‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 99 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

semblables à de gigantesques fantômes, à côté d'allées obscures ou de ruelles fangeuses dans lesquelles on avait établi soit des usines, soit des tanneries.

Le guide tourna dans une de ces ruelles à moitié dépavées.

Comme la nuit était entièrement venue, les deux gentilshommes marchaient au hasard et entendaient chacun de leurs pas clapoter dans des flaques d'eau croupie.

Henri s'arrêta un instant et regarda autour de lui.

Tout était désert et silencieux ; il leva la tête et il ne vit que le profil noir des maisons qui dentelaient le ciel.

On était arrivé à l'extrémité de la ruelle. L'homme se retourna pourvoir si les personnes auxquelles il servait de guide l'avaient suivi ; puis il s'engagea dans une allée obscure, après avoir, toutefois, poussé une porte entrebâillée.

Le marquis et son fils s'y engagèrent après lui.

Au bout de l'allée, il y avait un mur; dans ce mur était taillée une porte basse qui semblait depuis longtemps avoir perdu l'usage auquel elle avait été destinée.

passait tout d'abord pour la fine fleur du plus pur jacobinisme.

Ces personnes cependant portaient les plus hauts noms de la gentilhommerie française.

Les uns venaient de l'Anjou, ceux-ci du Dauphîné, ceux-là de la Picardie, du Poitou, de la Bretagne, de la Normandie, de toutes les parties de ia France enfin. Toutes ces têtes étaient proscrites, marquées pour l'échafaud révolutionnaire; car sur le front de chacune d'elles se lisait cette vieille devise de loyauté et d'honneur qui était le plus grand des crimes.

Lorsque le marquis de Savernoy entra, tous ceux qui étaient présents se levèrent et s'inclinèrent avec respect.

Le marquis de Savernoy , dont la venue avait été annoncée dans la journée, était un de ces noms que tout bon gentilhomme connaissait, une de ces fidélités courageuses et dévouées qui dans ces temps affreux exposèrent chaque jour leur vie, et livrèrent leurs biens au pillage pour soutenir et défendre jusqu'à la fin cette cause que presque tous avaient abandonnée ; un de ces hommes enfin qui croyaient que la mort était le glorieux tribut que tout bon gentilhomme doit à son roi, qu'il soit sur le trône, qu'il soit mort, ou qu'il soit proscrit.

PREMIÊRB PARTIE. 261

Le marquis et Henri tendirent la main à plusieurs cl*entre eux qu*ils connaissaient déjà.

Celui qui paraissait le plus âgé d'entre tous offrit à M. de Savernoy la place d'honneur qu'il occupait par rang d'âge.

— Depuis longtemps, M. le marquis, tous ici nous attendions votre arrivée ; car nous savions que vous aviez entrepris la périlleuse mission de visiter les principaux départements pour ranimer le zèle de nos adhérents et préparer cette lutte décisive et désespérée qui doit décider des destinées de la France. La cause que nous servons sait combien vous avez déployé d'énergie, d'activité, de noble courage pour réunir nos derniers amis ; elle a vu l'élan que vous avez imprimé pendant si longtemps à la Provence et vous en sera éternellement reconnaissante; prenez cette place, M. le marquis, elle vous appartient doublement, par le droit de vos cheveux blancs et par le droit des services que vous avez rendus, du noble sang que vous avez versé.

— Fasse le ciel, monsieur, répondit le marquis d'une voix simple et digne, que le jour de la délivrance vienne à sonner bientôt pour notre pauvre pays mutilé à la fois par la mort et l'humiliation ! Avec de grands cœurs, on fait

de grandes choses. A l'œuvre!... i l'œuvre tous !... Aujourd'hui la sainteté de notre cause et de notre serment s'est retrempée dans le sang royal qui pour la seconde fois a baigné l'échafaud. Que ces deux martyrs montés au ciel veillent sur nous et nous protègent !

Alors toutes les mains se levèrent à la fois et toutes les voix répétèrent comme une seule voix, dans un héroïque élan de fidélité :

— Tout pour la France et le roi!...

Combien parmi ceux qui étaient présents devaient cimenter de leur sang l'inviolabilité de ce noble serment!

Page 1