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CHAPITRE IX

Fal île Moutier.

Champoz.

La route romaine d'Augusta Rauracorum à Aventicum , par Pierre-Pertuis , traversait les gorges de Mou lier, ne pouvant dévier que fort peu du tracé actuel. Déjà à sa sortie du défilé au val de Moutier, elle avait un embranchement à gauche remontant la partie orientale du vallon par Béprahon 1 et un peu au-delà de ce village , sur le flanc méridional du Raimeux , le lieu appelé le Couvent, et aussi le Chételat, indique un poste militaire pour protéger ce chemin. On y remarque divers mouvements de terrain peu déterminables et qui n'indiquent que des ouvrages en terre et nulle trace de constructions murées. Déjà presque au-dessus de la bifurcation de la roule, mais entre Moutier et Eschert , une colline porte ce même nom de Chételat , sans toutefois que la culture des

i Béprahon, de Pran, praon, prahon, en celtique et en patois du pays, prairie, et £é, belle; belle prairie.

terres y ait laissé aucun vestige d'édifice muré ou en bois , quoique la position eût été favorable.

Arrivé à Crémine, ce chemin se bifurquait, allant à l'orient par Corcelles, cohortis cella, rejoindre près de Séehof le passage du Raimeux par Envelier et Yermes , et aboutissant au Pont-romain près de Vicques. Le lieu nommé le Couvent, près de Séehof, indique de nouveau l'emplacement d'un castel à l'entrée du défilé, de môme qu'entre Corcelles et Crémine, au passage de la route , la roche de Châtelat désigne un autre castellum. Un peu plus loin, sur la route de St-Joseph, à côté de la ferme des Vaivres , nom si souvent donné à des voies romaines , on a trouvé de très nombreux tombeaux , les uns en pierres de tuf murées pour former les bords de la tombe avec d'autres grosses pièces pour couvercle , d'autres sans traces de murs.

Ces sépultures renfermaient divers objets qui semblent appartenir à des époques différentes. Nous devons cette découverte à M. le préfet Klaye, qui a bien voulu nous remettre quelques antiquités échappées à la dispersion ordinaire, et de ce nombre on doit indiquer une pièce de monnaie en bronze, qui paraît celtique, des éperons à pointes au lieu de molettes, en fer, une pointe de lance de même métal avec traces de damasquinures d'argent, un couteau à rainure ou scramasax, et les quatre fers d'un cheval. Tous ces objets appartenaient à un homme de très grande taille, et qui, d'après la longueur des fémurs, devait avoir près de sept pieds. Il était couché dans un de de ces tombeaux de tuf et les fers avec les ossements du cheval se trouvaient tout à côté. Plusieurs objets de fer, plaques de ceinturon et autres, ont été découverts dans d'autres sépultures , renfermant en général des hommes de forte taille , inhumés en ce lieu avec leurs armes. Mais celles-ci nous ont paru appartenir à la période burgonde. A quelques pas de là, il y avait une de ces anciennes forges et les exploitations de mines de fer du voisinage paraissent avoir donné leur nom de creux de mine au village de Crémine. Nous ne Suivrons pas plus loin ce chemin qui nous conduirait, par la

vallée de Balstal , à la route romaine du Uauenstein , et nous réservons d'en justifier plus tard le tracé par d'autres débris d'antiquités.

Revenu à Moutier, nous ne dirons rien pour le moment de l'antique abbaye fondée en ce lieu au VII e siècle ; nous ne ferons qu'indiquer plusieurs anciens sarcophages trouvés dans les vergers entre le bourg et la Byrse, et dont quelquesuns renfermaient des vases en terre avec des squelettes humains. 1 Ce n'est point là qu'il faut chercher le cimetière de l'abbaye, et ces tombes nous paraissent d'autant plus appartenir à une époque antérieure que, dans les fondations des maisons, on a fréquemment rencontré des débris de tuiles à rebords et de murailles bâties en pierres de petit appareil, rappelant les temps romains.

En face et à l'ouest de l'ancienne église abbatiale, une colline porte le nom de sur Neufchété. Ce n'est point là qu'était construit le manoir du prévôt de Moutier, qui a précédé le château actuel, et c'est sur ce lieu qu'on exécutait autrefois les malfaiteurs. La culture des terres a complètement effacé les traces du castellum qu'il devait y avoir en ce lieu et qui n'était qu'en bois ou en levées de terre.

La route romaine depuis Moutier ne parait pas avoir traversé les gorges de Court, ou peut-être son passage dans ces défilés, sujets aux avalanches de marnes et de rochers, a-t-il été interrompu, en sorte qu'on a dû en chercher un autre pour arriver dans le val de Tavannes. Ce chemin était tout tracé par la nature. Il passait, en sortant de Moutier, à travers le torrent qui descend de Perrefite, petra fixa, nom indiquant une roche celtique, et sur ce torrent il y a un pont portant le

1 L'usage de placer des rases dans les sépultures se perpétua durant les premiers siècles chrétiens. Le concile d« Tolède, en 695, le défendit expressément. Il est donc probable que les moines de Grandval ne tolérèrent point cet usage sous les murs de leur monastère, et que ces sépultures sont antérieures s l'établissement de celui-ci au temps de ce concile. Il est certain que les Romains faisaient des sarcophages en pierre d'une seule pièce. Berçier en cite de nombreux exemples, t. I, p. SS3 à 989.

nom de Pont des Hons ou des Huns. C'est un souvenir évident de l'invasion des Hongrois au X e siècle, lorsqu'ils saccagèrent l'abbaye de Grandval. De là, le chemin remonte vers le Petit-Champoz, n'ayant qu'une largeur de six pieds suisses ou 1 mètre 80 centimètres, comme on peut le voir aux ornières creusées dans le roc. Il s'appelle encore le chemin romain, de même que le nom de Champoz, adtampos, révèle à lui seul un poste militaire. Le passage de ce col de montagne, encore en grande partie couvert de forêts, exigeait l'établissement d'un castel ou d'une station en ce lieu, pour assurer des secours aux troupes ou aux voyageurs. Un autre nom tout aussi caractéristique est resté attaché à cette station et en désigne l'emplacement, puisque les plans du cadastre le désignent sous le nom de Chételat. C'est en consultant tous les plans de l'administration cadastrale que nous avons découvert un grand nombre de castels et celui-ci même, que les voisins ignoraient. Car le sieur Moser, fils du célèbre médecin du Petit-Champoz, ne connaissait cette localité que sous le nom de Couvent ou d'abbaye, et il avait donné celui de cave à une partie de ruines où l'on avait découvert un restant de route.

Cet établissement est situé à 200 mètres à l'ouest de la maison du fermier de Champoz, et à 140 mètres à gauche et au-dessus de la route actuelle vers le Grand-Champoz. Il occupe une hauteur d'où la vue s'étend sur le val de Moutier, découvrant les divers villages et castels que nous venons d'indiquer. Les vestiges de murailles qu'on remarque en ce lieu indiquent l'existence de plusieurs édifices, bâtis en pierres appareillées et dans le style romain. Les murs ont peu d'épaisseur, et le mortier se compose de chaux ordinaire et de sable de montagne, avec quelques débris de tuiles ou de briques, en quelques lieux seulement. Deux bâtiments offrent encore des fondations distinctes. L'un, du côté de l'orient, forme un carré d'environ 80 pieds de côté. C'est dans un amas de décombres, vers l'ouest de cet édifice , qu'on a trouvé les restes d'une route qui lui a fait donner le nom de cave. L'autre plus considérable et particulièrement appelé le Couvent , est dç

forme irrégulière ; ses murs étaient construits avec de plus grosses pierres que le précédent , on y remarque même des blocs erratiques en granité et en gneis, qui se trouvent du reste dans toute la longueur de ce col et qu'on a souvent employés pour la base des chalets voisins. On voit aussi dans les murs de ceux-ci un bon nombre de pierres taillées au ciseau, provenant , paraît-il , de portes et de fenêtres des ruines voisines.

On remarque ensuite une enceinte de forme irrégulière, partie murée , partie composée d'une levée de terre , qui cependant pourrait renfermer des fondations Je murailles. Elle embrasse non-seulement les deux édifices précédents , mais elle était elle-même divisée en deux ou trois parties. Sa longueur totale est de 550 pieds sur 280 de large dans ses plus grandes dimensions. Nous en avons levé le plan à la boussole le 21 octobre 1861. On ne voit aucun vestige de fossé en avant des murailles ou des levées de terre ; un chemin traverse cet établissement dans sa plus grande longueur, indiquant, avec la forme du terrain et des retranchements, que ce devait être le passage de la route lors de l'existence de ces édifices.

Cette localité, étant dominée , semble peu propre à la formation d'un camp proprement dit, et cependant c'est bien un établissement militaire romain et nullement un couvent , car il était compris dès le VII e siècle dans le territoire de l'abbaye de Grandval et bien trop voisin de ce célèbre monastère pour que les archives de celui-ci, remontant au IX e siècle, n'en fassent pas mention. Ce n'est pas davantage une ferme ou une courtine de l'époque barbare, parce qu'alors on ne les bâtissait pas en pierre, mais en bois. Les murs indiquent des constructions romaines peut-être de plus d'une époque, et, si l'on peut ajouter foi à des récits populaires, on y aurait trouvé de grosses pièces de monnaies en cuivre et il y resterait en core un trésor gardé par des esprits. Remarquons en passant que dans les pays réformés les traditions superstitieuses ne

sont pas moins fréquentes et vivaces que dans les contrées catholiques.

Nous croyons donc , jusqu'à preuve du contraire, qu'il faut voir dans ces ruines une station romaine , mutalio, où Ton tenait des chevaux, une mansio ou étape pour les troupes en voyage, et en même temps un poste militaire où l'on pouvait au besoin loger quelques cents hommes. Son existence en ce lieu rappelle singulièrement la situation du camp romain d'Orvins, dont nous parlerons bientôt, et elle fait présumer que son origine a dû précéder celle de Houtier qui n'en est distant que d'une demi-lieue.

Les mutaliones étaient des maisons de poste où l'on entretenait jusqu'à 40 chevaux, sur les grandes voies, pour le service des officiers de l'Etat. Les mansiones étaient des gîtes placés à une journée de marche les uns des autres , quand il n'y avait pas de villes pour servir d'étapes aux troupes en voyage. Ces mansiones devaient donc être plus rares que les mtUationes , mais la même localité pouvait réunir les deux établissements. Champoz , à raison de sa situation , du nombre et de l'étendue de ses bâtiments a pu se trouver dans ce cas. L'empereur Julien essaya de supprimer les relais de bœufs et die mulets pour ne faire usage que de chevaux, mais ses ordres ne furent pas maintenus. On attelait trois mules aux charrettes à deux roues, birotas, qu'on ne pouvait charger que de deux quintaux. On attelait huit mules en été et dix en hiver aux chars à quatre roues chargés de dix quintaux.

Ces détails, tirés de Bergier, 1 nous expliquent pourquoi l'on trouve tant de fers de mules dans nos vieilles routes; le nom de chemin des Mulets, qu'elles portent si souvent ; le peu de largeur de leur voie et leur tracé défectueux allant par monts et par vaux, sans s'occuper des pentes du terrain. On verra à l'histoire des routes du pays combien il y avait de différence entre les chemins de second et de troisième ordre, épars dans les provinces de l'empire, et les grandes voies militaires en Italie ou sur les grandes lignes de communication.

* Bergier, Histoire des grands chemins de l'empire romain, t. H, p. 1 80 il 188, 223.

Noos ne connaissons pas d'établissements militaires romains dans le val de Tavannes. 11 est possible qu'il en a existé pour protéger la route qui de Champoz longeait le flanc méridional de Moron jusque vers Tavannes, où une branche allait sur la droite vers Bellelay, et l'autre traversait le passage naturel de Pierre-Pertuis , dont nous parlerons ailleurs , pour descendre à Sonceboz, sous la protection d'un castellum bâti sur la montagne de Châtillon; de là, elle gagnait Frinvilier, en suivant le cours de la Suze.

En écrivant Y Histoire des routes romaines dans le Jura, que nous publierons si cette notice est bien accueillie, nous avions déjà remarqué qu'un chemin, partant du lac de Neuchâtel, remontait le long du flanc méridional de la chaîne du Spitzberg, un des contre-forts de Chasserai, passait à Nods sous le bois Chàtel, puis sous le Châtillon, où, au moyen âge, les sires de Diesse se logèrent en restaurant le castellum romain, parcourait le val d'Orvins et venait rejoindre la voie d'Aventicum par Pierre-Pertuis à Frinvilier, peint de jonction d'un autre chemin transversal venant de la route de Soleure, par Granges, Allerheiligen et Romont. Ce chemin, encore pavé en quelques parties, était protégé en ce dernier lieu par un castel n'offrant plus que les débris de ses fossés et d'un vallum.

Sur les rochers presque inaccessibles de Frinvilier, il y avait un castellum commandant la jonction de ces chemins dans des montagnes sauvages , et de ce lieu la vue s'étendait au loin sur la plaine helvétique, n'étant limitée au sud que par les Alpes depuis le mont Blanc jusqu'au Sentis. Yers le nord, elle plongeait dans les défilés où la Suze se précipite en cataractes écu mantes; elle dominait d'une grande hauteur le castel de Rondchâtel, à base romaine, plus loin celui de Péry, à l'entrée septentrionale de la cluse, enfin on apercevait le castellum du Châtillon , au-dessus de Sonceboz. Du castel de Frinvilier, on pouvait même communiquer avec celui de Ro-

mont, que nous avons déjà désigné en passant et qui a aussi offert des monnaies romaines.

Entre Frinvilier et Diesse, le chemin parcourait une longue vallée onduleuse, entourée de montagnes peuplées de noirs sapins, en sorte que les troupes et les particuliers en voyage pouvaient avoir besoin de protection. Cette route très secondaire, appelée le chemin des Mulets et aussi des Romains, laissait Orvins sur la droite ; arrivée au pied du Plan du Jorat, elle passait sous un mamelon qui semlle détaché exprès de la montagne et offrir son plateau triangulaire pour l'assise d'un camp. On appelle cette esplanade sur Neuchâtel ; elle a une longueur d'environ 340 mètres sur 170 vers le milieu de sa largeur. On ne voit aucun vestige de muraille, mais on croit remarquer une via angularis et un reste de retranchement sur les bords du plateau, et un autre plus apparent qui coupait celui-ci en travers. Quelques tumulus sont placés en ligne vers le centre et dans la longueur de l'esplanade. Us sont formés de gros galets ou cailloux étrangers à ce lieu, mais qu'on trouve dans la vallée voisine.

La tradition place un château à l'angle nord-ouest, au point où aboutit une espèce de chaussée naturelle ; mais nous n'avons pu y reconnaître aucune trace de muraille ou de mortier, et seulement quelques parcelles de poterie antique. Une autre tradition rapporte que de ce lieu on donnait des signaux avec une trompe de bronze au Châtillon, perché sur les rochers de Frinvilier et à distance convenable pour ce genre de correspondance. Nous croyons donc qu'il faut chercher en ce lieu un camp romain, dont le plateau a toute la forme et les détails; seulement, la nature de ce terrain graveleux a occasionné la destruction du vallum, qui, selon l'usage, devait avoir peu de relief. Ce poste est choisi avec une grande sagacité pour couvrir le passage de la route entre Frinvilier et Diesse, dans le cas où un ennemi audacieux aurait tenté de marcher vers le lac de Neuchâtel par ce col, qui raccourcissait le chemin.

Cette tradition de correspondance au moyen de trompes de

bronze, les cornicines dont parle Modestus , est certainement digne d'attention, et, comme on l'a déjà dit, elle témoigne de la persistance des souvenirs romains dans notre contrée. Elle ne peut avoir aucun rapport avec des traditions du moyen âge, car alors le camp sur Neuchâtel et le castellum de Frinvilier n'existaient plus, et à cette époque il n'y avait dans la vallée que le manoir des nobles d'Orvins, bâti sur la colline en face et à l'ouest de l'église de ce village. Celui-ci apparaît déjà au milieu du IX e siècle, sous le nom d'UUvinc et de sa chapelle; et ensuite Ulvingen, et en allemand Ilfingen.

Observations sur le mode de construction des Romains dans le Jura.

Les constructions romaines qu'on vient de décrire n'existent plus que dans leurs fondations. Il faut fouiller le terrain pour pouvoir lever les plans et étudier quelques faibles parties d'architecture et les matériaux de construction. Nous avons fourni les plans des établissements militaires et du bourg de Vicques, où Ton voit quelques édifices civils ayant la plus grande analogie avec les villas éparses dans les campagnes. On est déjà entré dans d'assez nombreux détails sur ces monuments et sur les matériaux dont ils sont construits ; cependant il ne sçra pas sans intérêt de résumer quelques-unes de ces observations, parce qu'elles ne concordent pas toujours avec celles faites dans d'autres pays et qu'elles prouvent qu'il ne faut pas être trop exclusif ou s'attacher de trop près à de certaines règles pour apprécier l'âge des constructions romaines. Nous croyons qu'il faut en même temps étudier la géologie de la contrée où elles existent, parce que les archi-

tectes ont dû modifier leur mode de construction d'après les matériaux que leur fournissaient les diverses localités; Le site, le climat, de môme que les diverses époques où l'on bâtissait, ont dû apporter d'autres modifications.

Remarquons d'abord que dans les tours romaines que nous avons décrites, on ne voit ni pierre en bossage , ni ciment romain proprement dit, mais seulement des pierres de grandeur très 'moyenne, appareillées au marteau et jamais au ciseau.

Les murailles, quoique construites à bain de mortier, n'ont pas, à beaucoup près, la cohésion des murs d'Àventicum, d'Augusta Rauracorum, d'Ebrodunum et d'autres villes romaines bâties avec des matériaux du Jura, mais dans le premier siècle de l'empire. Dans ces tours on ne reconnaît, au contraire, qu'un mortier très variable dans le remplissage de la même partie de muraille. Il est composé ordinairement de \ /3 de chaux et de 2/3 de sable ; mais celui-ci est tantôt du sable de rivière , tantôt du gravier anguleux, qui est si commuu au bas des montagnes rocheuses. Parfois, chacun de ces sables est employé séparément, et ailleurs ils sont mêlés ensemble pour le même remplissage. D'autres fois, ce mortier touche à des amas d'un ciment plus fin, ressemblant à de la chaux hydraulique mêlée de fin sable. Mais il est léger et poreux. Il se trouve au Mont-Terrible de ce ciment, qui a une telle ressemblance avec les Jébris du ciment employé par Yauban à la construction du bastion de Landskron, qu'on ne peut les distinguer l'un de l'autre. Ce mode irrégulier de confection du mortier pour une même partie de muraille, ne s'est pas seulement observé au Mont-Terrible, mais nous l'avons retrouvé au Stûrmerkœpfli, aux châteaux romains du Wartenberg et dans la bâtisse d'autres tours dont nous parlerons plus tard. Nous attribuons cette irrégularité de construction à une époque où l'on n'avait pas le temps de choisir ses matériaux et où l'on employait tout ce qu'on pouvait se procurer rapidement, ce qui devait être le propre des édifices militaires bâtis à rapproche d'une guerre ou d'un danger.

Les édifices civils ont généralement offert plus de régularité et surtout plus d'uniformité dans le choix et l'arrangement des matériaux. On peut observer que presque toutes les villas avaient des murs de deux pieds d'épaisseur bâtis en pierres de petit appareil , placées comme des briques et liées par un mortier, également avec peu de cohésion , composé d'un tiers de chaux et de deux tiers de sable de rivière. Nous n'avons pu remarquer s'il y avait un crépissage extérieur, mais celui intérieur existait encore en beaucoup de localités. Une seule villa, celle des Rondez, a offert du stuc poli comme du marbre, partout ailleurs il n'était que bien aplani et mat. On remarquait d'abord sur la muraille une couche de crépissage assez grossier, de peu d'épaisseur, n'ayant servi qu'a dégrossir la surface du mur ; puis une couche d'un pouce d'épaisseur formée d'un quart de chaux bien détrempée, sans grains non fusés , et de trois quarts dé sable de rivière passé au tamis , avec trous d'une ligne de diamètre. Venait ensuite une troisième couche d'une à deux lignes, composée de mortier encore plus fin que le précédent et achevant d'aplanir la surface. Enfin une dernière couche de chaux pure, bien broyée et étendue très mince, avait reçu des peintures diverses. Cet ensemble de couches, très adhérentes entre elles, n'a pas une grande dureté et s'éraille facilement à la surface.

Dans aucun édifice civil nous n'avons trouvé le ciment romain employé à la construction des murs , mais seulement pour le posage des pavés , pour l'établissement de canaux et pour d'autres détails.

Ce ciment paraissait formé d'un tiers de chaux bien broyée, d'un tiers de sable de rivière et d'un tiers de tuile pilée grossièrement et non pas en poudre. Nulle part on ne voyait des briques employées à la bâtisse des murs extérieurs, et cela se comprend dans un pays où la pierre à bâtir est abondante. On ne voyait de briques que pour les murs de refend et pour quelques canaux. Nous n'avons pu reconnaître l'emploi de la chaux hydraulique dans les mortiers romains et quoique les pierres qui la fournissent soient assez communes dans le

Jura, il ne paraît pas que les Romains aient su remployer. 1 L'uniformité des plans des villas, la régularité de leur construction , les soins donnés à leur ornementation indiquent à eux seuls une époque de calme et de paix. En effet, dans la plupart de ces édifices, on a trouvé des monnaies du I èr siècle de notre ère et surtout des Antonin, tandis qu'on n'en découvre guère après le règne des Gonstantins ou de la seconde moitié du IV e siècle. D'après ces indications il y a lieu de croire que le grand nombre de ces villas a été bâti dans le I er siècle, que si elles ont éprouvé des dévastations avant le milieu du IV e , ce fut cependant dans la seconde moitié de celui-ci qu'eut lieu leur ruine générale. Toutefois la population gallo-romaine n'ayant pas entièrement disparu , il y eut des restaurations même après cette dernière catastrophe et probablement encore après les suivantes, en sorte que lorsque les Burgondes arrivèrent dans la contrée , au commencement du V e siècle , ils purent encore se loger dans les habitations gallo-romaines plus ou moins restaurées. Peut-être que la dernière ruine de celles-ci pourrait être attribuée à l'invasion des Huns au milieu du V e siècle, et que de là viennent ces sépultures burgondes dans les débris des anciennes villas romaines.

Dans la description d'une partie des monuments romains du Jura, on a dû s'apercevoir que plusieurs de ces établissements avaient été précédés par ceux d'un peuple plus ancien, qui semble s'y être maintenu même après l'arrivée des Romains. Ces établissements, qu'on a l'habitude d'appeler celtiques, ne se trouvent pas exclusivement dans certaines parties du pays ; on ne peut pas dire qu'ils occupent de préférence les montagnes ou bien la plaine, car on les trouve épars dans toutes les positions possibles. On en a indiqué sûr des montagnes d'une défense facile , comme au Mont-Terrible , au Chételai de Courfaivre, sur le Heidenflue. L'enceinte circulaire

* On peut consulter Vitruve et Pline sur la confection des mortiers romains; pub l'ouvrage de M. Krieg; les Recherches sur la préparation de la chaux par la Romains, par de la Fave, et autres ouvrages.

du Hoggerwald, le Ring-berg, la Fille de mai, la Haute-Borne, le Richtersluhl, la Pierre de l'Autel sont tous situés sur des montagnes. Hais les terrains marécageux de Bellevie , de la Communance, de Courfaivre ont aussi fourni des antiquités celtiques. Les bords de la Byrse, à Courroux et au Vorbourg, les rives d'autres ruisseaux à Porrentruy , à la Bourg , à Soyhière ont également été occupés par les mêmes peuples.

Cette dispersion des établissements de cette époque indique à elle seule l'existence d'une population , sinon nombreuse , du moins très dispersée dans le pays et, chose également digne de remarque, on trouve fréquemment ses traces dans les lieux ensuite habités par les Romains, de même que nos villes et nos villages actuels ont succédé aux établissements romains.

Ce fait prouve que le pays n'a jamais été complètement dépeuplé, mais qu'une population a été renforcée par une autre, qui lui a apporté un autre degré de civilisation ou de barbarie. Les Romains et des Gaulois ont renforcé la population diminuée par l'émigration des Rauraques ou par les guerres des Germains d'Arioviste. Ils ont bâti des villas dans les sites déjà cultivés précédemment. Les Burgondes ont renforcé la population gallo-romaine diminuée par les invasions réitérées des Barbares , et c'est du mélange de ces diverses races que descend la majeure partie jde la race actuelle.

Nous ne parlons point dans cette notice de plusieurs autres camps et castels romains que nous avons découverts dans la contrée qu'on vient de parcourir : leur description se rattache à celle d'autres monuments et fera le sujet d'une notice particulière, où l'on verra que nous n'avons pas encore indiqué, à beaucoup près , tous les monuments celtiques et romains que nous avons découverts, pour la plupart, dans le Jura, depuis près de quarante ans que nous parcourons ses montagnes à la recherche d'antiquités de diverses époques. On peut déjà remarquer par cette notice que le Jura, regardé par certains auteurs comme un désert ou comme une contrée peu habitée durant les périodes celttque , romaine et barbare , avait au contraire de nombreux habitants , et quand nous dé-

crirons les chemins des temps anciens, on remarquera de nonveau qu'aucune partie du pays n'est restée déserte. Durant la période barbare la population du pays a dû sans doute diminuer et quelques quartiers de montagnes ont été dépeuplés pendant un certain temps, mais il faut beaucoup réduire l'étendue de ces solitudes, dont parlent les légendes du VII e siècle et lés auteurs qui les ont copiées sans étudier suffisamment les restes des monuments de ces temps peu connus.

Bien que dans les fouilles que nous avons opérées au Mont-Terrible , nous n'ayons point rencontré d'ossements humains, mais seulements quelques ossements d'animaux fort mutilés et épars dans les deux couches de terrains renfermant des antiquités, les unes romaines et les autres celtiques, nous avons cependant pensé qu'il ne serait pas sans intérêt de les recueillir et de les soumettre à l'examen de M. le D r Rûttimeyer de Bâle. Ce savant professeur a déjà publié , l'année dernière, un mémoire extrêmement précieux sur la Faune des habitations lacustres et il a bien voulu nous autoriser à publier sa lettre sur celle du Mont-Terrible.

Je suis très heureux de trouver de nouvelles étapes chronologiquement déterminées , chose très rare en général , pour la poursuite de mes études sur les animaux domestiques de l'antiquité , et c'est à moi de vous remercier de l'envoi que vous venez de me faire.

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