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déjà suspecte; mais le peuple s'est ameuté; terrible dan? sa colère contre ses ennemis, il a enfoncé les perles de la maison, cl s'est fait justice. Le corps de rex-comie de Casteinols a été promené par toutes les rues, puis pendu à un gibet. »
— Voilà! voilà!... continua le vieillard en tendant à son fils le journal dont il venait de lire les lignes précédentes, voilà la justice du peuple! — L'ex-comle de Castelnois était un lionnète bomme, dit Georges, qui avait écouté silencieusement le récit de son père; ceux qui l'ont arrêté ne le connaissaient pas, puisqu'ils l'ont massacré: et ceux qui ont brûlé son château sont des fanatiques qui ne se sont passouvenusque c'était la demeure d'un homme de bien, mais qui se sont dit que c'était le château d'un noble.
El Georges, en repoussant du pied le journal qui était tombé à terre, alla appuyer son front brûlant contre u» des angles du vieux secrétaire.
— Mon père, dit la jeune fille dont les yeux étaient mouillés de larmes, il se fait tard, et depuis ce matin vous n'avez rien pris.
Puis allant au jeune homme, elle se dressa sur la pointe de ses pieds pour atteindre à son front.
— Mon bon Georges, lui dit-elle, viens te mettre à table, je t'en supplie. Et elle ajouta d'une voix plus basse : Regarde comme le visage de notre père est pâle, il eouftre. l'ourquoi parles-tu toujours ainsi devant lui? — Parce qu'il y a quelque chose au-dessus de tout, ma sœur, répondit Georges d'une voix comprimée; c'est l'amour de la liberté.
Puis secouant sa tète d'un mouvcnienl brusque et presque convulsif, il s'approcha du vieillard.
— 'Se veux-tu pas souper, mon père? — Oui, Georges: assieds-toi là.
Le jeune homme i)rit la main de son père et s'assit à côté de lui.
— Es-tu allé à la ville aujourd'hui.' lui dil-il.
Le vieillard secoua la tèle sans répondre. l*res(]ue au même moment on frappa à la porle; lous trois levèrent la tèle à la fois.
— Qui est là? dit Georges.
La porle s'ouvrit, et un homme vêtu en vrai costume de sans-culotte, chemise débraillée, pantalon court, large et rayé, pieds nus, gros souliers ferrés, ceinture et bonnet rouges, entra bruyamment avec le sans-façon de la fraternité
— Tiens, c'est François, dit le jeune homme en apercevant le nouveau venu. — Dis donc, Cassius, repartit celui-ci en lui frappant sur Tépaule de sa main calleuse, Cassius, le vrai Romain, Cassius, le républicain, Cassius, le sans-culotle, Cassius, le démolisseur des châteaux^ salut et fraternité. Ah! ah!... la besogne va bien et nous travaillons en conscience là bas; ça tombe comme grêle, les aristocrates, j'en ai vu deux hier soir à la lanterne qui faisaient de drôles de figures... — M'appories-tu quelques nouvelles? interrompit Georges qui comprenait combien les paroles du vrai Romain devaient être désagréables à son père. — Et de bonnes, je t'assure; aussi comme j'ai faim et que voici une bouillabaisse qui me parait assez gadlarde, je m'invite. Bonjour, vieux; liens, c'est la sœur, c'est du coquet; sais-tu qu'elle ferait une joliedécsse de la Liberté? I)is donc?... déesse de la Liberté!... hein!... en voilà de riionneur!
Cassius se tut pour manger, Georges appuya ses coudes sur la table et son menton dans ses deux mains.
— A propos, Georges... reprit l'autre sans laisser pour cela échapper un coup de dent.
Mais il s'arrêta et secoua sa tète en dévorant une tête de ])oisson.
— Georges! . . . quel bête de nom! appelle-toi doncBrutus ou Scévola. A la bonne heure! vlà qui résonne! Brulus! Scévola! ça dit son hoiiinn'; c'est convenu, tu l'appelles Brulus, à moins que tu n'aimes mieux Scévola?...
— .le ne tiens pas absolument à changer de nom. —
Cela ost agréable à la république une et indivisible. Cette bouillabaisse me délecte l'estomac. C"esl un velours, quoi? 11 regarda le vieillard, qui était immobile et ne mangeait pas.
— Dis donc, mon ancien, tu es bien taciturne pour le père de Brutiis? — Mon père est malade, dit Georges. — Oh! alors, plus le mot! respect aux infirmités de la vieillesse... Tu peux tout de même te vanter d'avoir un crâne fils, vieillard. Ost fini, je l'aime, ton fils! tonBrutus;àla vie, à la mort! Il parait que tu les as tous remués à la section, je les ai trouvés comme des crocodiles, ils veulent que tu sois représentant à la Convention; ils brûleront plutôt toute la province. Quel beau feu ça ferait! hein!... — Moi! à la Convention!... fil Georges dont le regard s'alluma d"une étincelle subite. — Tiens, pourquoi pas? Je veux que tu sois mon représentant, tu es mon Brutus. Ah! c'est que tu feras du tapage là-bas, lu me retourneras les fédéralistes. Vive Brutus! vive Robespierre! c'est mon homme comme toi, on m'a montré son portrait l'autre jour; voilà une figure comme je les entends, Robespierre! Vive Robespierre! vive la république! à bas les riches!
Et Cassius jeta en l'air son bonnet rouge comme la dernière expression de son enthousiasme.
— A bas les riches! pour prendre ce qu'ils ont, n'est-ce pas? dit le vieillard en haussant dédaigneusement les épaules. ■ — Pour leur prendre ce qu'ils nous ont volé, à nous, le peuple! le vrai peuple! qui sommes les mailres!... tes rois!... les riches!... Qui ne voulons plus de ducs, de marquis, parce que... — Parce que?... interrompit le vieillard en regardant Cassius. — Parce que... parce que... cela ne nous convient pas; ça suffit.
ElCassius regarda detravers le vieillard, qui s'était, sans répoudre,étendu dansson fauteuil, et avait détouniéla tète.
— Hum!... hum!... fit le Romain en fronçant le sourcil et en passant le revers de sa main sur ses lèvres violacées, est-ce que par hasard... Citoyen vieillard, ta
bouillabaisse était bonne, mais tes opinions me semblent suspectes. — Tu te trompes, Cassius, interrompit vivement Georges, mon père est un bon patriote comme toi, comme moi; chacun le sait; seulement, il a ses idées, lu as les tiennes. — Au fait, c'est possible, Brutus; il y a (le si drôles de patriotes, qui ne comprennent pas la chose. — Que venais-tu donc m'annoncer? — Sacrebleu!... c'est vrai. J'ai causé de toi à monami, le président de la commune, je lui ai dit que lu étais un chaud, un bon, que tu parlais comme un vrai Romain, et puis, je lui ai donné la chose sur les Droits de Thomme; il veut te voir et il faltend ce soir. — Il m'attend! dit Georges. — D'ici à Arles, nous avons pour une heure de marche tout au plus, vu que tu as de bonnes jambes et moi aussi. Seulement, v'Ià neuf heures bientôt, il ne faut pas perdre de temps. — Jestiis prêt, dit Georges en prenant son bonnet qu'il avait posé sur le bahut, je te suis. — Comment! tu pars encore, mon frère? dit la jeune flile; tu viens à peine de rentrer. — Oui, citoyenne déesse de la Liberté; Brulus, tu permets que j'embr-isse la déesse?
Et, sans attendre de réponse, Cassius imprima ses grosses lèvres sur le front pur et candide de la jeune fille.
Celle-ci, immobile et muette, baissa les yeux.
Le visage du vieillard devint d'une rougeur excessive; ses deux poings se fermèrent; mais Georges, quiétait près de lui, lui posa doucement la muin sur l'épaule.
— Mon père! dit-il à mi-voix. — Salut et fraternité, citoyen vieillard, reprit Cassiusen allant ramasser à terit; son bonnet. En roule, Brutus.
Et il sortit.
— Adieu, mon père, dit Georges en tendant la main au vieillard.
— Fille, va fermer cette porte, dit-il, que je parle à ton frère avanlqu'il ne sorte. — Je suis à toi dans la minute, cria Georges à son compagnon.
La jeune fille fern)a la porte et revint s'asseoir sur sa chaise après avoir jeté sur son frère un regard suppliant.
— Georges, dil le vieillard d'une voix grave dont il comprimait cependant le timbre pour que ses paroles ne pussent être entendues du dehors, tu vas partir, et quelque chose me dit que cet homme est le mauvais génie qui l'entraîne et te perdra peut-être. — Personne ne ni'en- (ntîne, mon père; je suis rinstinct irrésistible de mon cœur et de ma pensée.
Le vieillard se leva et prit les deux mains de son fils.
— Georges, la voix de ton père ne t'a jamais trompé; au nom du ciel, fuis ce vertige qui te pousse; notre nom est obscur; mais il a toujours été honorable et respecté. Je t'en supplie, ne lui donne pas la triste célébrité de ces héros du jour dont les noms seront plus tard maudits par la France, lorsque Dieu, qui la frappe aujourd'hui de démence, lui aura rendu la raison; ne te fais pas le complice de ces hommes qui ne voient dans la révolution que de basses jalousies à assouvir, que de folles ambitions à réaliser; ne fais pas cause commune avec des misérables comme ce Cassius qui parcourent les campagnes et les villes pour y semer partout le meurtre et le pillage, parce que ceux-Ii\ préfèrent l'argentvolé à l'argent noblement gagné par le travail de chaque jour.
Georges répondit d'une voix calme et froide :
— L'orage dévaste souvent un champ, renverse une maison, mais la pluie qu'il répand par torrents sur son passage fertilise la terre, et lui donne d'abondantes moissons, — Mon fils! mon fîls! répéta le père, en levant sur le jeune homme ses deux mainsqui semblaient le supplier, nous vivons dans un temps fécond en tristes événements; et les cheveux blancs d'un vieillard ne suffisent pas pour sauver du pillage, une maison, quelque modeste qu'elle soit, et du déshonneur, une jeune fille de seize ans.
Les yeux du jeune homme se tournèrent instinctivement vers sa sœur qui était pensive, la tête trislement appuyée sur sa main; et il y eut dans la cabane un assez long moment de silence, puis Georges reprit :
— Je t'aime et te respecte,mon père, tu le sais : mais,
t'i'iiis-le, il y a lies sciilimenls i|iie Dieu a mis en nous. v\ (|ui ne doivent de eoniplequ'à cux-nièmcs. Ceiiiielu crains, mon père, je l'appelle de tous mes vœux; ce que tu repousses, je le demande avec l'ardeur dune foi profonde; ce que lu crois le malheur de la France, est pour moi son réveil cl le sentiment de sa force; ces lionmies que tu méprises, que lu appelles misérables, je les appelle mes frères : ils aiment, ils défendent et ils protègent ceux qui les comprennent. — Jus(|uà ce qu'ils les abandonnent ou les tuent, comme ils ont fait du comte de Caslelnois, le père et le protecteur de ces contrées? — Ils m'aimeront.'... mon père, continua Georges, qui semblait ne i)as a\oir entendu l'interruption du vieillard, ils m'aimeront! parce que je les aime du fond démon cœur. — Allez donc. (Georges, dit le vieux père d'un Ion brusque en se rasseyant, et que votre volonté soit faile. Aban<loiinez maison, famille et parlez; n'enlendez-\ous pas voire lidèle Cassius qui vous ajjpelie? — Mon frère!... mon frère!... dit la jeune fdle en se pendant au cou du jeune homme, j'ai peur... j'ai de tristes pressentiments.
El on parlant ainsi, son visage était inondé de larmes.
— Knfant, dit Georges en l'embrassant.
El pendant que d'une main il relenail sur sa poitrine lu lèle de sa sœur, il lendit l'autre à son père.
Le vieillard leva sur lui son regard froid et sévère, et se croisa les bras.
Georges resta un inslanl la main tendue, puis il la relira brusquement en re|)oussanl faiblement sa sieur.
— Adieu, mon père, dit-il d'une voix brève. El il s'élança en dehors de la i)fli[e maison. Cassius l'attendait en fumant sa pipe.
— Parlons, dit Georges en juissanl la main sur son front qui élait humide de sueur, partons.
Tous deux |)rirenl un chemin qui tonrnail sur la droile cl allait joindre la roule qui conduit à Arles: mais à peine avaient-ils fait cent pas, que le jeune Intmme se retourna cl jeta encore uii regard sur la petite maison tlonl
îa maigre silfiouelte disparaissait déjà à moitié dans Joiubre.
Si Cassius IVùl regardé, ri eût vu tout à coup s'assoiubrir son visage; e'fst que ce dernier fantôme à moilié •Meinl delà maison paternelle faisait reparaître à ses yeux le front sévère et attristé de son vieux père et le visage de sa sœur inondé de larmes; il entendait celte voix suppliante (pii lui disait : Mon frère, ne pars pas, j'ai peur.. . Mais ce souvenir n'eut pas la puissance de Tarrèler ou de lefaire retourner enarrière. La volonté immuabledc sa pensée conipriniail les palpitations de sonconir. Cependant si une bonne inspiration reùlraFnené dans cette pauvre habitation, que son absence faisait sofrla^ire et silencieuse, il eût été bien profondément ému de la joie causée par so» retour inattendu, et peut-être la main du destin qui l'arracbait au foyer paternel se fût refermée et eût recherché nne autre proie. Mais le sort en était jeté; Georges devait parcourir ce sillon révolutionnaire tracé par la fatalité.
P.ientôl il eut atteint Aric-s.
A rentrée de la ville, Cassius et lui furent arrêtés par la sentinelle et conduits au poste pour l'examen de leurs papiers; mais comme tous deux étaient munis d'une passe fort en règ^le, le chef du poste leur tendit fraternellement la main, alluma sa pipe à celle de Cassius, leur demanda des nouvelles, et leur souhaita le bonsoir.
Nos deux voyageurs s'engagèrent dans une rue étroite, tortueuse, qui aboutissait au quartier le plus populeux de la ville, et s'arrêtèrent devant une maison qui, par un hasard étrange, n'avait qu'un seul étage. Celte maison, éclairée par une lanterne accrochée contre le mur, contrastait singulièrement avec celles qui fentouraient, dont Fes toits élevés semblaient monter démesurément comme les proportions imaginaires d'un fantôme; elle était b demeure du président du comité de surveillance de la commune, l'homme le plus important, lopins craint, le plus puissant de la ville, celui qui régnait en souverain... vévoiuiionnaire, qui décidait comme les anciens dieux do
roiympe, \mv un froncement de sourcils, des deslinécs de tons les liubilanls. L'n gesie de ce tribun omnipotent faisait du plus lioniiète homme un suspect bien près d'une eondanmalion capilalo; sur un mot, sur un regard, il emplissait les pritons de victimes, comme eût pu faire un berger d un troujicau de moutons.
Cela est étrange que tant de milliers d'hommes, sans se donner le mol, aient ainsi, sur tous les points de la France, accepté le rôle passif de victimes résignées.
C'est là uîideccs mystères de la destinée humaine que le 9 thermidor n"a même pas résolu, et qui ne se renouvellerait certes pas de nos jours si la fatalité voulait que de semblables tigres altérés de sang se ruassent sur la France. Emigrer ou courber la tête sont deux lâchetés; combattre est le devoir de tous.
Si on demande quel était cet homme, généreux pourvoyeur des prisons que tous les vrais patriotes de la Provence admiraient à l'égal d'un héros, voici les renseignements les plus positifs et les plus précis. Cet homme s'appelait de son vrai nom Antoine Obrior.
Comme le lecteur est appelé à le retrouver souvent dans le courant de cette histoire, il est important qu'on le connaisse avec quelque détail.
Antoine Obrier avait cinquante-cinq ans, mais il avait l'apparence vigoureuse et énergique d'un homme de quarante ans; sa stature était puissante, ses épaules larges et carrées; les muscles, largement développés, montraient la force herculéenne dont la nature l'avait doué; mais là s'ari'ètait le côté remarquable do cet homme : le visage avait un aspect anguleux et écrasé, le front était plat et étroit, les yeux petits et voûtés, les lèvres larges, les dents inégales; et une chevelure crépue qui, s'étant éclaircie par places, laissait entrevoir le crâne. Ses sourcils épais avaient de longs poils inégaux qui couraient dans tous les sens, La démarclie d'Antoine Obrier avait quelque chose de celle de ces Hercules de profession, qui cherchenl à développer, jusque dans leurs moindres mouvements,
i olaslicilé de leurs muscles cl la proportion athlétique de leur torse.
Certes, la république une et indivisible ne pouvait pas choisir un meilleur représentant pour i)ropagcr ses doctrines de douce et touciiante fraternité dans les départements du Midi. Du reste, Antoine Obrier, noinmé d'abord commissaire, puis président du comité de surveillance de la commune aux grands applaudissements des Arlésiens, était un des produits de lendroil. Il cùl pu, an besoin, nommer chaque habitant par son nom respectif et ajouter à ce nom une petite biographie. Il savait une foule de secrets et avait, rendu beaucoup de petits services, fort adroitement répandus dans les niasses; c'était, enfin, un de ces hommes qui ont l'instinct inné de la popularité et qui comprennent qu'en ce monde il faut savoir ce que la foidc ignore, et surtout pouvoir faire du mal en ayant l'air de faire du bien.
Ce que l'on connaissait d'Antoine Obrier était fort peu (le chose.
Selon les uns, il avait eu une jeunesse orageuse. Cet adjectif est un des plus élastiques de la langue française; il s'étend ù l'infini, comme un voile épais pour cacher toul le prologue de la vie.
Antoine Obrier n'avait pour ainsi dire presque jamais quitté le pays, si ce n'est l'espace de deux années. Au bout (le ce temps il était revenu et avait établi à Arles un cabinet d'afl'aires. C'était là la première pierre fondamentale de sa popularité. Les alîaires de ce cabinet consistaient à prêter de l'argent (il faut bien du tact et bien de l'esprit pour savoir prêter de l'argent); on eût dit, à voir la facilité avec laquelle il opérait, que cet homme avait fait l'étude la plus approfondie du c(eur humain. Il jetait par-ci, par-là quel(|ui's bonnes actions usuraires, il abandonnait avec uncgéuf'rosilé héroïque de petites sommes, en faisant sonner bien haut son abnégation, afin d'avoir le droit d'être inflexible et impitoyable dans d'autres circonstances plus importantes.
On pourrait loiiguemont sY'lendre sur co cliapilrc cl représenter le eiloyeii Olirier sous ses luulliples aspects; alors on le verrait parfois seul avec lui-niènie, avec sa pensée envieuse qui regardait toujours au-dessus de lui cl jamais au-dessous. I/envie! hase de toutes les mauvaises passions, engendrait chez cet liomiue la haine et le (iel. Il eût voulu anéantir tout ce qu'il ne i)ouvail pas atteindre.
Antoine Obrier avait un fils qu'il avait faitélever comme eût pu lèlre le fils d'un grand seigneur. Dans sa vie intellectuelle et rêveuse, c'était le sommet de ses espérances, c'était son orgueil. Il l'aimait comme aiment ceux qui, une fois par hasard, sentent leur cœur s'allacher à quelque chose; ce fils mourut d'une mort snhile. On en parla quelque temps : les uns racontaient colle mort d'une manière dramali»|ue, les autres se contentaient de répéter ce que tout le monde savait. Ceux qui cssayèreni d'en parler à Antoine Obrier n'eurent pour réponse que des mots vagues cl sans suite; mais s'ils eussent examiné le visage de celui qu'ils interrogeaient, ils eussent vu sous ses épais sourcils son regard s'enflammer à ce douloureux souvenir, sa bouche se crisper, el ses deux mains se passer sur ses yeux pour y retenir deux larmes prèles i\ tondier.
Depuis ce temps, Antoine Obrier avait vécu seul; lorsqu'il sorlait parfois, c'était le soir; il prenait, conlrairemenl à ses lial)itudes, les rues les moins fréquentées afin de ne rencontrer personne, et se dirigeait d'un pas rapide vers le château du nianjuis de Savernoy, (|ui élail à (leux lieues tout au plus d'Arles. Suivant le bruit public, c'était près de ce château, à un endroit où la roule est escarpée el rocailleuse, qu'avait été trouve le corps mort du jeune Obrier. Antoine restait là des heures enlières comme en conlenq)lation devant les pierres qui avaient été tachées du sang de son fils; la tèle penchée sur ses deux mains, il laissait parfois la pluie tomber par torrenis, sans s'en inquiéter, comme s'il eût été d'un autre monde; puis peu à peu sa tète se relevait et son regard immobile se fixait
sur les fenêtres éclairées du château qui scintillaient au milieu de la nuit.
Voilà tout ce que Ton savait de la vie du père et de la mort du fils.
Lorsque la révolution éclata, Antoine Obrier se réveilla subitement du sommeil de sa douleur et de son isolement; il retrouva tout à coup Ténergie qui semblait s'être éteinte en lui, et s'élan.ça plus fort de cette mêlée sanglante qui faisait du sol de la patrie un champ mutilé par les désastres et l'incendie. Une nouvelle nature se développa en lui, terrible, impitoyable, et bientôt il fut signale dans toute cette partie de la Provence qui comprend les vastes plaines de la Camargue comme le plus ardent, le plus zélé patriote, comme l'ennemi le plus acharné des nobles.
Déjà, avant que le gouvernement républicain l'eùl investi de fondions officielles, il s'était fait le chef de ces masses hurlantes qui se plaçaient au-dessus de la justice et du droit.
La ville d'Arles était tout entière dans sa niam, il n'y avait pas une tête qui ne lui appartint, il n'y avait pas un homme, quel qu'il fût, qu'il ne pût faire égorger dans les vingtquatre-heures. Il avait à sa volonté des hordes enrégimentées qui parcouraient les plaines, brûlaient les châteaux; et chaque fois qu'il apprenait le pillage ou la destruction d'un domaine seigneurial , ses deux yeux flamboyaient comme des lisons ardents, et il s'écriait d'une voix stridente :
— Oui! oui! mort auxnobles! mort à tous ces orgueilleux seigneurs! et que le dernier d'entre eux soit écrasé par la dernière pierre de leurs châteaux!
Sa pensée infatigable planait sans cesse comme le génie fatal de la destruction sur cette race proscrite, décimée aujourd'hui par l'assassinat, et qui devait l'être demain par l'échafaud.
C'est chez cet homme que se rendaient Georges el Cassius.
Ils montèrent un petit escalier assez obscur. Cassius
inaroliait le premier, car il avait une grande Iiahilude des êlres de la maison. Il frappa à une porlc donl les planches mal jointes laissaient sinfiltrer la limiière qui était en dedans.
— Entrez! dit aussitôt une voix forte et vibrante. Cassius poussa la porte.
— Salut, citoyen Obricr, dit-il, je t'amène un bon patriote, celui donl je t"ai causé. C'est lui qui a écrit de si belles choses sur les Droits de l'homme et qui leur parle îi tous un peu proprement.
Georges, debout devant la porte, attendait (ju'on lui adressât la parole.
— Ah! ah! fit Obrier, approche, citoyen; je suis bien aise de te voir. Les bons patriotes sont rares. Assieds-toi là, sur cette chaise, et jasons un peu. Tu t'appelles... — Georges, reprit le jeune homme. — Et moi, je l'ai surnommé Brutus, s'empressa d'ajouter Cassius; parce que Brutus, c'est un nom qui classe tout de suite son homme.
Georges s'était assis, et pendant que Cassius parlait, Obrier avait levé sur le nouveau venu son regard scruta leur.
On n'a pas eu un cabinet d'affaires, et on n'a pas prêté de l'argent pendant vingt ans de sa vie, pour ne pas posséder ce qu'on pourrait appeler le tact du regard.
Il posa sa pipe, et, après avoir examiné un instant Georges en silence, il se leva tout à coup, et s'appuyanl d'ime main sur sa table qui était couverte de papiers et ornée d'un pot de bière, il tendit l'autre au jeune homme.
— Citoyen Georges, lui dit-il... — Je t'ai dit que je l'ai baptisé Brulus, interrompit Cassius, 'qui tenait extraordinairemenl à ses idées. — Georges ou Brutus, dit Obrier, soit; j'ai entendu parler de toi; lu es l'idole de ta section et lu as sur tous les habitants de nos plaines une véritable puissance. A la bonne heure! aussi il faut (|ue lu fasses ton chemin. Tu es jeune, lu as du cœur, lu sais le langage qu'il faut parler au peuple, tu aimes la république; avec cela, vois-lu, on vajoin. Ta place est peut-être niar-
quée à côté de Robespierre et de Danton. Mais, croismoi, ne perds pas Ion temps à écrire; ça use du papier et de Tenere, voilà tout. Cequ'ilfaut à la république, ce sont des hommes énergiques qui agissent avant tout. — Je te remercie, citoyen, dit Georges, de tes bonnes intentions à mon égard. Toute ma vie et toutes mes pensées appartiennent à la république, au triomphe de sa sainte cause; qu'importe le chemin que je ferai; ce que je veux, c'est la servir et donner, pour ma pari, un coup de pioche dans ce grand sillon (|u"elle trace à la liberté.
Au même moment, il se lit un bruit confus dans l'escalier, c'étaient des pas précipités et des voix confuses; puis la porte s'ouvrit avec fracas et donna entrée à plusieurs hommes, qui méritaient, par leurs costumes et leurs physionomies, le beau nom de sans-culoltes.
— Nous tenons enfin le marquis de Savernoy! s'écria celui qui entra le premier. ^
Anssilôl que ce nom fut prononcé, le visage d'Obrier devint d'une pâleur livide, ses lèvres blanchirent.
— Le marquis de Savernoy!... s'écria-t-il en levant à la fois ses deux bras; le marquis de Savernoy! l'as-lu vu? — Non, mais les indices sont certains et nous savons où le rencontrer cette nuit. — 11 vous échappera, vous disje, comme il vous a tant de fois échappé!... Vos indices sont faux!... C'est pour vous détourner de la vraie route et vous empèchcj' de suivre leurs traces. Ces Savernoy!... sont des serpents. — Tu vas voir, citoyen Obrier, que nous sommes cette fois bien informés, reprit celui qui avait parlé en entrant.
Les membres d'Obrier tremblaient, une de ses mains avait pris au hasard sur la table une feuille de papier qu'elle broyait convulsivement, cl sa respiration sortait en sifflant de ses narines gonflées.
— Parle donc! parle donc! s'écria-t-il, lu vois bien que je l'écoute!... Où est-il? où l'a-t-on vu? où doit-il aller?
Le sans-culolte lendit un papier à Obrier; celui-ci le saisit avidement, mais il le tint un instant devant ses
yeux sans pouvoir distinguer aucun des caractères qui y étaient tracés. Il s'assit, jiosa le papier sur la table, el, après avoir passé à jiliisieurs reprises ses deux uiains sur sou front, il fixa sur lui son regard enflamnié.
— Oui... oui... dit-il, à nu'surc qu'il lisait, cl cotume se parlant à lui-niènie... c'est bien cela... la Maison- Jaune... au coin du petit bois... à minuit... On frappera deux coups sur le troisième carreau de la seconde fenêtre à gauclie... Il faut y aller!... il faut y aller!... Quelle heure est-il? — Dix heures el demie, au plus, dil Cassius.
Obrier se retourna vers celui (|ui lui avait remis le papier.
— Comment ce papier est-il entre tes mains? — Il était dans les puclies d'un homme qui nous a paru suspect, répondit l'autre flegmaliijucment. — Et cet homme? — Ma foi! il s'est fâché, et Scévola l'a expédié; il n'avait pas la \ie dure. — A-t-on su qui étaii cet homme? — Pardieu!... ou l'a reconnu pour un allidé des Savernoy.
Obrier se mil à marcher à grands pas dans la piè«e où il se trouvait, et des mots entrecoupés s'échap|)aienl de ses lèvres comme les débris de sa pensée.
— La Maison-.Ianne!... les Savernoy!... ma vie!... ma vie entière pour les tenir tous deux dans ma main, le père el le fils!... pour les écraser sous mes iiieils!... pour faire couler leur sang goutte à goutte...
Puis il s'arrèla effrayé lui-même des paroles (|u'il avait laissées échapper, i)romenant sur ceux quil'écoutaienl un regard inlerrogateur.
— Mais i)arlez donc!... partez donc!... s"écria-l-il «l'une voix de tonnerre; que faites-vous ici?... .\ la Maison-.Iainic! el mort aux Savernoy!... — A la niaison- .Jaiine! et mort aux Savernoy! répéta toute la sans-culolterie en brandissant des couteaux, des piques el des fusils. — Une expédition! dil Cassius. Camarades, j'en suis! je ne serais pas fâché d'avoir un Savermiy (|ue!ques minutes sous la main.
Et il sortit avec les autres.
Obricr les écouta descendre l'escalier, comme on €Coute s'enfuir et s'éteindre peu à peu un bruit qui est un souvenir.
— Oh! mon fils! mon fils! dit-il.
Tout à coup il aperçut Georges. Evidemment il avait oublié sa présence; car il ne put se défendre d'un mouvement de surprise, lorsqu'il vit les deux yeux du jeune homme attachés sur lui.
Georges avait dans la physionomie une expression qui contrastait singulièrement avec celle du citoyen Obrier, contractée par une fiévreuse inquiétude.
— J'ai souvent entendu parler des Savernoy, dit-il. Obrier ne répondit pas; il écoutait dans le silence. Il
se pencha à la fenêtre :
— Je ne les entends plus, murmura-t-il entre ses dents. — Ils sont déjà loin! dit Georges. Je connais Cassius de longue date : il va les mener un train d'enfer. — J'ai lafièvre!... fil Obrier, qui venait de se rasseoir, et qui parcourait des papiers sans savoircequ'il faisait. Que disions-nous donc, citoyen, quand ils sont venus nous interrompre? — Je te disais, citoyen président, répondit Georges d'une voix calme, mais pénétrante, que ma vie et mon âme appartiennent;! la république. — C'est vrai; c'est vrai, reprit Obrier, et je fai dit que tu irais loin; je lis cela dans tes yeux. Aujourd'hui je te protège; demain, ce sera toi peut-être qui me protégeras.
Georges sourit.
Obrier laissa rciflmber le? papiers qu'il tenait dans sa main.
— Sais-lu que c'est très-bien ce que tu as écril? Camille Desmoulins ne ferait pas mieux.
Obrier s'arrêta.
— Ne trouves-lu pas que l'on étouffe ici? Georges se leva et ouvrit la fenêtre.
— Merci, citoyen^ dit Obrier.
El il appuja sa tête sur sa main. Tout à coup il la
— oo —
releva : une pensée subite venait comme un doute de traverser son esprit :
— Connais-tu la IMaison-Jaune? dit-il à Georges en lui saisissant le bras. — Oui, répondit celui-ci. — Eh bien! conduis-moi. — Avec plaisir, citoyen.
Obrier sortit avec Georges, et oui)lia do prendre sa pipe et de fermer à double tour de clef la porte de son cabinet; ce qui était la preuve la plus évidente de ragilalion extrême dans laquelle il se trouvait.
La Maison-Jaune était une sorte de cabaret placé au coin d'un petit bois au conjoint ou plutôt au point d'intersection de deux roules, toutes deux de traverse, dont l'une conduisait à Nîmes, l'autre à Uzès. Il est inutile de dire que la couleur dont la maison avait été peinte lui avait valu ce surnom, qui certes ne fut jamais mieux mérité.
Elle était, en effet, jaune depuis les pieds jusqu'à la tête, de ce jaune audacieux qui attire le regard par la crudité de son aspect et l'étrangeté de sa physionomie; aussi sa couleur ou plutôt son surnom avait survécu à sa vie réelle; car par un singulier liasaid de fortune, ces deux chemins, tous deux fort mal entretenus, avaient cessé d'être fréquentés, el une route nouvelle venait d'être faite qui coupait le bois par le milieu au lieu de le contourner. Alors la pauvre Maison-Jaune s'était éteinte dans le silence et dans l'oubli, sans que même, une fois par mois, un chariot de voiturier vînt s'arrêtera sa porte. La couleur même commençait à l'abandonner; il y a peu de choses qui résistent à l'oubli el à l'isolement.
I,E MONTAG^IARn, T. i . 5
Que voulait dire celte lettre prise sur un homme mort? ce reiuiez-vous mystérieux?
Peu (le mots suffiront pour l'expliquer.
Les deux premiers cris de la France révoiulionnaire furent : Mort au roi! Mort aux nobles! proscription glorieuse qui inscrivait le mot de fidélité au front de la noblesse en l'enveloppant dans la même condamnation, et en élevant côte à côte les deux échafauds.
Dès lors le pillage, l'incendie et la dévastation se répandirent comme des torrents terribles sur toute la surface de la France; les nobles assistèrent à l'incendie de leurs châteaux, à la destruction de leurs terres; ils avaient vu les cadavres amoncelés sous les pas des septembriseurs; ils voyaient les victimes de nouveau entassées dans les prisons, denrée promise au tribunal révolutionnaire.
Quelques-uns, malgré tout, nevoulurent pas désespérer de Dieu et de l'avenir; ils se réunirent daus un vaste complot, au lieu de fuir le sol de la France et d'aller demander asile à l'étranger. Les nobles cœurs se comprennent sans se connaître, se devinent sans se parler, et, se réunissant dans la même pensée , vont vers le même but sans s'être appelés.
Tout le midi de la France était en combustion; cliaquo jour les listes de proscription grossissaient. Les prisons d'Avignon, de Montpellier, de Mmes, d'Arles, de Marseille, devenaient trop étroites; chaque jour des milliers de pri-;onniers y étaient écroués, et le sang le plus pur coulait à profusion sous le couteau de lâches assassins.
Parmi les familles nobles de la Provence, la plus estimée, la plus considérable de toutes, était celle du marquis de Savernoy.
Le vieux marquis ne voulut pas émigrer : l'émigration lui semblait trahison et lâcheté. Par ses soins, tous les gentilshommes de la Provence reçurent des avis secrets et se réunirent en un lieu sûr, à une heure fixée.
Lemarquis de Savernoy portait un de ces noms que tout un pays aime cl respecte.
Chaque nuit, le lieu de réunion était changé afin de dépister les traces des ennemis acharnés à leur poursuite. Le marquis, infaligalile malgré ses cheveux blancs, cl secondé pur le comte Henri, son fils, semblait avoir retrouvé, dans ce moment suprême, toutes les forces et •toute l'énergie de la jeunesse. Déjà les ramifications de ce grand complot s'étendaient sur plusieurs parties de la France; c'étaient des étincelles séparées qui devaient se réunir un jour pour former un immense incendie.
La Maison-Jaune dont nous" avons parlé plus haut était inhabitée par suite du changement de route. Placée au coin de ce bois à peu de dislance d"Arle?, communiquant facilement avec Nimes, Uzès et plusieurs autres villes imporlaiilcs de la Provence, elle parut au marquis un point de ralliement qui ne devait point attirer l'attention.
Il fit donc aclieler celte maison par un lionmie sûr et dévoué qui y établit un petit commerce de cabaretier.
Les pra!i(|ues venaient fort peu; aussi le propriétaire (le la Maison-Jaune avait soin de se plaindre et de crier i)ien haut que, si cela continuait, il mangerait dans ce maudit cabaret le peu de fonds qu'il avait amassés.
Le marquis de Savernoy y venait souvent. C'est là qu'il recevait tous les émissaires et toutes les nouvelles qui lui parvenaient des diverses parties de la province.
La nuit où la lellre porlée à Antoine Olu'ier avait été arrachée sur le corps mort d'un de ses plus fidèles serviteurs, il attendait des nouvelles de Montpellier.
Aussi, lorsque la nuit fut enlièremeut venue, et que les campagnes furent silencieuses et endormies, celui qui eût regardé bien atlenlivement dans la direction de Mmes eût pu voir, se dirigeant vers la Maison-Jaune, par un sentier étroit, un homme velu comme le sont d'ordinaire les gens de la campagne. Ujj chapeau gris enfoncé sur la tète lui cachait la moitié du visage avec ses vastes rebords, une veste d'un drap grossier était boulonnée sur sa poitrine, et les larges plis de son pantalon de bure s'accro-
— ÔO —
cliaicnt aux ronces du chemin; car cet lioinnie, soit pour diminuer la longueur de la roule, soit pour éviter la rencontre de qui que ce fût, n'avait pas tardé à quitter le chemin tracé pour prendre à travers champs, côtoyant les haies, les buissons et se frayant un passage avec le bàlon qu'il tenait à la main.
Parfois, il s'arrêtait et semblait écouter si le vent de la nuit ne lui apportait pas quelque bruit lointain.
Dans ces moments-là, courbé derrière quelques loufles épaisses de tamarin, il ôtait son chapeau pour que le plus léger souffle du dehors pût arriver à son oreille attentive, et ses cheveux blancs qui tombaient le long de ses tempes se soulevaientet battaient son front de leursmèches argentées. Autour de lui gémissaient faiblement les cimes des arbres et frissonnaient entre elles les feuilles des haies voisines.
Ecoulait-ii? altendait-il? se reposait-il?
Lorsque quelques minutes étaient passées, il enfonçait de nouveau son chapeau sur ses yeux, et reprenait sa route.
Bientôt il arriva très-proche de la Maison-Jaune.
Avant de frapper, il en lit lentement le tour; puis prenant dans Tune de ses poches un petit sifflet, il en tira un son bref et aigu qui se perdit dans l'écho de la campagne comme le gémissement d'un oiseau de nuit.
Quelques secondes après, une fenêtre s'entrouvrit, sans que, même en s'aidant des rayons de la lune qui Téclairait en ce moment, on pût distinguer personne.
L'homme dont nous avons parlé s'avança alors du côté de celte fenêtre placée au rez-de-chaussée, s'accouda sur l'appui et étendit sa main au dedans. — Presque aussitôt une autre main toucha la sienne et tàtadans l'ombre un double anneau d'or qui était à l'annulaire ; ensuilt riiomme du dehors relira la main, la fenêtre se referma et il y eut encore un long moment de silence, après lequel la porle s'ouvrit à moitié.
Celui qui avait ouvert la porle tenait une lumière.
— Rien de nouveau, monsieur le marquis, dit-il à voix
basse à celui qui allait en dépasser le seuil; car cïUait le marquis de Savernoy lui-même. — C'est bien, Jacques, dit celui-ci d'une voix brève. As-tu fait prévenir par un avis secret le comte de Ferney? — Pingouin y est allé. — Alors la lettre arrivera, ou Pingouin sera tué, reprit le marquis fort tranquillement, comme se parlant à lui-même.
Et passant dans une petite pièce attenante à celle dans laquelle il venait d'entrer, il s'assit en disant à Jacques :
— Apporte-moi sur cette table tout ce qu'il faut pour écrire.
Jacques apporta ce que le marquis lui avait demandé et resta debout devant la table, attendant de nouveaux ordres.
— As-tu eu du monde dans la journée? dit celui-ci sans même quitter des yeux les papiers qu'il examinait. — Trois routiers qui se rendaient à Uzès et deux gendarmes qui ont bu sans même descendre de cheval. — Tu n'as rien entendu? — Rien, monsieur le marquis. — Va reprendre ton poste d'observation. S'il arrive deux personnes, et que ces deux personnes frappent, chacune, deux coups sur le troisième carreau de la fenêtre à gauche, tu viendras me prévenir et tu ouvriras. Je n'attends que ces deux personnes; tu n'ouvriras donc à nul autre, à moins que ce ne soit mon fils ou Pingouin, et alors tu reconnaîtras le signal. — Monsieur le marquis peut être tranquille, dit Jacques en s'inclinant respectueusement. — Quelle heure est-il'^ — Onze heures viennent de sonner. — Encore une heure, dit le marquis.
El appuyant ses deux coudes sur la table,il prit son front chauve dans ses mains.
Jacques comprit que le marquis n'avait plus d'autres ordres à lui donner, et il se retira en fermant la porte le plus doucement qu'il lui fut possible pour ne pas troubler les réflexions de son maître.
Le marquis resta longtemps dans la même position.
— Allons! dil-il, en secouant la têlc d'un mouvement
hnisquo. ravenir est à Dieu; notre cause est belle, il ne nous abandonnera pas. i\Jais c'est à Paris qu"il faut aller, c"est là qui! faut attaquer le mal dans ses racines. Tout va bien; qu'ils continuent à ensanglanter la France, et le règne de ces bourreaux sera court; leur mort sera terrible comme tout diàliment qui vient de la justice deDieu.
Et le marquis retomba dans ses silencieuses méditations.
Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et Jacques entra.
Il était pâle, agité.
Le maniiiis de Savcrnoy leva la tête, et ses deux sourcils se froircèrent avec un mécontentement visible.
— Pardon... pardon, monsieur le marquis, si j'entre ainsi, mais tout à 1 beure, au milieu du silence, il m'a semblé entendre du bruit, j'ai cru que c'étaient les deux personnes que vous attendiez, et je me suis mis à observer attentivement, pour obéir au premier signal. Alors j'ai vu des hommes... j'en ai compté dix au moins, qui paraissaient sortir du bois dans différentes directions et s'approcher de la maison. — En es-tu sûr? fit le marquis, qui cependant ne se leva pas, et dont le visage ne décela aucune émotion, tant c'était une de ces natures énergiques que tout danger, quel qu'il soit, trouve toujours calme et préparé. — Oh! oui!... bien sûr, monsieur le marquis. — Alors écoute-moi bien, Jacques, et retiens bien chacune de mes paroles; si tu ne l'es pas trompé, que je sois pris ou tué... — Oli! monsieur le marquis, interrompit le brave homme en joignant les mains... — Jacques, reprit le marquis tranquillement, nous vivons dans un temps où la mort peut loucher chaque heure de notre vie. Ne cherche pas surtout h me défendre, mais tache de l'échapper; s'ils cernent la maison, c'est qu'ils ont connaissance de ma présence ici, et leurs mesures sont bien prises. — Tu iras... écoute-moi bien, à l'endroiloù la roule deNînies fait un coude, et là tu attendras, jusqu'à ce que tu voies arriver deux hommes à cheval. Tu leur diras : — N'allez
pas pins loin cl retournez d'où vous venez. Puis tu iras rejoindre le comte de Savernoy, mon fils. — Je ferai ce que monsieur le marquis m'ordonne de faire, dit le vieux serviteur, qui écoutait atteiilivemenl, l'oreille collée contre la porte. — Maintenant, Jacques, va voir si tu ne t'es pas trompé, ajouta le marquis, de cette même voix tranquille et calme (lontle limbrene s'était pas altéré un seul instant.
Jacques sortit aussitôt; mais ii peine était-il dans l;i pièce qui servait d'entrée au cabaret, que le bruit qu'il entendit du dehors ne lui laissa aucun doute sur la vérité de ses soupçons. — Toutefois, il monta l'escalier à la hâte, pour regarder par une petite lucarne qui lui servait d'observatoire, et il vil la maison-jaune cernée de toutes parts. Le nom du marquis de Savernoy fui prononcé à voix basse, il parvint jusqu'à ses oreilles.
Le pauvre bomme joignit les mains avec un sentiment de profonde douleur cl descendit aussi promptemenl qu'il lui fut possible.
Le marquis, toujours assis devant sa table, comme s'il n'eût été menacé d'aucun danger, brûlait un à un des papiers après les avoir examinés avec attention.
— Sîous sommes perdus, monsieur le marquis! dit le digne serviteur d'une voix elTarée en entrant de nouveau. — Allons, Jacques, que signifie celte pâleur, cet effroi? Est-ce le premier danger de cette nature, qui nous menace et que nous courons ensemble?
Au même moment, des coups frappés contre la porte et les contrevents des fenêtres retentirent du dehors.
— Ce n'est pas pour moi que je tremble, murmura Jacques en se relevant et en se rapprochant du marquis. Qu'est-ce que ça me fait à moi de mourir!
Le marquis lui tendit la main; puis, sans répondre, il tira de ses poches deux pistolets qu'il posa sur la table.
Les coups redoublaient, et des voiv tumultueuses criaient :
— Hola! hé! là dedans! ouvre ta baraque, si tu ne veux pas qu'on la brise. — Va ouvrir, dit le marquis, et ferme cette porte à double tour eu t'en allant.
Jacques essuya silencieusement deux larmes qui coulaienl de ses yeux,
— Si nous ne devons plus nous revoir, reprit le marquis d'une voix affectueuse, adieu, Jacques. — Adieu, monsieur le marquis, reprit le serviteur en posant ses lèvres sur les deux mains du marquis, que Dieu veille sur vous, et qu'il fasse que ces gredins-là ne s'attaquent qu'à moi.
Le marquis de Savernoy lui répondit par un sourire de douce résignation, et relevant Jacques qui s'était agenouillé :
— Va, lui dit-il, mon ami, tu entends comme ils s'impatientent.
Elle était triste et touchante cette scène d'adieux suprêmes, au milieu des hurlements qui venaient du dehors comme des menaces de mort. La lumière vacillante ne jetait qu'une faible lueur dans la chambre et éclairait le visage du marquis, laissant dans l'ombre le vieux serviteur agenouillé à ses pieds.
Jacques était sorti, et le marquis, tenant un pistolet de chaque main, attendait immobile comme Teùt été une statue.
— J"y vais! j'y vais! cria Jacques en essayant de donner à sa voix l'expression surprise du sommeil interrompu. — Que diable! Vous allez casser ma porte. Quand on vient à cette heure, on laisse au moins aux gens le temps de se lever.
Et parlant ainsi, Jacques bouleversait son lit qui était dans un des coins de la chambre et jetait sur les draps sa veste et son gilet.
— Çà, voyons, que nie voulez-vous, citoyens? — Nous voulons que tu ouvres! — A cette heure, mon cabaret est fermé. — Qu'est-ce qui te parle de ton cabaret? reprit au-dessus des autres une voix stridente qui était celle de Cassius. — Mais je suis seul ici, et je suis couché. — Ouvre tout de même! cria la voix, ou nous allons te faire danser une carmagnole soignée.
Jacques conipril qu'il élait (emps d'ouvrir.
A peine la porte ful-eile enlre-bàillée, que Cassiusentr;j en étendanl ses deux mains devant la porte pour empêcher les autres de le suivre avant qu'il leur en eût donné la permission; car Cassius était de ces hommes qui s'investissent en toute occasion du souverain pouvoir, cl se nomment chef à l'unanimité partout où ils se trouvent.
— Ah çà! vous autres, dit-il, de cette voix rauque qui lui était particulière, gardez bien toutes les fenêtres, il ne s'agit pas de laisser échapper l'oiseau, parce qu'on cnlre dans la cage.
El, s'adressant à Jacques :
— Tu dis que tu es seul, citoyen cabarelier; cli bien! lu peux te vanter d'avoir le sommeil dur.
Tout en parlant, il s'approcha du lit, en arracha rudement la couverture, et posa une de ses mains sur le drap.
— Tu n'étais pas couché? — Ah! par exemple! — Tu mens! ce lit est froid. — Jacques, qui était loin de s'attendre à cette investigation, resta sans répondre. — Ça le chilïonne, citoyen cabaretier, reprit Cassius. J'ai deviné la chose; allons, vite! si lu ne veux pas que je le fasse danser au plancher comme une lanterne, dis-nous où est l'autre. — Qui l'autre? reprit Jacques en feignant l'étonnemeiit. — L'autre! hurla Cassius d'une voix tonnante, celui que nous cherchons!... Ton marquis de Savernoy, qu'il nous faut mort ou vif! — Tu dis, citoyen, le marquis de... Il ne vient pas de marquis dans mon cabaret. — Citoyen cabaretier, tu as l'air innocent comme une jeune fdie, mais Cassius ne s'y laisse pas prendre; le vieux renard est dépisté. Si tu ne l'exécutes pas de bonne grâce, nous allons fureter la baraque, et si je trouve quelque chose de suspect à la république une et indivisible, je te tortille le cou comme à un poulet.
Jacques avait dit la vérité : ce n'était pas pour lui qu'il tremblait, mais pour son maître. Les menaces de Cassius, les regards enflammés et haineux de cette meule patrioli-
fjuc ne rciïrayèreiil jias. Il resla devanl le sans-culoUe l'crnie el immobile.
— D"abord, lui dil-il, tle quel droit venez-vous ainsi dans ma maison? — De quel droil?ricanaCassius. Ecoulemoi bien, vieux grison; je veux èlre rempli de bons procédés à ton égard : c'est du droit d"un petit cliidon de papier qui dit à des fédéralistes comme toi et tous les tiens de venir ici à minuit. J'avais oublié le signal; sans cela, on se serait amusé; liisloire de rire un instant.
Si la pièce dans laquelle ils se trouvaient avait été mieux éclairée, Cassius eût pu voir le visage de Jacques pâlir malgré lui à ces dernières paroles.
La réponse était difficile; heureusement le farouche républicain était d'une nature légèrement brutale et afTectionnait peu le dialogue. 11 poussa rudement Jacques pour se faire place et commença l'exploration de la maison en compagnie de Scévola, qui avait écouté avec admiration la manière de s'exprimer pleine de sens de son nouvel ami. — Vous voyez bien qu'il n'y a personne, dit Jacques, qui observait du coin de Tœil les mou\emenls de» deux hommes.
Cassius ne répondit pas.
Cet homme avait évidemment le génie de l'inquisition "el de la perquisition. Rien n'échappait à son regard scrutateur. Il se méfiait de tout.
Aussi, après avoir visité avec minutie une espèce de petite chambre qui était sur la gauche et qui servait de débarras, il arriva au mur qui cachait la porte par laquelle était entré le marquis de Savcrnoy.
— Il y a là quelque chose, dit-il, en frajtpant sur le mur à coups redoublés. — Il n'y a rien, reprit Jacques, qui Iremblail sur ses jambes, mais qui affeclail de remettre très-tranquillement en ordre son lit dont les couvertures avaient été jetées à terre.
Mais Cassius était tenace en diable.
— Scévola, dil-il en montrant à son compagnon l'en- .Iroil sur lequel il avait frappé, voilà le terrier. Tu as un
]jon outil dans les mains, travaille; mais cela carrément.
Pendant qu'il parlait ainsi, d'un bond il fut près de Jacques, et le saisissant à la gorge, il s'écria :
— Vieux blaireau, à nous deux niaintenanl! Si tu ne tfous aides pas à ouvrir la porte qui est cachée dans ce mur, je te fais sauter la cervelle; ceci, mon bon vieux, est par ordre du citoyen présidant le comité de surveillance de la commune, siégeant à Arles. Te voilà instruit, si lu es curieux.
Ces paroles avaient été prononcées d'une voix si vibrante qae le marquis n'avait pas dû en perdre une seule syllabe.
Presque aussitôt Scévola se mit à travailler le mur carrément, comme le lui avait indiqué son ami.
Jacques savait bien que c'était fini de lui; et comme <;assius le tenait toujours parle collet, il cherchait à prendre un couteau caché sous sa veste, pour ne pas au moins se laisser tuer sans défense, comme un mouton entre les mains d'un bouclier.
L'on doit facilement comprendre dans quelle affreuse jiositioM était le marquis de Savcrnoy pendant la scène que nous venons de tracer.
Il s'était rapproché et avait écoulé avec attention. Lorsqu'il entendit Scévola, dont chaque cou]) faisait tomber un morceau du mur, son dernier abri contre les assas- -iiisquile poursuivaient, il arma sespisloletset s'approcha (lime porte secrète qui avait également été pratiquée à l'autre extrémité du cabinet et qui donnait sur la campagne. Cette pièce n'avait aucune fenêtre, et recevait le jour par une espèce de claire-voie pratiquée dans le haut.
Le marquis regarda une dernière fois s'il ne lui était échappé aucun papier qui, lui mort, eût pu compromettre SCS amis. Après cette dernière investigation, rapide comme la pensée, il éteignit la lumière et ouvrit doucement la ))orte secrète, en tenant un de ses pistolets jirèl à faire feu. Ce qu'il lui failail, c'était de gagner le bois. L'ne fois là, il lui serait facilC; au milieu de l'obscurité, d'échapper à SCS ennemis.
A peine avail-il cnlre-bûillé la porte, qu'une voix qui lui était inconnue prononça tout bas ce seul mot :
— Avenir!
Le marquis s'arrêta.
Etait-ce la fidélité ou la trahison qui prononçait ce mot de ralliement?
Cependant il nhésita pas, et répondit d'une voix aussi basse :
— France !
Aussitôt, à travers l'obscurité, il put vaguement apercevoir un visage qui apparut par la porte à peine ouverte; et la même voix dit :
— Parlez vite, gagnez le bois, et surtout ne tournez pas à droite; je tirerai mon coup de fusil en l'air, si l'on s'aperçoit de votre fuite.
Le marquis désarma ses pistolets, ferma la porte sans bruit, puis se coucha à terre, et profitant d'une inégalité de terrain et de quelques broussailles providentielles, il rampa pour atteindre le sentier qui conduisait directement vers le bois, il retenait son haleine dont le souille eût pu le trahir, et, presque couché sur la terre qu'humectait la rosée de la nuit, il atteignit ainsi le sentier.
Là était le salut; car ce sentier était bordé d'un fossé dans lequel le vieux gentilhomme se jeta pour gagner rapidement la lisière du bois.
11 était temps; Scévola venait de pratiquer une entrée en faisant sauter une portion de la porte.
Cassius saisit la lumière et s'élança résolument.
— Personne! dit-il, d'une voix tonnante en regardant de tous côtés; personne!
Jacques, dans l'ombre, joignait les mains et remerciait Dieu.
— Il est sauvé!... s'écria-l-il.
Quoiqu'il n'y eut que quatre murs dans la pièce par laquelle venait de s'échapper le marquis, Cassius n'en furetait pas moins avec celle rage insatiable que donne la déception.
r — Il élail làî... il élail là!... sï-cria-t-il en frappanl avec fureur sur la tai)lc. Ces papiers brûlés... celte lumière encore liède... Par où donc a-t-il pu s'échapper puisque la maison esl cernée? Vieux gredin, conlinua-lil en s'adressanl à Jacques dans sa pensée, lu payeras pour lui!
Il semblait que Sccvola n'eùl attendu que ce momenllà pour se jeter sur le vieux serviteur qui, debout devant son lit, ne le quittait pas des yeux.
Il s'élança sur lui, comme lûi pu faire une bêle fauve, en levant de ses deux bras la barre de fer qui lui avait servi à enfoncer la porte.
Jacques vit le mouvement, il ne put éviter le coup; mais s'il tomba la tête fracassée par la barre de fer, Scévola de son côté tomba aussi en poussant un cri aigu. Il avait le couteau de Jacques planté dans la gorge.
— Coup double, fil traiiquiilcmenl Cassius qui rentrait en ce moment.
Et prenant la main de Scévola qui se tordait dans une dernière convulsion :
— Sois tranquille, lui dit-il d'une voix sounle, on te vengera. Tu n'y seras pas pour le voir, c'est vexant, mais c'est égal.
Après cette courte oraison funèbre, il s'approcha de Jacques qui était sans mouvement. Son sang s'échappait par une large blessure au crâne et inondait le parquet tout autour de lui.
Cassius remua du pied le cadavre encore chaud; et, comme il vit qu'il était bien mon, il alla à la porte extérieure de la maison en murmurant entre ses dents :
— C'était un joli coup, bien carrément appliqué. — Ah çà, vous autres, ajoula-t-il en s'adressanl à ceux qui étaient restés en dehors, vous n'avez rien vu? Le diable s'en mêle! car je jure bien qu'il était là quand nous sommes arrivés.
Il fit une reconnaissance autour de la maison, comme un général d'armée qui aurait placé des vedettes. A cha