Revue des cours publics^ année
DE M. EMM. MILLER vii
M. Brunet de Presie a si bien retracé la vie active et modeste de notre illustre maître que je ne crois pas devoir revenir sur le même sujet. •
En remettant que M. Miller n'ait pas cru devoir consacrer quelques pages à son ancien maître, on peut, sans se tromper, retrouver dans cet hommage qu'il rendait à M. Hase, au moment où il lui succédait dans sa chaire do grec moderne, le souvenir respectueux et reconnaissant du jeune attaché de 1833.
La passion pour les manuscrits, que M. Miller devait à M. Hase, trouvait amplement à se satisfaire dans le riche dépôt qui était confié à sa garde. Il eut le désir et lambition de les relire lous^ la plume à la main, et il se mit résolument à l'œuvre. C'était le temps où un autre attaché au département des manuscrits, M. Paulin Paris, se donnait la même tâche de lire tous les manuscrits français du moyen âge, et de consacrer à chacun d*eux une notice détaillée. De ce labeur sont sortis ces sept volumes de notices sur les manuscrits français de la bibliothèque royale, publication qui fut malheureusement interrompue par les événements politiques de 1848. — En fort peu de temps, le jeune Miller acquit une telle réputation d'habileté que M. Dindorf le pria d'aller collationner à Venise et à Ravenne^ les curieux manuscrits qui contiennent les scholies d'Aristophane. Le marquis deFortia obtint facilement du ministère de l'Instruction publique, pour son jeune secrétaire, une mission dont le but était d'aller explorer les bibliothèques des principales villes de l'Italie septentrionale.
M. Miller partit dans les premiers jours du mois de mai 1835. Grâce à la correspondance que, selon son habitude, il adressa, avec une régularité exemplaire, au marquis de Forlia et à ses amis de la rue de la Rochefoucauld, et dont les originaux, conservés par M. de Fortia, ont pu être rapprochés des lettres de ce dernier, pieusement gardées par le destinataire, nous pouvons suivre, pour ainsidire,jour par jour, le voyage et les travaux de M. Miller.
vm NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES
Nous allons faire à cette curieuse correspondance quelques courts emprunts qui en montreront tout rintérêl et qui décideront peut-être la famille de M. Miller à la publier, plus ia.vd, in extef ISO,
Voici d'abord quelques lignes extraites d'une lettre de M. de FortiaS datée du 46 juillet 1835, en réponse à une lettre dans laquelle M. Miller exprimait, en termes touchants, ses regrets d'une absence qui se prolongeait au delà de ses prévisions, et dont il craignait que son protecteur n'eût à souffrir :
« ...Ce que je désire avant tout, c'est que vous fassiez ce qui conviendra à votre intérêt, et ce qui vous méritera Testime du monde savant. Un travail sur les manuscrits d'Homère a valu beaucoup de gloire et de réputation à M. de Villoison ; je suis persuadé qu'un travail sur Aristophane aurait le même avantage pour vous, et il serait très important que vous le terminiez d'une manière satisfaisante. Je vous aime sans doute pour moi ; votre société m'est agréable et utile ; mais je vous aime surtout pour vous, et je désire que vous ne fassiez pas le sacrifice de votre avenir. Vous êtes jeune, pendant que ma carrière est bien avancée. J'ai cependant toujours le projet de vivre cent ans, comme vous le savez, et cela me donne encore plus de vingt ans à vivre. Je continue à travailler et je vais terminer mon xvn*" volume du Dainaut. La composition en est terminée et je travaille au volume suivant... »
Dans une lettre du 22 juillet 1835, il dit :
« ...M. Hase s'intéresse avec raison à vos relations avec M. Dindorf, et notre intention à tous les deux est que vous fassiez tout ce qui dépendra de vous pour satisfaire ce généreux Mécène. »
Cette lettre répondait à l'avis que M. Miller donnait au marquis de Fortia que M. Dindorf lui avait fait proposer de se
1. La suâcription des leUres adressées à M. Miller, pendaQt cette première missiou, est ainsi libellée : à Monsieur le chevalier Emmanuel Miller, etc. C'était un titre dont M. le marquis de Fortia avait gratifié son jeune secrétaire, pour lui donner sans doute plus d'importance aax yeux des Italiens, fort respectueux des titres nobiliaires, à cette époque.
DE M. £MM. MILLER ix
charger de la collation complète du célèbre manuscrit d'Aristophane, conservé à Ravenne, dont M. Dindorf voulait se servir pour une seconde édition des comédies d'Aristophane, publiées dans la collection des écrivains grecs de Didot. Le volume parut, en effet, avec la date de 4838. Déjà, pendant son séjour à Venise*, où il se plaignait amèrement do ne pouvoir travailler que six heures par jour, à cause des heures d'ouverture de la bibliothèque, M. Miller avait commencé la collation des scholies des Nuées d'Aristophane, qu'il voulait envoyer à M. Dindorf :
« Le manuscrit sur lequel je travaille, dit-il dans une lettre datée de Venise, 10 juin 1835, est très précieux en ce qu'il contient une foule de scholies inédiles et d^autres, tellement différentes de l'édition, que je suis obligé de les transcrire entièrement; les abréviations sont horriblement difficiles; mais, grâce à ma bonne vue, à ma patience et à mes faibles connaissances paléographiques, j'en viens à bout. »
Dans ce premier voyage, M. Miller ne fit qu'un très court séjour à Ravenne ; il s'empressa de revenir à Venise terminer la collation d'un manuscrit de l'itinéraire d'Anlonin, qu'il faisait pour le marquis de Fortia; puis il repassa par Milan oix il avait encore un travail assez important à faire pour M. Dindorf, et, ce travail terminé, il se hâta de rentrer à Paris, en passant par le Simplon et par là Suisse.
Dans une de ses dernières lettres, datée de Milan^ le30 août 1835, il donne de bien curieux détails sur l'état de la bibliothèque Ambroisienne :
« ...J'emploierai mercredi à me préparer pour mon départ.
M. Bentivoglio, directeur et préfet de la bibliothèque Ambroisienne, a été pour moi aussi complaisant que le lui permettait le règlement. C'est un excellent homme, mais il
1. A Venise, M. Miller logea dans la maison où Léopold Robert avait demeuré deux ans :
« C'était, m'a-t-on dit, un homme de quarante ans, qui paraissait en avoir cinquante-cinq; parfois morne et silencieux, d'autres fois très aimable. On ignore le motif de son suicide ; toujours est-il qu'il ne s'est pas tué par amour. — (Lettre de Venise, 28 mars 1835).