LE MO'VT.V'J.'VARD, T, U
— Ensuite parce que le citoyen Horatius Codés, Hora...lius Co... Co... Codés est appelé à l'honneur de porte-clefs. Citoyen... Horatius... je l'ouvre mes bras... viens y re... re... cevoir l'accolade... fra... 1er... ter... nelle et les... et les insignes de ton rang.
Le citoyen Horatius se précipita dans les bras du citoyen concierge, qui lui remit le trousseau de clefs.
Certes, le nouveau guiclietier est digne de remploi; il ne possède qu'un œil; mais cet œil a une teinte fauve el vitreuse qui fait plaisir à voir; ses bras ressemblent a des massues, ses mains à des verrous de fers.
Il monte sur la table pour développer plus complètement aux yeux de ses confrères les merveilleuses qualités qui le distinguent et entonne d'une voix de stentor quelques gracieux couplets, qu'il a composés lui-même pour cette solennité :
Rions, frères, riona
Et buvons!
La liberté préside
Et guide Nos verres, que Bacchus A remplis de son jus.
C'est le signal; le vin dans les verres et sur la table, les assiettes roulent à terre.
Horatius reprend avec une énergie qui fait retentir les échos et trembler les vitres.
Vive le vin!
A bas le talotin!
Vive la guillotine!
Qui a si bonne mine, Et qui coujie si bien Les têtes de ces chiens!!
Les règles de la prosodie, on le voit, ne sont pas régu-
lièrement observéc3;mais la richesse de la pensée rachète amplemenl ce léger défaut de facture.
Le concierge s'est endormi sur son siège d'honneur; ce qui n'empêche pas le poëte-guichetier de continuer avec entraînement son hymne patriotique :
Mes beaux aristocrates, Dans etc.
Mais la porte venait de s'ouvrir, et le guichetier do service prévint qu'il arrivait du monde.
La concierge se réveilla en grognant fort,et sortit pour aller voir ses nouveaux hôtes.
— Citoyen Codés, dit-il en passant, si tu as le poignet aussi fort que la voix, ça ira bien.
Pour toute réponse, le nouveau guichetier releva la manche de sa chemise, et prenant une clef au hasard dans le trousseau, il la tordit entre ses doigts.
Les nouveaux hôtes étaient Jeanne et Gracchus.
Pauvre enfant! elle était bien pâle, et son courage avait failli l'abandonner, lorsqu'il lui fallut courber la tète pour entrer sous le fatal guichet. Un froid mortel pénétra dans ses veines et vint lui glacer le cœur; alors elle donna toutes ses pensées à Dieu, et appuyée sur le bras de Gracchus, elle continua de marcher.
Mais ce bruit de verrous, ces portes massives qui roulaient en hurlant sur leurs gonds, ces murs froids et nus, ces voûtes sombres sous lesquelles s'iiiflltraient à peine quelques lambeaux de clarté, la faisaient frissonner malgré elle.
Gracchus était'très-pâle; il avait bien envie de trembler aussi de tous ses membres: mais il sentait sur son bras tressaillir celui de la jeune fille, et il s'efforçait d'avoir du courage. Le cœur a tant de ressources.
— C'est le premier moment qui est un peu dur, voisin, mon enfant, lui dit-il, mais on s'y fait. — Ça été plus
fort que moi, répondit-elle d'une voix basse en appuyant sa tête blonde et pâle sur l'épaule de Gracchus; heureusement, qu'ils ne me laisseront pas longtemps ici. — Le citoyen Georges est puissant, Jeanne, j'ai espoir qu'il te sauvera.
La jeune fille secoua la tèle.
— Oh! je n'ai pas peur de mourir, dit-elle.
Ils étaient arrivés dans une sorte de grande salle séparée en deux par une cloison vitrée; il y avait des bancs le long des murs; voilà tout; el comme le jour y pénétrait peu ou pas, une lampe fumeuse en éclairait les sombres parois.
— Allendez ici, dit le guichetier, que le citoyen concierge ait fait son affaire.
Jeanne tomba sur un des bancs plutôt qu'elle ne s'assit et croisa ses deux mains sur ses genoux.
Ses longs cheveux débouclés lui couvraient une partie du visage el ruisselaient sur sa robe d'indienne. Ses yeux n'avaient pas de larmes, et comme tout était silencieux autour d'elle, ses lèvres murmurèrent bien bas sa pensée.
— Mon Dieu! faites que Georges ne me sauve pas! je veux mourir.
Mais tout à coup des hurlements et des rires firent vibrer les échos de la salie. On entendait le bruit des verres brisés et celui des couteaux qui frappaient eu cadence sur la table.
— Ils sont bien heureux de rire là-bas, dit Gracchus en relevant la tête, je n'en ai pas envie, moi.
Iloralius Codés avait, on le devine, repris sa chanson un instant interrompue.
Les paroles arrivaient par la porte enlr'ouverle jusque dans la salle où était mademoiselle de Savernoy, el grâce aux poumons d"airain du citoyen porle-clefs, il n'élailpas possible d'en perdre une syllabe.
Mes beaux aristocrates Dans te sac à Sanson Crachons... crachons ..
Jeanne, réveillée subilenient de sa douloureuse méditation, tressaillit. Gracchus sentit un frisson lui parcourir tout le corps.
La Yoix continuait plus claire et plus retentissante :
J'achèterais des têtes Si j'avais les moyens; J'en porterais en fêle Une dans cliaque main.
Vive la guillotine!
Qui fait si bonne mine Et qui coupe si bien I.e cou à tous ces chiens!
Horalius avait cru pouvoir se permettre cette légère variante, empreinte d'une noble énergie patriotique.
Les règles de la poésie étaient de plus en plus violées; mais, en revanche, comme celles de la république y trônaient triomphantes!.,.
Mademoiselle de Savernoy se serra en tremblant contre Gracchus.
— Quelle affreuse chanson! dit-elle, en cachant sa tête dans ses vêtcnicnls.
Le brave homme entoura de ses bras le corps de la jeune fille comme pour lui faire un rempart contre ces chants odieux.
— C'est une chanson de circonstance dont nous aurions fort bien pu nous passer, grommela-t-il entre ses dents; mais vois-tu, Jeanne, ils en ont le droit, nous sommes ici chez eux.
Quelques instants après, le guichetier vint les chercher. Tous les papiers étaient en règle.
Jeanne se leva, et reprit le bras de Gracchus, le brave homme avait de grosses gouttes de sueur le long des tempes; les jambes de mademoiselle de Savernoy tremblaient si fort, qu'elle avait beaucoup de peine à marcher. Il faut si peu de chose pour déraciner ce triste courage du cœur d'une jeune fille.
Lo salle dans laquelle ils entrèrent était pleine. Jeunes et vieux, femmes et hommes, étaient réunis dans cette antichambre de la mort.
Mais cette salie avait un aspect étrange; les fronts n'étaient pas inclinés vers la terre, les visages pâles, les regards immobiles; de tous côtés, au contraire, des rires, des paroles joyeuses, et parfois des chants. Chaque jour d'oubli semblait être une fêle de la vie. On ne pensait plus à la mort, on attendait, comme après le jour qui fuit, on attend le jour qui doit venir.
Aussitôt que la porte s'ouvrit pour donner passage à mademoiselle de Savernoy, une jeune fille blonde comme elle s'élança avec un cri.
Toutes deux restèrent longtemps embrassées. Leurs yeux versaient des larmes, mais ces larmes se confondaient sur les joues de l'une et de l'autre, mêlées comme l'étaient leurs cheveux, unies comme l'étaient leurs deux cœurs.
Cette jeune fille, c'était Anaïs de Préville, la compagne bien-aimée de Jeanne, sa sœur du couvent.
— Oh! Dieu est bon!... murmura Jeanne la première, il nous réunit aujourd'hui. — Oui, Dieu est bon et cruel à la fois, ma pauvre Jeanne... Toi... aussi, tu n'as donc pu leur échapper! — Ma bonne Anaïs... nous allons bien le prier pour qu'il ne nous sépare plus... n'est-ce pas?
Anaïs se renversa un peu en arrière pour mieux voir son amie et faire entrer son regard plus profondément dans son cœur.
— J'étais isolée, perdue... dit-elle, la prison me rend le bonheur du couvent, qu'elle soit bénie!
Jeanne appuya sa tète sur l'épaule de sa compagne; le bonheur comme la souffrance épuisait ses forces.
Gracchus les regardait toutes deux avec un sourire amer.
— Pauvres enfants! murniura-t-il, si jeune et déjà si près de la mort! Ceux qui ontdes cheveux gris sur la tête ont-ils donc le droit de se plaindre? C'est égal, ajouta -t-
il tout bas, en se frottant le cou par un mouvement involontaire, la guillotine, c'est une vilaine chose.
Anaïs tenait Jeanne par la main, elle l'amena successivement devant plusieurs dames en la nommant. Chacune attiraildoucenient à elle la nouvelle venue, etja baisait au front.
On eiit dit une jeune fille présentant une de ses amies dans un bal.
Elles s'arrêtèrent ainsi toules deux devant une jeune femme qui tenait à la main un travail de broderie.
Un jeune homme, qu'on reconnaissait pour mililaire à ses fines moustaches, était assis auprès d'elle et lui parlait bas. II y avait à la fois un sourire de coquetterie et d'incrédulité sur les lèvres rosées de cette jeune femme, qui s'épanouissaient sans s'entr'ouvrir, comme un œillet qu'une main eût pressé.
Elle releva la tète, et, laissant tomber sa broderie sur ses genoux, elle tendit la main à Jeanne.
— Ma charmante enfant, lui dit-elle, ici l'on n'a pas le droit d'avoir les joues pâles comme sont les vôtres, des yeux tristes comme le sont vos beaux yeux bleus. Nous vous égayerons; n'est-ce pas, vicomte?
Lejeune homme, qui s'était levé avec cette politesse de bonne compagnie dont on ne retrouvait plus les lambeaux dispersés qu'aux Carmes, au Luxembourg, à l'Abbaye ou à la Conciergerie, s'inclina et répondit :
— Ici, il n'y a point d'égoïsme, mademoiselle; chacun apprend aux autres ce qu'il sait, la comtesse vous apprendra la coquetterie, l'insouciance et la gaieté. — Et vous, vicomte, qu'enseignerez-vous? — Ce que j'ai ici près de vous et ce que j'aurai demain lù-bas : la résignation. — Aimez-vous à chanter, mademoiselle? reprit vivement la jeune femme; nous possédons un clavecin délicieux. — Tu avais une voix charmante au couvent, dit Anaïs. — J'essayerai de mêle rappeler, répondit mademoiselle deSavernoy. Nous chanterons, Anaïs, cet hymme à deux voix que lu aimais tant.
Mademoiselle dô Préville et Jeanne s'éloignèrent.
Le jeune militaire reprit sa place sur le coin du banc de bois. Il ramassa la broderie qui était tombée à terre et en la rendnnlvoulut baiser le bout des doigts de la comtesse. Celle-ci retira vivement la main.
— Vicomte, vous ramassez trop souvent ma broderie. — Vous la laissez si souvent tomber, comtesse. — Prenez garde, vous avez dérangé votre moustache. — Vous nie refusez donc votre main à baiser? — Il faut bien réserver quelque chose pour demain, mon cher vicomte. — ■ Ali! répondit le jeune homme, qui devint sérieux malgré lui, c'est mal de dire : A demain! C'est un mot qu'on ne connaît pas ici. — Vicomte, voilà que vous ressemblez à un amoureux de bergerie; je vais au clavecin.
C'était une scène de boudoir, à la façon du siècle de Louis XV, sur un banc de la Conciergerie.
Mademoiselle de Préville et mademoiselle de Savernoy s'étaient arrêtées toutes deux devant un vieillard, qui les tenait chacune par la main et leur parlait de cette voix douce et grave de la vieillesse.
Jeanne Técoutait et le regardait comme elle eiit écouté et regardé son père.
— Mes enfants, leur disait-il, vous êtes bien jeunes et je suis bien vieux. C'est la première fois que les deux extrémités de la vie se touchent de si près. — Est-ce que vous souffrez, monsieur le duc? lui dit mademoiselle de Préville, vous êtes bien pâle? — Un peu, reprit le vieillard d'une voix oppressée.
Et il ferma les yeux.
— Ma sœur, dit Anaïs en embrassant Jeanne, la représentation est finie.
Le vieux Dupuis avait suivi Jeanne pas à pas. Tout ce qu"il voyait et entendait lui causait une stupéfaction des plus grandes. Ses idées sur la mort étaient complètement bouleversées.
Pendant que mademoiselle de Savernoy causait avec la jeune comtesse, il avait regardé une partie de cartes qui
se faisait dans un des coins de la salie. Les deux joueurs sembliiienl fort altcnlifs à leur iiartie.
— Je ne les comprends pas, dit-il en lui-même, et je veux bien cire pendu si je pourrais distinguer un valet dune dame. — J'ai le roi, dit l'un des joueurs en riant.
Gracclius fit un bond sur lui-nicme.
— A-l-on jamais vu dire de ces choses-là?... murmurat-il entre ses dents; c'est dans le cas de nous faire couper le cou à tous sans désemparer. — 3Iauvais signe! reprit l'autre, les rois ont du malheur aujourd'hui. — Ils perdent une fois, ils gagnent vingt. — Est-ce que vous ne trouvez pas celte partie un peu compromettante? se hasarda de dire Gracthus à l'un des joueurs. — Mon cher monsieur, répliqua celui-ci sans se détourner, on n'a rien de mieux à faire ici qu'à se compromettre, ça calme les nerfs. — El puis, ajouta l'autre avec une gaieté quelque peu soldatesque, on ne fait guère attention à ce que l'on dit quand on n'a plus la tête à soi.
Gracchus trouva le mot spirituel, mais désagréable. Pendant ce temps la jeune comtesse chantait au clavecin.
— Qui dirait, pensa Gracchus en s'adossant contre le mur, que demain les trois quarts de ceux qui sont ici n'y seront plus peut-être? Pourvu que le citoyen Georges parvienne à nous tirer de là!
Le bras de Jeanne vint s'appuyer sur le sien. Le pauvre homme ne put s'empêcher d'avoir un tressaillement.
— Tu m'as fait une peur! lui dit-il; j'ai cru que... — On venait déjà nous chercher? interrompit la jeune fille de sa voix douce et triste.
Et se levant sur la pointe de ses pieds pour l'embrasser :
— , Anaïs, dit-elle à sa compagne. Dieu n'a pas mis sur la terre deux cœurs aussi bons que celui-ci.
Mademoiselle de Préville s'approcha de Dupuis, et comme avait fait Jeanne, elle lui tendit son charmant visage.
— Il n'est pas possible, dil-il en posant ses mains sut" les épaules des deux jeunes filles, que vous ne nous portiez pas bonheur; il n'y a qu'un instant, je vous regardais; à vous voir, on eût dit les deux ailes d'un ange.
Tout près d'eux était un jeune homme.
II tenait son visage dans une de ses mains; l'autre était retombée sur ses genoux. A ses pieds un crayon et un morceau de papier.
— Pauvre jeune homme! dit Anaïs, depuis hier qu'il est arrivé, il est ainsi. Il n'a pas prononcé une seule parole, et bien des fois> j'ai vu des larmes couler entre ses doigts.
Tout en parlant, elle avait ramassé le crayon et le morceau de papier. Au moment où elle allait replacer silencieusement le crayon dans la main qui s'était à moitié fermée sur les genoux du jeune homme, ses yeux se portèrent sur le papier.
— Des vers! dit-elle.
El elle se mit à les lire à demi-voix. C'était comme une mélodie lointaine apportée par le souffle du vent.
Pourquoi donc regretter la terre?
Près de Dieu seulement on cesse de souffrir; C'est monter vers le ciel, mais ce n"est pas mourir.
Demain je reverrai ma mère.
A mesure que mademoiselle de Préville lisait, le jeune homme relevait la tète. Il semblait écouler l'écho de sa pensée. Elle continua :
Dans ces jours de grande douleur.
Heureux qui n'a cDimu Pamour, ni Pespérance, Car il retourne à vous sans regret ni souÉFrance.
Lorsque vous l'appelez, Seigneur!
Il n'y avait plus rien de tracé sur le papier.
Le jeune homme s'était redressé tout à fait, et sesyeux>
dans lesquels brillaient des larmes à moitié séchées, semblaient regarder l'espace.
11 reprit, en laissant errer sur ses lèvres un amer sourire :
Lorsque la dernière heure sonne, Heureux qui tend la main à des amis d'hier, Son front ne pâlit pas, son regard reste fier.
Et la mort est une couronne.
Puis semblables aux cordes d'une lyre que les doigts ne font plus vibrer, ses lèvres cessèrent de tressaillir, sa bouche devint muette, et il inclina de nouveau silencieusement la tète.
Jeanne était devenue toute pensive et ses yeux étaient humides; les larmes qui coulaient goutte à goutte de ce gémissement retombaient sur son cœur.
Elle continua de marcher avec Anaïs pour aller s'asseoir dans un des coins de la salle.
Mais tout à coup un cri bien faible se fit entendre à l'autre extrémité. Quelque léger qu"il fût, chacun l'entendit, et il y eut de ce côté de la salle un grand mouvement. Puis, au milieu du silence qui s'était fait subitement, une voix dit :
— Il est mort.
Le vieux duc avait rendu son âme à Dieu.
Alors chacun s'approcha de ce visage inanimé, sur lequel il y avait la double majesté de la vieillesse et de la mort, et comme des roseaux que plie le vent, toutes les têtes s'inclinèrent.
C'était un spectacle triste et touchant que tous ces prisonniers ainsi agenouillés à terre, eux, que la mort touchait de si près; on entendait le frémissement des lèvres qui murmuraient une prière.
Quand le guichetier de service entra, il s'arrêta luimême muet et étonné.
Le cynisme de ces hommes qui s'étaient fait une cHi-
rasse d'airain contre toute chose sainte et sacrée, courbait involontairement le front.
Il resta un instant ainsi sur le seuil; puis secouant sa lourde lèle comme il eût fait de son trousseau de clefs, et s'avançant dun pas rude et brusque jusqu'au fond de la salie, il regarda le vieux duc étendu sur le banc. Les deux mains du vieillard étaient jointes.
— Eh bien! qu'est-ce que c'est? dit le guichetier. En v'ià un qui a fini son affaire; comme s'il ne pouvait pas attendre jusqu'à demain, on l'aurait aidé.
De semblables paroles étaient si naturelles et si simples dans la bouche de ces hommes, que nul ne détourna la tête et ne parut s'en étonner.
Quelques instants après, ce guichetier revint avec un de ses camarades et emporta le cadavre.
Mais aucun des prisonniers ne s'assit sur le banc où le vieux duc était mort.
Pendant ce temps, un drame se jouait dans un coin de Paris, rapide comme tous les dénoûments, sanglant comme toutes les calamités et portant avec soi le dernier mot de folles espérances, dans un dernier cri de martyre de fidélité.
Quand la fidélité ne peut plus espérer, elle demande à mourir. Se résigner est la vertu des cœurs de marbre; pour les autres, les jours sont des années, les mois des siècles.
Et puis, qui sait?... C'est un mot jeté au hasard qui a révélé pour la première fois à l'homme l'écho des montagnes dont la voix parle après lui. La fidélité qui veut agir est une folie comme le martyre peut-être, mais la fidélité qui se croise les bras est un mensonge. Attendre n'appartient qu'à Dieu qui a l'éternité.
Tous les nœuds de cette association mystérieuse que nous avons suivie depuis la Provence se brisaient jour par jour; les lambeaux déchirés gisaient à terre a\ec une longue traînée de sang; les uns s'appelaient Lyon, les autres Bordeaux, Nantes, Vendée; partout des corps
morts, amoncelés à faire des montagnes humaines et du sang à rougir les fleuves.
La France entière serrée à la gorge palpitait sur l'échafaud.
A Paris s'étaient réunis les derniers tronçons. La mort de Danton, de Camille Desmoulins, de Fabre d'Eglanline avait décapité la Montagne. La fumée de ce sang républicain moula au cerveau, une agitation tumulluouse, et ruissela dans la capitale avec de sourds murmures.
A peine furent-ils morts que cette Convention, sanguinaire par lâcheté, lut Tambilion effrénée de Robespierre sur ces troncs décapités, et pleura la perle de ceux qu'elle n'avait pas osé défendre. La conslernalion fut générale. Si la hache frappait ainsi les bras qui la guidaient, tout était perdu, la révolution remontait à sa source.
Ce moment était donc favorable pour tenter un soulèvement, pour semer la terreur dans la fouîe et en appeler aux passions extrêmes. Certes, si, parquelque audacieuse entreprise, les membresdu Comité de salul public eussent été subitement arrêtés et poussés, avec de longs cris d'indignalion, soit à la Conciergerie, soit à l'Abbaye, soit au Luxembourg, leur popularité appuyée sur lëcbafaud eài glissé dans tout ce sang nouvellement répandu.
Aussi fut-il subitement arrêté par les fidèles de la Vieille-rue-Sainl-Jacques el de la rue de la Corderie, que l'on tenterait dans la nuit même un coup décisif, ahn de ne pas laisser échapper cette cliance inespérée de succès.
Le mol d'ordre fui donné, des signes de ralliement échangés. L'attaque devait être simultanée sur différents points, pendant que des hommes disséminés par groupes, en appelleraient à la vengeance du peuple des assassinats commis par Robespierre et les siens. En outre, on avait appris que les membres les plus influents du Comité de salut public, justement inquiets de l'opinion populaire, devaient se réunir en conseil pour asseoir le règne absolu de la terreur sur de nouvelles victimes, et étouffer
dans la morl le? murmures comme les gémissements.
Les principales dispositions de l'attaque frappaient sur trois points importants :
Envahir le Temple pour enlever les prisonniers, mettre en arrestation les membres du Comité de salut public, forcer les portes de la Conciergerie et allumer le flambeau de rinsurrection révolutionnaire contre la révolution elle-même.
Mais Dieu, dans sa suprême volonté, n'avait pas encore marqué cette nuit pour Texpiation et la vengeance : les héros sanguinaires de la république n'avaient pas encore assez amassé de crimes sur leur tête, il fallait que leur immolation fit monter au ciel un cri général de reconnaissance envers la divinité.
Continue, continue encore quelques mois ton rôle de martyre résignée, pauvre France! Laisse verser une à une les gouttes de ton précieux sang; holocauste humain, chaque tête qui tombe est un pas vers la délivrance. L'ange protecteur avance, tenant dans la main droite le glaive foudroyant de la justice éternelle, et les Philistins seront écrasés sous les débris de leurs idoles impies.
En traçant ces lignes à plus d'un demi-siècle de distance de ces funèbres jours, le cœur bat d'une émotion immense, la pensée tressaille, délivrée et radieuse, et la plume de l'écrivain voudrait devancer l'aile du temps.
Que de nobles cœurs pourtant en mourant ont désespéré de la patrie!
La nuit était venue, séchant de sa froide haleine, sur le pavé sanglant, les traces de ce premier suicide du peuple; et le jour semblait avoir emporté avec lui le tumulte des pensées et le murmure des voix.
Le marquis de Savernoy, enfer mé avec le comte deMontmaur, le général Dilion, le baron de Bellegarde, et deux on trois autres cœurs fermes et dévoués qui devaient être à la fois dans l'action la tète et le bras, arrêtaient les dernières dispositions de l'attaque.
Le vieux gentilhomme sentait en lui ce léger tressai!-
Icmenl intérieur qui s'empare de nous le jour des grands événements, mais aussi ce calme résolu d'un fait accompli quipurifie le cœur.
— Dans deux heures, dit le marquis en se levant, notre destinée sera dans la main de Dieu.
Le général Dillon était pâle.
— Puisse le spectacle de tant d'attentats^Iàches et infâmes, dit-il, avoir enfin éclairé Tesprit du] peuple! Je ç'espère pas le succè-, mais, ajouta-t-il d'une voix amère, j'aspire au combat. — Aujourd'hui, dit le marquis, c'est la vie qui sépare, c'est la mort qui réunit. Oui, vous avez raison, général, il ne s'agit plus d'espérer, il s'agit de combattre, car chaque jour nous enlève la foi en nousmêmes, et avec elle l'espérance qui est la force et l'énergie.
Sa voix, si mâle et si ferme pendant qu'il parlait, semblait mouillée de larmes.
— Jusqu'au dernier jour, j'ai conservé cette foi pure et intacte; j'en ai semé les étincelles sur la France, et toutes se sont éteintes une à une dans le sang. La trahison du comte de Versant nous a porté une blessure mortelle; sans nul doute un de nos agents a été arrêté ce matin; car on ne l'a plus revu; en attendant plus longtemps, nous partirions tous ainsi, le moment nous seconde. — Oui, dit le comte de Montmaur, l'hésitation serait notre ruine certaine. L'abattement général se changera peut-être en indignation et viendra à notre secours.
Dillon jeta son manteau sur ses épaules.
— Allons, dit-il, nous pousserons ce soir le vieux cri de la France : Monljoie et Saint -Denis! Tout est bien convenu, vous, marquis, au Temple; vous, comte de Montmaur, à la Conciergerie; deux d'entre vous, messieurs, bien accompagnés, iront aux Carmes et au Luxembourg, tandis que les autres parcourront les différents quartiers, soulèveront les esprits au nom du massacre des plus purs républicains, et sèmeront l'agitation sur tous les points afin de diviser les forces de nos ennemis; moi, si
Dieu m'est en aide, j'aurai en mon pouvoir avant le lever du jour, les principaux membres du Comité de salut public.
Tous se serrèrent la main et se séparèrent.
Dans la pièce voisine étaient Baptislin et Crépaux, fidèles soldats de garde.
Tous deux, le visage pâle, agité, s'entretenaient bas lorsque le général Dillon qui sortait le premier ouvrit la porte.
Cette pièce était obscure, ce qui fit que nul ne put remarquer l'altération de leurs traits.
Baptistin disait :
— 3Ioi, avec M. le marquis. Toi, là-bas.
Crépaux inclina la tète affirmativement, et comme le comte de Montmaur allait sortir, il s'approcha de lui :
— Monsieur le comte, dit-il à voix basse, veut-il me permettre do l'accompagner dans l'expédition de ce soir?
Le comte de Montmaur se retourna.
— Certainement, mon brave Crépaux. Qu'y a-t-il donc? — Il y a, monsieur le comte, ajouta le serviteur d'une voix plus basse encore, que mademoiselle de Savernoy a été arrêtée ce soir et quelle est à la Conciergerie. — Je te comprends, Crépaux. Viens!
Crépaux alla serrer la main de Baptistin.
— Ils me tueront, monsieur Baptistin, lui dit-il dans le creux de l'oreille, ou je la sauverai : chacun son tour.
Le vieux serviteur avait des larmes dans les yeux. I! embrassa Crépaux.
Tout le monde était parti.
Le marquis de Savernoy était seul.
Au moment de rentrer dans la salle où s'était tenu ce ilernier conciliabule, il aperçut Baptistin debout dans l'ombre.
Il alla à lui, et lui tendit les deux mains avec celte effusion qui fait que dans chacune d'elles il y a une partie du cœur.
— J'ai idée, lui dil-il, que c'est aujourd'hui mon der-
! Sa
Dr