CHAPITRE VII
i'aiiéé aé EauffVm.
Continuant de suivre la route romaine sur la rivé gauche de la Byrse, nous ne dirons rien de la Roche de la Hell , au* traditions celtiques, ni de l'impasse du Teufelskuchi , non moins favorable aux légendes, mais nous indiquerons en passant, à côté de l'écluse du moûlin de Liesberg, la colline rocheuse du Kâstel; dont le nom semble désigner l'existence d'un castellum, duquel on ne voit plus d'autres traces qu'un chemin qui y conduisait et se perd sur la petite esplanade couronnant le rocher au-dessus du plus étroit passage de la route.
Uesber*.
Au nord de cette position le village de Liesberg, en apparence si éloigné de toutes les routes romaines, avait cependant un établissement considérable, une ou plusieurs villas bâties, au nord-ouest du village, sur un côteâu parfaitement exposé au soleil, oû l'on pouvait conduire une source voisine. Ce lieu s'appelle Kilckacker, Klosteracker, Champs de l'église et du couvent , et jamais il n'y a eu d'église et de monastère sur cet emplacement.
En 4852 et plus tard encore, on a fait des fouilles en ce lieu, mais sans, suivre les lignes que présentaient encore les fondations, en sorte de pouvoir lever le plan de ces établissements. Nous avons seulement remarqué que là, comme dans toutes les autres villas romaines de la contrée, les murailles étaient construites en pierres de petit appareil , liées par un mortier formé de chaux et de sable de rivière. Sur les façades
intérieures, on observait quelques vestiges de peintures à fresque assez grossières, représentant des personnages dont on ne voyait plus que les pieds et le bas de la robe. Quelques appartements avaient des pavés formés de grandes tuiles à rebords, posées à l'envers dans un ciment composé de chaux et de tuile pilée. Partout le feu avait laissé les traces de son passage ; mais après l'incendie , on avait inhumé dans ces ruines plusieurs cadavres d'hommes et de femmes , soit que ce fussent des habitants du lieu morts durant l'incendie, soit, ce qui paraît plus probable, qu'on eût rebâti quelques parties de ces édifices, et que le restant, demeuré en ruine, eût servi de cimetière, comme l'indiquaient des morceaux de tuiles romaines placés sous la tête des cadavres. On a vu le même fait se reproduire dans la plupart des villas du pays, et à Liesberg se trouvaient également quelques objets de la période barbare ou burgonde, tels que. des épées courtes et des lames de couteaux, en fer, avec rainures longitudinales profondes près du dos de ces armes.
Dans ces ruines, on a recueilli deux moyens bronzes, un Vespasien et un Antonin, un petit bronze de Probus, avec le revers Concordia militum, deux styles en bronze, quelques fibules et boucles d'oreilles de même métal ; une petite agrafe en argent, un bracelet ou collier en fer, beaucoup de débris de vases romains en verre, en terre sigillée, en terre plus commune et de pâtes diverses, appartenant à des amphores d'assez grande dimension. Les fragments de vases celtiques n'y étaient pas rares, et l'on a même découvert dans le voisinage un de ces marteaux de pierre en siénite qu'on retrouve dans les établissements lacustres du premier âge. 1
Il est facile de remarquer à l'inspection de la surface du
1 Les fouilles de Liesberg ont été faites eo grande partie par M. Richard, actuellement docteur en médecine, pendant qu'il passait ses vacances d'étudiant chez son père, demeurant alors a Liesberg. (Lettre du 4 décembre 1852, et ensuite plusieurs visites de la localité.) M. Richard nous a cédé les objets découverts par lui ; mais d'autres explorateurs ont en partie dispersé ceux qu'Us a? aient trouvés.
sol, surtout, en temps de sécheresse, à la couleur jaunissante des récoltes , qu'il y a eu en ce lieu plusieurs édifices considérables avec de nombreuses dépendances , mais on n'en a exploré qu'une très-petite partie.
Depuis Liesberg un chemin conduit au nord vers Rœschentz ; après avoir dépassé le hameau de Hoggerwald, il traverse des terres vagues dans lesquelles on observe les restes d'une enceinte circulaire qui semble être un tumulus celtique ou un de ces cercles en gazon environnant un lieu consacré. La tradition y place le siège des assemblées des sorcières de la montagne.
Mais avant d'arriver à Hoggerwald, nom qui paratt indiquer un haut-lieu, on voit à gauche la montagne du Ring ou Ringberg, tirant probablement son nom d'une enceinte circulaire ou également d'un haut-lieu. En effet, sur sa sommité s'élève encore une roche de forme bizarre, usagée actuellement pour un point trigonométrique , mais qui a dû autrefois servir d'autel. Non loin de cette roche et comme une de ses dépendances, on remarque quelques traces de castramétation. De ce point culminant on découvre un grand nombre de positions romaines depuis la vallée de Delémont jusqu'au Rhin. Nous n'avons pas trouvé de débris de murailles sur ces rochers, mais nous croyons également qu'il y avait là une vigie, un poste militaire, pour transmettre les signaux à d'autres établissements. Nous allons actuellement visiter une tour d'observation en vue du Ring-berg.
Reprenant la route romaine au moulin de Liesberg, nous indiquerons à l'un de ses tournants une charrière remontant jadis aux villas dont nous avons parlé ; à sa jonction avec la grande voie , on a trouvé ces années dernières , un nombre assez considérable d'anciens fers de cheval avec une monnaie romaine d'Auguste et d'Agrippa, frappée à Niâmes. Depuis là
Kl»g.
•tûrmerkoepfll.
on aperçoit vers l'orient une montagne, de forme conique, dressant sa tête au-dessus des autres monts. Hais pour y arriver, il faut aller passer la Byrse à la Verrerie de Lauffoit et gravir des pentes rapides, en laissant derrière soi la ferme du Stûrmer. Un ancien chemin conduit bien encore vers cette montagne depuis Wahlen , au val de Lauffon , mais il se perd dans la forêt et les flancs de ce cône sont si hérissés de rochers que Ton ne peut guère y parvenir que d'un seul côté. Avant d'y arriver on rencontre d'abord quelques terrasses formées par la main des hommes et constituant, au nord-ouest, une suite de fortifications superposées, qu'il fallait franchir pour parvenir sur la pointe de ce cône. Cette cime est également environnée de terrasses et de bancs de rocher de trois côtés, tandis que du quatrième elle est bordée par une pente rocailleuse continue et inaccessible. Cette crête est formée d'une roche en partie taillée sur 12 pieds de hauteur, n'offrant qu'une esplanade de 30 pieds de côté. C'est sur ce petit espace qu'était bâtie une tour carrée , construite en moellons appareillés, mais par assises de hauteurs diverses, sans qu'on remarque une seule grosse pierre et aucune qui soit taillée à la pointe ou au ciseau. Ces pierres étaient liées par un mortier formé de chaux ordinaire, dans la proportion Usitée d'un tiers pour deux tiers de sable, tantôt de rivière, tantôt de montagne, employé parfois chacun séparément et d'autres fois mélangé , mais n'offrant point de cohésion avec les pierres. On reconnaît le même genre de bâtisse qu'au Mont-Terrible, seulement les pierres sont plus petites et le mortier ressemble davantage à celui qu'on retrouve dans les édifices des XII e et XIII e siècles. Nous avons découvert cette position le 7 septembre 1839, et nous n'avons pu y faire de fouilles qu'en octobre 1 861."
< La description du Slurmerkœpfli , publiée par M. le curé Sérassel, Abeille du Jura, t. II, p. 48, est entièrement puisée dans les notes que nous lui avions fournies sur ce monument et sur plusieurs autres. Mais dans ce cas, comme dans bien d'autres, il a soin de (aire le nom des- personnes qui ont nourri son Abeille. — Hentzi, Promenade de Bâte à Biemu t
La tour du Stùrmerkœpfli a été tellement ruinée que nous avons eu peine à retrouver une partie de ses fondations encore collées au rocher et nous n'avons rencontré aucun vestige de tuile , de brique, de fer ou d'autres matériaux , mais seulement quelques morceaux de granité rouge paraissant provenir d'une meule de moulin à bras , quelques scories de fer, des os brûlés et un seul fragment de poterie romaine en terre lustrée de belle couleur rouge.
A la base nord-est du rocher qui supportait la tour, il y a encore un amas, de plus de 10 pieds de hauteur, de pierres et de mortier provenant de la démolition de cet édifice et dans lequel il s'est formé des concrétions calcaires par la filtration des eaux pluviales. Ce fait indique à lui seul une démolition d'une grande ancienneté. Beaucoup de pierres, qui avaient sans doute formé le parement intérieur des murs , portaient les traces évidentes du feu.
Quelques terrasses sont encore bordées d'un vallum, mais la plupart ne devaient être fortifiées que par des palissades ou des abattis d'arbres. Au pied occidental de la tour il y a une caverne qu'on dit très profonde et renfermer de l'eau , mais nous doutons fort de ce dernier fait. Il ne peut y avoir d'eau sur ce cône isolé, et Ton ne pouvait s'en procurer que sur son versant nord-ouest.
Du haut de cette montagne, la vue s'étend au loin vers le Rhin et, à travers quelques créneaux de la chaîne du Qlauenberg, elle pénètre jusqu'aux Vosges. Vers l'orient, on aperçoit Pfeffingen, Dornach et les rochers qui portaient une tour romaine près des ruines du château de Reichenstein , bâti avant le XIII me siècle avec les débris du castellum romain 1 qui domi-
t. 11, p. 58, 1809, avait aussi visité cette localité à la fin du siècle dernier, mais il n'y avait remarqué aucune trace d'antiquité. Il avait seulement admiré une vue magnifique qui, par Un temps clair, permettait d'apercevoir la tour de Strasbourg.
i Cest prés de celui-ci qu'on a trouvé, en 1851, plus de cinq mille pièces de monnaies romaines, doot nous n'avons pu avoir qu'une huitaine eo cuivre fourré et toutes de Probus, avec divers revers et de la plus belle conserva-
nait le cours du Rhin, près de Bâle. Dans un pli de la chaîne du Fringeli , vers le sud , on aperçoit le Raimeux ; à l'ouest, la montagne du Vorbourg, les crêts de Pleigne et de Movelier, puis la pointe du Ring-berg, d'où Ton vient de descendre. La vallée de Lauffon étale, au nord-est ses belles prairies et ses champs fertiles. Les maisons blanches de ses nombreux villages se détachent de la verdure de ses riches vergers. Les contre-forts du Blauenberg laissent apparaître les positions jadis fortifiées du Forsteneck et du Burgkœpffli , entre Rœschentz et Tittingen. Peut-être voyait-on autrefois par dessus le col du Blauenberg, au nord nord-est du Petit Blauen, les tours de Tschepperlein, défendant le passage du Heerweg ou chemin de l'armée, qui se détachait à Zwingen de la voie d'Augusta Rauracorum pour entrer plus tôt en Alsace. Au sud , les étroites vallées de Berschwiler et du Grindel laissent voir leurs prairips toujours vertes, que sillonnait ce chemin de traverse dont nous avons indiqué le débouché dans la vallée de Delémont, près du camp de Piamont.
Le nom de Stûrmerkœpfli paraît dériver de Thurmerkœpfli, tête de la tour, aussi bien que de Stûrmer, tempête , alarme, assaut ; pointe, tête delà tempête ou de l'alarme. La première partie de ces étymologies rappelle le nom du Mont-Chaibeut , mons capul, celui du Burgkœpfli qu'on vient d'indiquer et encore de Tschepperlein, désignant un chapeau, une tête. Du reste ces deux étymologies de Stûrmerkœpfli sont également propres à caractériser la destination de la tour qui existait sur cette tête de montagne.
C'était une spécula ou vigie ayant pour but de correspondre, avec les autres positions romaines qu'on apercevait depuis là, en même temps que les terrasses voisines pouvaient loger quelques manipules , tout au plus une cohorte d'infanterie, pour la protection des établissements romains de la vallée de
lion. On reconnaît facilement dans les murs du donjon féodal les pierres eo grès rouge, tirées * des ruines du castel romain. Celui-ci, et avec tes constructions qu'on a pu lui ajouter plus tard, a près de 500 pieds de long. Nous en avons levé le plan en avril 186%.
Lauffon et du passage de la route par le Grindel. Cette position, d'un accès difficile et sans eau, ne pouvait être occupée ordinairement que par peu de monde , tandis que les troupes devaient avoir leurs quartiers dans la vallée, près de Wahlen, au pied même de la montagne où nous allons voir des constructions romaines.
Nul document ne fait mention du Stûrmerkœpfli, resté désert au moyen âge, mais Ton verra que les monnaies trouvées à Wahlen s'arrêtent à Magnence et à Décence , comme au Mont- Terrible, et semblent indiquer une catastrophe bien voisine de l'année 353, date de la mort de ces princes, et qui correspondrait avec l'invasion des Âllemannes dont on a fait mention en parlant de l'incendie du Mont-Terrible. Peut-être que la tour du Stûrmerkœpfli fut encore restaurée jusqu'à la fin du IV e siècle , mais elle paraît avoir été abandonnée ou plutôt démolie à l'époque où les Romains furent forcés de se retirer de cette contrée.
Une tradition loge cependant en ce lieu désert une dame blanche qui n'apparaît qu'une seule nuit par siècle pour indiquer un trésor dont elle a la garde ; mais le mortel honoré de ses faveurs ne s'est pas encore trouvé. Serait-ce là un de ces souvenirs des temps druidiques , une tradition rappelant un haut-lieu antérieur aux Romains, comme on en a vu d'autres exemples ailleurs ? Nous ne saurions l'affirmer et il faudrait faire des fouilles dans les terrasses au-dessous de la tour pour s'assurer si l'on n'y découvrirait pas des objets celtiques.
La villa de Wahlen formait un carré régulier de 21 mètres de façade, vers le sud, sur 49 mètres de profondeur, avec une cour de 12 mètres de côté au milieu de ces bâtiments. Elle était ainsi de même forme que les autres villas de la contrée et de ritalie, et comme celles-ci il devait y avoir un péristyle en avant de sa façade principale. La cour était pavée grossièrement et se trouvait un peu plus élevée que le bâtiment de
wahlen.
l'est ; aussi pour obvier i la poussée des terres il y avait des contre-forts à la muraille.
La construction de ces édifices rappelle le beau romain. Les murs de 60 centimètres d'épaisseur sont bâtis en moellons réguliers de petit appareil, chaque rang n'ayant qu'une hauteur moyenne de 12 centimètres. On y remarque quelques rangs de pierres molassiques qui, par leur couleur gris jaunâtre, tranchent sur le blanc des pierres calcaires et produit un fort bel effet. On pouvait encore reconnaître quelques soubassements de portes, formés de grandes pierres en calcaire à nérinées. Ces portes avaient un mètre , trente décimètres de large, mais on ne voyait plus nulle trace des fenêtres. Le mortier qui lie ces murs, est composé de chaux ordinaire et de deux tiers de sable de rivière, mais il a peu de dureté.
Cette villa a péri par le feu , comme le prouvent la couleur des pierres des façades intérieures et les cendres et les charbons qu'on trouve à la base des décombres. Il parait que ces ruines ont aussi servi de sépultures , parce qu'il y avait des ossements humains , mais fort mutilés et qui semblaient avoir été déjà remués dans des fouilles antérieures. De grandes tuiles à rebords et d'autres recourbées formaient la toiture dé cette villa. Quelques débris de calorifères indiquaient qu'il devait y avoir des étuves ou des bains, et une source voisine pouvait y arriver sans peine. Nous n'avons pu recueillir en ce lieu qu'un petit meuble de cuisine eh cuivre, ressemblant à une belle cuillère à sucre, fort bien percée à jour, mais un peu plus grande. Il y avait quelques débris de vases en terre sigilée et en terre plus commune, et nous avons aussi remarqué des fragments de vases celtiques, qui sont fréquents dans les villas romaines et qui prouvent que les potiers indigènes continuaient de fabriquer des poteries communes , comme on voit depuis des siècles les potiers du village de Bonfol, au pays de Porrentruy, façonner leurs ustensiles constamment dans les mêmes formes et les envoyer cependant jusque sur les marchés de Côme et de Milan.
Cette reproduction de certaine forme se retrouve encore à
Wahlen dans une clef de fer semblable à deux de celles du Mont-Terrible, à d'autres des villas romaines du val de Deléraont, comme aussi à des clefs du moyen âge. — Nous avons également recueilli des fragments de vases en pierre molassique dont on faisait usage pour chauffer les appartements, en y mettant de la braise. C'étaient les camini portables, foculi, ou les fornaculœ dont font mention les anciens auteurs. — Nonobstant les traditions , qui placent à Wahlen une cité romaine, on ne voit aucun autre vestige d'édifice romain près de la villa du Kirchstœtt, ni dans les campagnes autour du village. Il existe seulement les ruines d'une tour carrée sur les rochers, au levant du château de Neuenstein, et qui dominait le passage de la voie de communication entre la vallée de Lauffbn et celle de Delémont par le Grindel. Aucun document n'en fait mention. Ce lieu s'appelle Eck, et la montagne en forêt le Bâunly. Il est probable que c'est une tour romaine qui a précédé l'établissement du Stûrmerkœpfli , 'situé dans une position beaucoup plus culminante.
Le nom de Wahlen semble provenir dé Wahl , vallum , rempart, et se rapporter au camp du Stûrmerkœpfli qui domine ce lieu. Lorsqu'en 1837 on creusa les fondations de l'église et de la cure de ce village, on nivela un tumulus d'environ cinq pieds de haut et, à quelques pieds de profondeur, on rencontra cinq squelettes dont un avait un bracelet en bronze. Non loin de là , il y avait des fondations d'un édifice romain , et des monnaies qui ont toutes été dispersées. Il est à remarquer que, dans les finages entre Wahlen , Brislactv et Breitenbach, on a rencontré plus d'une fois des instruments en pierre de l'époque celtique, des haches et des marteaux d'une belle fabrication et conservation. C'est entre ces deux derniers villages qu'était bâtie la chapelle de Rohr, regardée comme l'église primitive de la contrée.
Les établissements militaires et civils des Romains dans la vallée de Lauffbn offrent des restes trop peu considérables pour les décrire dans cette notice, et ils trouveront leur place lorsque nous tracerons les voies romaines qu'ils étaient des-
tinés à protéger. Plusieurs se confondent avec dés monuments du moyen âge, avec des manoirs féodaux bâtis sur des fondations romaines. Nous allons donc nous transporter dans une autre partie du Jura, regardée jusqu'à ce jour comme inconnue aux Romains, et où nous indiquerons cependant plusieurs positions militaires.