PREMIÈRE PARTIE
Il est temps de faire cesser eelte lotte entré ane nation entière et une poignée de factienx déguisés sous le nom de patriotes.
(GoiDBT, à la Convention.)
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La Camargue , lie primitivement créée par les atterrissements du Rhône , est certes une des parties de la Provence dont l'aspect est le plus étrange et le plus original. Garantie contre les inondations du fleuve par de fortes digues, elle est seulement séparée de la mer par des monticules de sable mobile et semée de parties fécondes et stériles. Ici , c'est l'aspect d'une végétation généreuse : de beaux chênes au front altier, dont l'ombre s'étend au loin en formes gigantesques , des yeuses, des mûriers
au feuillage vert , des oliviers dont les troncs tordus et déchirés semblent gémir sous le souffle du mistral , des frênes élevés et des saules dont les branches s'inclinent sur le tamaris qui y croit en abondance; puis, sans transition aucune, des marais, séparés à peine par des coustiers , sont couverts de roseaux comme d'une forêt flexible , et de leur sein s'échappent au printemps de riches et brillants oiseaux qui abandonnent les côtes d'Afrique pour ces marais hospitaliers.
De tous côtés on entend hennir ces petits chevaux, les meilleurs de la Provence, appelés les chevaux de la Camargue, et qui proviennent de race africaine dégénérée ; ils errent au hasard , tantôt couchés comme des troupeaux de moutons, tantôt au contraire bondissant à l'égal des chevreuils , et fournissant à travers les terres marécageuses des courses folles. Inondés , comme ils le sont , de leur longue et souple crinière, on les prendrait pour ces coursiers ailés des ballades allemandes , qui emportent dans l'espace de blancs fantômes. Souvent le voyageur s'arrête à les contempler à travers la plaine, comme on suit le vol hardi d'un oiseau dans les airs. La colère et l'impatience sont dans tous leurs
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mouvements : ou ils déchirent de leurs sabots la terre humide, ou ils secouent au vent leurs fronts étoiles, sur lesquels semble marqué le cachet de la sauvagerie et de l'indépendance. Ces chevaux, tous d'un poil blanchâtre, forment un contraste étrange avec de petits taureaux, dont le poil, au contraire, d'un noir de jais, reluit en reflets brillants sous les rayons da soleil.
C'est vraiment un beau et splendide spectacle, par un beau jour du mois de mai , que l'émigration générale de ces immenses troupeaux de chevaux , de moutons et de bétes à cornes qui quittent, pour les Alpes, les plaines de la Camargue , usage qui date des premiers habitants de la Provence.
Ces grandes caravanes aux couleurs diaprées se composent ordinairement de quinze à vingt mille animaux. Des chiens du mont Saint-Bernard accompagnent les bergers, et bondissent en aboyant, chassant devant eux les bétes épouvantées.
En suivant du regard un sentier tortueux qui se contourne comme un immense serpent, et tantôt disparait derrière les montilles, tantôt se perd au milieu des roseaux bruissants, on eût pu voir, s'avançant vers le côté qui
regarde Arles , un homme monté sur un de ces petits chevaux dont nous parlions tout à l'heure.
En analysant au premier abord l'ensemble de cet inconnu, dont les traits devenaient plus saillants à mesure qu'il approchait , voici ce qu'on eût trouvé :
C'est un jeune homme de vingt-cinq à vingtsix ans tout au plus, visage hardi et fier, d'un contour nettement accentué comme le sont d'habitude tous ceux des hommes du Midi. Les pommettes des joues sont saillantes, le front légèrement bombé se creuse vers les tempes, ce qui en accuse plus franchement le dessin ; les sourcils vigoureusement arqués ombragent un regard vif et ardent qui va devant soi et ne cherche jamais un sombre abri sous de pesantes paupières; la bouche un peu grande ajoute encore à l'accentuation de la physionomie , et les lèvres entr'ouvertes semblent vouloir faire pénétrer au dedans l'air pur du soir, comme si la poitrine desséchée par lés ardeurs du jour avait besoin, pour respirer plus à l'aise, de cette brise bienfaisante. Le teint est bruni et hâlé au soleil méridional ; un vent léger soulève à la fois les longs cheveux noirs du cavalier et la crinière
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grisâtre de son cheval qai flotte ondoyante autour de lui.
Cet inconnu, autant qu'on en peut juger à le voir cheminant au galop de son petit cheval, dont chaque pas soulève des flots de poussière que la hrise a bientôt dissipés, est d'une taille assez élevée; les proportions, sans accuser une vigueur exceptionnelle, en sont nerveuses; Fensemble cependant est maigre, mais de cette maigreur prise dans la bonne acception du mot, qui dénote la souplesse et l'élasticité.
Pendant que son cheval galope ainsi le long du sentier, on comprend qu'il est recueilli en lai*méme; mais il est recueilli la tète haute et les yeux levés vers le ciel : on dirait qu'il cherche ce que cherchent tous les hommes, quelques lignes de l'avenir. Mais l'avenir, à l'époque où se passe le drame que nous voulons essayer de raconter, n'était-il pas dans chaque journée écoulée et attendue? Il se levait avec le soleil, tumultueux, sanglant, plein de mystères et de terreurs ; il tonnait du haut de la tribune par la voix fauve et ranque de Marat; il se traînait comme un lin* ceol dans les réunions mystérieuses des cordeliers ; il sortait comme une colonne de leu de la poitrine du colosse Danton ; il rampait
comme le sifflement d'un serpent sous les paroles mielleuses de Robespierre, ou sortait parfumé et odoriférant du dandysme affecté du beau Saint-Just. L'avenir ! il semblait n'être plus à Dieu , tant le ciel se faisait sourd aux clameurs désolées de cette pauvre France, à ses sanglantes angoisses et aux lamentations gémissantes qui s'exhalaient comme un dernier souffle de vie par son sein déchiré.
Écoutez!... écoutez!... Paris a répandu sur toute la surface de la France Thydre révolutionnaire. La tète de Louis XVI est tombée sur réchafaud. L'aristocratie, démantelée comme ses châteaux que la flamme dévore, cache dans l'ombre son front proscrit et erre , chassée de ville en ville, à la merci de ces hordes barbares, de ces misérables sans aveu que la république, enivrée par le sang qu'elle versait, laissait maîtres de la France. Les basses vengeances, les assassinats, les viols, les pillages, la lie des passions, enfin, surnage victorieuse dans cette tempête humaine.
Dieu parfois envoie de terribles enseignements aux nations. Mais les races qui viennent regardent-elles en arriére et daignent- elles seulement, pour marcher dans la vie présente, remuer du pied les cendres du passé?
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La république, frappée de vertige, était entrainée vers un abime sanglant par les Robespierre , les Danton , les Barère , les Saint- Jost, les fiillaud-Varennes , les Marat, les Coilot-d'Herbois... et le peuple, cette éternelle dupe des révolutions, ce bras sans tête auquel on fait jouer si souvent le rôle aveugle de bourreau , assistait en battant des mains à ce terrible spectacle , comme autrefois dans les cirques romains la foule insensée et impie applaudissait les bétes féroces qui déchiraient les martyrs de la foi. La religion de la patrie, comme celle de Dieu, a des persécuteurs et des martyrs.
Au moment ou commence ,ce drame, la France marche de l'échafaud de Louis XVl dans les massacres de la terreur.
Reprenons notre récit un instant interrompu .
Le soleil termine sa carrière et embrase l'horizon d'une longue ligne de feu, dont les teintes rougeàtres semblent allumer autour d'elles un immense incendie. Il se fait un grand silence. Ton n'entend que le bruit monotone des pas du cheval sur le chemin pierreux, et le souffle du vent à travers les broussailles agitées.
Le jeune cavalier avait déjà dépassé Arles. La route était devenue plane et unie ; aussi
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pressaiMl davantage l'allure de son cheval , dont la respiration nerveuse sifflait dans ses naseaux gonflés. La course avait été longue sans doute, car la sueur ruisselait en réseaux argentés sur les flancs de sa monture. Il s'avançait vers un petit village appuyé sur la gauche au flanc d'une colline. Quelques maisons d'apparence chétive étaient pour ainsi dire isolées à l'extrémité; c'était vers une de ces maisons que se dirigeait l'inconnu. On voyait s'échapper du toit un petit tourbillon de fumée blanchâtre, indice certain qu'elle était habitée.
Notre cavalier tenait à la main une sorte de bonnet rouge, emblème républicain auquel les vrais patriotes aimaient à se reconnaître à première vue, et il laissait le vent s'engouffrer dans ses cheveux et lui en fouetter le visage comme eussent pu faire les ailes d'un corbeau.
Arrivé devant la maison , il s'arrêta , sauta à bas de son cheval, ôta la selle, défit la bride et donna du revers de la main droite un léger coup sur la croupe du cheval qui , habitué à cette manière d'agir, s'élança , en secouant gaiement la tête , au milieu d'un petit enclos dont la barrière était abattue. Le jeune homme mit la bride et la selle sous un hangar, releva la barrière et pénétra dans la maison.
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La piè<^ dans laquelle il entra , assez spadense, était médiocrement éclairée ; les meubles, d'une simplicité excessive, étaient en petit nombre. Il y avait dans le fond de la chambre un grand lit grossièrement sculpté ; sur une des faces, une armoire dont le travail de la boiserie rappelait celui du lit , et un vieux secrétaire avec des poignées et des bou« tons en cuivre; ce secrétaire, qu'on eût pu croire au premier abord en ébène, était tout simplement peint en noir, on ne sait par quelle bizart^rie de goût.' L'usure en avait blanchi certaines parties. Joignez à cela , en regard de l'armoire et du secrétaire, un bahut de très-longue dimension , sur lequel étaient placés, avec un ordre et une symétrie qui indiquaient la présence d'une femme, les objets d'an nastge journalier; deux tables, dont une assez grande pour que huit ou dix personnes pussent y manger à l'aise; et vous aurez au grand complet l'ameublement de la pièce dans laquelle se trouvait le jeune homme. Il faut cependant, pour que la narration soit complètement exacte , ne pas oublier une de ces grandes pendules propres à être clouées contre un mur et dont le balancier démesurément long se promène éternellement de droite
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à gauche avec un bruit sec et monotone.
Dans le fond de la chambre , sur une table frugalement servie, il y avait une bouillabaisse, des ayolis et un cruchon de vin du pays. D'un côté de la table, un vieillard était assis sur un grand fauteuil dont le dossier de cuir laissait voir la trace des clous de cuivre qui étaient tombés un à un sans avoir été remplacés. Ce vieillard, vêtu comme le sont les hommes de la Provence , avait une figure vénérable ; ses cheveux fort épais , tous d'un blanc mat , étaient rejetés sur le derrière de la tète , de manière à laisser le front complètement à dé* couvert. Des favoris blancs couraient le long de ses joues et venaient se joindre par dessous le menton à une barbe également blanche que n'emprisonnait en rien le col de chemise entièrement rabattu. A regarder cet homme, on comprenait que Dieu lui avait donné une de ces rares vieillesses vigoureuses à la fois par l'énergie et la santé du corps. Il avait une de ses mains appuyée sur la table; l'autre, qu'il avait laissée tomber sur ses genoux, tenait un journal qu'il venait sans doute de lire et dont le papier était froissé en plusieurs endroits.
Au mouvement que fit la porte poussée du dehors par le jeune homme , il avait tourné la