‹ Le Monte-CristoChapitre 123 sur 135 · LA TENTATION DE SAINT ANTOINE ^'K · texte numérisé non relu

LA TENTATION DE SAINT ANTOINE ^'K

La goatte d*eau s'installa commodément dans le nénuikar, la eoehon s'étendit et se mit à Taise sur le bord de fa mare. Puia il commença ainsi :

^ L'homme i qui je dois mon nom de Béte-à Bon-Saint était un bonhomme et nn saint homme. Il s'appelait Antoine. Un jour il lui prit fantaisie de s'en aller dans la so-

(1) Chapitre extrait d*un roman de Charles Hago, le Coekii^ ^ •sM ÀmMne^ qui va paraît;^ chez Cadqt, éditeur, 1/9 ^•f octobre.

litude pour gagner le ciel ; car vous saurez, mademoiselle Perline, que pour prendre la vraie route du ciel, il faut choisir la route la moins fréquentée. . . Ce langage de ma part semble peut-être inexplicable à votre lucidité de goutte d'eau ? Patience ! la suite de mop xéoit vou» apprendra com^aent il se fait que moi, Mmple porc et triple néte, je puis raisonner sur les matières philosophiques les plus délicates. Pour le moment, je contmue :

Antoine s'en alla donc dans un désert de la Thébaïde et m'emmena avec lui. JLà, le diable le tenta.

Nous habitions une caverne. Sur un angle de la pierre, il y avait un crucifix. Mon maître passait ses jours et ses nmts en prière, à genoux entre le Christ et moi, entre Têtre sublime et Tétre horrible, implorant Tun, caressant l'autre. Un soir, la caverne s'emplit d'une nuée. C'était comme une fumée odorante et vertigineuse qui serait sortie à la fois d'une cassolette et d'un volcan ; à la respirer on se sentait chanceler dans une inexplicable somnolence. Peu à peu le nuage se leva et prit diverses formes extraordinaires. Nous aperçûmes dans une vapeur dia^

Shane tout un monde épouVa'Qtable et charmant. Le fond e la caverne s'était changé en une ouverture lumineuse d'une perspective de Vinfini, et, par cette porte, entraient en dansant et en chantant des groupes de belles femme^ nues, dont le corps était transparent comme le cristal. Mon maître détoumaLt et bsû^^it les yeux, mais alors un affreux insecte lui montait le lopg d^ dos, entrait dans ses cheveux et lui faisait qerrière la tête un trou par lequel il était forcé de voir. Des fils invisibles et fins, comme ceux d'une toile magique, partaient du sein d'une des femmes, venaient se lier aux pieds de mon maître et l'attiraient vers l'enchanteresse. Il se sentait entraîné invinciblement, mais quand il était près de la belle créature, au moment où il allait la toucher, il voyait dans sa poitrine éblouissante une énorme ar^gnée qui filait. Il se rejetait en arrière, épouvanté, et retombait aux pieds de Jésus, en les baisant frénétiquement. A1<m« les clous des pieds et des mains du cruQJiâjL sautaient oomme les bouchons d'autant de tonneaux, et il en jaillissait au heu de sang, un vin bouillonnaut et mousseux (}ue quatre diablet perchés sur la croix, mettaient en bouteilles, et qu'ensuiîe d'autres diablotins versaient dans des coupes aux courtisanes sinistres de la vision Deux autres diables pressaient les paupières de Jésus et recueillaient goutte à goutte, dao? un flacon, ce qui tombait de ses yeux. L'horrible vin coulai) en telle abondance, que bientôt, les coupes n'y suffisant plus, les démons entassèrent les bouteilles, en les rangeaQi avec soin, dans un coin de la caverne. Un d'eux les etiqueu. n y en avait de cinq espèces. Le premier crû s'appelait: la Science; le second, la Prescience; la troisième, la Mort; le quatrième, la Vie; ie cinijuième, la Douleur. Puis chaque bquteillp fat oanhetée. Lea démons aviieia

8 ris les i^loys rouges de la croix et s'en etervaient cownr: e bâtons de cire qu'ils allumaient à la braise de leurs yeux. Quand ce fut fini, ils remirent les clous dans k

£ laies, et je remarquai que la fusion né les avmit pas uses. e nuage de fumée qui remplissait la mUa s'anondii a voûte sur les t^ de boute^Uest, puis s'abattit en fome ^ porte avec gonds et serrure. Un grand démon, qui e.âi»^ chef, prit la clé et écrivit sur la porte avec le bout dexongle : Ma cave, Lacryma-Crish. 300 bouteilles, Cep^i dant la vision continuait. Des essaims de moucherons e> plirentla grotte. Alors de grands fiauoheiix se mirn* gambadi^r dans Tair en donnant la chawe à ces papilîcai avec leur toile qu'ils tenaiient du bout de leurs locft^ pattes. Un pensionnat de jeunes puces, en promeoài; rencontrant un séminaire de punaises^ se mit à joue: . saute-mouton^ et aux barres, pendant que, sur la roc*la gale demandait la charité. Le ver solitaire prêchait r? vers du tpmbean et leur enielgnaît le eoppa humi^iB . u p^-

un îeu a arliuce. Feu d'artifice étrange! Les pétards eu :• des canons, et à chaque détonation, on entendait des n de mourants ; les fusées s'élaneaient dans la nuit, lai:^ une traînée de sang duM le eieî, ei ^m letoxalMait arec > pluies de vraies étoiles arrachées au taonaffaX. Vm ^

Ll MONTB-GRISTO.

s'éteignit, l'ombre se fit un instant dans la caverne. Puis une vagiie lueur reparut derrière le crucifix. La lueur grandit et devint plus claire, tout en restant blafarde, uëtait une fenêtre qui venait d'apparaître lentement derfière le crucifix. La croix était devenue une croisée. Dans cette vitrine blême comme dans un miroir, il nous sembla que*^ l'instrument du supplice divin se reflétait et se multipliait en des milliers d'autres croix et d'autres gibets. Et sur ces gibets nous vîmes des hommes qui nous crièrent de loin leurs noms. Puis la nuit se refit encore, et nous crtlmes que le sommeil nous saisissait. Quand nous rouvrîmes les yeux, Tapparition des femmes nues était revenue^ plus ardente et plus voluptueuse que jamais, et les coupes se passaient et se choquaient de main en main

i'usque dans les profondeurs de la lumineuse orgie, et les )acchantes de Satan se tordaient dans les baisers et dans les éclats de rire, ivres des larmes du Christ.

Mon maître était anéanti. Il s'était prosterné sur la dalle, et là, immobile et comme pétrifié, il se laissait piétiner par l'implacable eaufîhemar. Mais Dieu, je vous l'ai dit, était avec nous.

Il y avait^ dans la multitude des êtres qui remplissaient notre caverne, toutes les bêtes possibles et impossibles. Les animaux chimériques s'y mêlaient, dans un grouillement indescriptible, avec les animaux réels. Le paon luttait de beauté avec le phénit. Un attelage de zèbres et d'hippogriffes piaffait et hennissaît. Un lézard épris d'une ^alamandr» se livrait aux douceurs d'un galant queue4* queue. Plus loin, un basilic, -^ animal très-semblable 4 une petite raie, avec des nageoires en forme d'ailes, des griffes et des yeux d'émail, et qui tue par son sifflement et son regard, — se battait furieusement avec une belette; ce qui m'a confirmé l'opinion de Qalien, qui raconte que la belette seule ne craint "point le poison du basilic. En effet, le basilic tue de son regard, mais la belette tue de son haleine. Comme j'observais ce combat, j'entendis grogner à côté de moL Je me retournai et je vis, quoi ? une truie oui me faisait les yeux doux. Je venais de faire une eonquete f car il faut vous dire, en passant, mademoiselle Périme, que daas ma jeûnasse j'étais un pourceau £ort sé^ duisant et fort élégai^t. J'avais, avaoi ma cQuversiou chré-^ tienjoe^ semé le monde de tas de petits cochons de lait, complètement illégitimes et adultérins. J'étais toujoura d'une saleté irréprochable, ganté de gris, chaussé de noir et vêtu de soies merde-d'oie. J'étais la fleur des pois du tas d'ordure.

La truie, qui s'était si inopinément amourachée de moi, était, en revanche, peu ragoûtante. Elle était horriblemeol yieUle> et elle avait un anneau dans le nez. Ce bijou ne îaisait que faire ressortir sa laideur. Ensuite, en la regardant avec plus d'attention, je découvris une chose singulière : son horrible peau était toute percée de petits trous qpL la fiuaaient roaiembk» à un gril, et à travers ces trous, OB lui voyaii, au lie» d'entraiUee, des guirlande» de bou*dins, de saucisses et d'andouilles. Ses jambes étaient des jainbons, ses côtes des côtelettes, son dos une daube, son sang une gelée. Il lui naissait naturellement des bouquets de persil sous les pieds. Chose inquiétante pour un porc , }e m'aperçus que j'étais amoureusement lorgné par une charcuterie.

L'horrible femelle s'approcha de moi.

— En usez-vous? me dit-elle en me présentant une salière et en prisant une pincée de sel.

J/étais si abasourdi que je ne répondis pas à sa question.

— Oui êtes-vous? lui demandai-je macnindement. ^lle me répondit :

— Ta destinée.

Je frémis. Elle reprit.

— Je t'aime. Je te trouve gros, gras, sain, en bon point. Tu m'appartiens et je t'emmène. Mais auparavant je désire faire quelque chose pour toi. Parle.

Tavais peu à peu repris mon jsang-froid :

— Donnez -moi une explication, lui dis-je.

— Volontiers.

— - Qae font donc tons ces êtres autour de mon maître et de moi? Quo font toutes ces femmes étranges? Est-ce une réalité ? e»trce un rêve?

— C'est Torgie de l'ombre, reprit-elle. On ripaille et on boit. C'est le crucifix qui régale. On fait danser l'anse du Saint-Sépulcre.

— Et que boit-on ?

^ Le vin qui est dans cette cave.

— Et jusqu'à quand boira-t-on ?

— Jusqu'à ce qu'on ait tout bu.

— Alors, quand il y n*y aura plus de vin dans cette cave, l'orgie cessera ?

— Oui, mais il y en a pour longtemps encore.

Une inspiration du ciel m'avait traversé l'esprit. Je repris :

— EstHîe (ju'il est bon, ce vin qu'on boit?

— On le dit excellent.

— Vous n'en avez donc pas bu ?

— Non. Il est réservé aux maîtres. Les animaux ne sont pas du festin .

— C'est une injustice et une insulte I repris-je avec animation. Pourquoi n'en êtes-vous pas ? Je parie que vous goûteriez de ce fameux vin avec plaisir.

— Certainement!

^ — Quant à moi, ajoutai-je, je m'en lèche les barbes d'avance. Vous me demandiez tout à l'heure ce que vous pouviez faire pour moi. Eh bien, ouvrez-moi cette cave et entrons-y.

— Impossible. Le diable en personne en a pris la clef.

— Comment ! pas moyen d'entrer ? repris-je,

— Au fait, si je forçais la porte ! fit la truie.

— Excellente idée fmais comment ?

— Laissez-moi faire.

Alors elle s'approcha tout doucement de la porte de la cave, qui était très-basse, et se plaça devant, de manière à ce que son train de derrière touchât la porte. Quand elle fut dans cette posture, je m'i^erçus qu'elle enfonçait délicatemeift sa queue dans le trou de la serrure, et qu'avec ce monseigneur improvisé, elle crochetait la porte de la cave. En effet, après quelgues^ efforts de la truie, la cave s'ouvrit et nous entrâmes ifiserétement.

Toutes les bouteilles étaient là étagées, selon le crû qu'elles contenaient, dam divers compartiment», qui eha« cun portaient une étiquette aFec la nom de la liqueur dont il y avait, comme je vous ai dit, cinq espèces. '

— Diable l les bouteilles spnt cachetées, me dit la truie.

— Eh bien, répondis-jè, débouchons-les. Vous venez de vous servir de votre queue comme d'une clé, servez- vousen maintenant comme d'un tire-bouchon. Je vais en faire autant de mon cètè. »

£n un instant nous tùmm i r(BUvra. Avae noti^ gioin, nous saisissions chaque goulot que nous débojuchions avec la petite vrile naturelle qui termine notre épine dorsale. Seulement, tandis que ma compagne vidait les bouteilles dans son gosier, moi je les vidais à terre. La vieille gloutonne hpvait sans regarder. Elle n'avait pas vu que les bouteilles auxquelles elle s'adressait portaient l'étiquette : Mort. Au bout de quelques fortes rasades, elle chancela et tomba. Moi, je continuai moi» travail, répandant, sans en boire une goutte, ie contenu des bouteill^sur le sol. Je les vidai toutes une à une. Au bout d'une heure il n'en restait plus que deux. Sur Tune, il- y avait écrit* Science, et sur l'autre : Vie. Celles-là, au lieu de les répandre, je les bus. La bouteille de science contenait entre autres choses, la vue à travers l'obsiacte, la seconde vue. La bouteille de vie contenait un litre d'éternité, autrement dit mille ans.

Quand j'eus ces deux boufeiHe» dans le corps, je me sentis tout autre, l'étais étourdi d'inconnu, effaré d'invi* sible ; j'étais ivré-mort de longévité.

Vous vous explique» maintenant, mademoiselle Perline mon droit à la métaphysique. '

Je sortis de la cave. Il était temps.

Le vin répandu par moi avait filtré sous la porte et javait figât une grande flaque devant la cave.

Le diable était exaspéré et était en train de rosser sog diablotins, en s*écriant, avec force terribles jurements

S'ils avaient mal cacheté les bouteilles, et que tout son Dryma^OhiisIl ètiùK perdv. ^

n MMMda du «ufire e( Al citim, et dit :

— Nous en serons quittes pour faire un punch. L*idèe fut accueillie avec acclamation par tous les pâles

convives, et le diable se mit en mesure d'ajouter au vin un filet de citron qui tomba de ses doigts comme une cataracte, et un quartier d'un pain de sucre colossal qui n'élait autre qu'une des pyramides d'Egypte.

Mais le citron infernal, au lieu de se mêler au vin, pétilla et s'évapora; l'énorme morceau de sucre, au lieu d'y tomber, se fendit avec fracas en mille miettes et s'envola en poussière.

— Il y a quelque chose là-dessôus, dit-il.

En effet, le petit bénitier qui était aux pieds du crucifix était devenu gigantesque et avait reçu toute la divine liqueur à mesure qu elle avait filtré.

Le diable trempa dedans le bout de sa queue, n'y voulant pas hasarder son doigt, et ensuite l'approcha de ses lèvres ;

— Pouah I s'écria- t-il, c'est de l'eau bénite I

A ces mots, toutes les femmes nues, tous les démons, pris d'une panique irrésistible, se mirent à se culbuter, à se sauver à toutes jambes, à toutes ailes et à toutes pattes, tandis que le diable, tonnant et jurant, les poursuivait à reculons en les aspergeant d'eau bénite avec sa queue devenue un formidable goupillon.

Charles HuctO.

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