PREMIÈRE PARTIE
lait à Antoine Obrîer le fils bien-aimé qu'il avait perdu, il rappelait au mourant deux êtres chéris, son fils et sa fille, qu'il ne devait plus revoir.
Heureusement qu'Antoine , tout entier à sa douleur , ne comprit pas celle qui serrait le cœur palpitant du vieillard ; il continua :
— Ce qui arriva , vous vous le rappelez maintenant aussi bien que moi : la fatalité s'y joignit, et vous êtes venu sans pitié en aide à la fatalité. Comment se fit-il qu'ils s'aimèrent, ou plutôt que ce pauvre jeune homme, devant le visage de la jeune fille pâle et sans vie, sentit entrer la première souffrance dans son cœur tout à l'heure si calme et si tranquille ? Pauvre enfant! il était si jeune! il croyait à l'avenir, à l'amour, à la reconnaissance; trois mots vides de sens, et qu'il faut que l'homme foule à ses pieds comme des choses mortes. Pauvre... pauvre enfant ! il y crut, il y rattacha toute sa vie avec confiance et abandon , et comme toutes trois lui manquèrent à la fois, il ne voulut plus vivre.
Antoine Obrier s'arrêta encore, non pour regarder fixement le marquis de Savernoy, comme il l'avait fait avant, et faire glisser, comme un poison brûlant , jusqu'au fond de
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son cœur, le fiel de la haine de ses regards. Tout ce qui n*était pas le souvenir de son fils disparaissait pour lui en ce moment ; il eut éié seul qu'il eût parlé ainsi ; il reprit son triste récit d'une voix douloureuse :
— Elle se nommait Jeanne ; j'ai su tout cela par la dernière lettre qu'il m'a écrite. Depuis ce jour fatal, souvent il ia revit, car il fut reçu d'abord au château du marquis de Savernoy comme on recevrait un fils ; il eût cent fuis mieux valu qu'on eût fermé devant lui la grille de ce château maudit, et que l'on eût chassé le libérateur de là jeune fille à coups de fourche comme un chien enragé! Lorsqu'on aperçut qu'il osait aimer, l'impudent jeune homme! celle qu'il avait sauvée, les visages se refroidirent, les mains qui avaient daigné serrer la sienne s'éloignèrent. On défendit à la jeune fille de lui parler; oui!... oui!... marquis! on alla jusqu'à cette cruauté inhumaine. Les riches!... les heureux!... les nobles! ils sont sans entrailles! ils n'ont que de Torgueil !... quelle joie de briser aujourd'hui sous ses pieds cet oi^ueil ! que d'écraser tout cela , têtes , châteaux et blasons!... Edouard Obrier... le fiis d'Antoine Obrier... qu'est-ce que c'est que cela?... Allons
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donc ! sortez d*i€î, manant, on mes valels vous bàluiineroBt ! »
La voix d'Obrier était amère et sardonique, entrecoupée de rires , mais aussi de sanglots*. 11 reprit :
— Mais lui... qui était jeune, plein de foi
et de crédulité, il espérait, car il aimait. £nGn,
vint un jour où on lui dit froidement que la
jeune Jeanne allait partir le lendemain pour
le couvent. « Mais je Taime !... » s*écria mon
pauvre fils d^une voix désolée en joignant les
mains ; « oh ! ne me l'enlevez pas ! c*est ma vie ;
je Taime !••• » Et il tomba à deux genoux au
milieu de votre salon doré. Marquis de Saver-
Doy, savez-vous ce qu'on osa lui répondre?
Qu'on lui aurait une éternelle reconnaissance
du grand service qu'il avait rendu, mais que
la main de mademoiselle Jeanne ne pouvait
lui étre<ionnée. La jeune fille pleurait; mon
fils ne pleura pas , lui !... car le ton dont on
avait prononcé ces cruelles paroles avait glacé
son cœur. Il se releva , et voici ce qu'il vous
dit. Si tu l'as oublié, écoute, et rappelle*toi !
Il vous dit : <i M. le marquis, au nom du ciel,
écoutez-moi avec votre cœur, qui doit être bon
et généreux ; m'enlever Jeanne , je vous le
jure, c'est me tuer!... » On ne lui répondit
rien, et comme deux fois il cria d'une voix lamentable : « Répondez-moi ! #épondez-moi ! » le marquis de Savernoy eut l'air de le plaindre ; il lui tendit la main en lui disant qu'il était fou. Mon fils resta alors silencieux ; puis en s'éloignant il dit d'une voix calme : « Mademoiselle de Savernoy partira demain , moi je partirai ce soir. »
Obrier, qui était resté accoudé devant la table comme écrasé par le douloureux récit qu'il avait entrepris , se releva d'un mouvement brusque et prononça ces dernières paroles d'une voix fiévreuse et rapide.
— Le soir, en effet, il me quitta sans que je m'aperçusse de rien, et, lorsque la nuit fut entièrement venue, il se dirigea lentement vers la grille de votre château ; ce qu'il a souffert , ce qu'il a pleuré , ce qu'il a crié au ciel et à vous dans ce dernier moment d'immense désespoir , Dieu seul et les échos de la nuit le savent; mais le lendemain... on me rapporta mon fils que l'on avait trouvé mort, la tête brisée, dans les fossés de votre château !
Ici la voix d'Obrier devint stridente et âpre ; ses traits prirent une expression si menaçante qu'on eût dit la face d'un tigre.
— Comprends-tu maintenant, continua-t-il