PREMIÈRE PARTIE
en se penchant vers le vieillard et lui soulevant la tête de sa main, comprends-tu pourquoi je te hais , toi et ta race , de toutes les forces de mon âme? Comprends-tu pourquoi j'assiste ainsi rayonnant et terrible à ton agonie , pourquoi j'insulte à ta dernière heure , à toi qui as si lâchement insulté par ton implacable orgueil au désespoir de mon fils? Marquis de Savernoy, je te poursuivrai dans ton fils, dans ta fille, qui tous deux mourront comme tu vas mourir !... M'entends-tu ? Tous deux! tous deux... ton fils, ta fille... sur réchafaud, ou comme toi, la nuit... sans un regard ami pour leur dire adieu !...
La figure d'Antoine Obrier, pendant qu'il parlait ainsi, était horrible à regarder; ses traits étaient livides, toutes ses fibres tressaillaient, et des gouttes d'une sueur brûlante découlaient en serpentant le long de ses joues et s'arrêtaient sur ses lèvres frémissantes cooune une rosée amère.
Le marquis de Savernoy avait relevé sa tête toute tachée de sang , et fixant à son tour son regard sur le regard frissonnnant d'Antoine Obrier :
— Il n'y a qu'un lâche , dit-il d'une voix aussi forte qu'il le put, qui insulte un mourant.
us LE nOlTTA^GNARB.
A peine avait-il prononcé ces mots , qu*im grand tumulte se fît au dehors, tumulte d:e voix confuses, de cris, de trépignements.
Deux coups de feu partirent, doi»t les balles, brisant les vitnes avec grand fracas, ricochèrent contre le mur et vinrent rouler sur la table <st)«nnie des menaces de mort.
Obrier tressaillit et se leva.
Le visage du marquis, impassible, rayonna malgré la pâleur livide de ses traits, et ses yeux se Ie>crent, avec une expression impossible à «décrire, sur cet liomme dont les parûtes menaçantes et les regards haineux Técrs^aient tout a rheure ; et, réunissant dans un dernier élan ses fof*ces épuisées, M souleva liin de ses bras quil étendit dans la direction d*où les coups de feii étaient partis.
Le brait croissait, et la porte, brusquement ouverte, donna passage aux compagnons dX>brier , qui s'élancèrent dans le cabaret pales , chancelants , cherchant leurs armes qui étaient étendues à terre pêle-mêle avec le vin et les bouteilles cassées; leurs voix étaient rauques , leurs cris à moitié étouffés par rivresse qui bondissait dans leurs poitrines haletantes; les uns en se baissant, celui-ci pour atteindre un fusil , celui-là un sabre ou
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an cootea«Bf roulaient à terre et ebsercbaient yainement à se relevev.
— Qu*es(-eeqiie cela?.. .dilObrier, regardant d'un œil égaré celte confusion et ce tumulte.
-*-*La yengeanee de Dieu qui arrive, dit la Yoix basse du marquis.
Au même instant entra George. Ses longs cheveux noirs qui flottaient au venty ses joues animées par rapproche du danger, ses yeux où brillait l'énergie de la jeunesse et du; courage donnaient à tonte sa physionomie une superbe expression ; ses lèvres frémissantes laissaient voir, dans le demi-jour qui commen>çait à éclairer la Mâison«Jaune, deux rangées de dents blancheS' comme l'ivoire. Saisissant deux pistolets qni étaient su;r la table, il s'écria dï'une voix vibrante :
— A la bonne heure ! ce n'est plus un assasisinat? ceci, c'est un combat ; j'en suis ! ...
— Nous sommes trahis! s'écria Obrier d'une voix que la> colère faisait trembler; n> Importe, marquis de Savernoy, ils acriveront trop tard pour te sauver.
£t, en prononçant ces derniers mots, il leva surlemarquîsson bras arméd'un long couteau.
Mais, au même instant, un nouveau coup de feu retentit dans le cabaret, et le buas qu'O-
brîer tenait levé sur le marquis retomba lourdement le long de son corps.
Antoine Obrier avait Fépaule droite traversée par une balle.
Dès ce moment , il se passa dans le cabaret de la Maison-Jaune une affreuse mêlée.
Les sans-culottes et ceux qui accouraient au secours du marquis étaient pèle-méle, frappant au hasard. Seulement, devant le vieillard qui assistait comme une statue vivante à ce combat désespéré, se tenait un jeune homme immobile et pâle. Dans une de ses mains était un pistolet fumant encore, dans Tautre un sabre. De son corps , il faisait un rempart au marquis pour qu'aucune balle ne pût l'atteindre, aucun coup le frapper.
Ce jeune homme , c'était son fils , le comte Henri de Savernoy.
— Allons ! camarades 1 criait George d'une voix tonnante, nous sommes en face des ennemis de la patrie. Courage!... courage!...
— Je crois qu'il faut filer, dit une voix derrière George.
C'était la voix de Cassius. Il était accroupi dans un coin, protégé par l'obscurité qui l'entourait contre les coups des assaillants.
Antoine Obrier était prés de George; il était