II. Salvini est l'élève bien aimé de Modena
De son côté, M. Salvini professe une telle admiration pour ion maître, qu'il essaie de l'imiter en tous points.
Ainsi M. Salvini a une voix d'un timbre admirable, qui peut parcourir la gamme dramatique avec la plus grande facilité. Eh bien, au théiUre, au lieu d'utiliser cette voix dont il pourrait faire un docile et mélodieux instrument, M. Salvini imite l'organe de Modena, orgaoe creux, sourd et usé.
J'ai beaucoup va Modena en Italie, et je dois dire que je
ne partage point l'admiration presque fonatique que Bea compatriotes ont pour lui.
Ainsi, à notre avis, et cù que nous allons dire pour Modena peut s'appliquer à Salvifii, son élève, ainsi, à notre avis, Modena a mal compris la littérature thtâtrale de Yl- Uilie.
Nous devrions dire dramatique, mais nous allons avoir besoin tout à l'heure de ce mol pour l'opposer au mot Iragique. '
La littérature tragique de l'Italie est toute entière dans un seul homme :
AlQeri. — Il représente la littérature classique.
La liilérature dramalique de l'Italie est dans toute la génération moderne : dans Uanzoni, qui a fait le Comfe de Carmagmla ; dans Uai-enco. qui a fait Pia dei Tolomei ; dans DeirOngaro, qui a fait // Fomaretto de Venezia.-
Eux et les poètes de leur école représentent la litteratura romantique.
Or, de môme que Talma devançait, dans ses aspirations
' de retour vers la nature, l'apparition du théâtre moderne,
de même Modena, qui peut être aujourd'hui un homme de
soixante ans, se trouvait mal à l'aise dans ce cadre étroit
et raide des tragédies d'Alfieri.
Il essaya, le premier en Italie, commo l'avait fait Talma en France, d'introduire le drame dans la tragédie.
Les trois grandes qualités du drame sont : la simplicité, la poésie, la passion.
Par le inot simplicité, nous n^en tendons pas la simplicité d'action, npus entendons la simplicité du langage.
Il en récite que, quand Modena a tenté d'introduire la simpÏÏe|lé et la passion dans Alfleri, il a faussé complètement l'œuvre du poète piémontais, en voulant faire entrer de force dans s^s compositions deux éléments qui n'y étaient pas.
C'est un malheur pour le comédien» |e le recoonala, mais le comédien doit subir le génie du poàte ; il est son serviteur, et ce n'est qu*à force de dévoûment qu'il devimi son égal.
11 doit lui prêter son génie i lui, en tant que son génie est d'accord dans l'expression avec la composition, mais il ne doit pas chercher à introduire dans l'œuvre ce que le poète, soit par système, soit par impuissance, n'y a pas mis.
C'était la grande supériorité de Talma.
Talma, Qt^i j^pnyl «Itefnativenwnt QsrnAllIe, Racine, Voltaiit et Ducis péme, jouait chacun de ses honmw-là commtf chacun voffUnit être joué.
Il était simple, sabre et sévèle dans CorMillf ; il était tendre, poétique, grave dans Racine; il était pompeux, dédamatenr, sratenc^enx dans Voltaire ; il était lourd, faus, inégal dans Ducis, mais cependant tragique parfois, quand Shakspeare transparaissait à travers son traducteur.
L'infériorité de MM« Rachel, à notre avis, a été de ne faire aucune difiérence dans le génie des hommes qu'elle était appelée à interpréter et de jouer Corneille comme Racine, Voltaire comme M, Lebrun.
Ainsi, par exemple, dans 1$$ Horaces, M«« Rachel avait fait une innovation qui était fort applaudie et que nous regardions, nous, comme un contre-sens dramatique des plus monstrueux.
Au moment où Camille apprenait la mort de Curiace elle s'évanouissait.
Vous figurez-vous la colère du vieux Corneille si on lui eût dit qu'après avoir écouté pendant deux cents ans cette nouvelle, en Romaine vindicative* Camille, un beau soir, allait l'écouter en femmelette nerveuse.
n y avait de quoi JEaire sortir son ombre du tombeau en pleine représentation, et si elle n'en est pas sortie, c'est que le plancher du Théâtre-Français n'est point machiné pour les apparitions.
Eh Jiien, à notre avis, voilà Terrenr de Modena lorsqu'il a joué en drame les tragédies d'Alfieri.
Les tragédies d'Alfieri sont des œuvres sobres, poétiques, ennuyeuses.
Il faut les jouer sobrement et poétiquement.
Si elles sont ennuyeaees, cela ne regarde pas le tragédien, cela regarde le poète.
Essayer de leur meUre un masque sur le visage, c'est les déguiser, au lieu de les faire ennuyeuses, c'est les faire grotesques.
M«« Ristori n'a point commis cette faute dans Mirra elle n'a pas joué Mirra en drame comme elle a joué la Pia eu Marie Stuart qui sont des drames.
Elle l'a jouée en tragédie.
Maintenant, je né irenx .|^ être injuste.
Je n'ai vu M. Salvini que dans Saûl.
Plusieurs de mes amis, bons juges d'habitude, mais qui n'ont pas disséqué la question ^art comme je la dissèque dans ce moment, ToQtya dans Orosmipe et m'ont dit l'avoir trouvé Uè^bem*
Ils m'ont dté partïmUéremeot nn effet qui a été fort applaudi
Après #vmr Migocrdé Stfi^a, Orosaane s'éloigne du cadam; daiis lalmte, ton In^now est tombé, mais est resté acofoebé à w ceinture.
Le biUBoos le soit.
Au bniU qtw 4tU Vétcrfb, il se letoiime et jette im cri de terreur.
Nous ne loueitîBS ni ne condamnerons cet effet, qui ne nous seqibie pas tiré eepeada&t des entrailles du drame.
Et, eu ef^Bt, Lekain, si beau, à ce qu'assurent toutes les tiaditianSi dans Orosmane, jouant Orosmane sans burnoua, s'aurait pas pa faire l'effet que fait M. Salvini.
it y a même plus : Voltaire, qui ne savait pas que Orosmane serait joué avec un Imrnous, ne pouvait pas prévoir cet effet-là.
C'est q^ï Orosmane^ en effet, ne doit pas être joué avec un burnous.
Orosmane doit être joué comme le jouait Lekain, avec laeosfvm^ qil^vidt aelon imite prob^ilit^ Ipdiisé l'auteur lui-pi|ine.
Oramane i|oit être joué avee un tiirbaa^ 09 mousseline e| en eai*ton, orné d'pnc ai^etle en croissanf , fvec une robe de drap garnie de fourrure, et avec un pantalon de gaze i paillette.
Voilà le vrai costume d'un faux Turc.
Ci vous jouez Orosmane avec un burnous, avec quoi jimereK-vous Oih^Uo ?
Vous ne pouvez pas jouer Othello avec le costume d'Orosmane, ni Orosmane avec le costume d'Othello, ou alors, permettez-moi de vous le dire, vous n'avez jamais fait une étude sérfeuse de votre art.
Mais j'ai vu SaUl, triste et plat spectacle, mon Dieu I — nous parlons de ro&uvre du poète.
Jamais l'ennui, ce brouillard de la pensée, n'a été distribué à gouttes plus fines, plus froides et plus pénétrantes.
Et cela pendant deux heures et demie.
Mais, me diront les compatriotes d'Alfieri, SaUl est une tragédie politique, c'est une diatribe contre les papes.
Cela m'est parfaitement égal ; quand je veu^ entendre dire du mal du pape, je vais à Londres et j'entre dans un temple protestant.
D'ailleurs, politiquement parlant, nous aRons voir tout à l'heure si Samuel mérite qu'on dise tant de mal de hti.
Donnons une idée du squelette Mfiérique.
Le théâtre représente le camp dé Salil.
David, qui a pénétré dans le camp, se livre à VB poaologue, où il se plaint du roi qui mécoipiait ses servicesi et qui met sa tête à prix. Cette injustice de Sa4l Vexai^énd à ce point qu'il finit par oublier où il est, et q^ il orie si fort que Jonathas, le fils de Satll, arrive en disant ;
— Que] bruit a frappé mon oreille?— j'entende une voix bien connue de mon cœur.
Cest bien heureux que ce bruit ait été eoi^ndu f9ir un ami au lieu d'être entendu par un ennemi — qui ordinairenaent a l'oreilljj \f\en .^tce^ept ^ qjgi'ï^i fjanir
IM MONTB-GHISTO.
S'il eut été entendu par un epnemi, la pièce finissait à la première scène,
Jonathaa fait comprendre à David son* imprudence, et obtient de lui qu'il se cache, et qu'il ne se montre que, si le te t?« sais quoi de blan^ qu'il voit venir à lui est Micbol — Ceco : non lungi un non so çhe biançheggia.
Par bonheur le je ne sais quoi de blanc est Michol, fille de Saûl, sœur de Jonathas, épouse de David.
Elle entre en maudissant la nuit qui ne finit jamais, et le soleil qui, lorsqu'il revient, ne lui apporte aoeune consolation.— Jonalhas la laiMe aller [pendant quelque temps pour faire une ectoe et finit par lui dire :
— David est plus prés que tu ne crois.
Ce à quoi H ichol répond :
-r^ Ciel, quel espoir I
David s'élancant ?
T^ Ton épotu est avec toi.
Voilà le premiJN* acte de Bsnl ^^ ee n*esi pas compliqué, comme vous voyei, et bien malin est celui qui mettra du drame là-dedans.
Passons au second.
Nous sommes toujours dans le camp de SaU^*
Saol est avec Abi^r^ son cp^fident— un mauv^ d^ûie— qp pas le confondre avec TÂbner HAtl^alie— il eat aiissi ennuyeux, mais il est moins honnête.
Le. dialogue n'a pas moin^ de cent vingt-trois vers— qous les ^vons entendus à la représentation 0t comptés après.
Ces cept vin^t-trois vers opt pour but d'apprendre à Abner une chose dont i] ne se doutait pas — c'est que Saûl est fou.
Abner lui répond, c'est la faute de David— que David seul périsse 1 vos songes, vos tournients e( vos terreurs disparaîtront avec lui.
Les deux enfants de SaUl entrent — Michol çt Jonathas.
Ils essaient de persuader au roi que David est iqnocent.
Abner poulient le contraire. — David parait.
Son apparition est saluée par les acclamations.
SAUL. - Que vois-je I
MICHOL. — 0 ciel
JONATHAS. — Qu'as- tu fait ? •
ABNER. — Quellç audace!
JONATHAS. — Ah ! mon père.
SAUL. — Quel aspect afi'reux.
Cest à ne pas croire, n'esta pas,' faites comme moi, lisez SaM^ acte n, scène 5.
Vous n'y êtes pas forcé.
C'est vrai. — Je continue.
A la fin de cette scène III de Vacte 2, Saûl se réconcilie Uifo David.
Le Beoond a^ n^est pas plus méohant que le premier, comme vous voyez.
Passons au troisième.
A la bonne heuro, voilA dee analyses où Fon ne s'embrouille pas.
Le troisième acte est toujours dans le camp de Saûl.
Abner a été mis sous les ordres de David, comme Aman ^ été obligé de conduire le cheval de Mardoobée.
David lui expose son plan de bataille.
^e voi|à :
—Qu'on n'entende pa^ te 9pn des tr^mpettea avant qu'il ne restç que (juatre ^ei;M:es de jo^r* lia vent impétawx d'occident souffle en ce moment, les ennemi9 qui sevo^t
éblouiç par le soleil, et qui auront la poussière dans les yeux, ne ppiirront nous résister.
Abner qui pourrait bien lui répondre : -^ Mais ai d'ici à ce qu'iln'y ait plus que quatreheures de jour, lèvent change, heim ?
Abner se copiante de lui répondre ; «r-- Tu as raiaoo.
£t il quitte David pour se tenir prôt à exéouter ee plan de bataille, bien autrement simple, pomme vous voyez, que celui du maréchal de Saxe & Fonteuoy, et que orini de Napoléon à Austerlitz.
David, resté seul, est satisfait de lui.
-• l'ordre de bataille, dil-il, est grand ^t bien tracé.
(Munpures du lecteur.)
— Pourquoi muL'murez-voua,.ébef lecteur?
— Parce que çfi n'y est pa£.
— Quoi ?
^ U p'y a pa3 : tordre, de bqtaUle e$t grand et bien tracé.
— Bon ; — et que veut donc dire ce vew ;
Asiaio è Tordio délia pugna ^l astp.
— Astuto ne veut pas dire bien tracé , il vent dire astur cieux.
Et bien, soit, mettons :
y ordre de bataille est astucieux et grand.
— Ah ! ça mais, c'est encore plus niais.
— Cela ne me regarde pas, cher lecteur, la correction est de vous.
Arrive Miohol. Elle est fort inquiète à la suite d'une conversation avec Abner, elle a trouvé son père tout changé à l'endroit de David.
Saûl s'avance, soutenu par Jonathas. W est dans un de ses accès de folie.
Au milieu' de sa folie, Vépée de David tire l'œil de Sa(ll.
C'est que Tépée de David e^t tout bonnement le sabre de Goliath,— un grand gretlin de sabre, — qui a été fait pour un géant de six coudées et d'une palme.
Voyez vous TefiTet que doit faire ce sabre-là au côté de David, qui n'a que trois coudées et une demi-palme ? . — Où as- tu pris ce sabre? lui demande Saûl.
-^ Ce sabre, lui répond David, est celui que je conquis avee ma pauvre fronde.
— Ce fer n*avait-fl pas été attaché au saint tabernacle eomme une chose sacrèe ?
— - Oui, répond David, mais je l'ai demandée au prêtée.
— Btleprétte?
•^ Me le donna.
^ Ce prêtre était ?
— Achimélec.
^ Félon, vil traître 1 où est Tautel?... 0 rage ! Scélérats, vous êtes mes ennemis, vous êtes ses ministres. Ames noires vêtues de blanc I Où soat les bourreaux ? Où est l'autel, qu'on l'anéantisse.
Saûl est prêt à s'évanouir , quand David chante un hymne de guerre.
Mais Saûl dit :
— Pourquoi ces eris de guerre ? la vieillesse ne demande que la paix et l'oubli.
— ChanlCMM la paix, dit David.
Et il chante la paix.
Vous voyea, chers lecteun, qn^il faut véritablement être possédé du démon pour resier brouillé avec un homme si accommodant. «
Mais ce n'était pas la paix que 8aûl voulait' qu'on lu chantlt.
— Que prétends-tu, David ? dit-il. Veux-tû que Satd, au milieu de sa famille^ soit plongé dans une honteuse oisiveté ? Le vaillant Sattl a-t-il cessé d'être. formidable dans
les camps ?
Alors David se met àxhanter les exploits de Satil.
Mallieureusement, il termine son chant par ces mots :
t Je suis loin du roi, je poursuis les Philistins, j'en fais un affreux carnage, et je montre que deux glaives redoutables défendent le peuple de Dieu. »
Maladresse qui blesse Tamour-propre de Saûl, lequel s'écrie :
— Oui donc se vante ici ? Y a-t-il dans le camp un autre glaive que le mien ? Périsse cehii quia osé le mépriser !
mcHOL. — ^Arrêtez, ô ciel !
JONATHAS.— Mon père, que faites-vous?
DAVID. — ^Malheureux roi !
mcHOL.— Fuis, cher époux, nous le retenons avec peine;
fuis.
David trouve le conseil bon et se sauve.
La toile tombe sur le troisième acte.
En vérité, je ne sais pas ce que coûtait à Alfleri l'exécution poétique de ses tragédies ; mais leur composition ne devait pas lui coûter cher.
Nous sommes toujours dans le camp de Saûl.
Modena, qui appelle lui-même le théâtre d' Alfleri un itockfUh^ un poisson séché, un hareng saur, ne jouait, disait-il, SatU quapour ce quatrième acte.
Analysons le quatrième acte.
La toile n'avait aucun besoin de baisser. Saûl, qui est sorti furieux, rentre furieux ; mais s'il était resté sur le théâtre, la pièce n*était plus qu'en quatre actes, il fallait qu'elle fût qu cinq.
Il est vrai qu'il rentre pour qu'on aille lui chercher David ; il eût peut-être été plus simple de lui dire : — Ne sors pas— au moment où il s'enfuyait: mais on ne s'avise pas de tout.
Michol va chercher David.
Saûl reste avec Jonathas.
Alors recommence la scène du deuxième acte, dans la« quelle Saûl accuse David et Jonathas le disculpe.
Au lieu que Michol ramène David, c'est Abner qui xamène Achimelec.
Il a trouvé le grand-prêtre se glissant dans le camp.
Achimelec est justement celui qui a commis le crime de remettre le glaive, Tépée, le sabre de Goliath, — lo bmndo enfin, — aux mains de David.
Dans une scène de cent soixante-huit vers, Saûl reproche à Achimelec sa trahison, et finit par ordonner à Abner de le conduire à la mort. ^
Abner conduit Achimelec à la mort. Michol rentre.
SAUL. —Tu viens sans David ?
MICHOL. — Je n'ai pu le trouver.
SAUL. -Je le trouverai, moi.
MICHOL,— Il est peut-être bien loin, — 11 a fui ton courroux.
SAUL.— Mon courroux a des ailes et Tatteindra* MICHOL. — 0 mon père I
SAUL.— Je n'ai plus d^enfanta ; fuis loin de moi, Jonathas,—et toi, cherche et trouve David.
MICHOL. — Je veux rester avec vous.
SAUL. — C'est en vain.
JONATHAS.— Que je combatte loin de vous, mon père i
SAUL. — yous me trahissez' tous les deux : — vous êtes des ingrats, sortez, je le veux ; sortez, je l'ordonne !
Les deux enfants sortent ; Saûl, resté seul, dit :
— Je reste seul avec moi-même, — et, — malheureux roi que je suis, il n'y a que moi devant qui je ne tremble pa?.
Et le quatrième acte est fini.
Le cinquième commence, dans le camp toujours. Michol a enfin trouvé David et le ramène. Mais savez-vous pourquoi? vous ne vous en douteriez pas si elle ne vous le disait elle-même.
— Tu ne peux rester ici ; il faut céder, il faut fuir et attendre ou que mon père change ou qu'il succombe à la vieillesse.
A la place de Michol, cher lecteur, vous auriez dit la chose à David là où vous Tauriez rencontré, et vous ne reussiez pas ramené devant la tente de Saûl pour lui dire : sauve-toi.
Mais cela se fait ainsi dans la tragédie.
David, qui pouvait se sauver facilement d'où il était, se sauve difficilement d'où il est.
Aussi dit-il en se sauvant :
— Dieu puissant, rends ma course plus rapide.
Et Michol, qui lui a dit de fuir, s'écrie en le voyant fuir :
— Il fuit, ô ciel I
Saûl entre, il est poursuivi par l'ombre de Samuel ou d' Achimelec. Je ne sais pas bien laquelle, mais ce que je sais, c*est qu'il est poursuivi par une ombre.
C'est l'entrée d'Hamlei au second acte, l'entrée de l'Hamlet de Ducis, bien entendu : Alfieri ne se serait pas risqué jusqu'à imiter l'Hamlet de Shakspeare.
Il demande ses armes.
En ce moment, Abner arrive avec les soldats fugitifs.
— Roi malheureux, où courez- vous? lui demande-t-il, cette nuit est horrible.
— Pourquoi a-t-on livré bataille? s'écrie Saûl.
— L'ennemi nous a surpris, nous sommes entièrement défaits.
Et Saûl, qui ne veut pas tomber vivant aux mains de l'ennemi, confie Michol à Abner, et, resté seul, se tue avec son brando.
La toile tombe pour la cinquième fois, la pièce est finie.
Ahl
Maintenant, laissez-moi vous donner une idée de ce que le drame eût pu être, en suivant purement et simplement la Bible, et en prenant l'auteur du Livre des Bots pour collaborateur.
Excusez-moi, chers lecteurs, si le texte m'échappe. Il est deux heures du matin, je n'ai pas de Bible sous la main et je cite de mémoire.
Samuel est vieux ; il a établi ses fils comme juges sur Israël.
Mais ses fils, s*écartant de l'exemple donné par leur père» étaient de mauvais juges, si bien que les anciens d'Israël se rassemblèrent, et vinrent vers Samuel à Rama.
Arrivés à la maison de Samuel, ils appellent le VoyMt à grands cris et le Voyant parait sur sa terrasse.
Alors le plus vieux parmi les anciens s'adressantà Sa« muel, lui dit :'
LB IIONTB-CRISTO.
— Samuel, voici que tu es devenu vieux, et que tes fils ne marchent point dans tes voies -, établis donc sur nous pour nous juger, un roi comme en ont les autres nations.
Samuel leva les yeux au ciel et dit au Seigneur ;
"^ Seigneur, vous entendez ce que ces hommes dôman* dent, Seigneur, que dois-je faire?
Et le Seigneur fui répondit : Obéis à la voix du peuple dans tout ce qu'il te demandera, ne comprends-tu pas qu'en te rejetant, c'est moi qu'ils rejettent.
Mais proteste contre leur vœu tout en y obéissant, et dis leur comment le roi qu'ils veulent élire les traitera.
Alors Samuel s'adressant aux anciens :
— Malheureux, vous demandez un roi, leur dit- il, eh bien, voici comment vous traitera le roi qui régnera sur vous.
Il prendra vos bcBufs pour labourer ses terres.
Il prendra vos fils pour recruter ses armées.
Il prendra vo6 filles pour en faire des boulangères, des parfumeuses et des cuisinières.
Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers et les donnera à ses serviteurs-
Alors, vous crierez à cause du roi que vous vous serez choisi, mais le Seigneur ne vous exaucera point.
Mais à toutes les observations de . Samuel, le peuple répondit :
— Nous voulons un roi, nous voulons un roi.
~ Priez le Seigneur de faire descendre l'inspiration sur ma tête, dit Samuel, et au nom du Seigneur, je vous dirai qui doit être votre roi.
Le peuple se met en prières, Samuel s'agenouille, se couvre la tète de son manteau et invoque Dieu.
Le cantique fini, Samuel se découvre et dit :
— Celui qui est l'élu du Seigneur, est celui qui va apparaître au haut de cette montagne, et qui m'apportera un quart de sicle d'argent en me demandant des nouvelles des ànesses de son père.
Et en effet, au haut de la monagne on voit apparaître un jeune pâtre de 18 à 20 ans, il est fatigué, couvert de sueur et de poussière comme on est après avoir fait une longue course.
Il descend la montagne et s'avance vers la maison de Samuel ;.de son côté, Samuel va au-devant de lui.
— Vieillard, dit le pâtre, peux-tu me dire ou je rencontrerai le Voyant ?
— Que lui veux-tu ? demanda Samuel.
— Je suis de la tribu de Benjamin, je me nomme SaUl fils de Kis, fils d'Abiel ; notre aïeul était un benjamfte.
— Or, les ânesses de mon père se sont égarées; mon père m'a dit : lève-toi, prends un de nos serviteurs et va chercher nos ânesses.
J'ai obéi.
Nous avons franchi les montagnes d'Ephraïm, passé par le pays de Shalisea, et elles n'y étaient point. Nous avons passé par le pays de Jemini, et elles n'y étaient point.
Arrive au pays de Tsuph, j'ai dit â mon serviteur :
— Viens et retournons nous-en, de peur que mon père ait cessé d'être en peine des ânesses et qu'il ne soit en peine de rous.
Mais mon serviteur ma répondu : Il y. a à Rama un homme de Dieu, fort vénérable, qui sait le passé et qui prédit l'avenir : allons-y et demandons lui des nouvelles des animaux que nous avons perdus ; s'il ne peut vous en donner, au moins nous enseignera-t-il In chemin que nous devons suivre pour revenir chez ton père.
Et nous sommes venus. Maintenant, vieillard, indiqueznous où est le Voyant.
— Il est devant toi, dit Samuel.
— Alors, voilà un quart de sicle d'argent, c'est le seul présent que je puisse faire, attendu qu'il ne me reste rien que ce q-iart de sicle, encore l'ai-je emprunté à mon serviteur .
* Et Samuel prit le sicle et le montra aux anciens.
Puis, se retournant vers SaUl :
-— ' Ne soit pas inquiet des ânesses que tu as perdues, lui ditril, elles ont été trouvées et reconnues, de sorte qu'on les conduit à ton père.
Et maintenant, ajouta-t-il, attends.
Et il prit une fiole d'huile sainte, qu'il répandit sur la tétô de SatU.
Puis, il le baisa et lui dit :
— L'Eternel vient de te xdioisir [pour son héritier et t'a élu pour être le conducteur de son héritage.
Et, se retournant vers les anciens dlsraêl :
— Voici, dit- il, le roi que l'Etemel vous donne.
Et c'est ainsi que Saûl, fils de Kis et de la tribu de Benmin, fut élu roi sur Israël.
Que dites-vous de ce prologue, il est de Samuel et date de 1000 ans avant Jésus-Christ.
Trouvez -vous qu'il y ait, de la part d'Alfieri, progrès sur Samuel.
Et quand on pense que si cela ne devait pas nous mener trop loin, je vous découperais dans la Bible cinq actes de la taille de ce prologue.
Voulez-vous parier, monsieur Empis — voulez- vous parier, monsieur de Larounat — voulez vous parier, monsieur Boyer?
Savez-vous ce que me répondait hier soir un grand poète italien à qui je racontais la manière dont je ferais SaUl^ s'il y avait un théâtre de tragédie, de drame oud*opéra qui osât jouer SaUl,
Il me répondit :
— Vous avez lu la Bible , vous ?
— Sans doute.
— Eh bien I Alfieri ne l'avait pas lue, lui.
C'est sa seule excuse.
Alex. Dumas.
P,*S. — Nous nous apercevons que nous avons beaucoup parlé de Modena, d'Alfieri, de SaUf^ et très peu de M. Salvini.
Peut-être l'ai-je fait exprés.
Je ne veux pas juger un jeune homme dans un rôle de vieillard.
Je ne veux pas surtout juger un homme dont la spécialité est le drame, dans une tragédie comme SaUl.
Dans notre étude sur ÏOihello nous dirons ce que nous pensons d'un artiste de mérite, mais qui, â notre avis, et. au point de vue où nous nous plaçons, fait quelquefois fausse route.
LE HOMTS-GftISTO.
LES MOHICANS DE PARIS