ROME
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Mais le moment nous semble arrivé de résumer les impressions qui résultent de notre visite aux monuments d'époques diverses que les fouilles pratiquées au Palatin, sur la plus vaste échelle, ont mis à jour jusqu'ici, et de rechercher dans ces découvertes, réunies comme à plaisir, un enseignement sur la construction romaine, depuis son origine jusqu'aux Césars, en passant par les phases diverses d'un développement continu. Peut-être parviendrors-nous à rencontrer ainsi quelques-unes de ces lois, dont nous avons parlé au début de cette notice, qui dirigeaient alors les artistes et les constructeurs dont le génie et la puissance de Rome favorisait si remarquablement les travaux.
Nous avons vu que les premiers constructeurs de Rome ont employé comme les Pélasges, les Grecs et les Étrusques, le grand appareil des pierres de taille posées sans ciment pour leurs édifices ; comme eux, ils les établissaient par assises réglées, sinon égales de hauteur, et faisaient leurs joints verticaux, en quoi ils ont différé des Etrusques, dont les constructions analogues présentent, dans le sens vertical, des joints qui inclinent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Ils en rencontraient les éléments dans les montagnes qui, entourant à l'est et au sud-est la plaine de Rome, sont criblées d'anciens cratères, et dont la composition est toute volcanique, ainsi que celle des colines célèbres sur lesquelles la ville même a été construite. En général, les couches rocheuses de ces dernières sont ainsi formées : en bas, le tuf volcanique dur, dit travertin ; au-dessus la pouzolanne beaucoup moins résistante, mais ayant encore assez de densité pour avoir permis aux premiers chrétiens d'y creuser les immenses galeries dans lesquelles ils enterraient leurs morts, et qui prirent le nom de catacombes; plus près du sol arable enfin, une pouzolanne encore plus friable que la précédente, et qui, réduite en poudre et mêlée à la chaux, donne un mortier de qualité supérieure,
La pierre de taille ne manquait donc pas aux Romains, puisqu'elle se rencontrait partout autour d'eux, et qu'ils pouvaient se la procurer sans difficulté, et même aux moindres frais possibles, en raison du
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peu de profondeur nécessaire aux extractions. Néanmoins elle ne put bientôt plus suffire au développement excessif de la puissance ro- -
maine, et les constructeurs durent chercher, par de nouveaux procédés, le moyen de satisfaire avec plus de promptitude les fantaisies colossales de ce peuple géant.
En effet, dans le mouvement rapide de leur richesse et de leur force croissantes, pendant les derniers temps de la République, les Romains ne pouvaient pas longtemps se contenter des pratiques anciennes qui demandaient un soin des détails et, ce que nous oserons appeler des délicatesses et des raffinements de construction que leur tempérament n'admettait pas, et qu'avec leur éducation et leurs goûts beaucoup moins fins que ceux des Grecs et des Etrusques, ils pouvaient trouver puérils.
D'ailleurs il fallait, pour une population beaucoup plus agglomérée que celle des autres grandes villes de l'antiquité, élever rapidement des édifices présentant des surfaces couvertes de très-grande étendue, et sans précédent avec ce qui avait été fait jusques-là. La politique, enfin, qui pour dominer les foules, s'appuyait sur tout ce qui pouvait exciter ou attirer leur attention à un titre quelconque, concourut encore à un mouvement architectural d'où sortit tout un système qui n'avait pas d'analogue dans le passé.
Ce système, en permettant d'élever vite et sans de trop grands frais des massifs suffisants pour résister à la poussée des voûtes, puisque la voûte avait été adoptée aussi bien comme le meilleur moyen de couvrir même les plus grands espaces que pour leur conserver une égalité de température, et surtout une fraîcheur dont le climat de Rome faisait une nécessité, devait encore rendre ceci possible ; c'est que la décoration de ces édifices ne fut entreprise qu'après l'achèvement complet de leur gros-œuvre, el qu'elle en restât assez isolée . ; î* pour qu'elle pût s'étendre ou se réduire en richesse sans autre entrave que la volonté seule de celui qui ordonnait.
Alors fut introduit un mode tout nouveau de construction, consistant dans l'emploi de petits matériaux noyés dans une grande abon-
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dance de mortier dosé d'uoe façon excellente, et recouverts d'une décoration indépendante, composée de marbres, de stucs et de peintures, remplaçant le système ancien, et tout opposé de l'emploi des pierres de taille de grande dimension, posées à sec et sans ciment, dont l'ornementation est tellement inhérente à la construction même, qu'il est impossible de l'en détacher sans lui porter une profonde altération.
Bientôt même et continuant à tirer toutes les conséquences d'un procédé qui avait rompu si violemment avec la tradition, on abandonna les petits matériaux en pierre qui avaient été d'abord plus particulièrement employés, pour se servir presque uniquement de la brique, et cette dernière manière remplit depuis, dans les habitudes de bâtir du Romain, un rôle si important qs'elle n'a pas été abandonnée depuis, et qu'elle est encore aujourd'hui dans les usages. Enfin, nous pouvons constater que l'emploi de la voûte, presque ignoré des Grecs, mais déjà connu des Etrusques, quoique employé avec d'autres moyens, se répandit toujours davantage, et que le constructeur romain devint bientôt assez sûr de lui-même, par le parfait équilibre des points d'appui et le calcul exact des dimensions qui leur étaient nécessaires, afin de résister à la poussée, pour ne pas craindre de couvrir en une seule volée des espaces d'une étendue toujours plus considérable.
C'est en généralisant l'emploi de la brique dont la main-d'œuvre était essentiellement économique, qu'on parvint donc à construire les énormes massifs nécessaires à la résistance des grandes pressions verticales et horizontales et pour lesquels les chaux hydrauliques que . l'on trouvait facilement à Rome, étaient d'un puissant secours, mais on ne formait ainsi que l'ossature des édifices et il fallait les décorer. Au même moment, la puissance des Romains s'étendant à une grande partie de l'Europe et ne s'arrêtant en Asie et en Afrique qu'aux steppes et au désert, leur permit de dépouiller les pays qu'ils s'annexaient de toutes les œuvres d'art d'une certaine importance, quand ces pays avaient une civilisation supérieure ou égale à la leur, et de
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tirer des autres, les granits, les porphyres, les marbres et les albâtres que les besoins d'un luxe sans cesse grandissant et la politique des empereurs avaient mis en valeur.
En effet, les Césars qui se sont succédé si rapidement sur la scène du monde romain s'appliquaient pour s'attacher davantage leurs amis ou partisans, à les charger de missions lointaines avec les pouvoirs les plus étendus et l'ordre d'en rapporter tout ce qu'ils pourraient rencontrer de précieux et de nature à agir sur l'esprit d'un peuple que l'on accoutumait de plus en plus à attendre toujours de nouvelles merveilles. Ils croyaient, et nous avons pu voir récemment ce que peut conter en politique un pareil système, qu'amuser les populations par la construction de grands édifices, où la prodigalité remplace le goût, pouvait être un moyen de les distraire assez pour se les rendre constamment favorables, et jamais la catastrophe qui jetait un César aux gémonies, n'empêchait son successeur de se servir pour séduire les masses des mêmes éléments de corruption, sauf à ce que la nouvelle idole, adorée d'abord et appelée divine, disparaisse à son tour dans la tourmente d'une réaction.
Les marbres les plus précieux, les porphyres d'Egypte, les granits et les albâtres d'Orient, toutes les matières les plus riches et les plus belles arrivèrent donc à Rome en quantités considérables, et ce qu'il en reste encore peut faire comprendre avec quelle profusion ces magnifiques matériaux y étaient accumulés, mais comme ils coûtaient des sommes énormes et que toute puissance, même celle d'un César, a ses limites, on ne les employait qu'à la décoration proprement dite des édifices qu'on élevait et ils entraient si peu dans la construction, que les monuments qui les contenaient ont pu en être dépouillés à différentes époques, sans eux-mêmes disparaître. Aujourd'hui dénudés et réduits à la sombre majesté des grandes lignes qui les composent, ces monuments ne nous permettent-ils peut-être pas mieux de saisir la puissante énergie du peuple qui les élevait, que s'ils étaient venus jusqu'à nous avec une plus complète intégrité?
La spoliation de ces édifices est due surtout à deux causes princi-
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pales : les invasions successives que Rome a subies pendant le bas- ' ' empire, ont sans doute beaucoup détruit, mais deux époques se sont montrées particulièrement spoliatrices des constructions païennes. La première correspond à l'introduction du christianisme et à l'édification des premières églises, dont il n'est peut-être pas une seule à Rome qui n'ait plus ou moins profité des matériaux çintiques et surtout des plus précieux par la matière ou la main-d'œuvre, et la seconde eut pour moteur, le retour au goût des choses de l'antiquité qui se développa au XVI" siècle sous le nom de Renaissance, et eut pour conséquence d'achever la dépouille des édifices de la vieille Rome, par amour de collectionneur, ou pour enrichir les nombreux palais qu'on éleva à cette époque.
Ainsi que nous venons de le reconnaître, la véritable construction des Romains, celle qui leur appartient bien en propre et qu'ils ont créée en la développant toujours pendant une durée de plusieurs siècles, fut formée comme principe d'exécution de massifs considérables dont les bases, mais les bases seulement, étaient en pierre do taille, tandis que le corps proprement dit était composé de briques laissées apparentes et sans enduits à l'extérieur. A l'intérieur, ces massifs étaient décorés par d'autres constructions plus légères exécutées en matières précieuses. Ces ouvrages qui étaient seulement appliqués et en quelque sorte indépendants, reliés seulement au corps de l'édifice par quelques parties lancées dans les massifs, se composaient de pilastres et de colonnes avec leurs socles et leurs entablements. Des marbres débités en plaques très-minces et retenues aux murs par des crampons en bronze, des peintures et des stucs, ceux-ci décorant exclusivement les surfaces élevées et les voûtes des édifices, complétaient leur décoration. Le Panthéon encore presque intact, à l'exception de la voûte qui parait être restée inachevée sous le rapport décoratif, donne une idée parfaite du système dans son ensemble et dans ses détails, tandis que les thermes de Titus, de Constantin et de Caracalla, ces derniers surtout, dont les proportions gigantesques produisent un effet si prodigieux, tous ces monuments, disons-nous,
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permettent d'étndier aussi bien leur disposition primordiale, c'est-àdire celle de la construction proprement dite débarrassée de tout ?>, élément décoratif, que celle-ci arrivée à son complet développement.
C'est en examinant avec la plus grande attention ces éléments divers que nous avons cherché à nous rendre compte des moyens précis que les Romains pouvaient avoir employés pour parvenir à élever, avec les petits matériaux que nous connaissons, ces murs énormes supportant des voûtes aux fortes épaisseurs et à grande portée, qui constituent leurs édifices.
Nous croyons que ces résultats ne peuvent être expliqués que par l'emploi sur une grande échelle d'engins ou plutôt de formes, dont les bois de charpente formaient l'appareil principal et qui empêchaient par leur résistance l'écrasement des maçonneries montées avec rapidité tout en leur servant en quelque sorte de moules.
En effet, qu'elles fussent établies par assises de briques, par une préparation de blocage, ou par les deux moyens employés à la fois, ;a
ces maçonneries où le mortier jouait un rôle prépondérant, devaient être sujettes à des tassements considérables, tant que la prise des ciments n'était pas complète. Aussi, malgré ces soutiens provisoires sur lesquels reposaient pendant un certain temps tout l'équilibre d'un édifice, la bonne confection des mortiers était-elle une chose tout à fait indispensable, et nous devons croire que les architectes romains faisaient apporter à leurs mélanges et à leur trituration un soin tout exceptionnel, puisque nous pouvons constater par tant d'exemples la cohésion parfaite et la dureté excessive de ceux de leurs ouvrages qui i-Bous sont restés.
Nous devons regarder encore comme probable, une fois établies, ces formes en charpente qui servaient en même temps d'échafaudages, que le constructeur, dans les parties verticales, élevait d'abord les parements, tandis qu'il commençait les voûtes par certains arcs et par des chaînages, et que ce n'est qu'après avoir établi ces travaux préliminaires, qu'il étendait les matériaux noyés dans le mortier formant le blocage proprement dit, en les pilonnant et les assujettis-
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sant de manière à lear donner avec les parements, les chaînages et les arcs, l'adhérence la plus complète possible.
Il paraît également certain que dans les parties verticales et dans le but de résister à la charge des maçonneries de blocage avant leur prise, on réunissait les deux faces qui devaient servir d'appui à un massif par des liernes en charpente qui le traversaient en entier, et ne pouvaient être enlevées, avec les autres engins verticaux, qu'après une dessication complète du travail effectué.
Ce moyen de construction est très-apparent dans les acquedacs, dont les piles laissent parfaitement voir encore les trous par lesquels passaient les pièces de bois qui rattachaient les parois entre elles ; on en trouve la tradition affaiblie dans l'habitude de la construction en pisé ou terre humectée et battue, qui est toujours en usage dans quelques parties du midi de la France, dans celles précisément où la civilisation romaine a laissé le plus de traces soit en monuments soit en coutumes.
En même temps qu'elles servaient d'appui principal a des constructions qu'on élevait rapidement, les charpentes dont nous avons parlé pouvaient dans beaucoup de cas former la base de certaines dispositions préparées pour servir d'élément principal aux décorations projetées. Ainsi on pouvait ménager des niches et des panneaux dans les murs, aussi bien que des caissons dans les voûtes et n'avoir plus ensuite qu'à les recouvrir de la décoration proprement dite. Le Panthéon, dont nous avons déjà parlé, en offre un exemple parfait à l'intrados de la voûte colossale qui le recouvre, celle-ci qui se compose de panneaux renfoncés, très-probablement obtenus par l'adap-^ dation des maçonneries en couchis sur des cintres en charpente formés de plateaux superposés, figurant en saillie ce que l'on voulait obtenir en creux, est restée à l'élat de construction primitive sans aucune décoration de moulures ou de sculptures quelconques, mais seulement dégrossie et préparée pour recevoir une ornementation qui n'a, croyons-nous, jamais été terminée.
Il est facile de comprendre que du moment où la décoration des
édifices romains était complètement indépeDdante de leur constructioD, aucune limite n'était plus assignée à cette décoration même, le génie des sculpteurs^ des peintres et des artistes de tout ordre pouvait donc s'exercer en toute liberté et leur inspiration surrexcitée pouvait enfanter des merveilles, mais il leur manquait ainsi le contre-poids salutaire d'avoir à lutter avec les nécessités de la statique et de l'équilibre, leurs travaux pouvant s'exécuter à la rigueur en dehors du contrôle de l'architecte. Il en résulte pour nous cette conviction qu'il ne faut pas attribuer à une autre cause la décadence rapide qui atteignit les œuvres architecturales du peuple romain, à partir de leur apogée, dans le courant du premier siècle de notre ère. Dès le commencement du quatrième siècle, sous Constantin, la chute est déjà irrémédiable, presque complète, et elle se prononce avec tant de promptitude que les monuments qui s'élèvent sous son règne, par impuissance des artistes contemporains, sont déjà formés en partie des dépouilles des monuments antérieurs.
Au Palatin, dont nous avons cherché à faire apprécier l'importance par une description trop sommaire, la période décroissante de l'architecture ne se voit cependant pas encore, les monuments les plus rapprochés de nous parmi ceux qu'il renferme sont toujours remarquables par leur importance et leur exécution. \ En finissant ce rapide exposé dont les réflexions nous ont été suggérées par la vue des ruines qui se rencontrent sur la célèbre colline, ^;|.yv^ nous ferons donc cette remarque que leur ensemble si attachant et
si complet dans ses parties variées, laisse à peine entrevoir les remières défaillances d'un art considérable, tandis que dans ce qu'elles renferment de plus ancien et dans la maison de Livie, ces ruines nous donnent, au contraire, le moyen d'apprécier, ici, une époque intéressante par sa haute antiquité, là, un art nouveau plein de naïveté encore, mais laissant pressentir dans sa simplicité première les caractères précis d'une prompte maturité.
y • Lyon. — Imp. G. Riotor, rue ds U Barre, iS*
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