I. — L'ABBAYE CAROLINGIENNE
De l'oratoire primitif élevé par saint Aubert, sur les indications de l'Archange, il ne reste plus rien. D'après les auteurs du Gallia Chrisliana, ce sanctuaire était de forme circulaire et pouvait contenir une centaine de personnes. Son emplacement a été l'objet de bien des controverses : les historiographes montois affirmaient que la chapelle de
DESCRIPTION DK LADBAYE 47
Notre-Dame-Sous-Terre s'élevait à l'endroit même où saint Aubert avait officié; mais où placer cette chapelle de Notre-Dame-Sous-Terre ? Dom Thomas Leroy, s'exprimant d'une façon fort peu claire, il était malaisé avec son seul secours de préciser un point plus spécialement qu'un autre. Il indiquait bien un escalier descendant de la nef à cette église souterraine, mais cet accès était bouché. Les textes seuls se trouvaient impuissants pour renseigner les curieux et les archéologues.
M. Paul Goût, en dégageant des maçonneries qui masquaient d'antiques constructions du Xe siècle, est parvenu enfin à percer ce mystère.
Sous la grande plate-forme de l'Ouest, englobéo au milieu d'édifices postérieurs, une église carolingienne est apparue, sinon absolument intacte, du moins parfaitement lisible. C'est un simple rectangle de huit mètres sur neuf, divisé en deux galeries dans sa largeur par deux arcades retombant sur un pilier central.
Les murs latéraux ont une épaisseur formidable de im,8o. Au Nord, une seule ouverture permettait à la lumière de pénétrer, tandis qu'au midi, deux fenêtres et une porte donnaient un accès et du jour à cet oratoire.
La maçonnerie est en moellons; les arcs et les voûtes des ouvertures sont en briques plates reliées par un mortier offrant des joints aussi épais que la brique elle-même.
Les arcs retombent, suivant le mode carolingien, sur un sommier de pierre ; en dessous, est
une moulure saillante ayant servi à maintenir les pièces de bois lors du cintrage de l'arc.
Les piédroits des fenêtres sont composés d'assises de pierre et de briques irrégulièrement alternées.
Vers l'Ouest, le mur de la façade fut complètement éventré au xie siècle; malgré cela, du côté Nord, on peut voir à demi bouchée une baie qui permet de déduire facilement la disposition primitive du pignon dans sa partie haute.
Mais le chevet de cette petite église doit attirer plus spécialement l'attention, il est tout à fait particulier au Mont-Saint-Michel et résulte de la situation même de la construction adossée à un rocher en pente.
Le chevet de l'église carolingienne n'apparaît pas à première vue, un grand mur construit vers 1780, pour maintenir l'odieuse façade néo-grecque, le dissimule à l'attention des archéologues. Il faut passer de l'autre côté de ce voile de pierre pour saisir la physionomie de cette abside.
Les figures ci-dessous, extraites de l'ouvrage de M. Paul Goût, permettent d'en saisir la disposition. Au niveau du sol de l'église proprement dite, chaque nef se termine par une sorte de niche où était placé l'autel, de chaque côté, un banc est ménagé dans une légère excavation; au-dessus, se trouve une tribune plus profonde où l'on déposait les reliques. Les deux salles du haut communiquent par un étroit passage.
De la tribune Nord, un escalier permettait de monter à l'abbaye située à un niveau supérieur.
DESCRIPTION DE l'aBBAYE 4g
On descendait dans l'église au moyen d'un
Paul Goût, del.
Plan de Notre-Damiî-Sous-Terre (église carolingienne) et de sks abokds
degré en bois appliqué contre le mur Nord.
Aucun doute n'est possible sur la date de cette construction et l'examen attentif révèle un édifice de la première moitié du xe siècle. C'est ce sanctuaire que le duc Richard Ier confia à la vigilance de
Paul Goût, del.
Coupe longitudinale de l'église carolingienne
Maynard et de ses douze religieux en les installant au Mont-Saint-Michel en 966.
Toutefois, nous savons qu'un incendie vint anéantir, en 992, la charpente de l'église. On pourrait se demander de quelle charpente il est question dans le vieux manuscrit, car l'église actuelle est voûtée. Mais, en examinant le départ des berceaux, on peut y remarquer deux retraites, la plus basse est précisément celle où reposait la charpente incendiée en 992. La retraite supérieure est le départ dune voûte faite en 996, lorsque les moines, voulant
empêcher le retour d'un pareil désastre se décidèrent à couvrir de pierre leur petite basilique. Les deux berceaux actuels sont l'œuvre de Roger Ier; cet abbé les fit exécuter après l'écroulement du bas côté nord de l'église en i io3. La chute
Paul Goût, del.
Coupe transversale de l'église carolingienne (état au xiig siècle)
des travées imprudemment établies sur les voûtes de 996 les avait complètement écrasées. Instruit par une cruelle expérience, on imagina de doubler (fij du plan) les piles de l'église souterraine, puis, sur ces nouveaux appuis, on banda une voûte renforcée par des arcs doubleaux (voir la coupe ci-dessus). C'est dans cet état que se présente actuellement la petite église carolingienne.
L'impossibilité d'élever les bâtiments conventuels au même niveau que le sanctuaire, donna naissance à la disposition tout à fait exception-
nelle de ces constructions. On les établit sur una plate-forme disposée au sommet du rocher; il s'en suivit que le monastère domina l'église.
Cette abbaye formait un quadrilatère de 25 mètres sur 12 et prolongeait en plan l'église primitive. Un corps de bâtiment évidemment ajouté après coup, continuait à Test le monastère mais avec une largeur de 9m,5o seulement sur une longueur qui n'a pu être déterminée, les constructions postérieures ayant tronqué les restes de ce bâtiment. Ces deux constructions étaient réunies par une porte ; dans l'épaisseur de son tableau on a retrouvé trois marches indiquant une dénivellation de om,45 entre le sol de ces deux bâtiments. Cette adjonction doit être celle faite en 996, lorsque, réparant les dégâts causés par l'incendie de 992, les moines agrandirent leur couvent.
Dire quelle était la disposition exacte des lieux, est chose assez malaisée. Cependant, les fouilles ont permis de découvrir au Sud, l'entrée du monastère ; et une partie de dallage, retrouvée en avant du bâtiment Ouest, autorise à présumer de l'existence d'une terrasse de ce côté.
A la campagne de construction de 996 on doit faire remonter également le grand escalier (8) mettant actuellement en communicationle bas côté sud de l'égliseabbatialeavec la galerie nord-sud (jr). Cet escalier, a été très remanié au xi* siècle d'abord, puis au xiie, mais les parements des murs font partie des travaux exécutés, grâce à la générosité du duc Richard Ier. Escalier de défense, il permettait, en outre, de monter d'une plate-forme
DESCRIPTION DE l'àBBAYE 53
établie au niveau de la petite église, jusqu'à l'entrée même de l'abbaye.
Les vestiges de cette primitive construction ne permettent pas d'en déduire les divisions des bâtiments et Ton ne peut se faire une idée même approximative de la façon dont les religieux avaient pu organiser leur existence dans ce premier monastère. Les textes affirment qu'à cette époque, une au moins des cellules des chanoines avait été conservée ; ce fait semble indiquer une observation toute relative de la règle de Saint-Benoît. L'abbaye carolingienne ne répondait donc pas au programme bénédictin dans toute sa rigueur.