PREMIÈRE PARTIE
télé, et, dans le mouvement rapide de son regard , il était facile de voir qu'il attendait impatiemment l'arrivée de quelqu'un.
En face de lui se tenait une jeune fille ; 0110devait avoir dix-huit ans environ. Ses cheveux noirs, négligemment relevés sur le derrière de sa tête, laissaient échapper quelques mèches d'ébéne qui se jouaient à la naissance de son cou ou retombaient en serpentant le long de ses épaules. Son visage , d'une pâleur extrême, était loin d'avoir la vigueur que faisait supposer cette masse de cheveux , qui devait être un pénible fardeau pour une tète aussi fi^le. Cependant , dans sa pâleur, il n'y avait rien de maladif; on aurait pu comparer cette jeune fille à ces plantes du Midi, dont les fleurs blanches et chétives s'inclinent au moindre souffle, se flétrissent au moindre contact, mais dont les racines vigoureuses rampent sur les talus et le long des murs et s'accrochent aux pierres ou aux aspérités du terrain , de telle sorte que la main la plus robuste aurait peine à les en arracher.
Assise également devant la table, elle était occupée à un travail d'aiguille, mais â un travail de bonne ménagère. Comme le vieillard, elle tourna vivement la 1. 3
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léte, et ses yesi brans se fixèrent sur ia porte
avec uoe inquiète curiosité.
Le jeune bonune jeta son bonnet sur le ba— liut, passa la maîa autour de ses cheveux que le veut avait soulevés eu désordre, et, s'approchant du vieillard, it lui tendit la main.
— Comme tu es en retard ce soir! lui dit la jeune fille qui avait posé à terre son ouvrage.
Le jeune homme regarda la pendule et dit fort tranquillement, en s'asseyant devant la table :
— 11 est sept heures.
— D'où vieDS-tu?dit le vieillard.
— De ma section.
— Encore!
— Encore! ce mot-là, mon père , n'est pas d'un bon patriote, reprit, le jeune homme en souriant,
— Hou fils! mon filsl dit le vieillard en s'accoudant sur la table, prends garde, il se passe d'horribles choses ; tu es jeune, tu as le cœur haut placé; mais Dieu a laissé vivre les vieux pour qu'ils pussent servir d'enseignement aux jeunes ; je te le répète, prends garde !
— Hais Dieu aussi, mon père, répondit lo jeune homme d'une voix haute, a créé les
jeanes pour qu'ils eus^^nt Tënergie et la force qu'il ôte à la vieillesse*
— J'ai le cœur fort, mon fils, et le bras Tigoareux; aussi n'est-ce pas mon cœurqni tremble, mais ma raison qui s'effraye. Le premier! le premier de tous ! j'ai applaudi aux idées libérales qui montraient & la vieille monarchie nue nouvelle route à suivre, j'ai applaudi à cet enthousiasme de. liberté qui a éiectrisé la nation, j'ai applaudi le peuple dont je suis , moi , parlant à son roi avec la conscience de ses droits ; mais j'ai courbé la tète avec douleur, mon fils, et j'ai pleuré le jour où le roi de France est parti du Temple pour monter sur un échafaud.
— Quand la m<^t d'un homme sauve un pays, mon père, on ne courbe pas la tète, on la relève.
— George! s'écria le vieillard d'une voix stridente en se levant tout droit, tu es un insensé. Cette première goutte de sang versé a été rétincelle qui a allumé un incendie que la main des hommes ne peut plus éteindre; cette goutte de sang assassine la France entière !
— Mon père, dit le jeune homme en rapprodiant sa chaise de la table, tu sais que je
n'aime pas causer de ces choses-li avec toi : seulement, je t'en supplie, ne dis pas à d'autres ce que tu me dis à moi; déjà dans ce village tu es mal noté , il pourrait nous arriver malheur.
— N'es-tu pas là pour me protéger , interrompit le vieillard avec ironie, toi, le beau parleur de ta section? toi , le hanteur forcené de tous les clubs? toi, le vrai républicain?
— £h bien, oui ! je ne te l'ai pas caché, mon père, cet enthousiasme pour la république est ma religion et mon àme. C'est si beau, le réveil subit d'un peuple qui secoue la poussière de son front , renverse tout d'un seul regard et se relève puissant et souverain. Vous parlez du sang qui coule... Quel est le laboureur qui n'arrache pas sans hésiter l'ivraie du champ où doit pousser sa moisson?
— George , je te répète que tu es un insensé, interrompit une seconde fois le vieillard» dont les yeux étincelants s'arrêtèrent comme une prédestination sur le jeune homme ; on t'entraine, on te perd ! Tu ne vois donc pas ce qui se passe autour de toi ? Tu ne lis donc pas les feuilles publiques? Tu n'entends donc pas tous ces gémissements ?... Qu'ont fait ceux qu'on assassine ainsi , dont on dévaste les pro-