nous conduire au mont Athos et allait partir tout de suite. Nous nous sotnmes hâtés et nous avons

pris la mer, à neuf heures et demie. Un vent léger, suffisant pour nous faire marcher, nous a conduits vers la pointe occidentale de Tîle ; mais là, nous avons louvoyé toute la journée, sans avancer beaucoup. La nuit nous a pris dans les environs de Cakeraki, et là, pendant six heures de suite, nous avons été ballottés sans avancer d'un pas.

M. Guillemet, qui était un peu souffrant, s'était installé en bas, dans la seule place disponible; tout le reste était envahi par des pastèques et par des melons. Je luttai jusqu'à trois heures du matin et je cherchai à m*installer sur le pont, mais sans compter le froid, j'étais si mal installé que je me décidai à descendre et à prier M. Guillemet de me faire une petite place. Je pus me reposer un peu jusqu'à sept heures, malgré les puces qui me dévoraient les jambes.

Depuis deux ou trois heures le vent était devenu bon^ et nous marchions assez bien dans la direction du mont Athos. Le soleil était radieux au milieu d'une légère brume qui en adoucissait l'éclat ; j'abandonnai puces et Guillemet et je remontai sur le pont pour me voir arriver dans cette presqu'île où j'ai eu tant d'émotions diverses, Tannée dernière.

Mes bateliers voulaient me conduire à Yatopédi, mais je leur signifiai que je n'y voulais pas aborder, mais bien à Iviron, désirant commencer d*abord par Tarchimandrite Daniel qui nous avait si bien accueillis l'année dernière. Comme le vent était contraire, je consentis à descendre à Pantocrator. Heureusement le chef du couvent n'y était pas, ce qui nous permit de ne pas perdre notre temps à faire des politesses. Je me fis tout de suite donner une barque, et nous allâmes par mer à Iviron. Si vous avez mon petit plan de l'année dernière, vous pouvez suivre notre itinéraire maritime. Nous arrivâmes au couvent vers une heure et demie, c'est-à-dire, après être restés trente heures en mer. C'est vraiment désespérant d'être si près et d'être obligé de perdre tant de temps! C'était l'heure du sommeil de la communauté. Je trouvai notre bon Pachômo qui parut très heureux de nous revoir, mais j'appris avec chagrin que tout était changé. L'archimandrite Daniel est toujours

dans le couvent, mais il n'y est plus le chef; il a été remplacé par un personnage envoyé de Russico. Le secrélaire n'y esl plus, il a été renvoyé; Dimitri, qui m'avait donné ce petil vase d'Egine, est secrétaire du conseil de Caryès. Le bon docteur y est toujours ; celui-là ronge son frein et n'en osl pas plus heureux.

M. Guillemet s*est mis sur son lit ; quant à moi, j'ai fait ma toilette et je suis allé voir tout ce monde-là à Theure du réveil.

J*ai eu le cœur serré, sans bien mo rendre compte pourquoi. Cette bonne gaîté de Tannée dernière a complètement disparu ; ces figures nouvelles ont un air contraint et en dessous: ils semblent se méfier les uns des autres. Si je n'avais pas à travailler dans ce couvent, je me sauverais tout de suite et j'irais retrouver mes braves gens du Skite de Saint-André. J'ai peu de jours devant moi avant l'arrivée du bateau, mais il est probable que, malgré Téloignement, j'accompagnerai M. Guillemet à Lavra où j'ai quelques copies à faire. M. Guillemet devient désolant; il se démonte pour un rien; à la moindre chaleur il prétend avoir la fièvre, puis il se plaint^ il gémit, il jette le manche après la cognée; il me faut tout mon courage et toute mon énergie pour persister malgré les efforts incessants de cet éteignoir.

Quant à Antonio, il nous a accompagnés xomme si do rien n'était. Je le considère comme un peu toqué et je laisse les choses comme par le passé. Le pauvre garçon a été assez malade ; il est possible qu'il ait encore quelque atteinte de cette maladie. La veille du jour où j'ai quitté Thasos, j'ai reçu deux lettres de vous, Tune déjà très ancienne puisqu'elle me parle de mes numéros 12, 13 et 14 qui vous ont apporté joies et déceptions. Je n'ai point reçu celle que vous m'avez écrite le 4 août ; quant à la plus récente, qui vient de m'arriver, elle porte la date du 18 août. Je vois avec peine que vous êtes toujours inquiète, sans savoir précisément à propos de quoi. Le temps s'avance cependant, les grandes chaleurs ont cessé, et il n'y a plus qu'un peu de patience à avoir. Tout s'est bien

passé jusqu'ici, et il n*y a plus de raison pour que la fin ne réponde pas au commencement.

Je vis toujours au milieu de vous trois par la pensée. La

troisième que je veux dire est celle que nous regrettons tant.

Avec les années, qui mettront du plomb dans une trop jeune

tète, je pourrai en ajouter une quatrième. Quant à présent,

elle me fait tort, puisque ses mauvais côtés rappellent ceux de

son père. Je m'étudie à les faire oublier ; il faut qu'elle fasse

comme moi et qu'elle m'aide à vous donner quelques bons

moments dans cette triste vie.

Je vous écris, ce matin, dans ma grande chambre d'Iviron, avec mes cinq fenêtres exposées du côté de la mer dont les flots mugissent et viennent se briser en écume blanche sur les galets tourmentés.

J'ai presque froid ; le ciel est couvert, et on sent l'automne qui s'avance. Si je restais constamment à ma fenêtre, le bâtiment ne pourrait pas passer sans que je le visse ; il se dessinerait à Thorizon. On ne peut se figurer comme un bâtiment à voiles parait immense lorsqu*il se détache sur un ciel chargé de nuages. Dans le temps que j'attendais ce maudit bateau, la moindre barque me paraissait considérable et me traînait d'émotions en émotions.

Le nouveau chef du monastère a voulu que je mangeasse avec lui, comme je faisais. Tannée dernière, avec le bon Daniel qui maintenant a son ménage à pari.

Heureusement que le docteur est dos nôtres et me sort de trait-d'union avec le nouveau chef qui, du reste, me parait très bien et a été rempli de grâce pour moi. Le secrétaire m'a promis hier soir de m'ouvrir la bibliothèque de bonne heure. En attendant, j'ai pris une plume et je vous griffonne de ma prose.

Dans les huit ou neuf jours que je puis passer au mont Athos, je n'aurai pas le temps de faire beaucoup de travail, j'espère toutefois en abattre assez pour réparer un peu les journées que le bateau nous a fait perdre.

Aujourd'hui, j'éprouve une véritable jouissance à voir le

temps ; il me semble que cela rapproche Tépoque à laquelle je pourrai vous revoir. Comme j'aurais aimé arriver assez tôt pour passer .une quinzaine de jours avec vous, à la campagne, avant de nous retrouver au milieu de ce tourbillon de Paris. Le docteur sort de chez moi. M. Guillemet va bien, Antonio sera purgé aussi ; de cette manière, l'un et l'autre vont être remis sur pied. 11 parait que le nouveau secrétaire est un jeune homme assez instruit, ayant fait ses études à Athènes et qui ne demanderait qu'à utiliser les moyens qu'il possède. Malheureusement, dans les couvents, on est hostile à tout progrès et on se débarrasse bien vite de tout individu qui parait vouloir s^élever, par l'intelligence, au-dessus des autres. Au mont Athos, on fait des progrès A'écrevisse comme dit le bon docteur.

Mercredi.

Ce matin, je suis allé à la bibliothèque avec deux moines qui m'ont montrédes manuscrits que je n'avais pas vus. Tannée dernière; il y en a un, surtout, que je serai obligé de copier et qui me prendra plusieurs jours. Je n'ai donc pas une minute à perdre, si je veux être prêt pour le moment où viendra le bateau. La seule distraction forcée que j'ai prise est le moment des repas avec le nouvel épitrope qui me paraît être un assez bon vivant. Ces russes sont tous les mêmes, il aiment beaucoup la table. Le reste des convives, à partie docteur, ne vaut pas la peine qu'on en parle.

Le kaïmakan de Caryès est changé, ce qui nous a procuré beaucoup d'ennuis. Nos bateliers, qui nous avaient conduits à Pantocrator, ont été obligés d'aller au village pour prendre leur nouveau permis d'embarcation, mais comme nous autres passagers, nous n'avions pas paru, il voulut avoir nos passeports et refusa de donner le permis à ces pauvres gens. L'épitropo fit écrire à ce turc qui j'étais, etc. Le kaïmakan n'est pas ici, il n'y a que son second ; l'autre est à Salonique, sans doute, pour l'affaire des moines qui ont commis ici quelques assassinats. La lettre de l'épitrope ne fit aucun effet; notre

homme voulait mettre les bateliers en prison, si je n'envoyais pas nos passeports. S'il ne s'était agi de ces pauvres gens, j'aurais envoyé ce turc au diable, mais je me décidai à envoyer le firman et le passeport de M. Guillemet. Quant à Antonio, il n'a pas apporté le sien, ce qui va peut-être créer une nouvelle difficulté. On n'a pas idée de la tracasserie de ces gens-là. Le pacha de Salonique^ de qui dépend le mont Athos, sera très contrarié quand il apprendra les ennuis que m'ont donnés ses subordonnés. Je vais écrire aujourd'hui même à M. de Pontcharra pour qu'il lui en parle.

Skite de Saint-André, 12 septembre 1864.

Me revoici dansmon ancienne résidence, c'est-à-dire au Skite de Saint- André, dans l'appartement de M. Sébastianoff, et je vous consacre les premières minutes que j'ai libres. M. Guillemet et Antonio ont passé une mauvaise semaine ; ils ont tous les deux eu la fièvre qui les avait beaucoup affaiblis. Depuis quatre jours ils vont bien, et leur appétit est revenu avec violence, ce qui les a bien vite remis sur pied. Aujourd'hui, il n'est plus question de rien quant à la santé, seulement M. Guillemet a perdu tout à fait courage. Il n'a rien pu faire pendant cette semaine et, comme il me voyait travailler toute la journée, il a contracté une espèce d'humeur noire. Je n*ai jamais vu homme avoir la tète aussi faible; le moindre petit dérangement dans sa santé le désespère et se présente à son esprit effrayé avec une issue mortelle. Avant-hier, il est venu me trouver, et, après des phrases de désespoir auxquelles je ne comprenais rien, il m'a demandé la permission de ne pas m'accompagner à Thasos et d'aller tout de suite à Salonique, pour, de là, se diriger sur Constantinople, afin de s'occuper du portrait du sultan. J'avoue que je fus blessé intérieurement de ce procédé, mais je ne laissai rien paraître et je lui dis qu'il était entièrement libre

d'aller tout de suite à Constantinople, s'il y trouvait son avantage, que je ne voulais en rien être un obstacle à ses projets et à ses espérances, et que je me tirerais d'affaire comme je pourrais.

Maintenant, il faut donc que j'aille seul àThasos, que je procède senl à Tembarcation de tous ces marbres qui sont disséminés de tous les côtés. A deux, c*eùt été moins difficile; pendant que Tun aurait opéré ici, l'autre aurait surveillé ailleurs. Ainsi, j'aurai toute la peine, toute l'initiative, tous les ennuis pour découvrir de nouveau et embarquer ces marbres! Quoi qu'il en soit^ je ne me plaindrai pas et je m'arrangerai de manière à ce que le résultat de ces fouilles lui soit profitable. J'avais besoin de me soulager le cœur, et comme je vous dois compte de toutes mes pensées, j'ai dû vous donner tous ce» détails. Heureusement , le bon Œconomidès me reste , il me 45era d'un grand secours; peut-être en trouverai-je aussi dans l'équipage.

Toujours est-il que le cœur me saigne de me sentir tout à coup abandonné de mon compagnon, au moment où j'en avais le plus besoin.

Donc, il part demain, par la poste de terre, avec un M. Paul Durand, qui est venu bien malencontreusement nous voir. J'ai laissé Antonio libre de faire ce qu'il voudrait, ou d'accompagner M. Guillemet, ou de venir avec moi à Thasos. M. Guillemet, n'ayant plus besoin de lui pour Salonique, préfère ne pas le garder.

Quant à moi, j'aime mieux conserver Antonio qui aura soin de moi et me fera la cuisine jusqu'à l'arrivée du bateau. Heureusement que ce dernier désirait retourner à Thasos où il a laissé quelques bribes de son cœur, sans quoi, je crois qu'il aurait mieux aimé partir avec M. Guillemet. Soyez donc tranquille sur mon compte ; je serai bien soigné et j'espère que le bateau ne tardera plus beaucoup maintenant ; ce sera une affaire de quelques jours, et ensuite le reste ira tout seul jusqu'au moment du retour. Vous ne pouvez pas vous figurer à quel point j'ai travaillé pendant la semaine que je viens de

passer à Iviron. Aussitôt que le jour me rendait possible la lecture de mes manuscrits, je sortais de mon lit et, sans lever le nez, jusqu'au coucher du soleil, je copiais, je copiais. Je ne me reposais qu'au moment des repas qui me semblaient bien longs avec les nouveaux dignitaires. Us ont eu deux jours de jeûne, j'en ai profité pour manger avec M. Guillemet auquel on donnait de la viande. De cette manière, mes repas étaient vite expédiés, et je retournais tout de suite au travail. Outre mes yeux qui, nécessairement^ souffraient de cet excès de travail, mes pauvres reins étaient dans un triste état^ parce que j'étais obligé d'écrire sur mes genoux.

Dans les derniers jours, on a heureusement trouvé une table, ce qui m'a beaucoup soulagé. J'ai été bien récompensé de ma peine, parce que je rapporte beaucoup de copies qui m'étaient nécessaires pour mon ouvrage. Autrement, je n'aurais pas pu me les procurer. J'ai pris cependant, un jour, une petite vacance ; je suis parti de grand matin avec le bon docteur, nous sommes montés à mulet pour nous rendre à Caryès où je devais faire des visites indispensables.

Je suis allé tout de suite au Skite de Saint-André où la joie la plus vive a éclaté lorsque Ton m'a vu. M. Guillemet m'avait chargé de remettre tous les portraits qu*il avait faits ; cela a causé à tous le plus vif plaisir.

Notre jeune ami Dimitri, maintenant moine Grégoire, m'a mené au conseil où j*ai trouvé réunie une grande partie des réprésentants des couvents ; ils m*ont témoigné la plus vive sympathie, regrettant tous que je n'eusse pas le temps d'aller revoir leurs monastères.

Le représentant de Yatopédi, particulièrement, a été des plus affectueux. Nous étions de retour à Iviron à onze heures et demie. Le nouveau chef du couvent, qui se nomme Hilarion, est un homme très distingué, beaucoup plus distingué même que notre bon Daniel qui est jovial mais qui n'a pas la finesse et l'esprit de l'autre. Il m'est impossible de vous dire à quel point il m'a comblé de politesses. Hier, en lui faisant mes adieux, j'ai voulu lui mettre dans la main un petit papier ren-

fermant notre offrande à Téglîse, comme nous ravions fait, Tannée dernière, dans tous les couvents; il m'a réponda que cela était impossible, mais avec une simplicité et un tel ton que j^ai compris tout de suite que je perdrais mon temps à insister. Et cependant on a fait une cuisine exprès pour nous, on tuait poulets et moutons pour nous, tandis que les moines ne mangeaient que des olives et du poisson salé. Nous nous sommes dédommagés avec les domestiques.

Le bon docteur a soigné M. Guillemet et Antonio, il leur a donné de la quinine et d'autres médicaments; il nous a été impossible de lui faire rien accepter, se rejetant sur la règle du couvent qui exige qu'ils donnent l'hospitalité aux étrangers avec la plus grande libéralité.

Je sais bien que tout cela est à mon adresse; ils pensent que je dois faire un ouvrage sur le mont Athos et ils tiennent à ce que je place Iviron en première ligne, sous tous les rapports.

Quoi qu'il en soit, je leur suis très reconnaissant de leur gracieuseté et je leur en tiendrai compte.

Du reste, rien de changé dans le monastère, si ce n'est le personnel qui a subi de nombreuses modifications. Aucune nouvelle construction, ce qui est à noter, car dans tous les couvents, c'est à qui construira. Je crois que les affaires de Valachie ont beaucoup enrayé cette rage de bâtir.

Le prince C. a mis la main sur tous leurs revenus de Valachie, et cette affaire est encore on suspens. C'est pour cela que l'archimandrite N. est toujours à Paris. Je comprends pourquoi il n'est pas venu me voir; il a su que j'avais été mécontent des moines, l'année dernière, et c'est probablement lui qui l'a dit à Madame Cornu.

Il est vrai que j'avais eu fort à me plaindre de quelques-uns, mais N. a eu tort, car j'ai été enchanté de son monastère dont j'ai dit Leaucoup de bien. Mais il ne considère que le point de vue général. 11 est intéressé, plus que les autres, au maintien des revenus complets, parce qu'il passe toujours son temps à se promener en Europe et à dépenser de l'argent. C'est de

cette manière que sont dévorés tous les revenus de Valachie ; les monastères n'en touchent pas le tiers, grâce à l'infidélité de leurs mandataires. Ils seront beaucoup plus heureux, si on leur paie une somme une fois pour toutes. Les couvents placeront cette somme sur un Etat, comme la France ou TAngleterre, et ils n'auront pas besoin d'intermédiaires pour toucher leurs revenus. J'ai une idée de ce qui se passe en Valachie en voyant de près la manière dont vivent les moines chargés de gérer les biens de quelques couvents dans File de Thasos.

Notre moine Christophe a quitté Yatopédi, il y a quatre ou cinq jours, et est retourné à Thasos. Je ne sais pas ce qu'il aura fait à propos du sarcophage, ni si les moines de Yatopédi y tiennent toujours. Le Skite de Saint- André s'agrandit singulièrement ; on vient de construire une église du côté de la mer, et ils ont l'intention d'en construire une plus grande qui reliera toutes les constructions. Quatre églises dans ce Skite ! ils sont vraiment fous, ces russes, avec leurs églises. Tout cela, certainement, pour conquérir bientôt le titre de monastère. L'influence russe fait ici de singuliers progrès; dans quelques années, je crois que la Russie possédera tous les monastères.

Du reste, je me plais extrêmement ici ; je préfère cet endroit à Iviron. J'y suis parfaitement libre. Le jeune Dorothée est toujours charmant, bon, affectueux ; il a été bien heureux du stéréoscope et surtout des deux photographies que vous m*avez envoyées. J'éprouve un grand plaisir à boire leur thé qu'ils font parfaitement et qui me repose l'estomac de toutes ces nourritures hétéroclites que j'ai absorbées depuis quatre mois. Je lui en demanderai un peu pour Thasos.

Us ont aussi de l'excellent rhum qui passe toujours pour avoir été laissé par M. Sébastianoff ; le flacon est inépuisable ; c'est comme la bouteille magique de Robert Houdin.

Je vous écris du balcon de M. SébastianoiT d'où j'ai une vue charmante : des collines verdoyantes sur lesquelles passe la route conduisant à Yatopédi ; dans le bas, une petite treille abritant la fontaine que notre ami russe a faite à ses frais, des

jardins potagers, des vigaes, des figuiers, des oliviers, tout cela échelonné sur un terrain en pente. L'œil se repose à parcourir ces différentes nuances de vert au milieu desquelles surgissent quelques maisonnettes monacales.

Je jouis de mon reste aujourd'hui. Demain matin, je pars pour Yatopédi avec Antonio, et probablement, après-demain, nous monterons dans un caïque pour Thasos. Nous devons faire la route avec quelques pèlerins russes. J'en frémis d^avance, car ils sont riches en vermine et je ne sortirai pas indemne de cette traversée ; mais je suis obligé de partir, à cause du bateau, et ensuite, je suis bien aise de profiter de la pleine lune, puisque nous sommes destinés à passer la nuit en barque. Le principal serait de toucher Thasos avant le coucher du soleil ; le lendemain matin, nous tournerions la côte pour gagner le port de Panagia.

Je redoute un peu le voyage des Météores que je dois maintenant entreprendre seul; il faut cependant que je visite cette bibliothèque , surtout à une époque moins tardivt* que celle de Tannée dernière. Quel été gâché à cause de a* maudit Thasos ! On sent que le froid viendra plus vite, cette année. Cela vaut du reste bien mieux pour la santé. Il nous faudrait même quelques pluies pour enlever ces eaux stagnantes qui séjournent par flaques dans les torrents et d'où s'exhalent des miasmes pestilentiels. Ainsi, le port de Panagia, ou plutôt les sept ou huit maisons qui le composent, est placé entre deux mares que les habitants forment en empêchant l'écoulement des sources jusqu'à la mer ; ils tiennent à arroser leurs jardins potagers, mais ils attrapent tous la fièvre.

Quel désordre dans cette île de Thasos, ou plutôt quelle absence cT ordres !

Dieu veuille que ma première lettre, qui ne tardera pas, vous annonce l'arrivée de mon bâtiment. J'ai hâte d'en finir avec ces marbres qui prennent des dimensions énormes dans l'imagination des gens. Ce M. Durand me disait qu'on prétendait que j'avais employé cent cinquante hommes par jour.

puis que j'ai trouvé des statues et d'autres choses précieuses. Heureusement que j'ai écrit l'exacte vérité à Paris.

Enfin, malgré tout, Tautomne s'avance, et l'hiver ne tardera pas à nous ramener au foyer parisien. Il faut que Jeanne taille ses plumes d'avance, prépare son courage et ses cahiers, qu'elle fasse provision de douceur et de patience. Il faut que vous ayez un hiver doux, calme, agréable et plein de satisfactions morales. C'est mon vœu le plus sincère, et j'y apporterai tous mes efforts.

Port de Puuagia, il soplembre 1864

Gomme toujours, en arrivant quelque part, ma première pensée, ma première action est pour vous, et dès que je le puis, je prends la plume. J'ai quitté Caryès pour me rendre à Yatopédi, quelques heures avant le départ de M. Guillemet pour Salonique. Nous nous sommes fait nos adieux d'une façon très touchante : le pauvre garçon m'a fort ému. Il avait les larmes aux yeux, m'a demandé pardon, en me disant qu'il était malade moralement. Nous nous sommes séparés comme deux frères, et j'ai la consolation de pouvoir me dire que je ne lui ai jamais fait le moindre reproche. Je ne me rappelle qu'une chose, c'est que j'ai perdu, que je regrette un bon compagnon. On ne vit pas ainsi côte à côle, pendant un an, comme deux frères siamois, sans s'attacher l'un à Tautre. Nous avons tout partagé, heur et malheur, bonnes ou mauvaises réceptions, disettes, repas détestables, vermine, etc., nous avons fumé dans la même pipe, bu dans le même verre, et nous avons eu les mêmes espérances et les mêmes déceptions. Puis, me voir tout à coup ainsi abandonné, au moment où j'avais le plus besoin de mon compagnon ! il y avait de quoi me navrer ; mais je me suis raidi contre la douleur morale, je me suis dit que vous seriez là toutes les trois pour

jardins potagers, des vignes, des figuiers, des oliviers^ tout cela échelonné sur un terrain en pente. Kœil se repose à parcourir ces différentes nuances de vert au milieu desquelles surgissent quelques maisonnettes monacales.

Je jouis de mon reste aujourd'hui. Demain matin, je pars pour Yatopédi avec Antonio, et probablement, après-demain, nous monterons dans un caïque pour Thasos. Nous devons faire la route avec quelques pèlerins russes. J^en frémis d'avance, car ils sont riches en vermine et je ne sortirai pas indemne de cette traversée ; mais je suis obligé de partir, à cause du bateau, et ensuite, je suis bien aise de profiter de la pleine lune, puisque nous sommes destinés à passer la nuit en barque. Le principal serait de toucher Thasos avant le coucher du soleil ; le lendemain matin, nous tournerions la côte pour gagner le port de Panagia.

Je redoute un peu le voyage des Météores que je dois maintenant entreprendre seul; il faut cependant que je visite cette bibliothèque , surtout à une époque moins tardive que celle de Tannée dernière. Quel été gâché à cause de ce maudit Thasos ! On sent que le froid viendra plus vite, cette année. Cela vaut du reste bien mieux pour la santé. Il nous faudrait même quelques pluies pour enlever ces eaux stagnantes qui séjournent par flaques dans les torrents et d*où s'exhalent des miasmes pestilentiels. Ainsi, le port de Panagia, ou plutôt les sept ou huit maisons qui le composent, est placé entre deux mares que les habitants forment en empêchant Técoulement des sources jusqu'à la mer; ils tiennent à arroser leurs jardins potagers, mais ils attrapent tous la fièvre.

Quel désordre dans cette iie de Thasos, ou plutôt quelle absence d'ordres 1

Dieu veuille que ma première lettre, qui ne tardera pas, vous annonce l'arrivée de mon bâtiment. J*ai hâte d'en fmir avec ces marbres qui prennent des dimensions énormes dans l'imagination des gens. Ce M. Durand me disait qu'on prétendait quejavais employé cent cinquante hommes par jour.

puis que j'ai trouvé des statues et d'autres choses précieuses. Heureusement que j'ai écrit l'exacte vérité à Paris.

Enfin, malgré tout, Tautomne s'avance, et Thiver ne lardera pas à nous ramener au foyer parisien. Il faut que Jeanne taille ses plumes d'avance, prépare son courage et ses cahiers, qu'elle fasse provision de douceur et de patience. Il faut que vous ayez un hiver doux, calme, agréable et plein de satisfactions morales. C'est mon vœu le plus sincère, et j'y apporterai tous mes efforts.

Port de Pauagiu, 17 sopteinbro 1864

Gomme toujours, en arrivant quelque part, ma première pensée, ma première action est pour vous, et dès que je le puis, je prends la plume. J*ai quitté Caryès pour me rendre à Yatopédi, quelques heures avant le départ de M. Guillemet pour Salonique. Nous nous sommes fait nos adieux d'une façon très touchante : le pauvre garçon m'a fort ému. Il avait les larmes aux yeux, m'a demandé pardon, en me disant qu'il était malade moralement. Nous nous sommes séparés comme deux frères, et j'ai la consolation de pouvoir me dire que je ne lui ai jamais fait le moindre reproche. Je no me rappelle qu'une chose, c'est que j'ai perdu, que je regrette un bon compagnon. On ne vit pas ainsi côte à côte, pendant un an, comme deux frères siamois, sans s'attacher l'un à Tautre. Nous avons tout partagé, heur et malheur, bonnes ou mauvaises réceptions, disettes, repas détestables, vermine, etc., nous avons fumé dans la même pipe, bu dans le même verre, et nous avons eu les mêmes espérances et les mêmes déceptions. Puis, me voir tout à coup ainsi abandonné, au moment où j*avais le plus besoin de mon compagnon ! il y avait de quoi me navrer ; mais je me suis raidi contre la douleur morale, je me suis dit que vous seriez là toutes les trois pour

me soutenir dans ma dernière épreuve et que votre souvenir suffirait pour me rendre tout facile. Au moment où je vous écris, je sens mon moral tout remonté, et il ne me faut plus maintenant que quelques jours de résignation. Mais revenons au mont Alhos, d'où il faut que je vous fasse partir. Quand je quittai le Skitc, Thégoumène et le jeune moine Dorothée me témoignèrent toutes espèces d'amitiés, ils paraissent singulièrement attachés à moi. Je partis seul, avec deuxmulets, l'un pour mes bagages et l'autre pour moi. J'avais laissé Antonio pour qu'il restât avec M. Guillemet jusqu'au dernier moment et qu'il lui fit à manger. Mon mulet avait le front orné d'une guirlande dorée; ces braves gens ne savent qu'inventer pour me rendre hommage. Malgré ce côté doré de mon départ, je sentais quelque chose de triste au fond du cœur, je ne disais mot au muletier qui marchait devant moi, me regardait de temps en temps et poussait en avant le mulet chargé de mes bagages. Ce dernier même contribuait à donner à mes idées une tournure triste et sentimentale. C'est une ancienne connaissance. Ce mulet est très grand et déjà vieux. C'est un de ceux qui ont fait la guerre de Crimée avec l'armée française. Il y a quelque chose de touchant dans l'air placide et résigné de cette pauvre bête. Je m'imaginais voir dans son œil si intelligent mille regrets de sa gloire passée, et le souvenir de ses anciens compagnons d'armes semblait revivre en lui. Quant à moi, j'allais tout pensif, revoyant avec plaisir cette délicieuse route, à travers le bois, du Skite à Vatopédi; je me rappelais la manière dont nous avions quitté ce couvent, l'année dernière, je sentais au dedans de moi, une espèce de répulsion pour les moines que j'allais revoir, et je ne pouvais me défendre d'établir entre eux et ceux d'Iviron une comparaison toute à l'avantage des derniers. J*admirais les ravins tout remplis de verdure ; de temps en temps, je cherchais, on passant, à casser quelques branches de châtaignier que je donnais à mon mulet. Ces animaux sont d'une intelligence remarquable; il entendait bien le bruit que je faisais avec les branches, mais son oreille savait même distinguer lorsque

L*ILK DE TIIAS03 305

j'avais réussi à prendre quelques feuilles ; alors seulement, il tournait la télé et prenait ma petite conquête. A distance, dans vos pays civilisés, mais positifs, ces petits détails peuvent paraître misérables, mais vous ne sauriez croire quel intérêt ils ont pour le pauvre voyageur isolé, loin de ceux qu'il aime et ne vivant que de sentiment, par conséquent, de poésie. Tout, à ses yeux, prend de l'intérêt: un insecte, un arbre, une fleur, un filet d'eau, un rayon de soleil. Malgré moi, je me laisse entraîner loin de la réalité et je suis transporté dans les espaces peuplés par les souvenirs du cœur. Souriez, si vous voulez, en lisant ce que vous pourriez peut-être appeler des divagations, mais, acceptez-moi comme je suis. Je ne sais pas régler ma pensée, il faut que je la suive et je m'en trouve toujours bien, parce qu'elle me conduit toujours là où régnent le beau et le bon, c'est vous dire qu'elle me ramène sans cesse vers vous.

Je retombe dans le positif.

Quand j'arrivai à Vatopédi,les moines, les supérieurs étaient occupés à surveiller la vendange, à une certaine distance du couvent. Le concierge me fit monter au petit logement que j'avais occupé en dernier lieu, pendant que le despote de Salonique était au monastère. J*allai voir tout de suite un certain docteur Karatz qui est installé là, comme médecin, depuis quelques mois, et qui avait témoigné un vif désir de me voir. Je le rencontrai dans les couloirs; il me conduisit chez l'hiérodiacre qui est auprès des nouveaux archimandrites. Celui de Tannée dernière est mort, il y a six mois, et il a été remplacé par deux hommes d'un grand mérite, à ce que dit le docteur. Malheureusement, il sont à ce moment à Constantinople pour les aiïaires de Yalachie. L'hiérodiacre est un jeune homme fort bien, qui a vécu longtemps à Vienne. Je leur dis à l'un et à l'autre que je ne devais rester qu'un jour ou deux et que je désirais voir un manuscrit. Les pères étant aux vendanges, il me fallut attendre leur retour pour avoir la clef de la bibliothèque. Je laissai le docteur pour retourner dans ma chambre où on me servit à manger» Vers cinq

heures,' voyant que le temps marchait et que je n'entendais parler de rien, je revis le docteur qui me dit que les pères étaient à l'église, et qu'il viendrait me chercher aussitôt qu'ils seraient sortis. Il revint enfin, vers six heures, au moment où le jour baissait déjà. Nous descendîmes ensemble, et il me fallut entrer au conseil où les épitropes étaient réunis. Je fus reçu très froidement, et, lorsque je demandai qu'on m'ouvrit la bibliothèque pour que je pusse prendre un manuscrit» ils eurent l'air très embarrassés, et l'un des nouveaux épitropes me dit qu'on n'avait pas la clef et que le bibliothécaire était absent. Je compris le mauvais vouloir de ces gens ; je me levai et je pris congé d'eux d'une manière très froide. Après les politesses que je leur ai faites depuis huit mois, soit en leur faisant mes amitiés, mes compliments par lettres, soit en leur envoyant quelques-uns de mes ouvrages, après les protestations du représentant de Vatopédi qui paraissait si heureux de me voir aller à son couvent (il était venu me faire une visite au Skile) après tout cela, me traiter de cette façon, c'est à n'y rien comprendre !

Tout le personnel a été changé; il y a là des physionomies atroces, et le malheur a voulu que les deux archimandrites fussent absents. Le docteur était indigné ; un autre, un caissier, sortit furieux du conseil. Je dois dire que plusieurs d'entre eux vinrent me voir pour m'exprimer ce qu'ils pensaient de celte manière d'agir ; ils me dirent qu'ils avaient maintenant pour épitropes des gens qui faisaient un tort énorme au couvent. Je m'occupai immédiatement de chercher une barque, afin de fuir au plus vite. J'arrêtai un caïque pour le lendemain cl je me couchai, furieux contre ces moines. Le lendemain d'assez bonne heure, le docteur vint chez moi et nous allâmes ensemble chez l'hiérodiacre qui avait appris ce qui s'était passé la veille. Il me supplia de ne pas rendre le monastère responsable de la mauvaise conduite de quelques drôles dont on ne tarderait pas à se débarrasser. En même temps, il me demanda le numéro et l'indication du manuscrit que je désirais. Après déjeuner, le docteur revint encore une

fois et m*emmena très mystérieusement chez le caissier qui me montra le manuscrit. Ils étaient allés le prendre en cachette et me recommandèrent le secret. Je les remerciai beaucoup, tout en regrettant de ne pouvoir profiter de leur dévouement puisque j'étais forcé de partir, mais je leur dis que j'étais (rès touché de la sympathie que plusieurs d'entre eux m'avaient témoignée. Comme je tenais beaucoup à faire un travail sur ce manuscrit important, ils m'engagèrent à écrire une lettre, en grec, aux épitropes, dans laquelle je les prierais d'envoyer ce manuscrit à Salonique, à Fépilrope du mont Athos qui le confierait au consul de France : ce dernier se porterait caution pour moi.

Il m'en coûte d'écrire à ces gens-là mais, si je réussis, je serai bien heureux.

Mon caïque ne fut prêt qu'à six heures du soir. J'avais loué la barque pour moi seul et Antonio qui m'avait rejoint; je consentis à prendre à bord cinq pauvres russes qui payèrent encore leur passage ; puis, quand je fus en mer, je vis sortir de la cale quatre individus que l'on n'avait pas déclarés, puis une barque, avec un homme et un jeune garçon , vint s^attacher à notre caïque qui fut obligé de les remorquer. C'est-à-dire, onze personnes et une barque en plus. Il faut toujours être dupe décos coquins-là. Mais le principal était que j^arrivasse sans accident. Nous avions pleine lune dans la nuit du jeudi au vendredi. L'astre se leva radieux au moment où le soleil venait de disparaître, et comme il n'y avait pas de nuages dans le ciel, nous fûmes tout le temps comme en plein jour. La nuit fut d'une magnificence désespérante : il n'y avait pas d'air et nous avancions fort peu. Les voiles étendues recevaient la moindre brise, mais alors procuraient au bateau un balancement insupportable. Un russe et un jeune garçon furent affreusement malades.

Je restai le plus lard possible sur le pont pour admirer la lune et les feux pyrrhiques qu'elle jetait incessamment sur la mer entre elle et moi. Quel calme, quelle pureté dans l'atmosphère I Si je n'avais pas été assiégé par une foule

fermant notre offrande à Téglise, comme nous Tavions fait, l'année dernière, dans tous les couvents; il m'a répondu que cela était impossible, mais avec une simplicité et un tel ton que j'ai compris tout de suite que je perdrais mon temps à insister. Et cependant on a fait une cuisine exprès pour nous, on tuait poulets et moutons pour nous, tandis que les moines ne mangeaient que des olives et du poisson salé. Nous nous sommes dédommagés avec les domestiques.

Le bon docteur a soigné M. Guillemet et Antonio, il leur a donné de la quinine et d'autres médicaments; il nous a été impossible de lui faire rien accepter, se rejetant sur la règle du couvent qui exige qu'ils donnent l'hospitalité aux étrangers avec la plus grande libéralité.

Je sais bien que tout cela est à mon adresse; ils pensent que je dois faire un ouvrage sur le mont Athos et ils tiennent à ce que je place Iviron en première ligne, sous tous les rapports.

Quoi qu'il en soit, je leur suis très reconnaissant de leur gracieuseté et je leur en tiendrai compte.

Du reste, rien de changé dans le monastère, si ce n'est le personnel qui a subi de nombreuses modifications. Aucune nouvelle construction, ce qui est à noter, car dans tous les couvents, c'est à qui construira. Je crois que les affaires de Valachie ont beaucoup enrayé cette rage de bâtir.

Le prince C. a mis la main sur tous leurs revenus de Valachie, et cette allaire est encore on suspens. C'est pour cela que Tarchimandrite N. est toujours à Paris. Je comprends pourquoi il n'est pas venu me voir; il a su que j'avais été mécontent des moines, Tannée dernière, et c'est probablement lui qui l'a dit à Madame Cornu.

Il est vrai que j'avais eu fort à me plaindre de quelques-uns, mais N. a eu tort, car j'ai été enchanté de son monastère dont j'ai dit Leaucoup de bien. Mais il ne considère que le point de vue général. 11 est intéressé, plus que les autres, au maintien des revenus complets, parce qu'il passe toujours son temps à se promener en Europe et à dépenser de l'argent. C'est de

cette manière que sont dévorés tous les revenus de Yalachie ; les monastères n'en touchent pas le tiers, grâce à l'infidélité de leurs mandataires. Ils seront beaucoup plus heureux, si on leur paie une somme une fois pour toutes. Les couvents placeront cette somme sur un État, comme la France ou TAngleterre, et ils n'auront pas besoin d'intermédiaires pour toucher leurs revenus. J'ai une idée de ce qui se passe en Yalachie en voyant de près la manière dont vivent les moines chargés de gérer les biens de quelques couvents dans Tile de Thasos.

Notre moine Christophe a quitté Yatopédi, il y a quatre ou cinq jours, et est retourné à Thasos. Je ne sais pas ce qu'il aura fait à propos du sarcophage, ni si les moines de Yatopédi y tiennent toujours. Le Skite de Saint-André s'agrandit singulièrement; on vient de construire une église du côté de la mer, et ils ont l'intention d'en construire une plus grande qui reliera toutes les constructions. Quatre églises dans ce Skite ! ils sont vraiment fous, ces russes, avec leurs églises. Tout cela, certainement, pour conquérir bientôt le titre de monastère. L'influence russe fait ici de singuliers progrès; dans quelques années, je crois que la Russie possédera tous les monastères.

Du reste, je me plais extrêmement ici ; je préfère cet endroit à Iviron. J*y suis parfaitement libre. Le jeune Dorothée est toujours charmant, bon, afifectueux ; il a été bien heureux du stéréoscope et surtout des deux photographies que vous m'avez envoyées. J'éprouve un grand plaisir à boire leur thé qu'ils font parfaitement et qui me repose l'estomac de toutes ces nourritures hétéroclites que j'ai absorbées depuis quatre mois. Je lui en demanderai un peu pour Thasos.

Ils ont aussi de l'excellent rhum qui passe toujours pour avoir été laissé par M. SébastianofT ; le flacon est inépuisable ; c'est comme la bouteille magique de Robert Houdin.

Je vous écris du balcon de M. SébastianotT d'où j'ai une vue charmante : des collines verdoyantes sur lesquelles passe la route conduisant à Yatopédi ; dans le bas, une petite treille abritant la fontaine que notre ami russe a faite à ses frais, des

jardins potagers, des vignes, des figuiers, des oliviers^ tout cela échelonné sur un terrain en pente. L'œil se repose à parcourir ces différentes nuances de vert au milieu desquelles surgissent quelques maisonnettes monacales.

Je jouis de mon reste aujourd'hui. Demain matin, je pars pour Yatopédi avec Antonio, et probablement, après-demain, nous monterons dans un caïque pour Thasos. Nous devons faire la route avec quelques pèlerins russes. J'en frémis d'avance, car ils sont riches en vermine et je ne sortirai pas indemne de cette traversée ; mais je suis obligé de partir, à cause du bateau, et ensuite, je suis bien aise de profiter de la pleine lune, puisque nous sommes destinés à passer la nuit en barque. Le principal serait de toucher Thasos avant le coucher du soleil ; le lendemain matin, nous tournerions la côte pour gagner le port de Panagia.

Je redoute un peu le voyage des Météores que je dois maintenant entreprendre seul; il faut cependant que je visite cette bibliothèque , surtout à une époque moins tardivr que celle de Tannée dernière. Quel été gâché à cause de ce maudit Thasos ! On sent que le froid viendra plus vile, cette année. Cela vaut du reste bien mieux pour la santé. Il nous faudrait même quelques pluies pour enlever ces eaux stagnantes qui séjournent par flaques dans les torrents et d'où s'exhalent des miasmes pestilentiels. Ainsi, le port de Panagia, ou plutôt les sept ou huit maisons qui le composent, est placé entre deux mares que les habitants forment en empêchant l'écoulement des sources jusqu'à la mer; ils tiennent à arroser leurs jardins potagers, mais ils attrapent tous la lièvre.

Quel désordre dans cette île de Thasos, ou plutôt quelle absence cT ordres I

Dieu veuille que ma première lettre, qui ne tardera pas, vous annonce l'arrivée de mon bâtiment. J*ai hâte d'en fmir avec ces marbres qui prennent des dimensions énormes dans l'imagination des gens. Ce M. Durand me disait qu'on prétendait que j'avais employé cent cinquante hommes par jour.

puis que j'ai trouvé des statues et d'autres choses précieuses. Heureusement que j'ai écrit l'exacte vérité à Paris.

Enfin, malgré tout, Tautomne s'avance, et l'hiver ne tardera pas à nous ramener au foyer parisien. Il faut que Jeanne taille ses plumes d'avance, prépare son courage et ses cahiers, qu'elle fasse provision de douceur et de patience. Il faut que vous ayez un hiver doux, calme, agréable et plein de satisfactions morales. C'est mon vœu le plus sincère, et j'y apporterai tous mes efforts.

Port de Pauagia, 11 septembre 1864

Gomme toujours, en arrivant quelque part, ma première pensée, ma première action est pour vous, et dès que je le puis, je prends la plume. J*ai quitté Caryès pour me rendre à Yatopédi, quelques heures avant le départ de M. Guillemet pour Salonique. Nous nous sommes fait nos adieux d'une façon très touchante : le pauvre garçon m'a fort ému. Il avait les larmes aux yeux, m'a demandé pardon, en me disant qu'il était malade moralement. Nous nous sommes séparés comme deux frères, et j'ai la consolation de pouvoir me dire que je ne lui ai jamais fait le moindre reproche. Je ne me rappelle qu'une chose, c'est que j'ai perdu, que je regrette un bon compagnon. On ne vit pas ainsi côte à côte, pendant un an, comme deux frères siamois, sans s'attacher l'un à Tautre. Nous avons tout partagé, heur et malheur, bonnes ou mauvaises réceptions, disettes, repas détestables, vermine, etc., nous avons fumé dans la même pipe, bu dans le même verre, et nous avons eu les mêmes espérances et les mêmes déceptions. Puis, me voir tout à coup ainsi abandonné, au moment où j'avais le plus besoin de mon compagnon ! il y avait de quoi me navrer ; mais je me suis raidi contre la douleur morale, je me suis dit que vous seriez là toutes les trois pour

me soutenir dans ma dernière épreuve et que votre souvenir suffirait pour me rendre tout facile. Au moment où je vous écris, je sens mon moral tout remonté, et il ne me faut plus maintenant que quelques jours de résignation. Mais revenons au mont Athos, d'où il faut que je vous fasse partir. Quand je quittai le Skite, Thégoumënc et le jeune moine Dorothée me témoignèrent toutes espèces d'amitiés, ils paraissent singulièrement attachés à moi. Je partis seul, avec deux mulets, l'un pour mes bagages et l'autre pour moi. J'avais laissé Antonio pour qu'il restât avec M. Guillemet jusqu'au dernier moment et qu'il lui fit à manger. Mon mulet avait le front orné d'une guirlande dorée; ces braves gens ne savent qu'inventer pour me rendre hommage. Malgré ce côté doré de mon départ, je sentais quelque chose de triste au fond du cœur, je ne disais mot au muletier qui marchait devant moi, me regardait de temps en temps et poussait en avant le mulet chargé de mes bagages. Ce dernier même contribuait à donner à mes idées une tournure triste et sentimentale. C'est une ancienne connaissance. Ce mulet est très grand et déjà vieux. C'est un de ceux qui ont fait la guerre de Crimée avec l'armée française. Il y a quelque chose de touchant dans l'air placide et résigné de celte pauvre bête. Je m'imaginais voir dans son œil si intelligent mille regrets de sa gloire passée, et le souvenir de ses anciens compagnons d'armes semblait revivre en lui. Quant à moi, j'allais tout pensif, revoyant avec plaisir cette délicieuse route, à travers le bois, du Skite à Valopédi; je me rappelais la manière dont nous avions quitté ce couvent, Tannée dernière, je sentais au dedans de moi, une espèce de répulsion pour les moines que j'allais revoir, et je ne pouvais me défendre d'établir entre eux et ceux d'Iviron une comparaison toute à l'avantage des derniers. J'admirais les ravins tout remplis de verdure ; de temps en temps, je cherchais, on passant, à casser quelques branches de châtaignier que je donnais à mon mulet. Ces animaux sont d'une intelligence remarquable; il entendait bien le bruit que je faisais avec les branches, mais son oreille savait même distinguer lorsque

L'ILK DE THAS03 305

j'avais réussi à prendre quelques feuilles ; alors seulement, il tournait la tête et prenait ma pelite conquête. A dislance, dans vos pays civilisés, mais positifs, ces petils détails peuvent paraître misérables, mais vous ne sauriez croire quel intérêt ils ont pour le pauvre voyageur isolé, loin de ceux qu'il aime et ne vivant que de sentiment, par conséquent, de poésie. Tout, à ses yeux, prend de Tintérêt : un insecte, un arbre^ une fleur, un filet d'eau, un rayon de soleil. Malgré moi, je me laisse entraîner loin de la réalité et je suis transporté dans les espaces peuplés par les souvenirs du cœur. Souriez, si vous voulez, en lisant ce que vous pourriez peut-être appeler des divagations, mais, acceptez-moi comme je suis. Je ne sais pas régler ma pensée, il faut que je la suive et je m'en trouve toujours bien, parce qu'elle me conduit toujours là où rhgnent le beau et le bon, c'est vous dire qu'elle me ramène sans cesse vers vous.

Je retombe dans le positif.

Quand j'arrivai à Vatopédi,les moines, les supérieurs étaient occupés à surveiller la vendange, à une certaine distance du couvent. Le concierge me fit monter au petit logement que j'avais occupé en dernier lieu, pendant que le despote de Salonique était au monastère. J*allai voir tout de suite un certain docteur Karatz qui est installé là, comme médecin, depuis quelques mois, et qui avait témoigné un vif désir de me voir. Je le rencontrai dans les couloirs; il me conduisit chez l'hiérodiacre qui est auprès des nouveaux archimandrites. Celui de Tannée dernière est mort, il y a six mois, et il a été remplacé par deux hommes d'un grand mérite^ à ce que dit le docteur. Malheureusement, il sont à ce moment à Constantinoplc pour les aiïaires de Yalachie. L'hiérodiacre est un jeune homme fort bien, qui a vécu longtemps à Vienne. Je leur dis à l'un et à l'autre que je ne devais rester qu'un jour ou deux et que je désirais voir un manuscrit. Les pères étant aux vendanges, il me fallut attendre leur retour pour avoir la clef de la bibliothèque. Je laissai le docteur pour retourner dans ma chambre où on me servit à manger» Vers cinq

heures, voyant que le temps marchait et que je n entendais parler de rien, je revis le docteur qui me dit que les pères étaient à Téglise, et qu'il viendrait me chercher aussitôt qu'ils seraient sortis. Il revint enfin, vers six heures, au moment où le jour baissait déjà. Nous descendîmes ensemble, et il me fallut entrer au conseil où les épitropes étaient réunis. Je fus reçu très froidement, et, lorsque je demandai qu'on m'ouvrit la bibliothèque pour que je pusse prendre un manuscrit» ils eurent l'air très embarrassés, et Tun des nouveaux épitropes me dit qu'on n'avait pas la clef et que le bibliothécaire était absent. Je compris le mauvais vouloir de ces gens ; je me levai et je pris congé d'eux d'une manière très froide. Après les politesses que je leur ai faites depuis huit mois, soit en leur faisant mes amitiés, mes compliments par lettres, soit en leur envoyant quelques-uns de mes ouvrages, après les protestations du représentant de Vatopédi qui paraissait si heureux de me voir aller à son couvent (il était venu me faire une visite au Skite) après tout cela, me traiter de cette façon, c'est à n'y rien comprendre !

Tout le personnel a été changé; il y a là des physionomies atroces, et le malheur a voulu que les deux archimandrites fussent absents. Le docteur était indigné ; un autre, un caissier, sortit furieux du conseil. Je dois dire que plusieurs d'entre eux vinrent me voir pour m'exprimcr ce qu'ils pensaient de cette manière d'agir ; ils me dirent qu'ils avaient maintenant pour épitropes des gens qui faisaient un tort énorme au couvent. Je m'occupai immédiatement de chercher une barque, afin de fuir au plus vite. J'arrêtai un caïque pour le lendemain et je me couchai, furieux contre ces moines. Le lendemain d'assez bonne heure, le docteur vint chez moi et nous allâmes ensemble chez l'hiérodiacre qui avait appris ce qui s'était passé la veille. Il me supplia de ne pas rendre le monastère responsable de la mauvaise conduite de quelques drôles dont on ne tarderait pas à se débarrasser. En même temps, il me demanda le numéro et l'indication du manuscrit que je désirais. Après déjeuner, le docteur revint encore une

L'ILE DE TdASOS 307

fois et m'emmena très mystérieusement chez le caissier qui me montra le manuscrit. Ils étaient allés le prendre en cachclte et me recommandèrent le secret. Je les remerciai beaucoup, lout en regrettant de ne pouvoir profiter de leur dévouement puisque j'étais forcé de partir, mais je leur dis que j'étais 1res touché de la sympathie que plusieurs d'entre eux m'avaient témoignée. Comme je tenais beaucoup à faire un travail sur ce manuscrit important, ils m'engagèrent à écrire une letlre, en grec, aux épitropes, dans laquelle je les prierais d'envoyer ce manuscrit à Salonique, à Tépilrope du mont Athos qui le confierait au consul de France : ce dernier se porterait caution pour moi.

Il m'en coûte d'écrire à ces gens-là mais, si je réussis, je serai bien heureux.

Mon caïque ne fut prêt qu'à six heures du soir. J'avais loué la barque pour moi seul et Antonio qui m'avait rejoint; je consentis à prendre à bord cinq pauvres russes qui payèrent encore leur passage ; puis, quand je fus en mer, je vis sortir de la cale quatre individus que l'on n'avait pas déclarés, puis une barque, avec un homme et un jeune garçon, vint s'attacher à notre caïque qui fut obligé de les remorquer. C'est-à-dire, onze personnes et une barque en plus. Il faut toujours être dupe de ces coquins-là. Mais le principal était que j'arrivasse sans accident. Nous avions pleine lune dans la nuit du jeudi au vendredi. L'astre se leva radieux au moment où le soleil venait de disparaître, et comme il n'y avait pas de nuages dans le ciel, nous fûmes tout le temps comme en plein jour. La nuit fut d'une magnificence désespérante : il n'y avait pas d'air et nous avancions fort peu. Les voiles étendues recevaient la moindre brise, mais alors procuraient au bateau un balancement insupportable. Un russe et un jeune garçon furent affreusement malades.

Je restai le plus tard possible sur le pont pour admirer la lune et les feux pyrrhiques qu'elle jetait incessamment sur la mer entre elle et moi. Quel calme, quelle pureté dans l'atmosphère ! Si je n'avais pas été assiégé par une foule

308 L'ILE DE TlIASOS

d'idées tristes, comme j'aurais joui de ce tableau magique I Toutefois, je me sentais soulagé d'avoir quitté ce couvent, je retournais avec plaisir à Thasos où j'allais trouver la fin de mes ennuis. Vers minuit, je me décidai à descendre dans l'endroit (Jue Ton m'avait réservé, mais il me fut impossible de dormir ; d'un côté les puces, de l'autre les planches disposées inégalement et formant des ressauts qui m'entraient dans les côtes, me firent passer une mauvaise nuit. Je remontai sur le pont, au point du jour. Le soleil et la lune avaient l'air de jouer à cache-cache ; pendant que l'un se dépêchait de monter sur l'horizon, l'autre descendait lentement, et lui faisait ses adieux de loin.

C'est alors que le vent se leva et que nous filâmes rapidement sur Thasos. Antonio, ayant passé sa nuit couché sur le pont, avait un peu froid et il se décida à descendre. Mais auparavant, il fut obligé de se livrer à un exercice très comique. Il faut vous dire que maître Antonio est un peu gourmand; il mange toujours copieusement, et comme il appartient à la catégorie de ceux qui ne sont pas des impasses, il s'ensuit qu'il est exposé souvent à subir les tristes exigence de notre pauvre humanité. Une barque, comme celle que nous avions, ne comporte aucune des commodités de la vie. Nécessite n'a pas de loi. Pour sauver la décence, Antonio fut obligé de se suspendre à la proue, en dehors de la barque, et de faire une gymnastique de quelques minutes. Je regrettai que M. Guillemet ne fut pas là pour croquer Antonio dans cette position critique. Onn'apercevait que sa tête et ses mains crispées, s'accrochanl aux cordages de la proue. C'était un tableau très drôle.

Vers onze heures le vent devint contraire , nous fûmes obligés de louvoyer et nous n'arrivâmes au port de Panagia qu'à trois heures, après vingt et une heures de traversée.

Je débarque. Pas d'Œconomidès ; et il avait la clef de la maison! Enfin, après une demi-heure d'attente, Œcononiidès arriva. J'écrivis à M. Guillemet, je fis ma lettre grecque aux épitropes et je me couchai, épuisé de fatigue, après un bon souper qu'Antonio m'avait préparé.

Ce bon Œconomidës a profité de mon absence pour courir de tous c6tés afin de découvrir quelque antiquité ; il m'a annoncé qu'il avait trouvé un bas-relief avec quatre personnages. C'est un bien bon supplément à ma petite récolte archéologique. Cela m'a donné du courage. Mardi prochain, quand il sera revenu (il va passer trois Jours dans sa famille), il me mènera voir cela.

J'attendrai donc, maintenant avec patience, mon problématique bateau, tellement problématique que les habitants nV croient plus. Moi-même, je ne «uîs pas bien sûr d'y croire encore.

Je compte peu sur la réussite des statues de Salonique ; il faudrait pour cela que' M. de Pontcharra et le pacha s'entendissent bien et eussent mon activité fiévreuse.

Il faut que je parle à Jeanne de sa tortue. La pauvre petite bêle était encore à peu près morte. Je la trouvai au milieu des feuilles sèches comme du bois ; elle ne remuait presque plus. J'arrive toujours à temps pour lui sauver la vie. Les herbages que je lui ai donnés lui ont fait beaucoup de bien. Ce matin, elle commence à se traîner. Elle sort sa petite tête, me regarde comme un sauveur et semble me dire : « Ne me quille plus ; tu vois que personne ne peut te remplacer ; si tu veux me rapporter en France, vivanle et en état d'admirer ta charmanle petite Jeanne, soigne-moi toi-même, autrement, je ne réponds plus de mon existence. » Il y a encore bien loin d'ici à mon retour en France, et il faut que la tortue et moi nous passions par bien des péripéties. Quoi qu'il en soit, je ferai mon possible. Que Jeanne, de con côté fasse en sorte de mériter l'épithëteque je viens de lui donner; cela lui est bien facile, elle n'a qu'à vouloir. Qu'elle prie toujours la Sainte Vierge pour que la fin de mon voyage se passe d'une manièTe satisfaisante.

Port de Panagia, 25 septembre.

Voyez la date et convenez avec moi qu'on est bien cruel de

me laisser ainsi dans cette île si longtemps. Vous dire à quel point je suis énervé, impatienté, me serait impossible. Celle vie m'épuise, et en sortant d*ici, je ne me sentirai plus capable de rien.

J'attendais chaque jour pour vous écrire , espérant pouvoir vous annoncer l'arrivée de ce cent fois maudit bateau, mais vainement. Il n'y avait pas de courrier, c'est pour cela que je ne me pressais pas. Pour me consoler, il m'est arrivé ces jours-ci un gros paquet de letlres, parmi lesquelles deux de vous, Tune du 25 août et l'autre du commencement de ce mois^ plusieurs lettres de M. de Pontcharra, une de M. Robert, m'envoyanl la recommandation du patriarche de Constantinople pour les Météores; dans tout cela, pas un mot de M. Guillemet pour m'annoncer la réception de sa malle pour laquelle je me suis donnné tant de peine. Quelle mission absurde ! Ils ont trouvé moyen de la gâcher d'une manière déplorable. S'ils ne m'avaient pas fait perdre ces deux mois d'août et de septembre, je revenais, ayant employé très fructueusement mon temps. El tout cela, pour ne m'avoir pas prévenu que le bateau qu'on m'envoyait ne serait à Thasos qu'à la fin de septembre. On me dit : « Attendez! » J'altends, et voilà ce qui ost arrivé.

Je ne parle pas du plaisir que m'ont procuré vos lettres dans la détresse morale où je me trouve en ce moment. Je me transporte auprès de vous et je prends part à vos petites réunions où chacun apporte sa part de gaiié et d'esprit. Je voudrais bien aussi réapprendre un peu ce que c'est que de s'asseoir à une vraie table, d'avoir devant soi un peu do bouillon de bœuf, une tranche de gigot rôti et de boire un peu de vin qui ne soit pas empesté de résine. Sans doute, à Iviron on est bien, très bien, mais toutes ces choses saines et simples y sont inconnues, et j'ai l'estomac presque aussi fatigué que le moral ; ce qui n'est pas peu dire. Quand donc celte vie de bohémien finira-t-elle ? C'est vraiment trop long. Vous diles quelquefois que votre vallée est triste et qu'on s'y créliriiso, venez donc p issor ici quelques mois, seule, et vous ferez

après la comparaison. Il n'y a pas même les compensations de la vie matérielle.

28 septembre.

Je suis vraiment au désespoir. Il y a dans l'histoire de ce bateau quelque chose d'extraordinaire. C'est à croire que c'est un complot monté, et qu'on a juré de se débarrasser de moi et de me Jaisser crever ici, comme un chien, sachant bien que je serai esclave de mon devoir et que je n*abandonnerai pas mon poste. Il y a encore trois jours avant la fin de septembre. Après quoi, que faire? En vérité, j'aurais envie d'envoyer tout promener et de rentrer en France sans plus m'inquiéler de rien.

Vous avez l'explosion de mon réveil de ce matin; c'est que vous ne sauriez croire à quel point j'ai la mort dansTàme. Depuis trois jours nous avons un temps abominable, une pluie continuelle, un ciel couvert, comme dans les mauvais jours de Paris. Impossible de sortir. J'emploie ma journée comme je puis. Je copie mon manuscrit grec, mais mes yeux sont fatigués et je suis obligé d'interrompre souvent. Je me laisse aller au cours de mes pensées, mais c'est là ce qui me tue, car je ne vois pas d*issue à celte triste et ridicule situation. Cette solitude absolue et continue est toujours ce qu'il y a de plus funeste pour moi. Le jour, jusqu'à un certain point, c'est encore lolérable, mais la nuit ! Imaginez que je tremble à chaque instant de me voir inondé pendant que je suis dans mon lit. Le plafond souvent est traversé, et les gouttes qui tombent dans ma chambre me font frémir, Œconomidès est fréquemment au village, et quand il est ici, il ne m'est pas d'une grande ressource.

Il n'a pas d*habilation à lui, il a un magasin où sont déposées quelques marchandises, de sorte qu'il passe tout son temps au café où je ne mets jamais les pieds. Conçoit-on un pays pareil? Au port de Panagia que j'habite, il y a sur le rivage sept maisons en tout, et elles sont occupées par trois

3i2 L'ILE DE THASOS

épiciers et quatre cafés. Derrière nous, une dizaine de maisons. Comment faire pour alimenter tout cela. Il faut bien que les gens passent toute leur journée à boire et à jouer avec les bateliers qui vont et viennent. Les jours de mauvais temps surtout sont insupportables ; comme on ne peut se tenir dehors, depuis le matin jusqu'au soir, j'entends le bruit des cartes que les joueurs au-dessous moi tapent avec fureur.

Voilà pourtant la vie que je mène, et je ne suis pas encore fou ! Tandis que je pourrais être si tranquillement à Bayonville auprès de vous. Je nous vois, les jours de pluie, réunis tous dans le salon, vous et Hortense, faisant marcher votre aiguille, les autres leur langue, et moi ma plume. Tout cela, ce sont des tableaux fantastiques qui me passent devant les yeux et qui ne me semblent plus possibles. Je ne sais pourquoi, je ne puis m'ôter de Fidée, aujourd'hui, que je suis condamné à tout jamais à rester ici. C'est absurde, j'en conviens, mais ma position ne Test pas moins, et il n'est pas étonnant que les idées les plus bizarres me dominent malgré moi.

Voyez maintenant, quoi qu'il arrive, s'il est possible que je puisse organiser quelque chose d'utile avant de rentrer en France. Vienne ce bateau, j'en aurai certainement pour une huitaine de jours ; puis aller àSalonique, voir s'il y a moyen d'arranger l'affaire des statues, tout cela me porte au 15 octobre. Vraiment c'est à y perdre la tête. Le mieux est de n'y plus penser.

Mais de quoi vous parler maintenant? Du soleil absent, de tous les insectes qui ont aussi disparu, des fruits qu'il m'est interdit de manger, dans la crainte de la fièvre, d'Antonio qui passa sa vie à cuisiner, de ma chambretle, où je regrette l'absence d'une cheminée, des montagnes de la Macédoine que je ne vois plus, etc., etc.

J'ai encore deux jours avant le départ du courrier, je réserve ces deux pages. Espérons que je pourai vous apprendre du nouveau et vous annoncer mon libérateur !

L'Il.E DIî: THASOS 313

29 septembre.

Déluge hier, toute la journée, déluge pendant la nuit, déluge encore ce matin^ et Tarche de Noé ne paraît pas encore pour venir me sauver. Quelle journée, hier! sans compter les inquiétudes que m'a données ce nigaud d'Antonio qui n a tenu aucun compte de mes observations.

Depuis plusieurs jours nous avons froid, très froid ; il élaii toujours sans habit, allant et venant à la pluie. Il a si bienfait qu'il m'est arrivé hier, vers midi, avec la fièvre. Après avoir mangé, (car il faut toujours qu'il mange), il s'est couché. Je lui avais bien recommandé de ne pas se lever, il n'y avait pas à s'occuper de cuisine pour le soir. A quatre heures, il entre chez moi, me disant qu*il va mieux, et il me demande s'il peut s'occuper du souper. Il paraît que la faim le talonnait. J'ai eu beau faire, il a fallu qu'il descendît et s'exposclt sans cesse à la pluie pour ce malheureux repas. J'étais dans des transes à l'idée que j'allais avoir un malade sur les bras, sans savoir comment me tirer d'affaire. Heureusement, ce matin, il est bien, et j'espère que son malaise n'aura pas de suites.

Je n'ai plus maintenant à me garantir de la chaleur et des insectes, mais bien du froid. J'ai été obligé de modifier mon système de couchage, et dans ma nouvelle combinaison, j'ai déployé un génie extraordinaire. Mon lit, simple sommier, sans matelas, ne me permet pas, comme vous le savez, de border mes couvertures qui doivent être maintenues^ si je ne veux pas être découvert pendant la nuit. Imaginez une toupie d'Allemagne tournant au milieu d'une étoffe quelconque sans (a déranger, c'était là le problème à résoudre. Eh bien ! je l'ai résolu.

Mais je ne dors que d'un œil et j'use dans mes mouvements des plus grandes précautions.

Le bateau pour Salonique ne passe qu'après-demain samedi, mais ayant une occasion aujourd'hui pour Cavale, je ne veux pas la manquer. Avec l'abominable temps que nous avons en

3i4 L'ILE DE THASOS

ce moment, il est probable qu'il ne s'en présentera pas d'antre, d'ici à demain.

Je le regrette, parce que je vous laisse dans l'incertitude sur mon sort qui est réellement digne de pitié. Je n'ai plus même la consolation de consulter ma sœur Anne. Confiné dans ma chambre de dix pieds carrés, je ne sais que devenir. Si j'avais l'esprit et le talent de de Maistre, je ferais bien le Voyage autour de ma chambre j mais pour ce genre de production intellectuelle, comme pour toute autre, en général, il faut avoir l'esprit libre d'inquiétudes, être installé d'une manière commode et ne pas être, comme moi, aux prises avec une idée fixe. Tout ce qui m'enloure, en ce moment, me vexe au dernier point. Le soleil est un déserteur et un capricieux, je le soupçonne d'être allé vous visiter; la mer a une physionomie mauvaise et retarde l'arrivée de mon bateau ; les nuages sont trop nombreux, trop noirs et trop menaçants ; les montagnes arrêtent ma vue et m'empêchent de me rapprocher de vous, tout me rappelle que je suis prisonnier, sans me dire quand je ne le serai plus.

Tout voyage en France me semble maintenant une promenade, auprès de ceux que je viens de faire. Celle mer est un obstacle insupportable. Sans ellcj'auraispu aller à droite ou à gauche, mais il faut toujours une vingtaine d'heures pour sortir de mon île et autant pour y entrer, par conséquent, deux nuits de barque; parle temps qu'il fait, il faudrait être fou pour s'y exposer inutilement.

Par le dernier courrier Dûbner m'a écrit une bien bonne lettre. Il semble qu'il ait prévu tout les ennuis qui m'arrivent; il me dit qu'il regrette de me voir perdre mon temps à chercher des pierres ; il fait cent fois plus de cas des découvertes que je fais dans les bibliothèques, et il voudrait me savoir dans les monastères. Le fait est que, dans quatre mois, j'en aurais terriblement vu, et je reviens laissant cette partie de ma mission inachevée. Après cela, peut-être ai-je tort de murmurer. Si la Providence en a décidé autrement, sans doute c'est pour mon bien. Qui sait si je n'aurais pas couru de grands dangers dans

L'ILE DE TFLASOS 315

CCS montagnes qui, cette année, à ce qu'on dit, étaient infestées de brigands. Peut-être ai-je été retenu ici pour que je n'eusse pas la possibilité d'aller m'exposer imprudemment? D autant mieux que, cette année, M. Guillemet ne m'eût pas accompagné, le mont Athos et Constantinople réclamant tout son temps.

La pluie cesse en ce moment. Si, au moins, je pouvais sortir un peu, marcher, prendre du mouvement, la journée me paraîtrait moins longue. Je vous demande pardon de cette lettre qui doit n'être qu'une jérémiade d'un bout à l'autre , mais vous avez toujours le contre-coup de mes émotions ; mon ennui est tel, cette fois, qu'il a dû déteindre sur ma lettre. Espérons que la prochaine sera toute autre, qu'il y aura du soleil, de la chaleur et un peu de bateau. La vie est un va-et vient perpétuel de bien et de mal, et quelquefois c'est au moment où les choses paraissent les plus désespérées qu'elles se remettent tout à coup. Qui sait, si au moment où le caïque emportera cette lettre pour Cavale, mon bâtiment ne tournera pas la pointe de l'île et ne viendra pas faire luire à mes yeux attristés le drapeau tricolore ! Espérons donc, c'est encore le mieux. Vous le voyez, je ne veux pas terminer ma lettre en vous laissant ridée que je suis anéanti. Il y a encore de l'énergie en moi ; elle est soutenue par la tendre affection que j'ai pour vous, par le désir que j'ai de vous revoir bientôt.

Thasos, !•' otobre 1864.

Voilà cependant comme les choses marchent en France ! Nous sommes en octobre, et je n'ai encore pas de bateau. Je ne sais plus maintenant quel parti prendre. A chaque instant il peut arriver, et c'est ce qui me gêne dans mes décisions. Puisque j'ai tant fait que d'attendre, j'attendrai encore quelques jours. Pour m'achever, il faut que cet imbécile d*An-

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lohio ait repris la fièvre. J'ai beau faire et beau dire, il n'y a pas moyen de l'empêcher de manger des fruits, et chaque fois, il est malade.

Depuis hier matin le beau temps est revenu. A six heures, j'étais sur pied pour jouir des premiers rayons du soleil, pour saluer son retour et pour entendre l'hymne matinal que toute la nature entonnait en son honneur. Tout semblait revenir à la vie : les oiseaux, tout gonflés de joie s'égosillaient à force de chanter, des myriades d'insectes reparaissaient de tous côtés, les barques sortaient de leur léthargie et tendaient leurs voiles pour les faire sécher, le pêcheur préparait ses engins, chacun secouait les gouttes de pluie de la veille et venait humer la douce chaleur d'un soleil radieux. Il y a dans la nature de ces petites scènes qui impressionnent vivement.

Naturellement, mes pas m'ont porté à la pointe de Fîle ; mes yeux ont été éblouis par les étincelles que leur envoyait la mer, mais l'horizon était vide de toute voile. La journée a été magnifique, celle-ci s'annonce de même.

Malheureusement, je ne puis sortir, parce que je tiens à ce qu'Antonio reste le plus tard possible dans son lit pour qu'il ne se refroidisse pas, alors je le garde à vue. Au lieu d'une promenade, je cause avec vous, ce qui vaut mieux pour moi. Seulement, les préoccupations que j'ai en ce moment me gênent dans mes allures, et la tournure de mes idées n'est rien moins que riante. J'aimerais bien vous égayer, vous intéresser, avoir du nouveau à vous raconter. Mais hélas ! je tourne toujours dans le même cercle. Vous me parlez de la monotonie de votre existence, il me semble au contraire qu'elle est très accidentée, très animée, comparée à celle que je mène depuis quinze jours. Je sens que Bayonville m'inspirerait, et que si j'avais à y écrire des lettres je ne serais pas embarrassé.

Ici, pas un chat à voir, pas une parole à échanger. Et il faut que je prenne sur moi pour ne pas me laisser aller à cette désespérance qui m'assiège et qui finirait par me conduire au découragement complet.

Il n'est pas possible, cependant, que d'ici à quelques jours je n'aie pas une solution. J'en aurai montré de la palience et du dévouement ! Et on dira peut-être qu'il y a de ma faute !

3 octobre.

EuRn, le voilà ! Je tiens mon bateau, et cette fois, je ne le lâcherai pas sans avoir terminé.

Samedi soir, le douanier et Œconomidèsme proposèrent de partir, le lendemain, pour Keramouti où il y a, disaient-ils, une très belle chasse.

Afin de tromper l'ennui et de passer un peu le temps, j'ai accepté. Donc, hier matin, sur les huit heures, nous montions dans la barque du chef de la douane, et moins do deux heures après, nous entrions dans le port de Keramouti, qui est situé précisément en face de Thasos.

La petite île, où je suis allé chasser un jour, m'empêche d'apercevoir cet endroit. Il est difficile de voir un port plus vaste, plus commode, plus à l'abri du vent. Les plus grands bâtiments même pourraient y tenir, tant il y a de profondeur. Keramouti forme une grande langue de terre qui s'avance et qui forme, sur la droite, une immense rade. Eh bien ! ce port est comme abandonné; cinq ou six maisons, et c'est tout! Deux de ces maisons appartiennent à un ami d'Œconomidès, lequel nous reçut admirablement. Le besoin de mouvement, l'espérance de chasse qu'on m'avait mise en tête, m'engagèrent à aller faire un tour avec mon fusil, en attendant le déjeuner.

Pendant deux heures, Œconomidès et moi, nous parcou*rûmes la côte et les petits bois de chêne qui la parsèment, mais sans trouver quoi que ce soit. Nous rentrâmes avec une véritable fringale et nous fîmes honneur au déjeuner qui se compose, invariablement d'une soupe, d'un poulet à moitié bouilli, d'un morceau ratatiné, sous prétexte de rôti^ et saupoudré d'origanum, une affreuse épice qui emporte la bouche.

L'ami d'Œconomidès nous dit qu'il y avait beaucoup de faisans aux environs, mais qu'il fallait passer de grandes

flaques d^eaUy et que des bœufs nous étaient nécessaires. Animés d'un beau zèle, nous voulûmes prendre notre revanche et nous acceptâmes la proposition. Un mauvais char, attelé de deux bœufs, vint nous chercher et nous fit traverser des espèces de marais où nos bêtes avaient de Teau jusqu'au ventre.

Arrivés à l'endroit indiqué, nous nous mettons en chasse, sans chiens, bien entendu. Maisles champs étaient remplis de mauvaises herbes très serrées qui nous montaient jusqu'à la poitrine.

Trois ou quatre pièces de gibier nous partirent entre les jambes, dans les deux heures que nous employâmes à nous épuiser de fatigue pour avancer dans ces abominables champs. On n'a pas idée d'une pareille incurie! Des plaines immenses de très bonne terre qui sont entièrement abandonnées ; il n'y a plus de chemin praticable. A la tombée de la nuit, nous allâmes à la chaumière d'un paysan turc pour qu'il nous fit traverser l'eau avec ses bœufs, mais ces gens n'étaient point là.

Il nous fallut attendre une grande heure pour qu'un homme rentrât , conduisant des vaches sauvages. Quantaux bœufs, il n'y en avait pas. Il fallut alors les chercher très loin, ce qui nous prit encore une heure. Lorsque le char fut prêt, il faisait nuit depuis longtemps, et nous étions tout juste rassurés en traversant ces immenses flaques d'eau. Heureusement, ces animaux connaissent admirablement leur chemin, et nous nous tirâmes d'affaire assez bien ; seulement nous étions morts de fatigue. Le souper nous attendait, une répétition du déjeuner; nous lui fîmes beaucoup d'honneur. Après quoi nous allâmes nous coucher. J'avais apporté mon lit; grâce à lui, je passai une assez bonne nuit, seulement je rêvais sans cesse que j'enjambais des orties et des mauvaises herbes , et il me semblait que j'étais encore plus fatigué. Ce matin, nous avions tous assez de Keramouti et nous fûmes d'avis de partir de très bonne heure. Nous primes congé de notre hôte et nous montâmes immédiatement en barque. Il y avait une demi-^

LILE DE THASOS 3ll>

heure que nous étions en route, lorsque j'aperçus, dans lo lointain, un bâtiment d*une assez grande dimension. L'espérance me revint, et j'imaginai tout de suite que ce devait être mon bateau. Un peu plus loin en parut un second de même dimension, alors le découragement me reprit. Je savais que cinq bâtiments ég}"pliens devaient venir pour charger le reste des bois du vice-roi. Je rentrai donc au port de Panagia, attendant les événements et guettant les évolutions de nos bâtiments. Le premier qui parut excita l'attention de tous les habitants, puis on finit par apercevoir» enfin, le drapeau tricolore. Des lors, il n'y eut plus de doute !

Pendant longtemps, il tâtonna pour savoir où il devait mouiller, enfin il jeta l'ancre. On plia les voiles, on rangea tout à bord, puis on descendit une barque blanche avec lo pavillon français. C'était un bâtiment de la marine française.

On a confié àa direction à un ancien capitaine au long cours qui sert pour le compte du gouvernement. Il y a une huitaine d'hommes à bord. C'est plus qu'il ne m'en faut pour opérer mon embarquement, et je vais tâcher de l'expédier le plus vite possible. Je suis si heureux de voir sonner Theuro de ma délivrance que j'oublie en ce moment toutes mes ilouleurs passées. J'aurai une assez grande difficulté pour la colonne de Marins. Ce monument se trouve a rcxtréniilu opposée de l'ile où il n'y a pas de mouillage pour lo bâtiment.

Il faudra que je prenne un caïque et que jaillo clH»rclier moi-même cette colonne. Cela nous prendra bien trois jcuirs, et il faudra passer la nuit sur une barque. Avant tout, nouH allons embarquer tous les marbres qui sont pnMs ou qui minl dans les environs. Je suppose que cela nous prendra bi(*n liuil à dix jours. Après cela, nous irons à Saloniquo où le hAtiment a ordre de se rendre.

Aujourd'hui, nous ne faisons rien. Le capitaine* (>Mt venu me faire une visite , il est resté avec moi juHqu'aprr.M mon déjeuner, puis je l'ai reconduit à bord. Nous comniençonH demain matin, de bonne heure.

Voilà rhistoire des deux journées qui viennent de s'écouler. J'ai voulu, tout de suite, vous en rendre compte et vous tranquilliser à Tendroit de ce bateau qui était devenu, pour moi, un véritable cauchemar. Le temps commence à devenir mauvais, le bâtiment a beaucoup souffert, ces jours derniers, il a subi des tempêtes affreuses et il a perdu une partie de soù mât de Tarrière. Il est temps de filer et de ne plus rester dans ces parages inhospitaliers. Le pauvre capitaine , qui a sa famille h Toulon, a été bien désappointé quand, au lieu de retourner près des siens, il a appris qu'il devait aller au fond de l'Archipel, à Thasos. II a répondu : xi Connais pas! » Et l'amiral d'Abboville a été obligé de lui donner une c'arte pour qu'il copiât remplacement de mon île, avec l'indication du seul mouillage qui soit possible. Nous avons donc^ l'un et l'autre, grande hâte d'en finir, et nous allons nous dépêcher. Je crois rêver quand je vois ce bâtiment devsHit mes fenêtres; j'ai été si longtemps déçu dans mes espérances, qu' aujourd'hui la réalité me semble une fiction. Œconomidès vient de partir pour le village, il va chercher des volailles, des œufs, etc., pour notre capitaine. Demain, il reviendra de bonne heure pour partager le repas modeste que je donne à mon sauveur. La seule poule qui me reste sera sacrifiée en son honneur, et j'espère qu'Antonio se distinguera. Ce dernier est presque aussi content que moi. II commence à en avoir assez de Thasos où il a eu plusieurs fois la fièvre. Maintenant il me semble hors d'affaire.

J'ai écrit dernièrement des lettres désespérées à M. de Pontcharra, en le priant de télégraphier au Pirée; mais il n'y a pas de communication télégraphique entre Salonique et le Pirée, Tamiral d'Abboville, qui voulait envoyer une dépèche à M. de Pontcharra, a été obligé dy renoncer, il s'est contenté de lui écrire, et j'espère que, maintenant, il sait à quoi s'en tenir. Il paraît qu'il n'a pas grande confiance dans l'affaire des statues, je m'en console parce que je serai libre plus tôt.

On me dit qu'on commence à démolir les fortifications de Salonique. Voilà où il y aurait encore beaucoup à faire et je

L'ILE DK THASOS 321

regrette bien vivement de ne pouvoir obtenir là ce qui me conviendrait.

Je ne sais plus où j'en suis : le passé, le présent, le futur, tout cela se mêle dans ma tète. Pour le moment, je suis préoccupé de mes marbres; il en est plusieurs que j'aurai beaucoup de peine à mener à bord. Il était temps que cela finit; les gens du village se montaient chaque jour davantage. Us voulaient que le proëdre s'opposât à l'enlèvement des antiquités, écrivit en Egypte, àGonstantinople,que sais-je?

Œconoroidès a fait comprendre au proëdre que tout cela était absurde. Du reste, je compte sur Tappui du proèdre qui a besoin de moi auprès de M. de Pontcharra, pour une affaire dans laquelle il est compromis. Il a un bas-relief en huit ou dix morceaux, mais très curieux, je voudrais bien qu'il me le donnât.

Je suppose que le pacha va vouloir venir ici, d'autant plus qu'un bateau égyptien est arrivé. L'inconvénient sera moins grand , parce que je pourrai prendre la petite chambre de M. Guillemet qui est vacante en ce moment. Les journées , occupées comme elles seront, passeront vite maintenant. Je suis heureux de pouvoir vous annoncer cette solution que j'attendais depuis longtemps, et je no me sens pas de joie à l'idée que je vous reverrai bientôt, en comparaison de ce que j'entrevoyais dans mes jouinées d'abandon. Je me sens très peu de goût pour les Météores, et si je ne me vois pas entouré de toutes les sécurités possibles, je n'entreprendrai pas ce voyage.

A Salonique seulement, je verrai clair dans tout cela et je pourrai vous écrire positivement ce que je ferai. Je vais avoir beaucoup de mal pour embarquer ces marbres, il me faudra louer gens, bœufs et calques ; mais tout cela n'est rien.

Au revoir; vous sdrez bientôt débarrassée d'une grande corvée ; vous ne serez plus obligée de prendre la plume, à moins que je ne m'arrête en Italie. Mais, d'ici là^ vous aurez un peu de repos dans cet exercice qui vous coûte toujours tant. Mille tendresses.

â>2 L*ILE DE THASOS

Thasos, 10 octobre 4864.

Mlle M. est une charmante sorcière; charmante, je le savais ; sorcière, je Tignorais. Donc, l'autre jour, en vous disant la bonne aventure, elle a très bien lu dans l'avenir, et, pour la justifier, je m'empresse de vous envoyer la bonne, la grande nouvelle qu'elle vous a annoncée. Le Sultan, par l'organe de son grand- vizir, Fuad-Pacha, m'a donné Tautorisation d'enlever et d'emporter en Francvî les huits statues de Salonique qui me faisaient tant envie. M. de Pontcharra me l'a écrit hier. Donc, j'aurai mes statues ; je dis, j'aurai, parce qu'il y a encore de grandes difficultés.

La population juive et grecque de Salonique va être furieuse quand elle saura qu'on va emporter ces statues. Vous vous souvenez de la ridicule histoire de l'année dernière, à propos de ce dieu Pan. Il faudra que le pacha fasse intervenir la force armée, et quelle que soit la discrétion que nous y mettions, la nouvelle transpirera bien vite. Maintenant que le gouvernement turc a donne sa parole, il ne reviendra pas là-dessus et il faudra bien qu'on s'exccutc. J'ai hâte de me trouver à Salonique pour conduire tout cela. Malheureusement, je ne puis être partout, et j'ai encore à faire, ici, bien que nous ayons déjà beaucoup travaillé.

Somme toute, malgré la perte de temps que j'ai éprouvée à cause de ce bateau, ma campagne sera encore fort belle, et à mon retour, vous me direz que vous êtes contente, ce sera ma plus douce récompense.

Dans toute cette affaire on a agi avec beaucoup d'étourderie et de négligence.

Dans toutes mes lettres j'écrivais : « Si on envoie un bâtiment, il faut avoir bien soin de lui faire emporter les machines nécessaires pour soulever et embarquer des marbres excessivcmenL lourds, car je n'ai rien ici, pour cela. » On fait partir

un bâtiment de Toulon, sans le prévenir qu'il doit venir à Thasos, et ce n'est qu'au Pirée qu'il apprend cette destination, c'est-à-dire quand il n'est plus possible de prendre les engins nécessaires pour une pareille expédition et qu'il était si facile de se procurer dans les arsenaux de Toulon.

Aussi, serai-je obligé de laisser ici deux grands sarcophages contenant des inscriptions 1res curieuses, parce qu'il me serait impossible de les embarquer. Cette négligence est cause que je mettrai quinze jours pour faire ce que j'aurais pu faire en huit, sans compter que je ne pourrai pas tout emporter.

Dans ma dernière lettre j'en suis resté, je crois, au moment où le bateau venait de sonner l'heure de ma délivrance. Le 4 octobre, au matin, une barque montée par douze matelots et le second de l'équipage, un breton, très intelligent et dévoué, abordait à l'échelle du moine Christophe ; on organisa un engin, et mes hommes, avant midi> avaient embarqué les quatorze plus petits marbres, sur les vingt-cinq que j'avais déposés dans la cour et sous la surveillance du moine. Les onze marbres restants, étant beaucoup trop lourds pour être mis dans la barque, il fut décidé qu'après-midi, lorsque les matelots auraient mangé, on fabriquerait un grand radeau. J'avais fait tuer ma dernière poule, la veille, et j'avais prié le capitaine do venir la manger avec moi, lui recommandant toutefois d*apporter son vin, celui que je pouvais lui offrir étant un véritable poison. Il faisait un temps affreux : pluie, vent d'est, c'est-àdire tout à fait contraire à nos opérations. Le capitaine vint néanmoins à terre et mangea le dîner qu'Antonio m'avait confectionné et qui était assez bon.

Malgré le mauvais temps, les matelots revinrent, entrèrent dans l'eau et construisirent un immense radeau avec les pins du vice-roi qui se trouvent sur le bord de la mer. A quatre heures, il était terminé, au grand ébahissement des habitants qui ne comprennent rien à tant d'énergie, à tant de promptitude, à tant d'intelligence.

Si on m'avait envoyé ces hommes -là pour faire mes fouilles, elles auraient été bien autrement fructueuses. On

conduisit le radeau près de Téchelle de Christophe, tout à fait sur le bord de la mer, et on remit au lendemain pour embarquer les marbres. Le 5 octobre, toujours avec un temps affreux, mes matelots revinrent, apportant une espèce de trsdneau pour le grand bas-relief que j^avais laissé à Tendroit des fouilles, après Tavoir enterré. On chargea les onze marbres restants sur le radeau que nous abandonnâmes, forcés d'attendre que la mer redevint calme. Avec une pareille houle, il était impossible d'embarquer, tout aurait coulé à fond. Le bâtiment monte et descend sans cesse, et il n'était pas possible de rien porter à bord.

Après déjeuner, on conduisit le traîneau jusqu'au grand bas-relief. Nous eûmes là une journée des plus pénibles. Ce morceau de marbre, qui pèse peut-être six mille kilos, était dans une espèce de trou. Il fallait l'en sortir, sans l'endommager.

Avec des peines inouïes on en est venu à bout, puis on Ta fait chavirer sur le traîneau où on l'a lié avec des cordes; ce n'était pas encore là le plus difficile : il fallait le traîner jusqu'à la mer, à travers un terrain détrempé par la pluie.

Je vous fais grâce de tous les moyens employés par mes hommes, qui se sont attelés toute la journée et qui ont tiré plus fort que des bêles de somme. A quatre heures et demie, le bas-relief était sur le bord de la mer ; je le fis renverser sur le sable, afin que les habitants ne pussent pas toucher aux sculptures, puis mes gens retournèrent à bord. Mais auparavant, on voulut mettre au large le radeau. On ne put en venir à bout, il y avait trop peu d'eau, le poids était trop considérable. On remit au lendemain. Le 6 octobre, pluie abondante toute la journée et toute la nuit précédente. Malgré six tonneaux vides, qu'on avait attachés au bord du radeau pour Talléger, on ne put venir à bout de le faire avancer d'un pas. On le déchargea alors, à moitié et on attendit que l'eau remontât un peu ; il y a ici, un flux et reflux assez sensibles. Pour ne point perdre de temps, on prit le traîneau et, en plusieurs voyages, on amena sur le bord de la mer quelques inscriptions qui étaient restées

parmi tous Tes marbres sortis de la grande chambre que j'avais fouillée.

J'oubliais de vous dire que le capilaioe m'avait envoyé trois bouteilles de vin et trois beaux pains blancs qui^ pendant les jours suivants, furent un véritable régal pour moi.

7 octobre.

Toujours mauvais temps. Mes matelots sont parvenus enfin à mettre le radeau à flot, seulement on attendra que la mer devienne possible. Je les ai conduits ensuite dans un emplacement qui a été fouillé par les moines et qui me paraît avoir été ou un théâtre d'hiver ou une salle de conseil. Il y avait une grande quantité de fauteuils circulaires en marbre. Un seul était resté intact, je l'ai fait prendre et conduire sur le bord de la mer. Après midi, j'ai loué des bœufs pour aller chercher les marbres qui se trouvent dans la voie des tombeaux, à une demi-heure environ du port. Il y avait là deux marbres très importants qni contiennent les inscriptions en vers du tombeau d'Antiphon, je tenais beaucoup à les rapporter. Ces marbres sont d'un poids énorme.

Avec des peines inouïes, mes hommes parvinrent à placer un de ces marbres sur le traîneau ; on l'attacha très solidement avec des cordes, et on attela deux bœufs. Mais les animaux, ici, sont comme les habitants ; ils n*ont pas Tbabilude du travail. Après quelques efforts infructueux pour traîner le marbre^ ils restèrent en place et n'obéirent plus à Taiguillon. Il est vrai que les pauvres bêles doivent bien souffrir, avec h* système qu'on a adopté dans ce pays-ci. On attache le joug non pas au-dessus des cornes où ré'^ide toute la force des bœufs, mais sur le cou. ce qui les étouffe, sans compter qu'ils n'ont pas la même force. Nous fûmes donc obligés d'y renoncer et d'abandonner ce marbre pour prendre le torse d'une statue brisée que nous conduisîmes au rivage. Je revins ensuite prendre un petit bas-relief brisé.

8 octobre.

Le temps s'étant radouci et la mer s'étaat calmée, nos marins mirent dans la barque les marbres qu'on avait déchargés du radeau el cherchèrent à traîner ce dernier jusqu'au bâtiment qui est mouillé assez loin du port. Tant qu'ils onl été dans la rade, ils ont bien marché, mais dès qu'ils se sont trouvés contre le courant, ils ont eu une peine extraordinaire, et ils avançaient très lentement. Le capitaine alors, s'en étant aperçu, envoya à leur secours une autre barque, avec six rameurs. Malgré ce surcroît de rames, ils eurent beaucoup de peine à joindre le bâtiment. L'embarquement des marbres s'opéra très facilement. Cela faisait déjà vingt-cinq marbres à bord.

J'avais loué quatre bœufs, et quand les hommes revinrent à terre, nous allâmes avec le traîneau pour chercher le gros marbre que nous avions abandonné à Antiphon. Eh bien! les quatre bœufs ne suffirent pas. Il élait midi, et nous n'avions avancé que de quelques pas. Celui qui conduisait les bœufs était une espèce d'idiot qui menait le traîneau butter contre de grosses pierres, de sorte que notre malheureux traîneau élait tout défoncé. Nous fûmes obligés d'abandonner encore marbre et bœufs et de rentrer déjeuner.

A une heure et demie mes marins revinrent, apportant planches et clous ; on répara le traîneau et on parvint à le dégager du mauvais pas où il se trouvait. Quand je le vis en marche dans un terrain où je ne prévoyais pas d'arrêt, j*allai on avant, avec deux matelots, afin d*aplanir un passage très difficile qui se trouve au bout de la plaine. Il y avait une demi-heure que j'attendais, ayant même découvert une nouvelle inscriplionsur un tombeau enterré, lorsque Œconomiiles arriva, m'apprenant que notre imbécile de conducteur avait engagé le traîneau dans un endroit marécageux, el que les quatre bœufs ne pouvaient plus le dégager. En ce moment, passait un homme, se rendant à Panagia avec deux bœufs. J'envoyai Qiconomidcs derrière lui, et quand il fut auprès de

notre char, on ]c força d*attelcr ses bœufs aux autres, et do cette manière on sortit d^embarras. Notre malheureux traîneau était presque brisé; néanmoins il résista jusqu'au bout, mais lorsque nous arrivâmes sur le bord de la mer, il était en mille morceaux.

Voilà une conquête faite ; mais il me faut l'autre bas-relief, le pendant, et nous n'avons plus de char. Hier dimanche, nos hommes se reposèrent, ils l'avaient bien gagné. J'en fis autant, et il fut convenu que j'irais passer la journée à bord, pour pêcher et faire deux bons repas. Hier matin, donc, j'attendais que la barque vint me prendre, lorsqu'on m'apporta un paquet de lettres très pressées ; le tout était arrivé à Cavale, le 4, et on me les envoyait, le 9. C'est vraiment déplorable de voir partout tant de négligence. Je trouvai là une lettre de vous et les lettres de M. de Pontcharra et de M. Guillemet même, avec dépêche télégraphique m'annonçant la fameuse nouvelle. On me demandait tout de suite une réponse, par télégraphe, afin d'envoyer mes ordres ; je ne puis la faire parvenir que ce matin. La barque vint me chercher, et quand j'aiTÎvai à bord, je vis un nouveau chariot qu'on était en train de monter y mais cette fois avec des morceaux de chêne capables de défier tous les chocs possibles. Il n'y a pourtant pas de charpentier à bord (comprend-on cela?) ; c'est le menuisier qui s'en est chargé avec le second. Ces braves gens se mettent en quatre pour m'aider. Le chariot sera prêt demain, à midi, j'irai commander six bœufs et nous irons prendre laatre morceau de marbre. J'ai passé ma journée à bord, cherchant à prendre du poisson; mais il faisait un temps affreux, le vont avait encore changé et le premier quartier de lune ne nous avait apporté rien de bon.

Je déjeunai et dînai de bon appétit, j'étais heureux de manger des choses en rapport avec mes goûts. A Hept heures du soir j'étais rentré chez moi, je faisais mon lit et je me couchais.

Ce matin, mes gens sont revenus; ils doivent, jusqu'à midi, s'occuper d^embarquer les marbres qui pourront se

mettre dans la barque, pendant que les autres préparent le radeau pour le bas-relief et les autres grands marbres. Comme ma présence n'était pas nécessaire, j'en ai profité pour venir vous écrire ce journal , bien monotone, mais qui vous donne une idée de tout le mal que nous avons eu, sans compter celui que nous aurons encore.

La colonne de Marins est une grosse affaire . Il faut que tout soit fini ici avant ((ue je puisse m'en occuper. Je serai obligé de louer un caïque, afin d'aller àÂliki, situé de Tautre côté de l'île ; nous y passerons probablement deux nuits. Nous emporterons tout ce que nous pourrons. Mon breton, qui vient avec moi et une dizaine de matelots, prendra une grande tente sous laquelle nous pourrons nous coucher. Œconomidës sera aussi des nôtres. Je voudrais avoir terminé samedi, afin de pouvoir partir, dimanche, pour Cavale etm'embacquer, lundi prochain, sur le vapeur autrichien qui va à Salonique.

J'ai hâte de me trouver sur ce second théâtre de mes exploits futurs et de voir par moi-même si on ne fait pas quelque maladressi''.

J'aurais pu m'embarquer sur notre b&timent, ce qui, dans toute autre circonstance, m'aurait beaucoup plu, mais je crains un bâtiment à voiles, qui pourrait peut-être mettre dix jours pour aller à Salonique, si le vent est contraire, ou s'il y a trop de calme. L'un et l'autre sont probables. A la suite de cela, je romprai mon mariage avec Antonio dont je n'ai plus besoin, et je le renverrai àConstantînople.

Thasos, 21 octobre 1864.

Voici une grande lacune dans ma corespondance, mais il n'y a pas eu de courrier depuis ma dernière lettre, et j'ai fait terriblement de choses ; je suis même étonné de me trouver encore ici, au lieu d'être à Salonique. J'ai enlevé tous les

marbres sur lesquels j'avais jeté mon dévolu» mais il y a des morceaux qui m'ont donné une peine aiïreuse; six bœufs ne pouvaient plus en venir à bout, et il a fallu que mes marins y missent la main. J*ai fait enlever deux lions qui se trouvaient encastrés dans les ruines et auxquels les habitants attachaient une grande importance. Je tenais aussi beaucoup à avoir un bas-relief qu'on avait trouvé, il y a dix-huit mois, et qui était entre les mains du proèdre. Comme le morceau de marbre était trop gros, ces misérables, pour le transporter avaient imaginé de le casser en dix morceaux.

Quoi qu'il en soit, j'y tenais, mais le proèdre espérait me faire financer. J'ai tenu bon, je lui ai battu froid, il a eu peur, parce qu'il a besoin de moi, et il s'est exécuté. Tout maintenant est à bord, mais ce n'est pas sans peine. Quand je dis /ot//, je fais une réserve pour un morceau capital, c'est cette terrible colonne de Marins qui m'a déjà joué bien des (ours et que j'attends en ce moment. Ma présence étant nécessaire ici pour que je pusse tout enlever, j'ai attendu ce moment pour m'occuper de l'expédition d'Âliki.

Voici l'histoire de cette pénible entreprise que j'ai commencée et dont j'attends le résultat. Le 12, j'avais tout terminé au port. Je cherchai un caïque ; il n'y en avait qu'un seul, très mal monté en voiles ; le capitaine et son second étaient comme les voiles. Œconomidës chercha à faire prix avec lui ; il demanda une somme ridiculement exagérée, puis il la diminua. Pour en finir, car je tiens beaucoup à cette colonne, je consen- Us adonner trois cents piastres.

Alors il retira sa parole. Je me fâchai et je lui signifiai que s'il ne me conduisait pas, je prendrais dix de mes matelots et que je m'emparerais de son caïque. Il eut peur et répondit qu'il serait prêt le lendemain matin. On lui recommanda de prendre de l'eau, le soir, afin de ne pas perdre une minute. Il fit mauvais temps toute la nuit, pluie et vent : le lendemain à six heures j*étais prêt, mais mon homme profita de la circonstance pour dire quela merétaittrop grosse etqu'on ne pouvait pas partir II ne s'était même pas occupé de l'eau.

Mes marins étaient prêts ; ils prirent une barque avec une barrique d'eau et se dirigèrent vers le caïque ; le capitaine alors s'exécuta. Nous montâmes avec ŒconomidëSf le second de l'équipage, cinq des plus forts matelots, un mousse pour nous faire la cuisine, et les instruments nécessaires pour procéder à l'enlèvement de M. Marins.

Malheureusementnous avions un vent contraire; aune heure de l'après-midi, seulement, nous pûmes doubler la pointe orientale de l'ile qui n'est qu'à un quart d'heure de ma maison.

Dès lors, nous voguâmes très rapidement, mais ce coquin d'Aliki est si loin que nous n'arrivâmes qu'à la tombée delà nuit. Le second de Téquipage, M. Marie, s'était muni d'une grande tente.

On s'occupa tout de suite de la monter. On descendit tout sur la plage. J'avais emporté mon lit, je le dressai au fond de la tente, c'est-à-dire à l'endroit le moins exposé, elŒconomidès étala par terre, auprès de moi^ son matelas et ses couvertures. Le ciel menaçait, et nous n'avions que le temps bien juste de nous mettre à l'abri.

A droite et à gauche de l'entrée de la tente, on fit de grands feux dans lesquels on mit des arbres entiers. On mangea un morceau, et tout le monde s'étendit à terre. Il plut toute la nuit. M. Marie sentit se glisser le long de son cou quelque chose de froid, sans doute un serpent qui cherchait à se réchauffer. A quatre heures du matin, tout le monde était sur pied ; on se chauffait auprès des grands feux, en attendant le café. La pluie avait cessé, mais il faisait froid et humide. On fit une énorme casserole de café. M. Marie me força de faire comme lui, c'est-à-dire d'avaler une immense assiette de café avec du biscuit de mer trempé. Cela me sembla exorbitant, et même effrayant pour mon estomac ; j'avais bien raison.

Cependant, le temps s'était un peu remis dans Tintervalle. Aussitôt qu'il fit jour, on prit pioches, pelles, etc, et on se dirigea vers la colonne. Mais il y a tant de pierres de tous côtés, que c'est une véritable ville ruinée dont il ne reste plus que les murs à ras du sol.

L'ILE DE ÏHASOS 331

Des fragments partout, mais tellement pareils les uns aux autres, qu'il nous fût d'abord impossible de retrouver cette colonne. J'allai questionner Œconomidësqui se sentait un peu souffrant, mais qui eut la complaisance de se lever et de venir nous la montrer. Quand nous la vîmes, nous fûmes tous effrayés de sa dimension, surtout dans la disette d'instruments où nous nous trouvions^ et d'autant plus que nous n'en connaissions pas la hauteur. Mes gens s'occupèrent de la déchausser; quant à moi, je pris un matelot et j'allai faire déchausser le grand sarcophage sur lequel est une inscription très curieuse mais dont je n'avais pas les dernières lignes. Je fis laver, frotter, et je parvins à déchiffrer quelques parties de cette inscription métrique. Voilà encore un sarcophage que je suis désespéré de ne pouvoir emporter ! Ce travail me fatigua extrêmement ; j'étais obligé d'avoir la tète baissé, et mes yeux que j'écarquillais devenaient larmoyants; j'avais comme des étourdissements. Je cessai ce travail et j'allai voir la colonne qui se déchaussait petit à petit. Tout à coup, je fus pris d'une grande faiblesse de jambes et d'un grand tremblement qui précède ordinairement la fièvre. J'avais l'estomac embarrassé et les nerfs surexcités. J'eus la fièvre avec assez de force et des maux de cœur. Je me promis de renoncer au biscuit de mer et de ne plus prendre des baquets de café. Vers trois heures, le temps était magnifique, et mes gens avaient sorti la colonne du trou^ ce qui me donna de grandes espérances pour le succès. La nuit suivante fut admirable et la lune domina, sans le plus petit nuage.

Nous étions neuf, sous cette tente.

Ces pauvres marins n'avaient pas voulu prendre leurs couvertures, et ils étaient couchés sur la terre humide, avec leurs vêtements mouillés. C'est admirable comme ces gens sont durs à eux-mêmes, et cela, avec une simplicité et une gaité qui ne les quittent jamais. Tous avaient soin de moi, et chacun s'occupait de ce qui pouvait me soulager dans celte existence nomade à laquelle je ne suis pas habitué, et dans une saison bien mauvaise.

Le 15 octobre, je visitai les carrières de marbre des anciens qui ont laissé des traces de leur travaux gigantesques. On voit encore des colonnes toutes taillées et toutes prêtes à être mises en place.

J'ai oublié de vous dire que, depuis le jour de notre arrivée, le capitaine du caïque ne faisait que grogner : il se plaignait dé la longueur de l'opération, du temps qui était mauvais, du manque de pain (il avait eu soin de ne pas en emporter), etc. Vers le soir, le temps changea encore et se mit en plein à la pluie et au vent ; la pluie même fut si abondante que notre tente fut traversée et que je fus obligé de tenir, toute la nuit, mon parapluie ouvert au-dessus de la tète de mon lit.

Dès le soir, notre capitaine du caïque avait dit qu*il nous laissait la responsabilité de son embarcation, et il était parti pour le village de Théologos, dont je vous ai parlé lors de ma première tournée. Notre situation commençait à devenir critique ; le mauvais temps ne permettait pas d'embarquer le marbre, et nos vivres tiraient à leur fin. Nous avions compté sur deux ou trois jours au plus, et cela menaçait de tratneren longueur.

La journée du 16 octobre fut détestable. Œconomidès partit, le matin, parce qu'il avait à faire ; il emmena avec lui deux matelots qui devaient aller jusqu'à Kincra où mouillaient deux bâtiments égyptiens, afin de leur demander du biscuit. A quatre h(Tures du soir, ils n'étaient pas encore rentrés. Mon capitaine grec reparut avec un sac de provisions, me dit qu'il allait aller avec son caïque jusqu'à Kinera, afin de réparer ses voiles et qu'il reviendrait le lendemain matin. Je me méfiais de ce mauvais drôle ; j'appelai M. Marie, je lui dis que c'était plus sur de l'empêcher de partir. M. Marie courut, mais il était trop tard. L'autre était à quelques brasses du bord, avec son canot qu'il tira dans son caïque, et prit immédiatement le large.

Il fil signe à M. Marie qu'il allait réparer ses voiles, chercher des vivres et qu'il serait de retour au soleil levant. Mon individu, du resle, avait laissé un cable énorme, servant à amarrer lebateau. Celte circonstance tranquillisa M. Marie, mais moi, je

conservai mes soupçons et mes inquiétudes. Vers cinq heures, deux matelots revinrent, n'ayant pu obtenir que quinze biscuits, et nous étions dix-huit ! La pluie dura une partie de la nuit suivante. Malheureusement, on avait établi la tente dans un fond, de sorte que la terre était toute délrempée et que mes hommes ne pouvaient dormir sans être gelés. Je me tirai assez bien d'affaire, grâce à mon lit qui m^isolait de la terre, et à mes couvertures.

Le 17 octobre, en attendant le retour problématique du caïque, mes hommes, le ventre creux, se mirent à la besogne et amenèrent la colonne tout à fait sur le bord de Teau. La journée se passa à attendre ce coquin qui n'avait pas craint d'abandonner ainsi huit hommes, sans vivres, sans ressources, à une distance énorme de toute habitation. Mes deux matelots de la veille allèrent chercher quelques légumes dans des champs qu'ils avaient remarqués, mais cela prit encore quatre heures.

Le 18, de grand matin, je donnai de Targent à un de nos matelots, le plus énergique, afin qu'il partit tout de suite pour Panagia. C'était une distance énorme : il fallait près de sept heures pour s'y rendre à pied. Le pauvre garçon n'avait pour ainsi dire plus de souliers, ils étaient en loques. J'étais obligé de prendre un parti; nous n'avions plus de vivres et il était important de faire prévenir le commandant.

Le temps était admirable, ce qui augmentait mon désespoir de ne pouvoir en profiter pourmettre le marbre dans un caïque. Avec une grosse mer, c'eût été chose tout à fait impossible. La journée se passa tant bien que mal; j'examinai quelques tombeaux ruinés, parmi lesquels je trouvai deux ou trois inscriptions. J'avais mon fusil , je cherchai à tuer quelque oiseau, mais il n'y avait rien ; les corbeaux mêmes ne se laissaient pas approcher. Nous nous couchâmes de bonne heure, el mes gens se livrèrent au sommeil, tandis que mes pensées prenaient une tournure douloureuse. Aurai-je cette colonne ? Aurai -je un caïque ? Le temps permettra-t-il l'embarquement? Ce marbre n'est-il pas trop lourd? Que de sujets d'inquié-

tudes I II y avait une heure que notre tente était plongée dans Tobscurité et le silence, lorsque M. Marie, mon voisin, s'écrie : « J'entends nos hommes. » C'était effectivement le grand canot du bord avec sept hommes. Le commandant, inquiet de ne pas. avoir de nouvelles et sachant que nous devions manquer de vivres, nous l'avait envoyé. Seulement les matelots, ne connaissant pas Tendroit, avaient été pris par la nuit , calme complet, et ils avaient dû ramer neuf heures de suite. Ils ne savaient plus que devenir et allaient chercher une roche pour amarrer leur canot, lorsqu'ils aperçurent un grand feu sur une pointe.

C'était une heureuse idée qu'avait eue un de mes hommes. Le canot se dirigea de ce côté, trouva l'anse près de laquelle nous étions, entra dedans et appela. Vous ne pouvez pas vous figurer les cris de joie de part et d'autre.

Tout le monde fut prêt en un clin d'œil; on aida pour mettre à terre le canot, puis on vint à la tente avec les sacs aux provisions. On se chauffa un peu, puis tout le monde entra dans la tente qui était beaucoup trop petite. Les matelots s'arrangèrent à terre, les uns près des autres, et se livrèrent au sommeil ; ils étaient épuisés de fatigue. La nuit se passa très tranquillement. Suivant mon habitude, je ne dormais pas; de temps en temps, j'entendais parler au dehors de la tente quelques matelots qui avaient préféré rester auprès du feu. Vers minuit, je reconnus la voix de Lor. C'était le matelot que j'avais fait partir le matin, et je ne pouvais m'expliquer comment il était déjà de retour. Ce pauvre garçon avait couru à travers les ronces et les pierres, ne connaissant ni le chemin ni la langue du pays, et cela nu-pieds, afin d'avoir une apparence de souliers en entrant dans les villages. Après des fatigues inouïes, il était arrivé à Potania et avait donné mon petit billet au chef du village : ce dernier, tout de suite, avait donné à manger à Lor et l'avait conduit à Panagia.

Là, on eut encore soin de lui, puis on lui donna un mulet avec lequel il se rendit immédiatement au port. A cinq heures, il repartait avec quatre hommes et un second canot; ils furent

obligés de ramer toute la nuit, eniin, ils arrivèrent, comme je vous Tai dit, vers minuit. Eh bien ! Lor, qui devait être mort de fatigue, avait la même gaité, le même entrain, quoique ses pieds fussent déchirés et remplis de piqûres. C'est encore lui qui voulut mettre Teau au feu et me faire de la sauge que j*avais fait demander à Antonio. J'avais Testomac très fatigué. Le lendemain matin, je fis mettre les deux canots à la mer et je m'embarquai sur le grand. Il élait urgent que je revinsse au plus tôt au port afin de trouver un caîque. Le beau temps durait toujours^ et je pleurais presque de désespoir de manquer une si belle occasion. Nos marins furent encore obligés de ramer toute la journée. A quatre heures, j'étais à bord de la Truite où Œconomidès et Antonio m'attendaient. Là, j'appris avec bonheur que nous aurions un caîque prêt dès le matin. Seulement le capitaine n'avait personne pour le conduire. C'étaient nos matelots qui devaient sVn charger, ce qui me convenait beaucoup mieux.

Le lendemain matin, c'est-à-dire hier, le caîque partait avec cinq des hommes de l'équipage, et cela par le plus beau temps du monde, malheureusement sans la moindre brise. Ma présence n'étant plus nécessaire à Aliki, puisqu'il ne s'agissait plus que d'embarquer le marbre, j'aimai mieux rester au port pour aviser, s'il arrivait encore quelque anicroche. Dans la journée, on annonça que le pacha allait venir. Je me décidai alors à aller m'installer à bord où je devais être beaucoup mieux, sous toute espèce de rapports.

22 octobre.

Enfin, nous la tenons, mais ce n'est pas sans peines I Hier, 22, j'étais à terre, faisant mes visites d'adieu . pendant que nos matelots lavaient du linge à la source. Nous ne savions rien de nouveau; j'étais toujours dans des transes, je craignais qu'il ne fut arrivé quelque accident. Il faisait un calme plat, ce qui pouvait expliquer le retard du caîque, mais je n'en étais pas moins tourmenté. Vers trois heures de l'après-midi, je causais avec Œconomidès et le capitaine du caîque, lorsque

nous apercevons un canot du bord se diriger vers la poinle orientale de Tilc, qui est coupée en deux et qui laisse une échappée à la vue par Téchancrure des roches. Je pensai que le capitaine s'était fait conduire au large pour interroger Thorizon, comme nous avions déjà fait le matin. Quelques minutes après, j'aperçois des petits mâts par l'échancnire, et je m'écrie : « Voilà le caïque ! »

Le capitaine, qui reconnut son bien, me confirma le fait. Puis nous voyons déboucher le canot traînant à la remorque le caïque, très enfoncé dans la mer à cause du poids de la colonne. Vous dire l'émotion que j'éprouvai me serait impossible. Le cœur me battait à me briser la poitrine. J*admirais cette marche lourde et lente qui m'annonçait la présence de mon cher Marins, bien que je ne le visse pas ! Je fis appeler tout de suite mes matelots et je m'empressai de retourner à bord, emmenant avec moi Œconomidës et le patron du caïque, afin qu'il s'assurât qu'on n'avait rien endommagé. Restait une dernière et émouvante opération, celle de l'enlèvement de la colonne et de son transbordement. La manœuvre se fit admirablement, et elle sortit avec facilité du caïque, bien qu'elle fût plus longue que l'entrée. J'avais l'âme suspendue en l'air, et je ne commençai à respirer que lorsque je vis ma colonne à fond de cale. Mais j'étais épuisé; mes nerfs étaient horriblement surexcités

SaloDique, 30 octobre.

Pendant six jours de suite nous eûmes un calme plat et nous ne pûmes avancer ; ceux qui craignent le mal de mer auraient été admirablement bien sur notre bâtiment, qui ne remuait pas plus que votre chambre. J'ai passé mon temps à travailler à mon manuscrit, à écrire, à lire, à fumer quelques cigares, à faire la partie de dominos du commandant, dont c'est la principale distraction. Nous étions partis dimanche dernier, à huit heures du matin. Hier seulement nous mouillions devant le moulin de Salonique, qui se trouve à

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