‹ Le Mont-Saint-MichelChapitre 8 sur 15 · LT · texte numérisé non relu

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Coupe sur le batimeist oufst de la Merveille

mètre au-dessus du sol de l'aumônerie : établi dans un but défensif, il moule jusqu'auchéneau du réfectoire du comble. Une ouverture percée dans l'angle sud-est permet d'accé-

Paul Goût, del.

Coupe sur le bâtiment eêt de la Merveille

der au monte-charge que nous avons vu déboucher dans la cuisine.

Il est curieux d'observer le principe admis par les architectes de la Merveille dans leur

conception des voûtes. Au rez-de-chaussée, leur préférence s'attache aux voûtes d'arêtes romanes, tandis qu'au-dessus ils employèrent le système si ingénieux de la voûte sur croisée d'ogives.

L'admiration de tous devant l'œuvre colossale, constituée par les six grandes salles que nous venons de décrire lui a donné le surnom bien justifié de : la Merveille. C'est en effet une conception puissante et audacieuse ; vue des grèves, son aspect majestueux force l'admiration et pourtant rien n'y est disposé qui ne fasse partie intégrante de la construction, rien n'y est superfétation, placé là pour le simple plaisir de l'œil. Un court espace de 25 ans a suffi pour élever ce gigantesque amoncellement de pierre.

Un observateur attentif ne sera pas sans remarquer une unité dans le bâtiment Est de la Merveille qui n'existe pas dans la partie occidentale. Le changement de parti relevé plus haut dans la description du cellier apparaît ici écrit dans toute la construction. L'aumônerie, la salle des hôtes et le réfectoire furent exécutés suivant un plan préconçu et suivi jusqu'au bout sans aucun changement L'étude extérieure du cellier, de la salle des Chevaliers et du cloître, montre au contraire une suite de tâtonnements d'un maître de l'œuvre s'efforçant de tirer le meilleur parti possible de la situation et de la déclivité du rocher.

En sortant de la salle de l'aumônerie on se trouve dans une cour fermée à l'Est par un mur percé de baies. C'est là un projet de Pierre Le Roy aban-

DKSCHIPTION DE L ABHAYK III

donné par ses successeurs. Les infirmeries eussent été fort bien placées en cet endroit, la guerre de Cent ans fît abandonner cette idée. Contre la Merveille, la tourelle d'un escalier octogonal se termine par un joli couronnement dû au môme Pierre Le Roy, c'est la tour des corbins. Partant de la cour de la Merveille elle donne accès sur le haut du châtelet

Ipuis débouche dans le chéneau Sud du comble du réfectoire.

Mais les abbés du xme siècle avaient abrogé à leur profit les règlements de saint Benoît qui les faisait cohabiter avec les religieux; grands seigneurs, possesseurs pour l'abbaye de fiefs immenses dont ils s'attribuaient volontiers les revenus, ils voulurent avoir un logis digne de leur opulence, indépendant, bien distinct du monastère et leur assurant une parfaite liberté.

De la salle des gardes où nous nous trouvons à nouveau, le grand degré monte longeant à gauche les bâtiments abbatiaux. Tout d'abord il nous conduit à la procure et à ses dépendances. La porte — la troisième dans l'escalier — s'ouvre a gauche, quelque marches permettent de descendre dans une grande salle coupée actuellement par des cloisons rendant l'étude très malaisée.

Procure et logis de l'abbé. — Nous sommes dans le rez-de-chaussée du bâtiment abbatial élevé vers 1260 par l'abbé Richard Turstin. C'est un quadrilatère voûté d'arêtes et formant deux nefs séparées par deux piliers octogones aux chapi-

teaux retaillés postérieurement. Contre les murs des colonnes engagées ou bien de larges culsde-lampe sculptés reçoivent les reins des voûtes. Trois fenêtres aujourd'hui élargies et très défigurées, éclairent cette salle en prenant le jour dans le mur méridional; les bancs de ces baies ont disparu.

Une cheminée, presque complètement démolie devait rendre habitable ce logis et de petites armoires permettaient au procureur d'abriter les parchemins dont il était dépositaire. Près de la cheminée est une charmante petite crédence trilobée. En face des latrines disposées dans l'épaisseur du mur achevaient de permettre de longs séjours dans cette salle; belle si l'on rétablit parla pensée, le carrelage, les lambris et les peintures qui devaient orner les voûtes et le haut des murs. Ici le procureur discutait avec les vassaux et au besoin exécutait les arrêts rendus par l'abbé qui avait droit de haute, moyenne et basse justice. Ce rôle de geôlier lui était d'ailleurs aisé : dans la salle même, sous ses pieds, une trappe permettait de descendre dans un sous-sol transformé en prison; un mur de refend limitait un étroit espace servant de cachot, fermé par une double porte. Des meurtrières donnaient le jour et l'air nécessaire à la vie du prisonnier.

Le bâtiment situé entre le logis abbatial et Belle chaise, construit au xme siècle fut surélevé au xivs. Les pièces d'habitation sont actuellement bien défigurées. L'administration pénitentiaire avait établi

ici les cellules des détenus politiques. Ces sombres logements avaient reçu le surnom de « petit exil », l'appellation de « grand exil » avait été réservée au bâtiment abbatial.

Photo Cli. H. BesDard.

La Procure

Le chéneau de ce bâtiment sur le versant Sud est très intéressant, on y trouve la marque du soin jaloux et de Fétude des moindres détails, expression du clair génie des architectes du moyen âge.

Un escalier commun permet de monter au sommet de la tour Perrine ; du chemin de ronde crénelé la vue est charmante : le bâtiment abbatial se silhouette magnifiquement, l'entrée de la ville, les grèves et la lointaine Bretagne forment un en-

semble admirable que seule l'affreuse digue insubmersible vient inoportunément déparer.

Par une série d'escaliers, diiliciles à trouver par une personne peu initiée au plan des bâtiments, on retrouve l'escalier abbatial. 11 nous le faut gravir à nouveau et en laissant à gauche la porte de la procure, monter encore quelques marches pour arrivera une porte en plein cintre surbaissé et largement ehanfreinée : c'est l'entrée même du logis abbatial. Avant de monter l'escalier à vis, un coup d'œil jeté sur le mur extérieur permet de remai* quer une longue rainure verticale située près de la porte, et une trace de départ de voûte en arrachement dans les maçonneries à quelques mètres au-dessus du sol. Ce sont là les vestiges d'un pont fortifié construit au xin° siècle pour faire communiquer le logis abbatial avec l'église basse, la crypte romane existait encore; sa ruine en i4^3 rendit ce pont inutile, il fut démoli et au xve siècle on lui substitua le petit pont si gracieux situé à quelque 20 mètres de là. Si la construction du xme siècle n'avait peut-être pas cette élégance, elle était plus forte sans contredit, une herse, dont la rainure subsiste, est là pour témoigner de la prudence extrême des habitants du rocher.

On pénètre alors dans les appartements privés de l'abbé. Ici, il faut au visiteur un grand effort d'imagination pour comprendre les dispositions anciennes. Le xvme siècle avait déjà organisé des prisons dans ce bâliment, celles établies au xixe siècle achevèrent de le défigurer complètement.

Coupe sur le bâtiment abbatial.

Restitution de M. Paul Goût

Nous ne pouvons dans le cadre restreint de cette monographie donner toutes les explications et tous les dessins que comporterait la description détaillée de cette habitation fastueuse, aussi renvoyons-nous le lecteur à la belle étude de M. Paul Goût. Sommairement nous allons nous efforcer de donner une idée d'ensemble du logis de Richard Turstin.

L'obstacle principal qui contrarie les investigations de 1 archéologue, réside dans la multiplicité des planchers. Ce bâtiment, le rez-de-chaussée mis à part, comportait primitivement trois étages; aujourd'hui il y a quatre planchers.

Le premier étage, établi sur les voûtes mêmes de la procure, ne comportait qu'une salie servant de salle à manger. Reportons de suite en imagination le plafond à quelques mètres plus haut, supprimons les cloisons construites au xvme siècle et la pièce apparaît dans toute sa grandeur. Du côté de la mer deux fenêtres prenaient un beau jour éclairant cette salle. Des bancs étaient réservés dans ces baies, de là le regard s'étendait sur les grèves. Dans l'épaisseur du mur oriental, des latrines sont ménagées: tout contre une crédenceavec un écoulement d'eau. Enfin, du même côté, une porte percée au xive siècle donne sur un escalier montant dans le bâtiment voisin surélevé par Pierre Le Roy.

Une porte dans cet escalier permet, en franchissant le degré abbatial sur le petit pont fortifié du xve siècle, d'accéder directement à la crypte des gros piliers. Le mur Nord de la salle à manger

est percé de deux baies en tous points semblables à celle du Midi. Enfin contre la paroi occidentale, des corbeaux et un foyer révèlent l'emplacement dune cheminée complètement démolie.

Photo Gh. H. Besnard.

Fenêtre du salon de l'abbé

A côté, une porte et un escalier offrent une communication avec la cuisine que nous verrons tout à l'heure. Puis, nous retrouvons l'escalier à vis; en le gravissant à nouveau on laisse à droite des latrines précédées d'une antichambre : une porte sur des appartements primitivement réservés au cuisinier; une troisième ouverture condamnée :

elle donnait accès sur le pont fortifié du xme siècle; enfin une dernière porte : c'est l'antichambre précédant le salon de l'abbé. Mais il nous faut encore monter quelques marches pour gagner le plancher actuel placé à plus d'un mètre au-dessus du sol ancien.

Ici encore des cloisons parasites gênent l'observation. Des trois baies qui prenaient jour sur l'escalier abbatial, il n'en subsiste qu'une, les autres sont complètement mutilées.

Une porte dans le mur oriental fait communiquer par l'intermédiaire de l'escalier du xive siècle les bâtiments de Pierre le Roy avec le salon de l'abbé. La beauté et l'élégance de cette pièce se laissent deviner par la très belle fenêtre à croisillon récemment découverte dans le mur oriental. Joli exemple d'un art exquis, elle date de la seconde moitié du xme siècle. Les jambages inférieurs du tableau ont des feuillures indiquant un châssis ouvrant, tandis qu'au-dessus du croisillon horizontal, une feuillure marque la place d'un vitrail fixe, enfin des vantaux de menuiserie pleine permettaient d'obtenir une clôture absolue. Dans le meneau vertical des saillies ont été ménagées pour recevoir le verrou de fermeture. Le haut de la fenêtre est découpé suivant deux arcades géminées et ornées de trilobés. Un ébrasement profond, garni de bancs de pierre achève de donner à cette croisée un très beau caractère. Mais elle n'était pas la seule baie de ce genre percée dans le salon abbatial, deux autres fenêtres exactement

semblables s'ouvraient dans le mur du côté du Midi : il n'en subsiste que la trace précieuse consistant pour chacune d'elles en un jambage complet et la moitié de l'arrière-voussure. Les restes d'une grande cheminée sont très nettement visibles dans le mur occidental. Ainsi se composait cette salle magnifique, splendide spécimen de l'architecture civile du xme siècle. Tout ce bâtiment d'une conception si grandiose était dignement couronné par un superbe comble lambrissé servant de chambre à coucher.

L'étage supérieur, élevé par les moines de Saint- Maur, rend absolument méconnaissable cette disposition, mais, si on monte jusqu'au comble hideux établi par ces religieux sans goût, on est surpris de retrouver tout un pignon intact percé d'une jolie fenêtre trilobée; un solin encore en partie en place permet de tracer sur le papier dune façon très certaine le comble primitif. On arrive ainsi à voir qu'en avantde ce comble, du côté de la mer, une terrasse bordée du riche garde-corps que nous avons rencontré partout, permettait à l'abbé de rêver tout à son aise devant le spectacle inoubliable du soleil se couchant là-bas dans les grèves et éclairant de tons bleus et violets les côtes de la Bretagne et de la Normandie.

Mais ces salles vastes et spacieuses avaient un grave inconvénient. Difficiles à chauffer, mal closes, elles offraient un logement froid où le vent de la mer pénétrait trop facilement. Plus raffiné, Guillaume de Lamps abandonna ce bâtiment trop grand

et se fit construire un nouveau logis plus réduit et plus intime.

Situé près du saut Gautier, il était relié au bâtiment de Richard Turstin par une longue et étroite construction dont le rez-de-chaussée élevé par ce prélat contenait les cuisines.

Nous avons vu de quelle façon elles étaient reliées à la salle à manger; une cave voûtée, établie postérieurement par Pierre Le Roy, a surélevé le sol d'environ om,5o. Un escalier à vis permet de descendre dans le sous-sol. Un second escalier découvert en 1909 dans l'angle Nord-Ouest, montait à l'étage supérieur, logement du cuisinier. Primitivement étage sous comble lambrissé, il fut surélevé au xive siècle alors que Pierre le Roy construisait les bâtiments contigus à l'Ouest; pour y accéder il établit dans l'épaisseur du mur un escalier à vis récemment mis à jour. Au-dessus était le logement du prieur. Les appartements de Guillaume de Lamps se composaient de trois salles superposées, de mêmes dimensions et réunies entre elles par un escalier contenu dans une tourelle demioctogonale d'une hardiesse extrême. Cet escalier partait de la petite chapelle Sainte-Catherine ou des degrés élevée en 1283 et transformée et surélevée au xive siècle par Pierre Le Roy. Le parloir de l'abbé situé au niveau du saut Gautier possède une sortie directe sur cette plate-forme, nous avons vu qu'une galerie couverte le reliait à l'église. Ce parloir a conservé toute sa décoration : c'est un lambris de bois formé de panneaux à serviette couvrant toute

la hauteur de la pièce; très simple, ce parti décoratif est très riche d'aspect, il offre dans les ébrasements des baies veuves de leurs croisillons de pierre, des combinaisons de menuiserie charmantes.

Les pièces situées à la suite étaient également réservées à l'abbé. Un petit pont de bois restauré en 1894 lui permettait de se rendre de plain-pied dans le croisillon Sud.

Le développement atteint par les constructions abbatiales est considérable, elles se dressent majestueusement sur le rocher. Par malheur, l'œuvre destructive des bénédictins de Saint-Maur s'est manifestée dans cette partie de l'abbaye d'une façon trop efficace. Nous avons vu combien à l'intérieur le logis de Richard Turstin avait durement subi l'empreinte de leur vandalisme ; à l'extérieur, leur funeste intervention fut aussi néfaste.

Les belles fenêtres ont été bouchées impitoyablement et remplacées par des trous informes et navrants. Seules, les quatre grandes arcades qui encadraient les croisées du xine siècle subsistent encore, seulement, au lieu d'être couronnées par la balustrade traditionnelle, jolie transition entre la maçonnerie et le ciel, elles supportent le lourd étage construit par les derniers religieux.

C'est une solution constructive bien intéressante que cette disposition d'arcatures reportant la charge du sommet du mur sur des points forts et s'amortissant, tantôt sur des colonnes, reposant sur des culs-de-lampe, tantôt sur des contreforts.

Par ce moyen ingénieux, le constructeur a su raidir un mur dont la hauteur était bien faite pour inquiéter. Dans le petit bâtiment construit par Pierre Le Roy et contigu de la tourelle d'escalier en encorbellement du xvie siècle, le même procédé de raidissement fut employé par les architectes du xive siècle; ainsi, chez ces artistes, la technique la plus sûre se joignait au goût le plus délicat.

Quels furent les auteurs de ces hardies constructions ? A quels maîtres de l'œuvre doit-on attribuer l'honneur de ces conceptions dont l'audace déroute? Les recherches faites en ce sens sont restées vaines. Il faut espérer qu'un jour, quelque parchemin, provenant des comptes de l'abbaye, échappé aux mains des pillards de la Révolution, viendra éclairer la science et nous permettre enfin de savoir à quel architecte de génie nous devons la Merveille.

riiuiu en. U. b

Vue des remparts a l'est

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