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Le montagnard

Il est temps de faire cesser cette lutte entre une nation entière cl une poi(;née de factieux détjuisés sous le nom de patriotes. (Guauet, à la Conventioo.

Revenons à Petit-Pierre, à mère Ursule.

L'enfant s'était remis à pleurer.

— C'était sacré, ça, rnadcuioiselle, quand tout a été... lini... pour elle... la pauvre... sainte femme... je n'ai plus regardé à droite... ni à gauche; quesl-ce que ça me

II, MONTAGNAKU, T. V). 1

faisait? Je suis parti, et je suis venu... Ah!... c'est bien long à faire à pieJ le chemin... Allez, mademoiselle, j'ai cru que je n'arriverais jamais... J"ai été à l'adresse... j'ai demandé. On s'est mis à rire, et pour toute réponse on m'a dit: Il y a longtemps qu'ils sont allés dormir avec les autres. J'ai compris tout de suite ce que ça voulait dire; le soir j'ai allumé du feu, et j'ai brûlé le paquet... Voilà pourquoi je suis venu à Paris. — Et tu vas retourner à Orange, mon pauvre Petit-Pierre?

Oh! non!... on y tue tout le monde, là-bas. A Orange!... pourquoi?... Jlère Ursule n'est plus là. Non! je vais au hasard |sans savoir où, jusqu'à ce que j'aie atteint l'âge, et alors... alors, ils me tueront comme les autres.

— Pauvre enfant, seul... tout seul... veux-tu rester avec moi? lui dit Jeanne en l'attirant vers elle. — Avec vous, mademoiselle... Bon Jésus!... si je veux! avec vous... C'est pour de bon?... — Pelit-Pierre ne te rappelles-tu plus Balbon? — Oh! si, mademoiselle. — Eh bien! Petit-Pierre, tu ne me quitteras plus.

L'enfant baisait les mains de mademoiselle de Savernoy.

— Voyez-vous, mademoiselle, dit-il, on a tort de douter du bon Dieu. Pauvre mère Ursule, si elle vous voit delà-haut, elle vous bénit, bien sur.

En parlant ainsi, il s'agenouilla dans le milieu de la chambre, joignit les mains et se mil à prier à haute voix : « Mon Dieu! vous êtes bien bon, puisque vous avez pillé d'un pauvre orphelin comme moi; aussi je vous en remercie du fond du cœur, je dois cela à la mère Ursule, qui a fait de moi un bon chrétien. »

Jeanne écoulait celte na'i've prière avec l'altendrissemenl d'un cœur religieux. Elle sentit deux larmes trembler dans ses longs cils blonds.

Au milieu de ce siècle d'impiété et d'apostasie, il y avait quelque chose de touchant à voir cet enfant à genoux et les mains jointes. C'était la goutte d'eau dans le désert.

Tout était redevenu silencieux dans la petite chambre;

aussi Jeanne enlendii dislinclcmeni quelqu'un mouler l'escalier.

— Pelit-Pierre, dil-ellc aussitôt, en se baissant et en saisissant la main de Tenfant, ici, je ne suis pas mademoiselle de Savernoy; ce mot prononcé comme tu viensde le faire presque tout à l'heure, serait ma mort. — Oli! mon Dieu!... fil Petit-Pierre, en se levant tout à fait. — Je ne m'appelle plus Jeanne, je m'appelle Marianne, ne l'oublie pas... ne l'oublie pas... — [Soyez tranquille, mademoiselle, j'y aurai bien attention.

Il était temps de faire cette recommandation à l'enfant; car au moment où il cessait de parler, on sonnait ù la porte de la toute petite antichambre qui précédait la pièce où ils se trouvaient.

Jeanne mit la main sur son cœur et dit d'une voix basse :

— C'est lui.

C'était en effet Georges,

La voix qui avait parlé à Jeanne ne se trompe jamais.

Georges n'avait pas comme d'habitude ce visage Iranquille et radieux avec lequel il l'abordait toujours; il semblait inquiet, préoccupé, et il dit en tendant la main à la jeune fille :

— Gracchus n'est pas ici? — Il est à sa section. — Bien! je venais le prévenir qu'il était très-important qu'il y fût. — A'ous avez l'air inquiet, Georges; craint-on un danger' ou depuis que je vous ai vu, s'esl-il plutôt liasse quelque événen)enl sinistre? — >'e craint-on pas toujours, ma pauvre 3Iarianne, quand les ennemis de la république sont acharnés contre elle? Tant mieux!... tant mieux!... qu'ils jettent donc le masque, qu'ils atta(|uenl à découvert. Assez d'échafauds coinme cela, un combat.'

Pelit-Pierre avait été se placer près de la fenêtre lorsque Georges était entré, ce qui fait que celui-ci ne l'avail point aperçu. Il s'approcha de mademoiselle de Savernoy :

— Je viens de voir à lerre, dans la rue, le morceau de pain que j'ai laissé tomber, lui dit-il, je vais aller le ramasser, mademoiselle; il ne faul pas perdre le pain du bon Dieu. — Quel est cet enfant? dit Georges, qui le regarda sortir. — Un pauvre petit orphelin qui était, il y a deux ans, à la campagne, chez... une... vieille amie de mon oncle. Je Tai aperçu tout à l'heure par la fenêtre, et, comme il est sans ressources, sans asile, je lui ai dit qu'il resterait ici. — Bonne 31arianne! dit le jeune montagnard en prenant les deux mains de Jeanne, ça fait du bien au cœur de t'entendre et de te voir! Ton cœur a la beauté de ton visage. Hélas! il faul que je te quitte. — Déjà, Georges? — Je dois aller au Comité, puis à la Convention; cette journée sera peut-être décisive.

Jeanne prit à son tour les mains du jeune républicain.

— Je vous en prie, Georges, ne me quittez pas ainsi; vous êtes inquiet, agité; vos mains sont brûlantes. Restez encore quelques instants avec moi. Prenez bien garde surtout, mon ami : maintenant la mort choisit sa proie partout.

Georges, debout devant la jeune fille, resta quelques instants à la regarder.

— Jamais, Marianne chérie, tu ne m'as encore parlé avec cette voix si douce, si pénétrante, jamais tu ne m'as regardé comme tu le fais en ce moment.

Jeanne baissa les yeux.

— Oh! reste... reste longtemps ainsi, mon amour, ta tête doucement penchée, tes beaux yeux levés vers moi; que tu es belle, et que je t'aime!... Oh! laisse toujours ainsi courir tes cheveux sur teo épaules.

La jeune iille avait incliné la tète sur l'épaule de Georges.

Les paroles du jeune montagnard la rappelèrent à ellemême. A son insu son cœur était passé dans ses yeux et sur ses lèvres.

— - Georges, lui dit-elle, je suis effrayée non pas pour

moi, mais pour vous. Voyez tous ces hommes dont la foula applaudissait il y a quelques jours à peine les moindres paroles, elle a applaudi à leur supplice. Le jeune montagnard serra les poings.

— C'étaient des misérables dont le pays a fait justice trop tard. — Mais n"a-t-on pas aussi arrêté Danton, Camille Desmoulins? — Ils comparaissent aujourd'hui devant le tribunal révolutionnaire. Oh! ce serait une grande calamité qu'il leur arrivât malheur... Mais Marat n'a-t-il pas été cité aussi devant ce tribunal?... Il en est sorti triomphant, couronné de fleurs, plus grand et plus puissant que jamais... Danton aussi est comme Marat, Tidole des masses... Oh! Marianne, il va des moments où il faut que la pensée se fasse de pierre et le cœur de marbre. Ce Danton a une parole qui lue, Camille une plume qui déchire. La raison se perd au milieu de ce chaos terrible. Marchons-nous donc au milieu des ténèbres? Partout des complots, des trahisons, des ennemis cachés sous des visages patriotes. Ne verse-t-on donc pas assez de sang encore... pour que la trahison germe ainsi sur chaque partie du sol?

Georges avait redressé son front hautain.

— Soit!... s'écria-t-il, nous les combattrons, tous et partout!...

Il y eut après ces mots quelques instants de silence.

Jeanne était pensive; chaque fois que le mot complot était prononcé, elle se sentait tressaillir et son sang glacé par la frayeur cessait de circuler dans ses veines.

— Georges, reprit-elle d'une voix tremblante, vous avez... parlé... tout à l'heure... de complots... d'ennemis... cachés, n'est-ce pas?... Est-ce que... est-ce que... l'on... craindrait?... — Toujours ce ci-devant marquis de Savernoy, interrompit Georges. — ^ Ah!... le... le... marquis..', de Savernoy... Eh bien?... — C'est le démon en personne; il faut qu'il ait des agents partout; on croit le tenir, et il vous échappe comme une goutte d'eau qui s'inliltrerait dans les entrailles de la terre; mais la dernière

fois on l'a serré de près, el je crois qu'il fora bien de profiler do ses noniljreux déguisements pour émigrer au plus vite, s'il ne veut aller saluer la statue de la Liberté sur la place de la Révolution.

Jeanne écoutait, muette et attentive, et malgré elle avait pâli.

— Obrier, continua celui-ci, a imaginé un plan de campagne... — Obrier.'... répéta Jeanne, que ce nom frappait toujours comme la pointe acérée d'une lame. — Un plan de campagne qui les enveloppera fort agréablement; car, imagine-toi que ces messieurs les royalistes n'y vont pas de main morte; ils doivent à la fois attaquer Paris sur tous les points et profiter du tumulte général pour enlever le petit bonbomme du Temple. Ils ne visent rien moins qu'à s'emparer du comité de salut public en masse. Le fait est que ce serait un bon plat à servir au banquet de messieurs les fédéralistes. Malbeureusement, grâce à ce pauvre diable de Cliarolais, auquel ils ont fort cavalièrement cassé la tête l'autre nuit, on connaît tous leurs projets. — Ab! fit Jeanne qui était tout entière suspendue aux lèvres du jeune montagnard. — On feindra de n'y plus penser pour leur faire reprendre confiance; mais l'ordre est donné à toutes les sections de se tenir armées et prêtes à marcher au premier signal. On faiblira sur plusieurs points pour qu'ils se livrent eux-mêmes en croyant à la victoire, et chaque pas qu'ils feront les entraînera dans un réseau dont ils ne pourront plus sortir. Allons... voilà que je te raconte tout cela comme si tu étais le citoyen Gracchus, et que ça t'intéressât. Ma belle Marianne, je le demande pardon de l'avoir traitée en citoyen. — Au contraire... Georges... cela... m'in...tércsse beaucoup, balbutia Jeanne. — Tu veux prendre ta revanche de l'autre jour et te montrer citoyenne des plus patriotiques, reprit Georges en riant et en prenant les deux mains de la jeune fille, mais je ne suis pas un austère Romain; et pour t'aimer, ma belle étoile, je ne te demande pas un brevet de civisme. Je ne

vous demande qu'une chose, Marianne, c'est de savoir que je vous aime, et de vous appuyer avec confiance sur cet amour.

Georges avait dit ces derniers mots avec une telle expression de dévouement sans bornes, que la pauvre fille toute tremblante du danger qui, chaque jour, à chaque heure, menaçait son père, laissa tomber sa tête sur la poitrine du républicain et toucha de ses lèvres une de ses mains.

Ce fut pour lui une commotion électrique, il étreignit Jeanne dans ses deux bras.

— Oh!... oui!., oui... Marianne, murmura-t-il tout bas à son oreille, comme s'il eût voulu que son cœur seul entendît ce qu'il lui disait : Aime-moi!... aime-moi!...

Jeanne avait relevé la tête. La fille pensait à son père.

— Tes mains sont brûlantes, ton front humide... continua celui-ci. Tu souirres...j'en suis sûr... comme ce jour où tu m'as tant effrayé. — Non, reprit-elle, je suis bien... très-bien... Que disiez-vous donc tout à l'heure?... les sections... sont... armées... — Voilà que tu t'inquiètes déjà pour Gracchus? — Oui... oui... s'empressa de répondre Jeanne... je m'inquiète., pour... — Calme la frayeur, le citoyen Gracchus ne peut courir aucun danger. — Est-ce... que Ion... s'attend... à une... attaque? — Peut-être cette nuit, peut-être demain. — Cette nuit!... demain!... et alors... — Alors... citoyenne Marianne, messieurs les conspirateurs seront rudement menés. L'idée d'Obrier, que j'ai appuyée ce matin au comité de sûreté générale, me parait très-bonne. — Ah!... une... idée... laquelle?... — Tu veux donc tout savoir, citoyenne? Décidément tues dans un jour de patriotisme fougueux. Je ne sais pas si je dois... car c'est un grand secret... Si tu allais trahir la patrie?...

Bien que ces mots eussent été prononcés en riant par Georges, ils firent tressaillir Jeanne jusqu'au fond de l'àme, et lui étreignirent douloureusement le cœur,

— Mais, vois-tu, Marianne, continua celui-ci, je vou-

drais avoir un secret qui pût faire tomber ma tète, et t'en apporter la moitié, puisque tues le battement de mon cœur, puisque tu en es toute l'énergie et le courage.

Mademoiselle de Savernoy était silencieuse et n'osait plus lever les yeux sur Georges. Oh! quelle souffrance!... quelle cruelle souffrance Dieu donnait encore à cette pauvre âme brisée!

Georges appuyé contre la cheminée attira Jeanne à lui.

— Tu ne sais peut-être pas, ma belle citoyenne, que le fils des Capet est enfermé au Temple. Aussi est-ce sur cet enfant, du reste bien frêle et bien maladif, que se réunissent toutes les espérances des royalistes qui croient qu'une révolution qui a pour reine la Liberté, s'abat comme une monarchie qui a pour roi un bonhomme. On va paraître se relâcher sur la garde du prisonnier, afin d'attirer de ce côté le foyer de la conspiration, tandis qu'au contraire les mesures seront prises pour défendre énergiquement le Temple; en moins d'une minute, toutes les issues qui y aboutissent seront fermées et pas un ne pourra échapper. La même manœuvre, comme de raison, doit s'exécuter simultanément pour le comité de salut public. Maintenant, citoyenne, ajouta Georges en portant à ses lèvres une boucle des cheveux de la jeune fille, tu connais les secrets d'Etat.

Dans le même moment, une horloge de la ville sonna trois heures.

— Trois heures... dit Georges; les heures sont des minutes auprès de toi; je pouvais à peine rester quelques instants. Adieu, Marianne; Georges, quand il est absent, occupe-t-il un petit coin de votre pensée?

Marianne émue, bouleversée, ne put prononcer un seul mot, mais le regard qu'elle leva sur Georges était une flamme échappée â son cœur, et répondit pour elle.

En sortant, le jeune républicain trouva Petit-Pierre assis sur la première marche de l'escalier.

Jeanne se laissa tom ber sur une chaise avec abattement.

Elle était tellement écrasée par le fardeau douloureux de ses pensées qu'elle ne s'aperçut même pas que Pelit- Pierre était rentré et qu'il était debout devant elle à la regarder : on entendait les sanglots à demi élouftés de son coeur qui soulevaient sa poitrine.

— Vous soutFrez donc beaucoup, mademoiselle? dit Petit-Pierre à demi-voix; comme s'il eût compris déjà, le pauvre enfant, qu'il y a des douleurs qui veulent le silence et le recueillement.

Jeanne releva la tète; son regard avait quelque chose de fixe et d"égaré. La voix de l'enfant l'avait réveillée en sursaut.

— Enfant!... enfant!... dit-elle tout à coup en prenant les deux mains de Petit-Pierre et en les serrant convulsivement dans les siennes : c'est Dieu qui t'envoie!!!

Et elle se mit à tracer à la hâte quelques lignes sur un morceau de papier.

Rude tâche que celle de faire marcher le drame de quelques-uns à côté du drame sanglant de tous, la mutilation de la France à côté des angoisses et des tressaillements d'un cœur, et de parler le langage enivré de la passion au milieu des gémissements de la place publique.

L'agonie de la France enveloppe et couvre d'instants en instants ces voix intérieures de la vie humaine, le sang qui se répand de toutes parts rougit les larmes qu'elles versent, et tache les pages du livre que nous avions entrepris d'écrire, comme ce balai sanglant qu'un enfant secoua plus tard contre les murs de la maison qu'avait habitée Robespierre, fantôme funeste qui se dresse à chaque pas.

A côté de l'enseignement douloureux de notre pauvre humanité découle à pleins bords legraveet terrible enseignement des nations, fontaine aux eaux brûlantes, à laquelle allaient s'abreuver des lèvres desséchées.

Si le marquis de Savernoy avait encore échappé à la haine vivace d'Antoine Obrier, il n'en avait pas été ainsi

lie ceux que la haine et l'ambition de Robespierre avaient marqués du doigt.

Ronsin, général de l'armée révolutionnaire; Hébert, le créateur du Père Duchesnc; Momoro, Vincent, AnacJiarsis Clootz avaient été arrêtés et menés au Luxembourg.

C'était un grand coup; mais Robespierre l'avait dit: la lutte était engagée. L'arrestation des hébertistes était un pas vers une pensée plus hardie; le couteau de la révolulion montait sur toutes ces tètes pour eu atteindre une plus élevée.

En effet, quelques jours s'étaient à peine écoulés que ces iiUrà-révolittionnaires comme on affectait de les appeler, furent traînés à la guillotine avec les mêmes cris de joie, les mêmes acclamations prodigués à leur agonie et à leur mort.

Mais c'était là seulement le prologue.

A l'arrestation des premiers chefs des hébertistes, avait succédé celle de Chaumette (Robespierre n'avait pas oublié les fleurs et les marronniers des Tuileries), celles de l'évêque Gobel, d'Hérault de Séchelles, de Simon. On le voit, la faux révolutionnaire ne trouvant plus d'épis à abattre glanait parmi les moissonneurs.

Ces coups de hache, nous l'avons dit, frappaient tout à l'entour du chêne puissant que l'on voulait renverser.

Ce chêne, c'était Danton.

Danton, le colosse Danton, le tribun si populaire, au front large et puissant, à la voix impétueuse et tonnante, Danton qui avait dominé tous les orages, brisé à ses pieds toutes les colères; Danton enfin, le favori de la Montagne.

Hideux et rebutant spectacle, en vérité, que celui de ces bêtes féroces, se regardant avec de sombres rugissements et se montrant les dents.

Les Girondins avaient expié par leur supplice la mort du roi; eux aussi, allaient expier à leur tour, un à un, la mort des Girondins. La révolution commençait à se sentir étreinte et étoufTée par les flots débordés dont elle avait elle-même rompu les digues. Torrent impur qui roulait

dans sa fange les pierres qui devaient le dessécher! fliistoire de Georges le Montagnard est riiistoire de la révolution elle-même, cha<iue pas qu'elle fait a un écho dans son ca?ur. Apôtre fanatique et non pas ambitieux, il assiste jour par jour à cette mutilation de son idole, au démembrement de son enthousiasme; il voit tomber une à une, comme des fleurs fanées, ses plus belles croyances républicaines. On lui révélait le crime là où ses yeux s'étaient ouverts à l'admiration, on faisait des coupables de ceux que l'on nommait des héros la veille, et on les appelait « des êtres pervers parveiins à jeter la république et la raison du peuple dans le chaos. »

La révolution était pour lui à la fois un instinct et une religion. Aussi il n'ose pas douter encore.

Danton vient d'être arrêté.

Danton va comparaître à son tour devant ce tribunal révolutionnaire institué par lui pour régulariser le meurtre et réhabiliter l'assassinat; et Paris, vautré dans son orgie, abruti par ses excès, écrasé par sa destinée, n'a môme pas un battement de plus au cœur^ comme si le couteau des guillotineurs fût devenu l'instrument de la volonté divine, et que chacun dût en être frappé à son tour.

Pour la France, c'était le 5 avril 1794.; pour la révolution, le 10 germinal de l'an ii de la république.

On frappa à la porte, d'.\n(oine Obrier; il était trop bon patriote pour avoir une sonnette ou un autre officieux que le citoven Scevola, son portier.

— Entre! dit Obrier.

C'était un des nombreux agents de la police, fureteur

d'instinct el de métier, dont la vie est un soupçon perpétuel et chaque heure une délation.

— Citoyen Obrier, dit cet agent, je viens l'apporter un papier assez important que i on a saisi sur un homme qui sortait d'une des maisons voisines de celle qui nous a été signalée, rue Saint-Jacques. Il y avait avec lui un enfant, mais comme il n'avait pas l'âge on n'a pas couru après. — Donne... donne ce papier, s'écria aussiiôl Obrier, que chaque espérance, quelque fugitive qu'elle put être, faisait tressaillir jusque dans ses fibres les plus intimes. — Qu'estce que cela veut dire?... fit-il d'une voix sourde; cette lettre... à n'en pas douter... était adressée à ce damné Savernoy... Tous nos projets connus... nos plans... les plus secrets indiqués... Et tu as pris ce papier?... dis-tu. • — Sur un homme qui a été écroué, il y a deux heures, à la Conciergerie, sous le n° 127. — Fouquier-Tinville l'at-il interrogé? — Le citoyen Fouquier était au tribunal.

Pendant tout le temps qu'il avait parlé, Obrier n'avait pas quitté des yeux le papier qu'il tenait à la main.

— Parbleu!... s'écria-t-il avec explosion, je ne m'étonne plus s'il parvient à s'échapper toujours. Oh!... nous tenons la clef d'un mystère. — C'est bien, dil-i! à l'agent, tu n'as rien de plus à ni'apprendre: je porterai moimême ce papier au citoyen accusateur public. Oui... oui... répéta-t-il d'une voix sourde. Il y a là un mystère... des traîtres!... des traîtres partout!...

Il se retourna vers le jeune montagnard.

— Comprends-tu cela, Georges? Le plan que j'ai combiné pour l'arrestation des chefs de ce complot et que lu as communiqué au Comité de sûreté générale, il est là... là, tout entier... dans cette lettre... — Dans cette lettre! dit Georges, qui jusqu'alors n'avait pas prêté grande attention aux exclamations d'Obrier, tant il était absorbé par le terrible jugement qui venait d'être prononcé. — Oui, mot pour mol... regarde.

Et il passa le papier à Georges.

Georges le prit et y jeta nonchalamment les regards;

mais aussilôl tout son corps tressaillit, et il se leva d'un boiid.

— D'où vient cette lettre?... Obrier... qui t'a donné celte lettre?... — Parbleu! tu l'as bien vu, cet agent qui vient de sortir. — Non! je n'ai rien vu!... rien entendu!... Oh!... je suis fou!... ce n'est pas possible!... je suis fou!...

Obrier le regardait avec stupéfaction.

— 11 paraît que ça le fait aussi un joli effet... — Mais dis-moi donc qui a écrit cette lettre?... cria Georges avec une exaspération croissante, en saisissant le bras d'Obrier et eu le secouant convulsivement. — Pardieu! si je le savais... je te jure bien que je lui ferais passer un mauvais quart d'heure à celui-là. — Oh! ma tête!... murmura Georges, qui était appuyé contre le mur tant ses membres tremblaient.

Il s'approcha de lui, et à son tour lui prit la main :

— Tu connais cette écriture, Georges? — Moi!... non!... non... balbutia celui-ci. — Georges, ce trouble... celte fièvre qui fait trembler tout ton corps... tu connais cotte écriture...

La figure de Georges était tellement altérée, qu'on eût dit celle J'un fou. Il ne répondit pas, mais il laissa échapper la lettre et se prit le visage dans les mains avec un sentiment de suprême désolation.

La pensée de Georges ne lui appartenait déjà plus. Obrier avait fait une trop profonde élude du cœur humain pour ne pas comprendre que les sentiments les plus extrêmes peuvent seuls donner une si immense douleur.

Il garda un inslant le silence, observant avec son œH fauve le jeune républicain.

— Georges, reprit-il ensuite, celle écriture est celle d'une... femme?... — Qui l'a dit cela?... murmura Georges écrasé. — Cette femme... est celle que lu aimes? — Cette femme!... celte lettre!... Oh! infamie!... Donne-la-moi!... Où est-elle?... J'ai mal luî... ce n'est pas possible!... Donne-la-moi, que je la déchire avec mes

dents!... — Tout est possible, dit Obrier de sa voix rude. Celle femme, c'est la nièce de Gracchus. — La... la... nièce... murmura Georges, dont les lèvres étaient plus blanches que le suaire d'un mort. — Ce Gracchus ne m'allait qu'à moitié... Celte jeune fille... — Celle jeune fille est une infâme!... s'écria le jeune montagnard avec une explosion terrible. Une lâche espionne.,, qui a abusé de mon amour...

Obrier posa la main sur l'épaule de Georges et lui dit d'une voix frémissante :

— Ne t"avais-je pas dit, Georges : N'aime pas!... n'aime pas!... L'amour... c'est le poison qui lue... c'est le serpent qui dévore!... Te voilà comme il était, lui!... des larmes dans les yeux, des larmes dans la voix!... la fièvre et la moildans l'àuie!... Enfant!... Enfant!... — Oui!... maisenfanlquisevenge! Obrier, enfant qui tue!... Oh! je ne me briserai pas la tête avec une balle, moi!... je me vengerai!... je me vengerai!... ■ — A la bonne heure!... tu comprends la vengeance. Sois tranquille, je l'aiderai, et je me chargerai des préliminaires. • — Oui, oui... n'est-ce pas? car vois-tu, mon cœur pourrait faillir... je pourrais... Sa voix élait si douce... son visage si pur!... C'était la voix d'une vierge et le visage d'un ange.

Georges tordait une de ses mains dans ses cheveux.

— Riais comprends-tu,Obrier,queIalàchetéd'une femme puisse descendre aussi bas?... Pour elle!... j'aurais déchiré ma poitrine etdonné mon cœuràfouler à ses pieds... pour elle!... Si tu savais combien je l'aimais!... Infâme!., infâme!... Lâche!... lâche!... Oh!.., comme je la briserai!... J'étoufTe ici!... j'éloulTe! . . .

El il s'élança hors de la chambre.

Obrier, penché sur le seuil de la porte, le regarda un instant s'éloigner.

— Pauvre Georges! dit-il; il a eu des accents qui m'ont rappelé... La douleur n'a qu'une même voix pour sangloter... Oh! mon fiisî... mon fils!... c'est ainsi que lu l'es

éloigné le jour où lu ne devais plus revenir!... J'ai reconnu la même pâleur sur le visage... le même frissonnement sur les lèvres...

Il cessa de parler. Sa pensée élouffail sa voix.

II alla à la fenclre et l'ouvrit pour laisser entrer l'air du dehors.

• — Il a raison, murmura-t-il d'une voix creuse, en s'accoudant sur le rebord, on élouffe ici!...

Un instant après, il se releva d'un mouvement brusque. Un éclair effroyable avait illuminé son cerveau.

— Si c'était... si c'était... s'écria-l-il avec un rugissement féroce.

Il se mil à rire d'un rire cruel.

— Tu es fou...Obrier...tu veux que celle jeune fille... et cependant!... cependant!...

El lui aussi s'élança dans l'escalier, s'éloignanl comme l'avait fait Georges, d'un pas rapide.

L'un élail poussé par son désespoir; l'autre par sa haine.

Georges était comme uu fou. Des déchirements affreux mutilaient sa poitrine.

En marchant il s'appuyait presque à chaque pas contre les murs pour ne pas tomber.

Tantôt il restait immobile, tantôt, au contraire, sa marche était fiévreuse; ses yeux étaient secs mais entourés d'un cercle rouge.

Au détour d'une rue il s'arrèla et se prit le visage dans les mains, sans faire attention que chacun, en passani, le regardait avec élonnement.

Que lui importail celle vie indifférente et lumullueuse qui ruisselait autour de lui? Que lui importaient les bruits de la terre? Il n'entendait que les bruits de son cœur en lambeaux!...

— Oh! infamie!... infamie... disait-il entre ses dents, monstruosité!... Elle!... Elle!... J'étais pour elle!... un instrument, un jouet, un espion... Oh! mon pauvre cœur!... oh!... ma pauvre âme!...

Et, semblable à un insensé, il tournait sa tête contre le mur et se frappait la lête aux pierres.

C'est que Georges avait été jeté d'un seul coup, du ciel resplendissant de son amour et de son adoration, dans la fange d'un abîme de souillures et de mensonges; c'est qu'il avait ouvert sa vie et son àme à une confiance immense; c'est qu'il avait donné à Jeanne tout cet élan, toute cette foi aveugle d'un premier amour qui s'infiltre dans le sang des veines et devient le regard de vos yeux, la voix de votre bouche, la chair palpitante de votre vie.

— C'est que celte lettre!.,, lettre infâme qu"il avait broyée entre ses doigts, déchirée entre ses dents, avait brisé tout cela d'un seul coup, amour, foi, croyance.

Les tempêtes ([ue Dieu envoie sur l'Océan ne sont rien auprès de la tempête qu'une telle douleur amasse dans la poitrine. C'est l'infini du désespoir. . Oli! le jeune et ardent républicain était bien tout entier écrasé par cet anéantissement de lui-même; plus rien ne \ivait autour de lui que la rage insensée qui s'amoncelait dans sa tète, que la fièvre qui le dévorait. Il mettait dans sa désolation toute la sauvage énergie de sa nature.

Se souvenait-il que ce jour était un jour terrible, néfaste pour les révolutionnaires? Il avait oublié que Danton, ce superbe colosse de la révoluiion, cette monstruosité de la liberté, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, Lacroix, Hérault de Séchelles devaient à leur tour s'agenouiller sur les planches glissantes de l'échafaud. Il avait oublié que cette heure, à laquelle il se frappait le front dans son désespoir furieux, était celle oîi ces hommes tout à l'heure si populaires encore, si applaudis de la foule, si adorés de tous avec des trépignements frénétiques, allaient signer de leur sang les premières pages de l'expiation.

Que lui importait que Danton mourût, Jeanne l'avait trahi!... Que lui importait que la hache du bourreau fît tomber la tête de Camille Desmoulins, Jeanne l'avait trahi!

Il n'entendait pas les cris de la rue, qui déjà arrivaient jusqu'à lui, et il ne s'apercevait pas que la justice de Dieu

voulait qu'il vît passer, têtes nues et mains garrottées,ces meurtriers de la France.

Et cependant le funèbre chariot avançait, traînant ses victimes comme il avait traîné les Girondins, comme il avait traîné Marie-Anloinelle, reine de France, et huit jours avant, Hébert et Momoro, comme il Irainait tous les jours les têtes à couper.

La foule débordait autour de lui et le pressait de ses flots tumultueux, la foule, vile multitude sans nom qui a toujours des cris de joie, des injures et des vociférations pour toutes les agonies, et qui de la même main encense et assassine.

Lève donc!... lève donc les yeux, Georges! Au lieu de les avoir incessamment fixés sur ton cœur, arrête-les sur ce cortège qui passe. Ce sont tes amis, tes frères!... Ils frayent la route oîi toute cette révolution parricide doit passer. Regarde : le spectacle en vaut bien la peine. Ils sont quatorze entassés dans la même charrette.

Danton était calme et les bras croisés; il avait le front haut, un sourire dédaigneux sur les lèvres, et dans le visage une empreinte d"écrasant mépris qui dominait aUte horde populaire, lie de sang et de fange, amoncelée contre les roues de la charrette; on eût dit un de ces chênes ailiers qui regardent passer la tempête sans s'en émouvoir.

Mais jamais homme mené à la mort ne fut plus déchirant à voir ou à entendre que Camille Desmoulins. La désolation était peinte sur tous ses trails, la faiblesse de ;oncœurdébordaitparses lèvres; il bondissait sur le banc où on l'avait placé et cherchait à déchirer avec ses dents les liens qui le garrottaient.

Les bourreaux cependant n'avaient qu'à regarder leurs victimes pour apprendre k mourir.

Les yeux de Georges, hagards, vacillants comme ceux d'un insensé, aperçurent tout ù coup ces quatorze tètes élevées au-dessus des autres.

\ Le montagnard reconnut Danton et se voila la face de ;es deux mains.

lE MONT\GN\Rn, T. 5. 2

Ce spectacle terrible l'arrachait violemment malgré lui à sa propre douleur.

— Danton!... lui!... à l'écliafaudt... mumiura-t-il à voix basse...

Ce front lumineux et puissant auquel un génie fatal semblait avoir donné la force de porter à lui seul la révolution, venait de creuser un sillondans la pensée durépublicain : et il entendit la voix du tribun qui disait à son ami avec une expression de dédain indicible :

— Reste donc tranquille, Camille, et laisse là cette vile canaille.

Cette voix, c'était bien ia même qui dix ans auparavant avait résonné à son oreille, le premier jour de son arrivée à Paris, tonnante et applaudie, la même voix qui disait :

— Il faut que le peuple ait justice.

Et ce peuple qui avait poussé Georges au milieu de ces flots jusqu'à la Convention, était bien ce même peuple auquel le monstre révolutionnaire devait lancer, avant de mourir, cet anatlième méprisant.

Mais celte impassibilité muette et orgueilleuse était un masque sur le visage de Danton. Il savait que les grands crimes, conmie les grandes vertus, vivent dans la postérité, et il posait à sa dernière heure devant le pinceau de l'histoire. Ce calme contracté rendait peut-être son horrible figure plus affreuse encore, ses traits étaient pâles, un rire convulsif plissait par instants ses lèvres sur lesquelles sa langue ardente se traînait continuellement.

— A i'échafaud!... à l'échafaud!... criaient les voix autour d'eux comme un tonnerre mugissant.

C'était du sang ù couler; que fallait-il de plus à cette meute altérée?

— Peuple!... peuple!... on te trompe!... on immole tes meilleurs amis, gémissait Camille Desmoulins en se tordant sous ses liens, de telle sorte que sa chemise, déchirée par lambeaux, laissait voir son corps osseux dans sa grêle nudité.

Spectacle pitoyable, révolte stérile cl honteuse contre la m.orl!

— A l'échafaud!... à l'échafaud!... répétait la foule qui dansait en ronde comme un troupeau de bêles fauves. — Mais c'est moi!... grinçait Camille, moi qui le premier, le 14 juillet, vous ai appelés aux armes!... C'est moi le premier qui vous ai montré du doigt ce trône à renverser, et vous ai crié: Liberté!... liberté!... Sauvez-moi!... sauvezmoi!... — A l'échafaud... à l'écliafaud!... répondaient les voix qui couvraient les gémissements du supplicié; et pas un n'avait un mot de pitié ou de souvenir. A l'échafaud!.,. à récliafaud!... — La vie est-elle donc si précieuse? dit Georges en lui-même d'une voix amère, pour qu'on doive la demander avec de telles supplications?... Voilù ma tète, qu'on l'abatte!... voilà ma poitrine, qu'on la déchire!...

Le mutisme de Danton ne put tenir contre celte ingratitude qui les conduisait en hurlant à la tombe, et il se pencha à moitié levé, sur un des rebords de la charrette.

— Peuple insensé... dit-il.

A celte voix rugissante, dont les accents lui étaient si connus, la multitude un instant cessa de vomir ses injures et ses imprécations.

— A réchafaud, Danton! n'est-ce pas, continua-t-il, parce qu'il vous a conduits au Champ-de-Mars pour signer la pétition contre la royauté. A l'échafaud, Danton, n'est-ce pas? parce qu'il a renversé le trône des roi?, parce qu'il a travaillé à vous relever de l'asservissement qui vous écrasait; oui, à l'échafaud, Da.'iloii; ii a voulu faire de vous des hommes!

Et la foule, qui s'était tue i.n instant, se mit ù répéter comme un écho funèbre : A lechafaud, Danton, à l'échafaud!

Le tribun tressaillit; ii se redressade toute sa hauteuret s'écria d'une voix quirelenlil comme un éclat de tonnerre: — Peuple ingrat clstupide! tu ne vaux pas la peine qu'un homme te donne un jour, une heure de sa vie...

Et il retomba sur son banc en murmurant entre ses lèvres violacées ces paroles empreintes du plus hideux cynisme :

— Quant à moi, je m'en ris, j'ai bien joui de l'existence; j'ai bien fait du bruil sur la terre, j'ai bien savoure ma vie. Allons dormir.

Et la charrette passa pour ne plus s'arrêter qu'au seuil de la guillotine.

La rue était devenue solitaire comme une plage que les flots de la mer ont quittée.

Georges seul n'avait pas bougé.

— Dormir!... dormir!... répéta-t-il à demi-voix. Oh! cela doit être vrai!... Puisque la vie est la souffrance, la mort doit être le sommeil.

La douleur en faisait presque un athée.

Quand le silence eut remplacé autour de lui ce tumulte mortel, sa pensée, un instant détournée, redescendit comme un éclair en lui-même.

— Oh!... la lettre!... la lettre!... dit-il en serrant ses deux mains contre sa poitrine.

Et il continua sa marche.

Jeanne était seule : seule avec les inquiétudes de sa pensée et la douloureuse résignation de son cœur; cette voix intérieure qui si souvent tremble et gémit en nous, prononçait incessamment le nom de son père et celui de Georges.

Les souffrances de l'âme ont cette différence avec les souffrances du corps, c'est qu'on les écoute et surtout qu'on les aime. La douleur du cœur a des recueillements tristes et doux.

C'est ainsi que mademoiselle de Savernoy s'isolait de la vie extérieure qui grondait autour d'elle.

Cent fois, cent fois heureuse est ta douleur, enfant! elle empêche ta pensée de se plonger dans ces angoisses de chaque jour, de chaque heure, de chaque instant; à peine si tu entends les cris d'agonie qui redoublent, enveloppée que tu es dans le deuil de tes espérances!

Assise près de la fenêtre, elle s'écoute dans sa méditation. On sonne à la porte. Elle ouvre.

C'est Petit-Pierre.

Pelil-Pierre est tout essoufflé; il a tant couru, le pauvre enfant. Sa voix s'éleint dans sa poitrine, à peine s'il peut parler.

— Mademoiselle, dit-il par mots entrecoupés, après... avoir... attendu... ce malin près de deux heures... à l'endroit. . . que vous m'aviez désigné. . . j'étais enfin parvenu. . . à remettre... ce papier... mais... à peine... avions-nous... fait quelques pas que trois hommes se sont jetés sur celle personne. — Oh! mon Dieu!... fil Jeanne. — Et ils l'ont entraînée... — En prison? — Hélas!... mademoiselle, je ne sais pas... j'ai pu m'échapper... je suis accouru... bien vite. — El ce papier, Pelit -Pierre?... ce papier... — Elail caché dans ses vêlements. — Alors tout est perdu!... s'écria Jeanne. — Voulez-vous que je retourne là-bas, mademoiselle? — Non, enfant, murmura Jeanne en se laissant tomber sur un siège avec un profond accablement. Arrêté!... arrêté!. ..Tu connais Baplislin, Pelit- Pierre?... Ce n'est pas lui. — Oh! non, mademoiselle; c'est un visage que je n'ai jamais vu.

Petit-Pierre était debout. Jeanne avait la tète penchée sur sa poitrine.

— Mon père!... mon pauvre père!... Ils le tueront, dit-elle.

Elle se leva brusquement et prit à la fois les deux mains de Petit-Pierre.

— Tu as raison, enfant... Il faut courir... il faut retourner... — Oui, oui. — Mais prends garde!... Ah! prends bien garde, Pelil-Pierre. Je l'envoie peut-être à la mort, cet enfant...

Elle se lut un instant pour essuyer son front couvert de sueur.

— Ecoute-moi bien, je ne puis rien écrire. Oh! ma tête!... Voici ce que tu diras : que tout est découvert, leurs plans, leurs projets, leur attaque contre le lemple, contre le comité de salut public, enlends-tu, enlends-tu bien? contre le Temple, contre le comité... Partout des pièges sont tendus... ils feindront d'èlre les plus faibles

pour... les entraîner à une mort certaine, mais des soldats cachés... Ah! dis-leur bien cela surtout... — Oui, mademoiselle. — As-tu bien compris? — Je me rappellerai tout ce que vous venez de me dire. Le temple, le comité de... de salut public, n'est-ce pas? — Eh! bien! va, va sous la garde de Dieu!

Puis, serrant avec un mouvement fiévreux la tête de l'enfant dans ses bras, elle couvrit ses cheveux de baisers.

— Je t'aime, Petit-Pierre, dit-elle, je t'aime! Petit-Pierre s'élança vers la porte.

Au moment où il l'ouvrit, un homme était debout sur le seuil.

C'était Georges.

Il était si pâle, il y avait une telle expression sur son visage, que Jeanne, qui s'avançait, resta immobile, les yeux lîxéssur lui; puis, comme il avait fait deux pas après avoir refermé la porte, effrayée de l'altération de ses traits, elle courut à lui.

— Vous souffrez, Georges... vous êtes malade?... il vous est arrivé quelque chose?

Georges la regarda sans répondre. Une de ses mains était placée sur sa poitrine par-dessous ses vêtements, et comprimait violemment les pulsations de son cœur.

— Non! dit-il tout à coup brusquement, non, je n'ai rien!... rien...

Et il alla s'asseoir. Ses yeux avaient un regard indéfinissable.

— Aon!... reprit-il une seconde fois avant queJeanne eût prononcé une autre parole; vous voyez bien que je n'ai rien...

Il laissa tomber son front dans sa main. La jeune fille s'était approchée de lui.

— Georges, vous me trompez, vous souffrez beaucoup? — Vraiment, répondit Georges, avec un frémissement qui faisait malgré lui trembler sa voix, les femmes sont étranges! que pourrais-je donc avoir? La république n'est-

elle donc pas forle, trioniphanle?... Nos entien)is ne sontils pas écrases au dedans et au dehors?... Les Hébertistes, Danton... Danton lui-même...

Il se leva; car sa respiration était si oppressée qu'il avait peine à respirer.

Jeanne lui prit la main. Cette main était brûlante, comme si elle eût été de feu.

— Je comprends maintenant, Georges, la pâleur de votre visage, le tremblement de vos lèvres, et celle fièvre qui vous fait les mains à la fois humides et brûlantes. Vous aimiez Danton, vous aimiez Camille Desmoulins... et leur arrestation... — Leur mort... leur mort!... interrompit Georges en se levant et en marchantà grands pas dans la chambre. Je viens de les voir... ils passaient... Qu'est-ce que cela, mourirr... Danton l'a dit tout à l'heure. Dormir... 11 va dormir Danton... il ne souffrira plus. Ne devons-nous pas tous mourir de lamcme façon?... Bravo!... bravo!... un coup de couteau; c'est plus vile fait... ça frappe le corps... ça ne mutile pas le cœur... Je suis pâle... Allons donc! mes joues... pourquoi êtesvous pâles?... reprenez vos couleurs...

Et en parlant ainsi, il se frappait le visage avec ses deux mains.

Jeanne, palpitante d'émotion, s'élança et lui prit les mains quelle serra dans les siennes,

— George, mon ami!... C'est affreux de vous voir ainsi... Tenez, j"enlends même les battements de votre cœur sans les sentir; vous êtes malheureux, appuyez-vous sur moi, donnez-moi voire, lèle que je la presse dans mes bras-.. Ne m'avez-vous pas dit que je serais pour vous l'ange de consolation? — Vraiment?... fit Georges avec un rire forcé qui déchira ses lèvres serrées l'une contre l'autre, oui, vous avez raison, Marianne... Vous êtes l'ange de la consolation... consolez-moi...

Il se lut et reprit ensuite d'une voix sourde:

— Ohîc'estune fatale journée que celle-ci... Dusang et de la douleur partout.

Son regard sombre et vaciliant s'attacha sur Marianne,

— Tout à l'heure, conlitiua-t-il, à voire porte... et cestcequi m'a rendu ainsi pâle... j'ai rencontré un ami... oui, un ami... C'était affreux! il se frappait le front à toutes les pierres des murs pour se le briser... C'est qu'il souffrait horriblement! c'est que son cœur torturé, déchiré en lambeaux, se tordait; c'est que toutes ces douleurs infinies que Dieu a données à l'âme, gémissaient en lui... Ah! si vous l'aviez vu, Marianne, vous en eussiez eu pitié. Ecoutez, vous... si bonne... si pure... vous... comme vous le disiez tout à l'heure... l'ange de la... consolation, écoutez... ce qui lui était arrivé : I! aimait de cet amour infini pour lequel il n"y a sur la terre ni mot ni langage, comme je t'aime enfin... Marianne... Cet amour était devenu sa vie, son âme; car ainsi que moi, il aimait pour la première fois, et sa pensée, à chaque heure, s'agenouil lait devant ce visage de femme. Je vous l'ai dit bien souvent; mais vous ne pouvez pas comprendre combien l'homme, lancé ainsi par la fatalité de sa destinée dans ce torrent qui se déborde, entraîne et aveugle, a besoin dccelle voix douce et aimée qui parle toujours en lui, et rend la force à son cœur, l'énergie à son bras, la puissance à sa volonté.

Pendant qu'il parlait ainsi, la voix de Georges devenait, tantôt tendre et douce, tantôt, au contraire, ardente et fiévreuse; il oubliait sa douleur pour penser à son amour.

— Eh bien! savez-vous ce qui est arrivé de lui?,. .Celte femme qu'il aimait avec toute la puissance de son être, avec le délire de la foi... celle femme en faisait un instrument de lâcheté et de trahison... elle pressait son cœur chaque jour pour en faire sortir jusqu'à la moindre pensée, pour en dévorer jusqu'au moindre secret, et cela, le cœur froid. ..le mensonge sur les lèvres,parce qu'elle était uneespionne!...

Jeanne écoutait : son front était livide.

— Oui, le plus lâche, le plus honteux métier!... épiant

chaque regard pour l'interpréter, chaque mot pour le répéter, chaque épanchement du cœur pour en faire une trahison. Que lui imporlaitque ses secrets ainsi livrés pussent faire tomber sa tète : une tête de plus sur l'échafaud... qu'est-ce que cela fait? — Seigneur, mon Dieu!... murmura Jeanne, qui se sentait défaillir. — El lui!... lui... le fou!... l'imbécile!... l'enfant... il ne voyait rien... ne devinait rien... il se roulait à ses pieds, il lui ouvrait son cœur; il l'appelait sa vie, son âme, sa force, sa religion, son ange... il baignait ses regards dans ses yeux. ..il ne demandait qu'à être son esclave à deux genoux, devant elle; i! baisait ses cheveux... un à un... il l'aimait tant!... il l'aimait tant!... Oh! le fou!... l'imbécile!...

Et Georges riait de ce rire torturé que l'ange des enfers doit avoir mis sur les lèvres des damnés.

Il se leva à moitié, et plaçant ses deux mains sur les épaules de la jeune fille :

— Mais dites-moi donc, Marianne, que celte femme est lâche... misérable et infâme!... car cet homme, c'est moi!... celte femme, c'est vous!...

Jeanne poussa un cri effrayant.

Le jeune montagnard retomba sur son siège écrasé, anéanti.

Un silence de quelques instants succéda à ce terrible analhème.

Georges se releva debout, fier et droit, les yeux ardents, mais le visage profondément dédaigneux :

— Oui, lâche... misérable... citoyenne espionne... reprit-il d'une voix lente, mais tu vois que la Providence marque du doigt toutes les infamies pour qu'on puisse les écraser du pied avec mépris, lu ne jouiras pas longtemps du fruit de ta lâcheté. — C'est un compte mainleiiant •) régler entre loi et Samson. — Georges... dit Jeanne en se laissant tomber à genoux devant le jeune républicain, le marquis de Savernoy est mon père... — Le marquis!... ton... père!... le marquis de Savernoy!... votre père,

— so —

Marianne!.,. — El maintenant, Georges, accusez-moi, livrez-moi,je suis prête... Depuis longtemps j'ai appris à force de douleurs, à ne plus aimer la vie et à ne pas redouter la mort; mais, au nom du ciel!... ne m'insultez pas ainsi!...

Les yeux de Georges n'avaient plus de regards, sa bouche n'avait plus de paroles. 11 tendit la main à la jeune fille et la releva.

— La... fille. ..du... marquis... de... Savernoy! murnnira-l-il enfin, en s"arrètant à chaque mot. — Oui, Georges, la fille du marquis de Savernoy; pouvait-elle laisser égorger son père?

Et la pauvre enfant, éclatant en sanglots, se cacha le visage.

Elle continua, laissant échapper des paroles entrecoupées au milieu de ses larmes.

— Double... haine... et double vengeance... à assouvir.. Allez... allez... Georges! la victime... ne murmurera pas. La mort, je ne dirai pas comme vous... Georges; c'est le sommeil; mais pour ceux qui ont beaucoup souffert, c"e3l le repos et l'espérance. — Oh!... fit le jeune homme avec un gémissement indéfinissable. — Georges, ne me méprisez pas!... ne me méprisez pas!.,, dit-elle.

Georges secoua la tète avec un mouvement d'étrange énergie, et se frappant le front :

— Il y a des momenLs, repril-il, où je ne comprends point qu'un homme ne devienne pas fou; la fille du marquis de Savernoy!... Mademoiselle, tout à Theure je vous ai insultée... outragée... c'est lâche de la part d"un homme... je vous en demande pardon... Vous avez fait... ce que vous deviez faire... Une fille ne peut pas laisser égorger son père! Vous avez raison... c'est moi... qui étais un fou... un insensé...

Et il se laissa retomber avec accablement, en murmurant avec une expression de désespoir immense : Oh! fatalité!... fatalité!...

Il se releva font à coup.

— Marianne... parlez!... Mademoiselle... au nom du ciel!... fuyez d'ici... vous n'avez qu'un instant... ils vont venir vous arrêter... ils vont venir! — Ils m'arrêteront, dit la jeune fille, sans faire un mouvement. — Marianne!... cil!... je vous supplie. — Je ne m'appelle plus Marianne... je m'appelle Jeanne de Savernoy. — Fuyez!... fuyez!... c'est la mort... — Et moi, je ne veux pas fuir... je veux attendre, dit Jeanne d'une voix simple et digne. — Oh!... non!... non!... s'écria le jeune montagnard en lui prenant les mains, tu fuiras... Voyez-vous, ils sont impitoyables!... c'est la mort! vous dis-je... — J'ai assez souffert... je veux mourir, Georges. — Et moi! dit Georges en l'enlaçant de ses deux bras, je ne veux pas que tu meures!... Je t'aime... ma vie... mon âme... je l'aime!... — Georges... Georges... s'écria la jeune fille en se rejetant en arrière... oh! ne me parlez pas ainsi!... j'éloulîe... je me meurs...

Georges baisait ses cheveux, ses mains, sonvisageavec délire, il essuyait ses larmec avec ses lèvres.

— C'est que tu ne sais pas, mon adorée... à quel point une femme peut prendre le cœur d'un homme sans lui en laisser rien... Tu ne sais pas quelle immensité de désespoir m'a dévoré en une seconde, en une minute... Viens... ma vie... viens... ils te tueraient sans pitié, comme ils ont tué mon père! viens... — Oh! être aimée ainsi et mourir!... dit Jeanne en se laissant alier au bras du jeune républicain, défaillante, éperdue. — Ecoute!... j'ai entendu du bruit dans la rue... jeies devine... ce sont eux... il en est temps encore... — Ce sont euxî... dit Jeanne en entraînant Georges à la fenêtre. — Oui... oui... répéta celui-ci en collant son visage contre le carreau... Les voilà, et avec eux un commissaire de section!...

Jeanne se jeta au cou du jeune homme, l'étreignit de ses deux bras, approcha son visage de son visage, son souiïle de son souffle. — C'est la morlî... la mort inévitable!... n'est-ce pas?... Eh bien!... Georges... je puis te le dire à présent, puisque je vais mourir... Mon bienaimé, je t'aime... je t'aime!...

Georges voulut parler, elle lui mit la main sur la bouche.

— Oh! ne parle pas'... ne parle pas!... j'ai si peu de temps!... enlends-lu bien? je l'aime avec toutes les forces de mon âme!...

Elle se leva sur la pointe des pieds pour être plus près de lui encore et pour que sa voix entrât plus profondément au fond de son cœur.

— Je faime, mon Georges adoré... plus que les anges n'aiment Dieu!... Si ce que je dis là est un blasphème... Seigneur, pardonnez-moi! Oh! j'ai bien soufTert!... j'ai bien pleuré!... Ne me plains pas, Georges... remercieles, ceux qui viennent... ils m'ont permis de te dire, mes yeux sur tes yeux, ma vie dans ta vie... mon âme avec ton fime... Je t'aime!... je t'aime!...

Comme si c'eût été l'écho de ces derniers mots, on frappa rudement à la porte.

Jeanne alors joignit les deux mains du jeune républicain dans les deux siennes.

— Georges, lui dit-elle, je suis bien heureuse, je te le jure, j'ai vécu toute ma vie en cinq minutes. — Tu ne mourras pas!... lu ne mourras pas!... s'écria Georges... je vais ouvrir...

Mademoiselle de Savernoy secoua la tête avec un triste sourire.

— Ami, dit-elle, sur le bord de la tombe, je le fais une prière; mon père a des cheveux blancscomme en avait le lien, sauve-le... si tu le peux.

Le regard de Georges répondit à la jeune fille, et comme on frappait avec violence, il alla ouvrir.

Jeanne resta debout, appuyée contre la cheminée. Son visage avait repris celle expression de calme sérénité que les peintres italiens ont donnée à leurs madones. Elle écarta ses cheveux le long de ses tempes et essuya deux larmes qui brillaient dans ses cils blonds. Elle était belle et radieuse ainsi, belle de toute celte pureté que Dieu met au front des vierges martyres; la pâleur de son visage n'a-

vait plus rien de triste et de maladif. C'était la douce résignation qui regarde le ciel et ferme déjà les yeux à la terre.

La première personne qui entra fut Obrier.

— Tu vois que je suis exact, dit-il au jeune montagnard avec un froid sourire; commissaire de section, agent municipal, gendarmes, nous sommes au grand complet. — Je te remercie, Obrier, répondit le jeune montagnard avec la même voix et le même sourire; mais lu vois que j'ai été encore plus exact que toi. Et il ajouta, en se retournant vers le commissaire et vers l'agent municipal : Je vous attendais pour larreslation de la citoyenne.

Obrier le regardait avec un étonnement mêlé d'admiration.

— A la bonne heure, Georges, lui dit-il à voix basse, tu as le cœur de roche.

Le jeune républicain ne répondit rien et continua :

— Citoyen commissaire, je remets la citoyenne entre tes mains, fais ce que tu as à faire.

Le commissaire s'approcha de la jeune fille.

— Ton nom, citoyenne? — Marianne, s'empressa de dire Georges. — Je m'appelle Jeanne de Savernoy, répondit celle-ci calme et grave.

Georges la regarda avee douleur. Obrier fit un bond. Le commissaire continua :

— Citoyenne Jeanne de Savernoy, par ordre du citoyen Fouquier-Tinville, accusateur public près le tribunal révolutionnaire, au nom de la loi, je t'arrête! — Je suis prête, dit Jeanne, sans que son visage trahît la moindre émotion. — La voilà donc!... murmura Antoine Obrier accoudé dans l'ombre, la voilà donc celle qui a tué mon fils!... — Qu'est-ce que c'est?... qu'est-ce que c'est? dit Gracchus qui venait denlrer, et qui, écartant violemment le commissaire et l'agent municipal, prit la jeune fille entre ses bras. — Vous vous perdez... murmura Jeanne bien bas, vous vous perdez... — Qu'es'-.'e

que ça me faill répliqua celui-ci d'une voix brève. — Dites que vous ne me connaissez pas. — Allons donc, que je t'abandonne au dernier moment, tu as pu le croire! ah! Jeanne, mon enfant, ça n'est pas bien.

Le commissaire s'avança vers lui.

• — Tu es le citoyen Gracchus? — Président de la section de la Fralcrnilé. — Citoyen Gracchus, par ordre de Fouquier-Tinville, accusateur public près le tribunal révolutionnaire, au nom de la loi, je t'arrête. — A la bonne heure! dit Dupuis en pressant contre sa poitrine la tête de la jeune fille, ma pauvre Jeanne, nous ne nous quitterons pas.

El il ajouta de manière à n'être entendu que d'elle seule :

— Je t'avais bien dit que ça finirait mal.

La figure d'Obrier avait un rayonnement infernal; il assistait immobile à celte scène, et murmurait entre ses dents, que faisait trembler une joie fiévreuse.

— Après ia fille, viendra le tour du père. Georges, les yeux sur Jeanne, ne prononçait pas un

mot, ne faisait pas un mouvement.

Pendant ce temps, l'agent municipal griffonnait sur une feuille de papier.

La jeune fille prit une des mains du vieux Dupuis, et ])endant qu'elle la norlait à ses lèvres, les larmes qui inondaient son visage coulaient sur ses mains; elle ne s'était résignée que pour elle-même.

— Hélas!... murmura-t-elle, c'est moi qui vous tue... — Encore une fois, qu'est-ce que ça fait? dit celui-ci en essuyant les larmes de la jeune fille avec son mouchoir à carreaux. Un peu plus tôt, un peu plus tard. Le tout est de s'habituer à cette idée-là. Je m'y ferai comme un autre, va! — Allons, citoyen, Gracchus, citoyenne Savernoy, dit le commissaire d'une voix rude et impérativ e, passez devant!

Jeanne s'appuya sur le bras de Gracchus.

Georges se pencha à son oreille et lui dit à voix basse :

V — Jeanne, je veillerai sur vous.

Dupuis se retourna vers le jeune républicain.

— Eh bien! alors, citoyen, ajoutd-l-il, tâchez de veiller un peu sur moi par la même occasion, ça me fera plaisir.

Antoine Obrier ne les quittait pas des yeux; il vit le mouvement de Georges; sa haine devina les paroles au mouvement des lèvres.

— Oh! non!... dit-il dans l'ombreen étreignant de ses deux mains sa large poitrine, non!,., tu ne la sauveras pas...

Il y avait bien des prisons à Paris dans ces temps lugubres. Les maisons de Dieu étaient devenues des antres révolutionnaires (els que les Cordeliers et les Jacobins, ou de lugubres cachots tels que l'Abbaye, les Carmes; là s'entassaient chaque jour de nouvelles victimes promises aux bourreaux, troupeaux vivants qui attendaient pêlemêle, parqués dans de vastes salles, que la mort leur fît place; et la mort ne les faisait pas longtemps attendre.

Autrefois, on pouvait croire de temps à autre à un acquittement; la vieillesse avec ses cheveux blancs, l'innocence avec son visage |)ur trouvaient quelquefois grâce devant le terrible Iribiinai; mais aujourd"i:ui, un acquittement fut devenu un scandale public, la mort ne pardonnait plus : linnocence avait perdu son auréole et les monstruosités les plus incroyables se commetlaicp.t de sang-froid; il suffisait de vivre pour être criminel; les prisons étaient devenues les entrepôts de la mort.

Au lieu decelte inscription, épitaphe de la nation, gravée sur la façade :

Unité, invisibilité de la république.

Egalité, fraternité ou la mort.

On eût mieux fait d'écrire ce vers que Dante a placé aux portes de l'enfer :

LASCIATE OGKI SPERAKZA, VOI CH IMRATE.

Laissez toute espérance, vous qui entrez ici

Parmi les dix-huit prisons, bouches éternellement affamées et béantes, TAbbaye, les Carmes et le Luxembourg étaient plus spécialement réservées aux personnes d'un rang élevé ou d'une naissance illustre. On ne transférait d'ordinaire celles-là à la Conciergerie que le jour où elles devaient comparaître devant le sanglant tribunal, quelquefois la veille.

Cependant, par exception à la règle commune, des yiclimes de choix étaient parfois envoyées à la Conciergerie, où elles se trouvaient jdus complètement sous le regard et sous la main de Fouquier, qui avait fait de cette dernière prison le centre même de sa vie; il se plaisait à réunir, avec un soin minutieux, les plus glorieuses et les plus belles tètes : ses sanglants appétits avaient de la coquetterie et de l'orgueil, et il composait, pour la mort, de gracieuses corbeilles, comme on compose un bouquet de fleurs pour un bal.

Aussi ce fut à la Conciergerie que l'on conduisit mademoiselle de Savernoy.

C'était une flatterie à l'égard de Fouquier.

La première entrée de cette prison, qui s'ouvrait alors, et il y a peu d'années encore, sur la grande cour du palais, était fermée par deux guichets très-rapprochés l'un de l'autre.

Chacun de ces guichets était gardé par un porte-clefs.

L'emploi de porte-clefs était important et recherché.

très-lucratif surtout, mais il demandait les vertus les plus mules et les qualités les plus resplendissantes des héros de la sans-culotterie : voix rude, visage sorabreel farouche.poignel de fer,torse d"athlL'te,regard profond et froid.

Ce jour-là même où la lille du marquis de Savernoy et le pauvre ciioyen Gracclius étaient arrêtés, il y avait fêle et repas d'insiallalion à la Conciergerie.

Un des porte-clefs s"élail maladroitement laissé mourir el avait ainsi laissé sa place vacante. C'est à cette place quon inslallail le nouveau porte-clefs, sorti triomphant de sérieuses et longues épreuves.

Si la funèbre tristesse el les mortelles inquiétudes hahilaient au dedans, sur le seuil les rires el la joie la plus franche écialaient de toules parts, au milieu du choc des verres et des chansons patriotiques. Cesl que le festin du nouveau guichetier était des mieux ordonnés, et que le concierge, véritable graine de jacobin, avait prêté sa salle à manger pour celte solennelle réception.

Ici le vin ruisselant, les rires et les cris joyeux, là-bas les larmes et la morl.

Cinq heures oui sonné, et le concierge, assis à la place d"honneur, préside le banquet.

En face de lui, le nouveau candidat aJmis à la dignité importante de porte-clefs du guichet de droite.

La nappe rougie, les figures avinées, les cris gutturaux, les yeux qui vacillent, tout annonce que le festin a eié largement fêté.

Le concierge se lève. Il appuie ses deux bras sur la table, précaution fort utile dans l'intérêt de ré{[uilibre, son visage esl rayonnant comme celui d'une panthère au milieu de ses petits.

— Citoyens mes frères, dit-il, c'est aujourd'hui un grand jour, d'abord parce que... parce que tous... les... tous... tous les jours qu'éclaire la ré... pu... pu... blique une et indivisible sont gravés... sont gravés...

Des bravos frénétiques interrompirent l'orateur qui sourit el continua.

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