‹ Le montagnard (volume 2)Chapitre 1 sur 4 · I.E BI0.>TAG>AK1), T · texte numérisé non relu

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monticules de sable mobile et semée de parties fécondes et stériles. Ici, c'est l'aspect d'une végétation généreuse; de beaux chênes aux fronts ailiers, dont l'ombre s'étend au loin en formes gigantesques, des yeuses, des mûriers au feuillage vert, des oliviers dont les troncs tordus et déchirés semblent gémir sous le souffle du mistral, des frênes élevés et des saules dont les branches s'inclinent sur le tamarin, qui y croit en abondance; puis, sans transition aucune, des marais, séparés à peine par des loustiers, sont couverts de roseaux comme d'une forêt flexible, et de leur sein s'échappent au printemps de riches et brillants oiseaux qui abandonnent les côtes d'Afrique pour ces marais hospitaliers.

De tous côtés on entend hennir ces petits chevaux, les meilleurs de la Provence, appelés les chevaux de la Camargue, et qui proviennent de race africaine dégénérée; ils errent au hasard, tantôt couchés comme des troupeaux de moutons ,tanlôl au contraire bondissant à l'égal des chevreuils, et fournissantàtravers les terres marécageuses des courses folles. Inondés, comme ils le sont, de leur longue et souple crinière, on les prendrait pour ces coursiers ailés des ballades allemandes, qui emportent dans l'espace de blancs fantômes. Souvent le voyageur s'arrête à les contempler à travers la plaine, comme on suit le vol hardi d'un oiseau dans les airs. La colère et l'impatience sont dans tous leurs mouvements : ou ils déchirent de leurs sabots la terre humide, ou ils secouent au vent leurs fronts étoiles, sur lesquels semble marqué le cachet de la sauvagerie et de l'indépendance. Ces chevaux, tous d'un poil blanchâtre, forment un contraste étrange avec de petits taureaux, dont le poil, au contraire, d'un noir de jais, reluit en reflets brillants sous les rayons du soleil.

C'est vraiment un beau et splendide spectacle, par un beau jour du mois de mai, que l'émigration générale de ces immenses troui>eaux de chevaux, de moutons et de bêtes à cornes qui quittent, pour les .\lpes, les plaines de la Camargue, usage qui date des premiers habitants de la Provence.

Ces grandes caravanes aux couleurs diaprées, se coiuposent ordinairement de quinze à vingt mille animaux. Des chiens du mont St-Rernard accompagnent les bergers, et bondissent en aboyant, chassant devant eux les bêtes épouvantées.

En suivant du regard un sentier tortueux qui se contourne comme un immense serpent, et tantôt disparaît derrière les nionlilles, tantôt se perd au milieu des roseaux bruissants, on eût nu voir, s'avançant vers le côté qui regarde Arles, un homme monté sur un de ces petits chevaux dont nous parlions tout à l'heure.

En analysant au premier abord Tensemble de cet inconnu, dont les traits devenaient plus saillants à mesure qu'il approchait, voici ce qu'on eût trouve :

C'est un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans tout au plus, visage hardi et fier, d'un contour nettement accenlné comme le sont d'habitude tous ceux des hommes du Midi. Les pommettes des joues sont saillantes, le front légèrement bombé se creuse vers les tempes, ce qui en accuse plus franchement le dessin, les sourcils vigoureusement arqués ombrairent un regard vif et ardent qui va devant soi et ne cherche jamais un sombre abri sous de pesantes paupières; la bouche un peu grande ajoute encore à l'accentuation de la physionomie, et les lèvres entr'ouverles semblent vouloir faire pénétrer au dedans l'air pur du soir, comme si la poitrine desséchée par les ardeurs du jour avait besoin, pour respirer |)lus à l'aise, de cette brise bienfaisante. Le teint est bruni et lialé au soleil méridional, un vent léger soulève à la fois les longs cheveux noirs du cavali('r et la crinière grisâtre de son cheval qui llulle ondoyante autour de lui.

Cet inconnu, aulant qu'on en peut juger à le voir cheminant au galop de son petit cheval dont cha(|ue pas soulève des flots de poussière que la brise a bientôt dissipés, est dune taille assez. élo\ée; les proportions, sans accuser une vigueur exceptionnelle, en sont nerveuses; l'ensemble cependant est maigre, mais de cette maigreur prise dins

la bonne acception du mot, qui dénote la souplesse el rélaslicité.

Pendiinl que son cheval galope ainsi le long du sentier, on comprend qu'il est recueilli en lui-même; mais il est recueilli la tête liante el les yeux levés vers le ciel : on dirait qu'il cherche ce que cherchent tous les hommes, quelques lignes de l'avenir. 3Iais l'avenir, à l'époque où se passe le drame que nous voulons essayer de raconter, n'était-il pas dans chaque journée écoulée et attendue? Il se levaitavec le soleil, tumultueux, sanglant, plein demystères el de terreurs; il tonnait du haut de la tribune par la voix fauve et rauque de Maral, il se traînait comme un linceul dans les réunions mystérieuses desCordeliers; il sortait comme une colonne de feu de la poitrine du colosse Danton, il rampait comme le siftlement d'un serpent sous les paroles mielleuses de Robespierre, ou sortait iiarfumé et odoriférant du dandysme affecté du beau Saint-Just. L'avenir! il semblait n'être plus à Dieu, tant le ciel se faisait sourd aux clameurs désolées de cette pauvre France, à ses sanglantes angoisses et aux lamentations gémissantes qui s'exhalaient comme un dernier souffle de vie par son sein déchiré.

Ecoutez!... écoulez!... Paris a répandu sur toute la surface de la France l'hydre révolutionnaire. La tète de Louis XVI est tombée sur l'échafaud. L'aristocratie, dé ■ mantelée comme ces châteaux que la flamme dévore, cache dans l'ombre son front proscrit el erre, chassée de ville en ville, à la merci de ces hordes barbares, de ces misérables sans aveu que la république, enivrée par le sang qu'elle versait, laissait maîtres de la France. Les basses vengeances, les assassinats, lesviols, les pillages, la lie des passions, enfin, surnage victorieuse dans celte tempête humaine.

Dieu parfois envoie de terribles enseignements aux nations. Mais les races qui viennent regardent-elles en arrière et daignent-elles seulement, pour marcher dans la vie présente, remuer du pied les cendres du passé?

La république, fruppot- de vertige, était entraînéo vers un abiuie sanglant par les Kobespierre, les Danton, les Barrère, les Saint-Jusl, les Billuutl-Varenncs, les Maral, les Collol-d'Herbois... et le peuple, celte éternelle du|)e des révolutions, ce bras sans tète auquel on fait jouer si souvent le rôle aveugle de bourreau, assistait en battant des mains à ce terrible spectacle, comme autrefois dans les cirques romains la foule insensée et impie applaudissait les bètcs féroces qui déchiraient les martyrs de la foi. La religion de la patrie comme celle de Dieu a des persécuteurs et des martyrs.

Au moment où commence ce drame, la France marclie de réchafaud de Louis XVI dans les massacres de la Terreur.

Reprenons notre récit un instant interrompu.

Le soleil termine sa carrière et embrase liiorizon d'une longue ligne de feu, dont les teintes rougeàlres semblent allumer autour d'elles un immense incendie. 11 se fait un grand silencc;ron n'entend que le bruit monotone des pas du cheval sur le chemin pierreux, et le souffle du vent à travers les broussailles agitées.

Le jeune cavalier avait déjà dépassé Arles. La roule était devenue plane cl unie; aussi pressait-il davantage l'allure de son cheval, dont la respiration nerveuse sifflait dans ses naseaux gonflés. La course avait été longue sans doute, car la sueur ruisselait en réseaux argentés sur les flancs de sa monture. Il s'avançait vers un petit village appuyé sur la gauche au flanc d'une colline. Quelques maisons d'apparence chélive étaient pour ainsi dire iso lées h lexlrémité; c'était vers une de ces maisons que se dirigeait l'inconnu. On voyait s'échapper du toit un petit tourbillon de fumée blanchâtre, indice certain qu'elle était habitée.

Notre cavalier tenait à la main une sorte de bonnet rouge, emblème républicain auquel les vrais patriotes aimaient à se reconnaître à première vue, et il laissait le vent s'engouffrer dans ses cheveux et lui en fouetter le

visago coiiinie eiissont pu faire les ailes d'un corbeau.

Arrivi^ devant la maison, il s'arrêta, sauta à bas de son rlieval, ùta la selle, défit la bride et donna du revers de la main droite un léger coup sur la croupe du cheval qui, liabilué à cette manière d"agir, s'élança en secouant gaiement la tète, au milieu d'un petit enclos dont la barrière était abattue. Le jeune homme mit la bride et la selle sous un hangar, releva la barrière el pénétra dans la maison.

La pièce dans laquelle il entra, assez spacieuse, était médiocrement éclairée; les meubles, d'une simplicité excessive, étaient en petit nombre. Il y avait dans le fond de la chambre un grand lit grossièrement sculpté; sur une des faces .une armoire dont le travail de la boiserie rappelait celui du lit, et un vieux secrétaire avec des poignéeseldes boutons en cuivre: ce secrétaire, qu'on eût pu croire au premierabord en ébène, était tout simplement peint en noir, on ne sait par quelle bizarrerie de goût. L'usure en avait blanchicertaines parties. Joignez à cela, en regard de l'armoire et du secrétaire, un bahut de très-longue dimension,sur lequel étaientplacés avec un ordre etunesymélrie qui indiquaient la présence d'une femme, les objets d'un usage journalier, deux tables, dont une assez grande pour que huit ou dix personnes pussent y manger à l'aise, et vous aurez au grand complet J'ameublemenl de la pièce dans ia(|uelle se trouvait le jeune homme. Il faut cependant, pour que la narration soit complètement exacte, ne pas oublier une de ces grandes pendules propres à être clouées contre un mur et dont le balancier démesurément long se promène éternellement de droite à gauche avec un bruit sec et monotone.

Dans le fond de la chambre, sur une table frugalement servie, il y avait une bouillabaisse, des ayolis, et un cruchon de vin du pays. D'un côté de la table, un vieillard était assis sur un grand fauteuil dont le dossier de cuir laissait voir la trace des clous de cuivre qui étaient tombés un à un sans avoir été remplacés.Ce vieillard, vêtu comme le sont les hommes de la Provence, avait une figure véné-

rable, ses cheveux fort épais, tous d'un blanc mat, étaient rçjelés sur le derriùre de la tète de manière à laisser le front Cduiplèlemenl à découvert. Des favoris blancs couraient le long de ses joues et venaient se joindre par-dessous le menton à une barbe également blanche que n'emprisonnait en rien le col de chemise entièrement rabattu. A regarder cet homme, on comprenait que Dieu lui avait donné une de ces rares vieillesses vigoureuses à la fois par rénergie et la sanlé du corps. Il avait une de ses mains appuyée sur la table,rautre qu"il avait laissée tomber sur ses genoux tenait un journal qu'il venait sans doute de lire et dont le papier était froissé en plusieurs endroits.

Au mouvement que fit la porte poussée du dehors par le jeune homme, il avait tourné la tète, et dans le mouvement rapide de son regard, il était facile de voir qu'il attendait impatiemment l'arrivée de quelqu'un.

En face de lui se tenait une jeune tille; elle devait avoir dix-huit ans environ. Ses cheveux noirs, négligemment relevés sur le derrière de sa tète, laissaient échapper quelques mèches débène qui se jouaient a la naissance de son cou ou retombaient en serpentant le long de ses épaules. Son visage, d'une pâleur extrême, était loin d'avoir la vigueur que faisait supposer cette masse de cheveux, qui devait être un pénible fardeau pour une tête aussi frêle. Cependant, dans sa pâleur, il n'y avait rien de maladif; on aurait pu comparer cette jeune tille h ces plantes du Midi, dont les fleurs blanches et chélives s'inclinent au moindre souffle, se flétrissent au moindre contact, mais dont les racines vigoureuses rampent sur les talus et le long des murs et s'accrochent aux pierres ou aux aspérités du terrain, de telle sorte que la main la plus robuste aurait peine à les en arracher.

Assise également devant la table, elle était occupée à un travail d'aiguille, mais à un travail de bonne ménagère.

Comme le vieillard, elle tourna vivemenl la tèle et ses

yeux bruns se fixèrent sur la porte avec une inquiète curiosité.

Le jeune lioninie jeta son bonnet sur le bahut, passa la main autour de ses dieveux que le vent avait soulevés en désordre, et, s'approchanl du vieillard, il lui tendit la main.

— Comme tu es en retard ce soirî lui dit la jeune Hlie qui avait posé à terre son ouvrage.

Le jeune homme regarda la pendule et dit fort tranquillement, en s"asseyant devant la table :

— 11 est sept heures. — D"où viens-tu? dit le vieillard. — De ma section. — Encore! — Encore! ce motlà, mon père, n'est pas d'un bon patriote, reprit le jeune homme en souriant. — Mon fils! mon fils! dit le vieillard en s'accoudant sur la table, prends garde, il se passe d'horribles choses; tu es jeune, tu as le cœur haut placé; mais Dieu a laissé vivre les vieux pour qu'ils pussent servir d'enseignement aux jeunes; je te le répète, prends garde! — Mais Dieu aussi, mon père, répondit le jeune homme d'une voix haute, a créé les jeunes pour qu'ils eussent l'énergie et la force qu'il ôte h la vieillesse. — J'ai le cœur fort, mon fils, et le bras vigoureux; aussi n'est-ce pas mon cœur qui tremble, mais ma raison qui s'efl'raye.Le premier!le premier de tous! j'ai applaudi aux idées libérales qui montraient à la vieille monarchie une nouvelle route à suivre, j'ai applaudi à cet enthousiasme de liberté qui a électrisé la nation, j'ai applaudi le peuple dont je suis, moi, parlant à son roi avec la conscience de ses droits; mais j'ai courbé la tète avec douleur, mon fils, et j'ai pleuré le jour où le roide France est parti du Temple pour monter sur un échafaud. — Quand la mort d'un homme sauve un pays, mon père, on ne courbe pas la tète, on la relève. — Georges! s'écria le vieillard d'une voix stridente en se levant tout droit, tu es un insensé. Cette première goutte de sang versé a été l'étincelle qui a allumé un incendie que la main des hommes ne peut plus éteindre, celte gbulle de sang assassine la France entière!

— Mon père, dit le jeune iiomnic en rapprochant sa cliaise (le la table, tu sais que je n'aime pas causer de ces choseslà avec loi : seulement, je t'en supplie, ne dis pas à d'autres ce que tu me dis à moi; déjà dans ce village tu es mal not^, il pourrait nous arriver malheur. — ^''es-lu pas là pour me jjrotéger? interrompit le vieillard avec ironie, toi le beau parleur de ta section, toi, le hanteur forcené de tous les clubs? toi, le vrai républicain! — Eh bien, oui! je ne le l'ai pas caché, mon père, cet enthousiasme pour la république est ma religion et mon âme. C'est si beau, le réveil subit d'un peuple qui secoue la poussière de son front, renverse loul d'un seul regard et se relève puissant et souverain. Vous parlez du sang qui coule... Quel est le laboureur qui n'arrache pas sans hésiter l'ivraie du champ où doit pousser sa moisson? — Georges, je te répète que tu es un insensé, interrompit une seconde fois le vieillard, dont les yeux élincelants s'arrêtèrent comme une prédestination sur le jeune homme;on t'entraîne, on te perd! Tu ne vois donc pas ce qui se passe autour de toi; tu ne lis donc pas les feuilles publiques? lu n'entends donc pas tous ces gémisscni'.'nts''... Qu'ont fait ceux qu'on assassine ainsi?dont on dévaste les propriétés, dont on incendie les maisons?. ..Ils ont des noms, qui, presque lous,sontdes gloires; ils sont riches, nous sommes pauvres; ils ne gagnent pas comme nous parla sueur du travail l'argenlqui lesfaitvivre; ilsont la richesse, d'autres ont le travail, voilà leurs crimes!... leurs seuls crimes! — Ils sont les oppresseurs du peuple!... Pour eux, tout! pour nous, rien!... Pour eux, privilèges, honneurs et fortune! pour nous, toujours et sans cesse, soufl'rance et misère!... c'est la justice du ciel qui frappe les méchants et les orgueilleux. Assez! assez de castes privilégiées sur la terre! assez d'accapareurs! assez de féodalité! Il est temps que le soleil luise pour tous et nous fasse tous égaux, égaux par la liberté et lafiaternité. Je ne le dis pas, mon i)ère, qu'il n'y ait point de lâches cœurs qui oublient pour eux-mêmes ce grand œuvre de délivrance auquel nous travaillons.

Dans toutes les années il y a de mauvais soldais; mais attends, attends encore, et toi qui doutes, lu verras la lumière; laisse faire les héros, les défenseurs du peuple, laisse-les rétablir les droits de Thomme dans la société régénérée! — Georges, mou pauvre Georges, dil le vieux père avec un demi-sourire empreint du plus profond découragement, comment, loi aussi!... toi, auquel je croyais que Dieu avait mis quelque intelligence dans la lête et dans le cœur, tu te fais le répéteur de ces grands mots vides de sens avec lesquels ces charlatans de république habillent leurs basses ambitions et leurs projets plus bas encore; toi aussi!... lu lèves les bras el tu veux le faire bateleur dans cette comédie hideuse et sanglante. Oh! pauvre Georges! pauvre Georges!... Tu verras, si Dieu te le permet, ce que sont tes héros et tes défenseurs du peuple...

Il y eut alors un moment de silence pendant lequel la jeune fille s'approcha doucement de son frère et lui donna son front à baiser; puis, elle alla au vieillard, el s'agenouillant devant lui, elle lui prit les deux mains et les garda dans les siennes.

Le jeune homme s'était levé; il marchait à grands pas dans la salle; son visage était enflammé el ses lèvres tremblaient sous le frémissement de paroles inachevées. Pour lui, la présence de son père et celle de la jeune fille avaient disparu; ce (jue le vieillard avait dil, il ne l'avait pas entendu; il était seul avec lui-même, plongé dans ses pensées, rayonnant dans son enthousiasme.

— Oh! oui, s'écria-t-il tout à coup en se prenant le front à deux mains, la réédificalion de la France parcourra le monde! Quelle belle et sainte mission que d'être appelé à être quelque chose dans cette immortelle régénération, à vouer sa vie, son âme, ses pensées, son intelligence au culte de la patrie, à déraciner les abus qui en sillonnaient le sol, el à détruire l'oppression el les oppresseurs par le seul souffle de sa colère. Oh! oui, i'raude!... grande et sainte mission! qui fera passer votre

nom de sI^cIe en siècle, comme celui de ces flers rt'pubiicains qui clouflereut lu tyrannie romaine dans le sang de César.

Parlant ainsi, il se rapprocha du vieillard.

— Je ne suis rien, mon père, conlinua-t-il, rien... encore rien... jamais, peut-être, auprès de ces grands noms qui sont le soutien et l'espoir des libertés publiques, mais, lorsque dans ma section, ou bien sous quelque hangar, au milieu des larges |)laines de la Camargue, entouré d'une foule qui m'écoute, je vois tous ces visages avides suspendus à mes lèvres; quand je sens, après mes paroles, un frémissement parcourir celte foule; quand j'entends mille voix exaltées m'applaudir, quand toutes les mains tendues viennent serrer la mienne; et cela!... cela seulement, mon père, parce que je leur parle de leurs droits si longtemps méconnus, de lavenirqui les attend et de l'égalité sociale; mon cœur bat d'orgueil et de joie à briser ma poitrine. Oli! je vous en supplie, ne cherchez pas à étouffer cet élan, cet enthousiasme en moi; ne cherciiez pas à éteindre ce feu qui me dévore, ne cherchez pas à détruire ce beau rêve! si c'est un rêve; nulle puissance humaine, je le sens, ne pourrait y parvenir; il y a en moi quelque chose de plus fort que moi-même, de plus fort que ma propre volonté, qui me domine et me pousse, comme le ferait noire mistral, d'une frêle bar<|iie sur les flots de la mer.

Georges s'était tu, et pendant tout le temps qu'il parlait de la sorte, le vieillard ne l'avait pas quitté des yeux.

— Assez! assez! dit-il d'une voix impérative, as-lu fini les divagations? Tu n'as pas supposé, je pense, que j'en croirais un seul mot. Oh! que lu résumes bien en toi la faiblesse absurde, si elle n'était criminelle, de ces hommes que le premier fou, le premier lâche, le lu'emier ambitieux est sur de traîner après soi, pourvu qu'il lui crie aux oreilles ces mêmes mots de droits méconnus, d'égalité, d'oppression, de privilèges. Quelle égalité

\eiix-tu? Tu veux que les imbéciles et les paresseux soient égaux aux intelligents et aux laborieux, que les méchants marclient de plain-pied avec les bons? Voilà ce que tu veux; où as-tu ramassé toutes ces belles phrases qui peuvent bien te faire applaudir dans ta section, mais qui me font rire de pitié quand je les entends? Tu les as trouvées, n'est-ce pas, dans les pamphlets de ce Camille Desmoulins, dont Dieu nous vengera si les hommes ne s'en chargent pas avant lui ;tu lésas apprises detes héros Marat, Danton, et tu faffubles de leurs défroques. Prends-y garde, Georges, celui-là ne peut pas rester longtemps honnête homme qui se vautre ainsi dans la fange révolutionnaire. — Mon père!... mon père!... interrompit le jeune homme en serrant les poings, ne parle pas ainsi. — Silence! Ut le vieillard en dressant devant son fils sa tète blanche et vénérable, je l'ai bien écouté, moi, sans t'interrompre; que me dirais-tu, si ce n'est ce que tu viens de me dire? Vous autres démagogues, comme vous vous appelez, vous répétez tous les mêmes mots, et il y a des gens assez belles, assez faibles pour vous croire, assez lâches pour aller avec vous; oui, assez lâches!... et je te le dis, Georges, parce que cela est, parce que moi qui suis un honnête homme, je ne veux pas que mon (ils s'associe à tous ces misérables sans aveu qui bouleversent le pays, je ne veux pas qu'il se fasse le soldat ou le chef d'une bande de brigands! — Mon père!... mon bon père!... dit la jeune fille dune voix suppliante, regardez, tous vos membres tremblent. Georges, je t'assure que tout cela fait bien mal à notre père.

Le jeune homme était pâle, on sentait que son sang s'agitait en frémissant dans ses veines gonflées et il déchirait entre ses doigs un des bouts de sa ceinture rouge.

— C'est mon père!... murmura-t-il d'une voix basse, se parlant à lui-même.

Et il posa ses deux mains sur sa bouche comme s'il eût voulu étouffer les paroles qui se pressaient sur ses lèvres.

Le vieillard élail rclonibé dans son fauteuil , épuisô, lialelanl; il repoussa faibleuioiit du bras sa (ille qui s'ôlaii, pendue à son cou et resta un instant le front appujê dans ses deux mains; puis, il releva leulemcnt la tète. Son visage avait retrouvé une expression calme, el celui qui fût entré, n'eût certes pas deviné à le regarder la scène terrible qui venait de se passer.

— Georges, reprit-il doucement, j'ai été élevé avec d'autres principes etd'aulres pensées que celles avec lesquels on te perd aiijourd liui; j'ai été malheureux, misérable même, et, en levant les yeux plus haut que moi, j'ai toujours trouvéaide et protection, courage et Ij-avail. Cette maison qui abrite ma vieillesse et sous le toit de laquelle tu as grandi, elle m'a été donnée un jour que la foudre en tombant avait brûlé la mienne ainsi qu'une partie de ce village. Oh! tu étais bien i}etit alors, ei tu ne peux te rappeler cette nuit terrible, épouvanlable!... Ta mère y a péri; et au milieu de la désolation, de la ruine, il y avait un homme et une femme qui disaient à tous ceux qui pleuraient et souffraient, à tous ceux que l'incendie avait faits sans asile et sans pain : Venez avec nous, nous vous donnerons un toit el du pain. Un mois après, toutes ces petites maisonnettes que tu vois moins enfumées que les autres, étaient bâties, et chacun de nous en avait une qui lui appartenait. Cet homme el celte femme, protecteurs bienfaisants de la misère, habitaient le château qui, il y a deux mois encore, s'apercevait de cette fenêtre au haut de la colline; maintenant, regarde, mon fils, ce château n'est plus qu'un monceau de ruines el de cendres. Le feu du délavait brûlé nos maisons, le feu des hommes a brûlé la leur, sans pitié, sans souvenir, el dans ce journal!... dans ce journal que voici, Georges, sais-lu ce que je viens de lire :

« Aux portes d'.\vignon, au moiiTenl où il cherchait à traverser la ville sous im déguisement, l'ex-comle de Caslelnois a été reconnu par un ancien homme de sa maison; il a essayé de fuir et a cherché un asile dans une maison

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