HISTOIRE DTN CHIEN ET DE ONZE POULES
— Vous m'avez connu si jeune, mon eher Vatiûi, que je ne saurais vous oacher aucun de met défuiU. Mais Corrége?
-^ Nous le prendrons en passant, donc ; quand il y en a pour deux, il y en a pour trois.
— Oui, quand cm est déjà quatre f
*^ Eh bien, mais, et les poules ! èst-oe que vous croyei qu'elles ont le derrière cousu ? On fera une omelette.
— Soit, Yatrin, je me donne un jour de bon temps; va pour le vin du Loiret, le veau et l'omelette.
— Sans compter une bonne tasse de café. Ah t votu allez en goûter, du lait.
— Eh bien, allons, Vatrin.
— Allons 1... Gmerdin de Pritohard, va! *- Qu'y a-tr*il encore î
•^J'mi ai laissé éteindre ma pipel- Un second élève comme lui, et, foi de Yatrin, ils m'abrutiraient à eux deux 1
Yatrin tira sa pierre à feu, son amadou, battit le briquet et ralluma sa pipe.
Noud nous remîmes en route.
Michel me toucha le coude avant que noua eussions £sii vingt pas.
Je le regardai : il me fit signe de jeter les yeux derrière moi.
La moitié du (x>rps de Prilchafd dépassait l'angle du mur derrière lequel il avait disparu.
Il regardait ce que nous faisions, et, probablement, cherchait à deviner ce que nous pensions.
— N'ayez pas Tair de le voir, dit Michel, et il va nous suivre.
Efibdivement, j'eua l'air de ne iMw voir Pritchard, et Pritchard nous suivit.
En passant, je recrutai Corrége à la station du Vé-
sinet.
Voulez-vous, chers lecteurs, voir un beau nageur et connaître un bon garçon ? Prenez, au chemin de fer de Saint-Germain, un billet pour la station du Vésinet ; arrivés à la station, demandez Corrège.
Comme bon garçon, il se mettra, je vous en réponds, ù vptre service pour quelque chose que ce soit.
Comme beau nageur, il remontera la Seine avec vous jusqu'à Saint-Cloud, et, si vous le pressez un peu, jusqu'à
Paris.
Nous arrivâmes chez Vatrin. Avant d'entrer, je me retournai, et j'aperçus Pritchard qui se tenait prudemment à une distance de deux cents pas.
Je fis un signe de satisfaction à Michel, et nous entrâmes.
— Femme, dit Vatrin, à déjeuner?
Madame Vatrin jeta un regard d'effroi de notre côté.
— Ah ! 'mon Dieu 1 dit-elle.
— Après?... fit Vatrin ; nous sommes quatre? Eh bien, quatre bouteilles de vin, une omelette de douze œufs, le morceau de veau, et chacun une bonne tasse de café, on en verra le jeu.
Madame Vatrin poussa un soupir, non point qu'elle trouvât, l'excellente femme, que nous fussions trop, mais elle craignait de n'avoir point assez.
— Allons, allons, nous soupirerons demain, dit Vatrin ; vite la table ! nous sommes pressés.
En un tour de main, la table fut mise, et les quatre bouteilles de vin du Loiret s'alignèrent sur la table. On entendit le beurre qui commençait à frire dans la
poêle.
— Goûtez-moi ce petit vin-là, dit Vatrin en me versant
un plein verre de liquide.
— Vatrin, Vatrin, lui dis- je, que diable faites-vous?
-^ C'est vrai, j'oubhais que vous êtes comme le général ; lui, il ne buvait que de l'eau ; quelquefois, par hasard, dans les grandes débauches, un verre de vin rougi ; cependant, une fois, mon père lui a fait boire un verre de vin pur, t^iez, dans le verre doré qui çst sur la cheminée. Monsieur Corrége, vous ne l'avez pas encore vu, ce verre-là, n'est ce pas? Eh bien 1 c'est le verre du général. Pauvre général !
Puis, se tournant vers moi :
— Ah ! s'il, vous voyait faire des livres comme vous en faites et tirer comme vous tirez, il serait bien content.
Ce fut à moi de pousser un soupir à mon tour.
— Allons, dit Vatrin, voilà que j'ai fait une bêtise; je sais cependant que cela vous fait cet effet-là qnand je parle du général ; mais, que voulez-vous I jp.ne peux pas m'empêcher d'en parler. C'était un homme... cré nom !.. Bon ! voilà ma pipe cassée^
En effet, Vatrin avait voulu, pour ajouter plus d'expression à ses paroles, ftdre craquer ses dents, et il avait pour cette fois coupé le tuyau de sa pipe au las du four.
Le four était tombé à terre et s'était brisé en mille morceaux.
Cré nom !... répéta Vatrin, une pipe si bien culottée !
— Eh bien ! Vatrin, vous en culottei'ez une autre.
— On voit bien que vous ne fumez pas, vous, dit Vatrin; si vous fumiez, vous sauriez qu'il faut six mois à une pipe pour avoir un peu de goût. Vous fumez, monsieur Corrège?
— Je crois bien ! seulement, je fume le cigare.
— Ah 1 dit Vatrin ; alors, vous ne savez pas ce que c'est qu'une pipe.
Vatrin ouvrit une armoire, et y prit une pipe presque aussi culottée que celle quMl venait d'avoir le malheur de perdre.
— Bon î fls-je, mais vous avez une réserve, mon cher Vatrin.
— Oui, dit-il, j'en ai comme cela dix ou douze à des di^grés différents ; mais, c'est égal, celle-*là, c'est la favo* rite?
— Bah I n'en parlons plus, Vatrin : ce sont les malheurs irréparables qu'il faut surtout oublier.
— Vous avez raison. Goûtez-moi ce petit vin-là, et regai'deat-le au jour : c'est clair comme du rubis. A votre santé !
— A votre santé. Vatrin.
Et je vidai le verre pour lui faire raison.
A peine venais-je de vider le verre, que nous entendîmes des cris. féroces.
— Ah 1 voleur ! ah I brigand ! ah ! misérable ! criait la voix de madame Vatrin dans la cuisine.
— Feu I dit Michel.
Michel n'avai*. pas dit feu, que le verre de Vatrin était parti de tout ce que j'avais de force dans le biceps et dans le deltoïde.
On entendit un cri de douleur.
— Ahl cette fois-ci, dit Michel en riant, monsieur ne t'a pas manqué, hein?
— Qu'y-a-t-il tlonc ? demanda Corrége.
— Je parie que c'est encore ce guerdin de Pritchard, dit Vatrin.
— Pariez, Vatrin, pariez, vous gagnerez; lui dis-jeen m'élancant dans la cour.
— Pourvu que ne soit pas le veau, s'écria Vatrin en pâlissant.
— Justement, c'est que c'est le veau, dit madame Vatrin en paraissant sur le seuil de la porte ; je l'avais mis sur le rebord de la fenêtre, et ce gueux do Pritchard l'a emporté.
— Eli bien, dis-je en rentrant, le morceau de veau à la main, je vous le rapporte.
— C'est donc après lui que vous avez jeté le verre ? ~* Oui, dit Michel, et le verre n'est pas cassé l Ah bien,
monsieur, en voilà un fameux coup d'adresse.
— En effet, le verre avait atteint Pritchard au défaut de l'épaule, et était retombé sur l'herbe saris se casser.
Seulement le choc avait été assez violent pour faire jeter un cri à Pritchard.
Pour jeter ^son cri, Pritchard avait été obligé d'ouvrir la gueule.
En ouvrant la gueule, il avait lâché le morceau de veau.
liC morceau de veau était tombé sur l'herbe fraîche.
Je l'avais ramassé et je le rapportais.
— Allons, allons, dis-je, consolez-vous, madame Valrin, nous déjeunerons. . .
J'allais ajouter comme Ajax : « Malgré les dieux I • Mais je trouvais la phrase un peu bien prétentieuse.
— Malgré Pritchard, me contentai-je de dire.
— Comment, demanda Vatrin, vous allez manger ce veau-là ?
— Je crois bien, répliqua Michel. Il n'y a que l'endroit de la dent à enlever ; rien n'a la gueule saine comme un chien.
— C'est vrai, dit Vatrin.
— Comment, si c'est vrai ! mais c'est-à-dire, monsieur.
ùR MONTE-CRISTO.
que si vous êles blessé par hasard, vous n'avez qu'à faire lécher la blessure à votre chien : il n'y a pas d'emplâtre qui vaille la langue d'un chien.
— A moins qu'il ne soit enragé.
— Ah I ça, c'est une autre affaire ; mais, si jamais monsieur était mordu par uu chien enragé, il faudrait prendre le train de derrière d'une grenouille, le foie d'un rat, la langue...
— Bien, Michel I si jamais je suis înordu, je vous promets de recourir à votre recette.
— C'est comme si monsieur ètçit jamais mordu par une vipère ; en avez-vous jamais vu dans la forêt du Vésinetj monsieur Vatrin ?
— Jamais.
— Tant pis, parce que, si jamais vous êtes mordu d'une vipère, vous n'avez...
Je l'interrompis.
— Qu'à frotter la blessure avec de l'alcali et en boire cinq on six gouttes étendues dans de l'eau.
-- Oui ; et, si monsieur est à trois ou quatre lieues d'une vide, où trouverait-il de l'alcali ? dit Michel. -^ Ah ! dit (iorrége, où en trouverez-vous ?
— C'est vrai, fls-je en baissant la tête, écrasé que j'étais sous le poids de l'argumentation, je ne sais pas où j'en trouverais.
— Eh bien, que ferait monsieur ?
— Je ferais comme les anciens psylles, je commencerais par sucer la plaie.
— Et si c'était à un endroit que monsieur ne pût sucer... au coude, par exemple ?
Je ne répondrais pas que ce fût au coude que dit Michel; mais ce dont je suis sûr, c'est que c'était à un endroit que je n'eusse pu sucer, de quelque souplesse de corps que m'eût doué la Providence.
Je fus encore plus écrasé que la première fois.
— Eh bien, monsieur n'aurait qu'à attraper la vipère, lui écraser la tête, liû ouvrir le ventre, prendrt) son amer et s'en frotter... l'endroit ; deux heures après il serait guéri.
— Vous êtes sûr, Michel ?
— Bon I je crois bien que j'en suis sûr : c'est M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire qui me l'a dit, la dernière fois que j'ai été chercher des œufs au Jardin des Plantes ; vous ne direz pas que ce n'est pas un savant, celui-là !
— Oh ! non, Michel, vous pouvez être tranquille, je ne dirai pas cela.
Michel a une foule de recettes, toutes plus efflcaces les unes que les autres et qu'il puise à différentes sources. Je dois dire que toutes les sources où puise Michel ne sont pas auBsi respectables que la dernière qu'il venait de citer.
— Làl ditCorrége.
Gela signifiait que le veau avait subi son opération, et offrait sur' ses quatre faces une chair rosée et appétissante de laquelle avait disparu toute trace de la dent de Pritchard.
Après le veau vint l'omelette ; une omelette épaisse, bien colorée, un peu baveuse.
Pardonnez-moi, belles lectrices, mais votre cuisinière, si elle sait faire les omelettes, ce dont je doute, vous dira que c*est li le mot, et que le dictionnaire de Bescherelle, qui contient dix mille mots de plus que celui de l'académie, n'en connaît pas d'autre.
Piiia ne vous fâchez pas si je doute que votre cuisinière sache faire le% omelettes.
Vous avez un cordon bleu ?
Raison de plus ! L'omelette est un plat de femme de ménage, de fermière, de paysanne, et non pas un plat de cordon bleu I Une omelette et une fricassée de poulet, c'est ce que je fais d'abord exécuter à mon cuisinier ou à ma* cuisinière quand je les essaye.
— Mais aussi qui mange des omelettes ?...
Oh ? quelle erreur, belles lectrices ! Ouvrez Brillât-Savarin, article Omelette, et lisez le paragraphe intitulé : Omelette aux laitances de carpe.
Une omelette I demandez aux vrais gourmands ce que c'est qu'une oonelette.
J'aurais fait fait faire dix lieues à mon maître de violon pour manger une omelette au court bouillon d'écrevisses et une salade au lard.
— Vous avez donc eu un maître de violon ?
— Comment ! si j'ai eu un maître de violon... pendant trois ans ; voyez mes Mémoires,
— Mais je n'ai jamais entendu dire que vous jouiez du violon.
— Je n'en joue pas non plus ; mais cela n'empêche pas que je n'aie appris à jouer du violon; voyez mes Mémoires,
— • Il fallait vous entêter.
— Oh ! je ne suis ni M. Ingres ni Raphaël pour avoir de ces sentiments-là.
Enfin, pour en revenir à l'omelette de madame Vatrin, elle était excellente. Nous appelâmes la brave femme pour lui en faire notre compliment ; mais elle écouta d'un air distrait, et tout en regardant autour d'elle.
— Qu'est-ce que tu cherches? dit Vatrin.
— Ce que je cherche. . . ce que je cherche. . . , dit madame Vatrin ; c'est étonnant I
— Dis ce que tu cherches ?
— Je cherche... enfin, je l'ai vu, je l'ai tenu, quoi! il n'y a pas dix minutes.
— Qu'as-tu vu? qu'as-tu tenu? Parle.
— Puisque je l'ai rempli de sucre.
— C'est ton sucrier que tu cherches?
— Oui, c'est mon sucrier.
— Bon ! dit Corrége, il y a tant de souris, cette année !
— Ça ne leur est pourtant pas bon, aux souris, de manger du sucre, dit Michel.
— Vraiment^ Michel ?
— Dame, monsieur sait qu'une souris qu'on ne nourrit qu'avec du sucre devient aveugle.
^ Oui, llichel, je sais cela ; mais ce n'est pas le cas d'accuser les souris. En supposant que les souris aient mangé le sucre, elle n'auraient pas mangé le sucrier.
— On ne sait pas, dit Corrége.
— En quoi était le sucrier, demanda Michel.
— En porcelaine, répondit madame Vatrin, en porce* laine, donc ! un sucrier superbe, que j'avais gagné à la foire des Loges.
— Quand cela?
— L'an dernier.
— Madame Vatrin, dit Corrége, j'ai gagné un autre meuble ; si vous voulez, je vous en ferai cadeau en place de votre sucrier ; on ne s'en est pas. encore servi.
— C'est bel et bien, dit madame Vatrin ; mais,. avec tout cela, que peut être devenu mon sucrier?
*- Mais où l'avais-tu mis? dit Vatrin.
— Je l'avais mis sur la tablette de la croisée.
— Ah I fit Michel comme éclairé d'une idée subite. Et il sortit.
Cinq minutes après, il rentra, chassant devant lui Prit-
LK MONTE-'CBISTO.
Mita
chard, qui avait le sucrier en guise de muselière.
— En voilà un, diUl, qui est puni par où il a, péché. ^ Comment I c'était lui qui avait emporté le sucrier?
. ^ Vous voyei; bien, puisqu'il Ta encore. Oh! il ne se contente pas d un morceau de sucre, lui : il lui faut le sucrier avec.
— Vous lui avei itttaché le» sucrier au museau, je comprends..*^
^Noii, il tiem tout seul.
^ Tout seul?
^ Oui, regardes plutôt.
— Il a doDc le bout du nez aimanté, le hrigand ?
Ce n'est pf^s cela. Voua eomprenes : il a fourré son
nez dans le nuorier, qui est plus large au foud qu'à son ouverture, puis il a ouvert la gueule, puis II a empli sa gueule de sucye ; je suis arrivé sur ce moment-là ; il a voulu refermer la gueule, les morceaux de sucre «'y sont opposés ; il a voulu retirer son museau, il n'a pas pu, la gfieuie était ouverte. M. Pritchard a été pris comme un corbeau dans un cornet ; il en a jusqu'à ce que le sucre
fopde.
— Ob ï c'e^ ég^, mo^^eur Dumas, dit M*»" Vatrin, vous conviendrez que vous avez là un chien terrible, et que celui qui vous l'a donné aurait aussi bion fait de le
(surd^r pour Ipi.
— Voulez-vous que je vous avoue une chose, chère madame Vatrini lui répon^ifi*je, e'e^t que je commence à être de votre avis.
rr ^h bien, c'est étonnant, dit Vatrin ; tout cela, au contraire, m'attache à lui ; j'ai idée que noue en ferons quelque chose, mo^.
^ ^X vous av^s raiaon, Ipère Vatrin, dit Corrége ; tous les grands hommes ont eu de grands défauts, et, une fois sorti du collège, ce ne sont paa les prix d'honneur qui font parler d'eu](.
Pendant ce temps, le sucre avait foujetu, et, selon la prédiction de Michel, Pritehard s'était démuselé tout seul.
Seulement, de peur de nouveaux accidents, Michel avait noué un bout de son mouchoir autour du cou de Pritchard, et enroulé, l'autre bout autour de sa main droite.
— Allons, allons, dit Vatrin» d'autre sucre I priions no^ ^e café) et alloua essayer ce gaiUard-là.
— Nous primes notre café, qui dépassait en eâtcellenee tout ce que Vatrin avait pu nous dir&> 9t noua rtpëtâmes
4'apié3 lui : '
•— Allons essayer ce gaUlardrlà i
AlEXANDUE DtJlIAS.