I" ANNÉE. N
vm wuMËRo. 15 ceivnMRS.
JEUDI l" OCTOBBE 1857.
c trailartian rt rrpmMtnr^an tionl Inlcrdllm.
JOURNAL HEBDOMADAIRE Dï ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE
PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL
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FRANCK
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Anfclerem. ... Un >d, 13 fr. - o. PiémaDt Un an, ISIr.-o.
Bulfc^-o Un an, 1.1 SC» Portugd . . . . Un âti, 11 60
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CAUSERIE ^VEO KES LECTEURS
Cher» Ificteurfl ,
Après avoir analyse Sniil , et en avoir dit ce que nous avons le malheur d'en penser, pJwrdons un des chefsd'œuvre de l'esprit humain, Othello
Othello est une preuve de la lenteur avec laquelle marche l'art, même dans un pays comme le nôtre.
Ver» 1723 [1}, Vollaire, qui a ete passer quelques mois en Angleterre, à la suite de sa querelle avec Jl. de Sully , voit jouer Othello et Ilnmlet à Londros. — Ce spfciacle l'ètonne et l'effraie iL la fois, mais comme an bout du romple il reste au fond de sa pensée, l'or de Shakspeai-e fond dans le creuset, — et Orosmane et Somiramis suiient avec l'alliage du dix -huitième siècle.
Soixante-dix ans plus tard, Talma, Qls d'un dentiste Trau-
(DJi'citede mémoire, qu'on m'eiciise djoc si je me trompe d'MnP année ou dfiix.
cals, élevé à Londres, nourri de cette moelle do lion que Shakspeare servait â la reine Elisabeth et à ses courtisans, voit jouer et joue Shakspeare, revient à Paria et pousse Ducis à faire Othello.
Mais Ducis, à la vue du géant, tremble, hésite, le taille. le mutile, le rapetisse, supprime le rôle d'Iapo, la cheville ouvrière du dnimc, sous prele^te qu'un public français ne Bupporteraii pas un pareilcaractère, fail deux dénouement?, l'un à l'usage Les cœurs impitoyables, l'autre à celui des iimes sensibles, et pour dernière faiblesse, substitue le poignard à l'oreiller.
Enfin, en 1828 ou 29, airive de Vigny avec une tradaclion pure et simple pleine de foice, de poésie et d'èlégance; il ti-ouve la brèche faite par Henri III et llemânf, enue et distribue son drame aux artistes du Théâtre-Francaia, à M"» Mars, àJoanny, à Perrier, c'est-à-t-ire atix plas euiineuts.
La première représentation fut une lutte dont Shakes-
LE WONTE-CRlffïO.
peare, mort depuis deux cent vingt ans, sortit complètement vainqueur.
Aujourd'hui M. Salvini arrive avec sa troupe italienne et une traduction à peu près exacte du chef-d'œuvre anglais.
J'ai VU jouer Othello par Talma, par Kean, par Kemble, par Macready et par Joanny.
Aucun de ces grands artistes ne le jouait de la mêïriè » façon.
Talma le jouait avec son art, Kean le jouait avec son tem- i pérament, Kemble avec les traditions, Macready avec fea i beauté physique, Joanny avec ses instincts.
Tîhez Talma, c'était un More recouvert d^urfe couche de civilisation vénitienne ; chez Kean, c'était uVrè bête féroce moitié tigre, moitié homme ; chez Kemibler, c'était tA homme d'un âge mûr, emporté et violent; chez Macready, ; c'était un Arabe du temps des Abéncèragès, élégant et chevaleresque ; chez Joanny, c'était... Joanny.
Lequel le jouait le mieux dé touè ces hoiïimes ? Cela serait difficile à dire : chacun d'eux, avec un génie différenH;, s'était inspiré dune part du génie de Shakspeare; car, dans Shakspeare, le More est tour à tour à demi-Vénitien, à demi-sauvage , comme la montré Talma ; moitié tigre et ' moitié homm>L côBfime l*a naontré Kean ; grave, m«fs emporté et H^ïolew, comfnera montré Kemfile ; élégant %t chevaleresque, tomiriè l'a triontré Macready ; vulgaire et terrible, "homjke Ta montre Joanùy.
Dans ShaEspeare, c'est une de ces créations à fetcettes tour â totfr sofliBteslèli brillantes, comme peut les rêver le poète, mais comme aucun artiste dramatique ne saurait complètement les reproduire.
Pour moi, ce qui domine dans la splendide création du More, c'est le calme et la force répandus sur tout le personnage. Quand îl est calme et se repose, c'est à la manière du lion : A guisa di léoii^ quando si posa, comme dit Dante.
Voyez son entrée en. scène: il se rend au palais "de la Seigneurie, où le doge et le sénat l'attendent. — Il rencontre Brabantio, son beau-père, qui, venant d'apprendre Teiilèvement de sa fille, le cherche pour l'arrêter et le faire conduire en prison.
Les deux hommes se heurtent, chacun suivi des siens. ^— Oh ! là, hé î crie Othello, ne sachant point à qui il a afiaire.
-^Seigneur, c'est le More, dit Tloderîgo à Brabàntib.
— Tombez sur lui, lebriganâ ! répond Brabantio. Othello s'avance entre les deux troupes êi fait un signe.
— ïléntrez an fourreau vos brillàfitë^ èpéeis, dit-il, la K)Sôè de la nuit pourrait leà ternir.
Puis à Brabantio :
* ^ Moti bon seigneur, ajoute-t-îl, croyèz-moi : commandez avec vos années, et non avec vdà arhiés.
Vous le voyez: 'il est difficile d'StVè plus doux 'è't plus fort en même temps.
Mkîkïii cette douceur ni cette forte nè*calment le vièâ-
larà., ^ y
Jl.'accable Othello fl'injtires, l'appelle infâme ravisseur, sorcier, More hideux, et nriit 'par doniiér ceVordre :
"^-Met'tezîa main silr liii, s'il résiste, employez là violence au péril de sa vie.
Ses génàftkt xdi pàâpoujp le défendit.
— Arrêtez, vous qui me suivez, dit Othello, et vous autres aussi. Si j'eusse cru î(rteîe devais combattre, personne n'aurait eu besoin de nife l'aq^rènàre.
Puis à Brabantio :
^^ Où faut-Il fîfti^àre p(î)rfir'réporndre à votre accusation?
ôRABAtîtio. — Èh î^sôn, jusqu'à ce que le temps fixé par lei îcfî^ et fe corfi% régulier de la justice t'appellent poiffr'^^endî^.
WnFLtè. -^ Mafe'M'Jé Vôtiè obéis^qie dira le duc, qui \ient 8e fti'ëïivôyër t^fteWhèr^ ^s «èSsagers sont là pour Vnè ctoftiï?!^ ^rèè Se lui. il TJïfe âettiaSade à l'instant pour de^ àffinrès S^ètat.
^ V9aç*e^î/H&*z, tdnjouî^^à'mème i^ à part cette
légère HtMïîfe %ri ^tris^è % \èvT^ du mate .
Tous deux paraissent devant le cènîïSéil.
BrabantïO, tdut entrera sa A^leûi», ne parle que par cris, %e prddèffe Ipiê ^ïàS* tnjurès.
«i\%WS5'ib . — 0 ma fille ! ma fille !
t E DUC . — Morte ?
"HK^BANTiô. — Oui, morte pour moi. Elle m'a été enlevée, éflê a été séduite, empoisonnée par des philtres et des drogues achetées à des charlatans, car que la nature s'égare et s'aveugle à ce point d'aimer un monstre, quand elle n'est ni défectueuse ni aveugle, ni dénuée de sens, sans le secours de la sorcellerie, est chose impossible.
lI: Duîr. —'Ôù*av€te-Vous*à répondre à cetlë^accifKtion.
otAel^o. — Très-puisSèhità, très -graves et 'très-respectables èei^eurs, ines noMes et excellents maftrèfe, qiie j'aie enlevé là fille de ce vieïllard^iîela est >frai ; il est Sncère vrai que je l'ai épousée, voilà mon crime dans toute son éten- 'due, mais rien de jihis. Plein de rudesse dans jàdn. langage, j'ai peu l'habitude des phrases choisies de la paix, car depuis que j'ai pris quelque force, — depuis l'âge de sept •ans jusqu'à ce jour, mon bras, si Ton en excepte les neuf dernières lunes, a trouvé dans les camps ses plus doux exercices, et de ce vaste univers je ne pourrais raconter que ce qui a rapport aux exploits guerriers ^ ainsi donc je prêterai peu de charme à ma cause en prenant moi-même ma défense; toutefois, comptant siîr votre patience bienveillante, je vais vous faire le récit simple et sans artifice de mes amours. Je vous dirai, puisque tels sont les griefs que l'on allègue contre m(fi, par quels sortilèges, par quelles conjurations, par quelles puissances magiques, j'ai gagné le cœur de sa fille.
Suit alors le récit du More, récit confirmé par Desdemona.
Tout ceci, vous le voyez, est de la part d'Othello du plus grand calme, de la plus grande douceur, de lapins grande sérénité. Où voyez-vous le More et l'Africain dans tout cela ? Nalle part. L'Européen le plus courtois et le plus poli ne montrerait point une plus grande patience.
Il va falloir, pour qu'Othello revienne à sa nature .primitive, que lago irrite les fibres les plus secrètes de son cœur.
Ainsi, à 'cette menace du père dé Désdemôna, "bien faite pour lui faife perdre patience, après ce qu'il lui, a dit déjà :
— Veille tien sur elle, More ; tiens toujours l'œil ouvert pour la voir^ ayant trompé son père, elle pourra bien te tromper, toi.
Othello se contente de répondre :
— My life upon her failhy ma vie sur sa foi.
Lé More arrivé à Chypre. Désdemôna à abordé avant lui ; assailli par ime tempête terrible, c'est un miracle s'il n'a point "péri. Voyons si sa latte contre les flots Ta plus ému que sa lutte contre les hommes.
— 0 ma belle guerrière ! s'écrie-t-1l fen Twoyant Desdemona.
— 0 mon cher Othello I
— Tn me voib aussi surpris (fcre joyeux : arrivée avant moi î 0 jote de moiî Ame, si un 'pareil cahne doit toujours succéder à la temfpête, puissent les vents souffler à réveiller la mort!
Entré au palaâs, â quoi pense d^abcnrJ Othello ? A maintenir le calme et la paix dans la ville.
Il'B'adresse à Gassio :
•^ Michael, vous veillerez ce?tte nuit à la garde de l'île. Il faut nous-mêmes donner Vexemple d'une honorable retenue, pour que nul lïe sdrte dcfs bornés.
Aussi, quell'e est la*prcmiêi*e parole de colèi^ que laisse échapper Othello? G*est quand, réveillé au milieu de lanuit par la querelle de Cassio et de Montano, et par le bruit de la cloche qui -sonne le tocàn. Tl entre à tapitié vêtu ; et encore cette colère en parle-t-il plus qu'il ne la montre.
— Que Be pa^e->t il donc ici 1 Sur votre vie, arrêtez ! Goihment'î qu'est-ce donc? quelle est la cause de tout ceci? Sommes-nous donc des TôTcï^ et devons-iious faire ce que le ciel dèfcfed'aux Ottomans? Pour Thonneur dtinom chrétien, cessez cette barbare querelle. Celui qui fait un seul pas pour assouvir sa rage ne tient pas à la vie, car, au premicrr mouvement, il est mort. Partes t«irerette cloche 4'alarme qui répand la terreitr dans Ttle. -^Voyons, de quoi s'agit-il, messieurs? Honnête lago,- loi qiri pai*ais accablé d'une mortelle tristesse, parle : qui a commelicè tout ceci? Je te le demande au nom de ton amitié.
Puis enfin, quand il «nfppréhd éplè Cassio est la cause de tout ce désordïe :
— Cassio, dit-il, je i*aime, mais tu ne seras plus désormais mon officier.
Et il rentre.
Nous le demandons, un père parlerait-il autrement.
Noa, ce qui domine au contraire dans OtlielloJ c'est cette sérénité de Tame, cette bonté de cœur qui étend sur le monde entier le sentiment de la paternité. Jusqu'au moment où les suggestions d'Iago viennent éveiller es soupçons dans le cœur d'Iago, c'est à croire qu'il aime Desdemona plutôt comme une fille que comme ime amante.
El Tauteur, en elTet, a besoin de cette douceur et de cette paternité pour montrer, peu à peu, la vibration croissante de la gamme de la passion.
Elever la voix dans le rôle d'Othello, ne pas s'en tenir à des gestes sobres et sévères, même dans la dernière scène qne nous venons de cilei*, faire luire autre chose qu'un éclair pareil à ce que nous appelons d«B éclairs de chaleur dans celte tempête, serait, de la ï>art de l'^ctêur, ne pas avon: compris le rôle d'Othello .
Suivez Othello dans sa scène avec Desdemona, quand elle lui demande la rentrée en. grâce de Cassio, et vous aurez mie idée de cette douceur et de cette paternité.
*— Brcellente-tc^re/rA/ dit-il, quand elle est partie. Wrelch, niot intraduisible chez nous, qui ne veut jms dire femme, qui ne veut pas dire amante, qui veut dire : créature faible et que j'adore, orpheline sans soutien et que je protège.
— Excellente wretch, que mon àme soit perdue, s'il n'est pas vrai que je l'aime, *et quand je ne l 'aimerai plus, {pxe le chaos soit comme avant la ci*èalion.
C est là ert sur ce serment, que lago, qui a déjà laissé échapper le/e n^aime pas cela ^ en voyant Cassio s'éloigner de Desdemona au moment où Othello arrive ; c'est sur ce
serment, disons-iious, que le stTpenfl risque sa première morsure.
Au reste, toitlememde a -pu croire qu Othello n'a pas entendu le Je n'aime pas cela^ car, à peine a t-il tourné la tête à ce mot. Cej)endànt, lorsqu'interrogé sur Cassio, lago hésite à lui rî^pondre.
— Par ie ciel, dit Othello, lu le fais l'écho de mes paroles, ccimme si ton esprit recelai Iquelqi'ie monstre trop hideux pour qu'il osât-se montrei'. Tu as une idée qui te préoccupe. Tout à l'heure, car je t'ai entendu, à l'instant où Cassio a quitté ma femme, tu as dit ;> n'aime pas cela. Qu'est-ce que tu n'aimais pas? Et lorsque je l'ai dit qu'il avait été mon confident pendant toute la durée de mes amours, tu t'es écrié : en "vérité ! Puis, tu as froncé le sourcil, tu as ridé ton front, comme si tu avais vofttlutx)mprimerdans Ion front quelque horrible pensée. Situ m'àiilies, ne me cache rien.
Ainsi Othello a tout vu, même le plus petit frissonnement étudié d'Iago.— S'il n'a i)oint parlé, ce n'est i)Ojnt qu'il ignorât ; il a absorbé son soupçon dans sa force, comme l'Océan absoii)e une piéride dans ses eaux, — mais le choc n'a pas moins fait nailre une ride sur son cœur; c'est cette ride que va creuser lago jusqu'à ce qu'il en fasse une blessure mortelle.
Ce n'est qu'en lisant la scène tout entière dans Shakspeareoudansune bonne traduction que l'on peut se faire une idée de l'art avec lequel elle est menée, et comment lago infiltre goutte àgoulle le poison dans les veines du More ; et cependant sa sérénité est telle malgré tout ce qu'à pu lui dire lago, que celui-ci s'en irrite, — et voulant le forcer à trahir ce qui se passe en lui.
-^ Je le vois, dit-il, tout ici a un peu troublé vos esprits.
— Non, pas du tout, répond le More, pas du tout. Puis il insiste, redouble ses calomnies, et voyant ï'im-
passibilité d'Othello, impassibilité tout extérieure peïjtêtre.
— Monseigneur, je le Vois, répèfe-t-il, vous Otesému.
— Non, reprend le More, très-peu ému, —je 'ne puis m'empècher de croire que Desdemona est vertueuse.
Puis quand lago l'a quitté et que Desdemona entre, en la
voyant.
— Oh, dit-il, si elleme trompe, le ciel doit rire et se moquer de hù-mérae.
Là, au lieu de gronder, sa voix faiblit; Desdemona le lui dit, ii n'y adonc pas à se tromper à l'intention du poète.
Au lieu de l'exaspérer, la douleur Te brise. H faudra le désespoir pOTïr lé jètèr hors de lui-même.
DESDEMONA. — Pou'rquoi vofrc Voix est- elle si faible, ne vous sentez-vous pas bien ?
OTHELLO. — J'éprouve une vive douleur au front.
DESDEMONA. — Laissèz-uioi le'serrer fortement, dans moins d'une heure vous serez soulagé.
OTHELLO — Non, votre mouclioir est trop petit, il repousse le mouchoir qui tombe, laissez le mal à lui-même, je vous suis.
Le More farouche, l'Africain, le tigre n'en est encore, vous le voyez, qu'à îa mélancoUe. -
Et' celte disposition est si loin de son caractère habi«tuelle, qu'elle préoccupe Desdemona au point de ne point ramasser ce mouchoir si précieux, qui est le premier présent que lui ait fait le More.
Ce mouchoir, Emiiia lo ramassa, — elle le donna à son mari, qui le lui a souvent demandé, *-^ ette ne'Baitpoifrquoi.
Du moment ou lago a le mouchoir, il a une arme, il le perdra daus la chambre de Cassio, et il dira au More que Desdemona Ta donné au jeune officier.
Othello paraît, — sa mélancolie est plus profonde, mais n'est encore que de la mélancolie.
Qu'on nous permette, au lieu de la froide et sèche traduction que nous pourrions faire en prose, de prendre pour ce passage, seulement les quatorze vers correspondants dans la traduction en vers de M . Alfred de Vigny.
Elle est très-exacte, et les vers en sont forts beaux.
J'étais heureux hier, et maintenant adieu! A tout jamais adion le repos de mon âme ! Adieu Joie et bonheur, détruits par une femme ; Adieu beaux bataillons aux panaches flottants, Adieu guerre, adieu toi dont les Jeux éclatants Font de l'ambition une yertn sublime!
Adieu donc le coursier que la trompette anime, Et ses hennissements, et le bruit du tambour, L*étendard qu'on déploie avec des cris d'amour! Appareil ! pompe I éclat ! cortège de la gloire. Et vouf^, nobles canons qui tonnez la vic'oire Et qui s -mblez lu Yoix formidable d'un Dieu, lia tâche est terminée, à tout Jamais adieu!
Puis, ce n'est qu'alors qu'étouffé par ses larmes, exaspéré par la vipère qui lui mord le cteur, il éclate, et celte fois, d'un bond de tigre, saute à la gorge d'Iago en criant.
— Misérable, sache qu'il faut me donner la preuve oculaire, tu entends, — ou, par le salut de mon âme éternelle, il vaudrait mieux pour toi n'être qu'un chien que d'avoir à repondre à ma terrible colère.
Et à ce propos, nous nous interromprons pour demander à M. Salvini pourquoi, au lieu de saisir simplement lago à la gorge comme l'indication en est faite, selon tout^ probabiUte par Shakspeare lui-même : Taking him by the ihroaty il renverse lago à terre, et lève le pied pour l'écraser.
Il ne faut pas faire plus que ne veut l'auteur, surtout quand cet auteui* s'appelle Shakespeare. L'auteur a toujours sa raison à lui dans une i^idication qu'il vous donne, il n'a pas besoin de la dire au tragédien. Il la lui impose, voilà tout.
Eh bien, je vais me substituer à Shakspeare, et vous dire pourquoi Othello saute simplement à la gorge d'Iago, au lieu de le renverser et de lever le pied sur lui.
C'est que Shakspeare a pensé qu'après avoir, trop humilié lago, Othello comprendrait que le désir de la vengeance lui entrât dans le cœur. Or, il y a loin de sauter dans un moment de colère à la gorge d*un homme et de le lâcher presque aussitôt — à le renverser à terre et à le menacer du pied.
— En étes-vous venu à ce point, dit lago à Othello, après que celui ci Ta lâché.
Mais que voulez-vous qu'il dise à Othello, après qu'Othello l'a renversé, jeté à terre, menacé du pied.
lago est un soldat, un enseigne — il ne manque pas de courage — devant une pareille injure, ce serait la colère et non la pitié qui jaillirait de son cœur.
Et cependant, voyez quel est le sentiment qui domine dans l'exclamalion qui lui échappe. '
— Oh ! grâce ! ô ciel , défends-moi — êles-vous un homme? avez-vous-une âme? avez-vous votre raison? que Dieu soit avec vous — reprenez mon grade— ô malheureux fou, tu as vécu assez longtemps pour que ton honnêteté fût prise pour un vice.
Est-ce là le cri d'un homme qu'on renverse et que Ton veut fouler aux pieds ?
C'est dans cette scène surtout qu'Othello se laisse em porter à la colère.
— Oh ! pourquoi ce misérable n'a-t-il pas quarante mille existences — une seule c'est trop peu, ce n'est rien pour ma vengeance. Je vois maintenant que tout cela est vrai. Regarde, lago, je livre au vent tout mon fol amour, il n'est plus. Debout, noire vengeance, quuie ta sombre demeure ; amour, abandonne à la haine tyrannique la couronne et le trône de mon cœur- gonfle-toi^ ô mon sein, sous le poids qui t'oppresse, et sous la morsure empoisonnée des vipères !
— Je vous en prie, contenez-vous.
— Oh I du sang ! du sang! lago, du sang I
Oh! cette fois voilà bien le lion — pis que le lion, le tigre.
— Patience, patience, dit lago, vos sentiments peutêtre pourraient changer.
— Par le Ciel immuable, j'engage ici ma parole par un vœu solennel et sacré. . . Fais que dans trois jours j'entende dire— Cassio a cessé de vivre.
— Mon ami est mort, du moment où vous désirez qu'il le soit ; c'est chose faite ; mais elle, elle au moins, qu'elle vive.
— Damnation sur elle, Vinfâme hypocrite , damnation ! Viens, suis-moi à Tecart ; je veux, seul avec toi, imaginer quelque moyen de frapper d'une prompte mort cette infernale beauté.
Dès ce jour tu es mon lieutenant.
Voilà le point culminant de la colère. A partir de co moment le parti d'Othello est pris : Desdemona est condamnée.
Aussi quand il se retrouve avec elle, il mâche et crache le dédain ; mais rien n'éclate de pareil à cette colère dont dont nous avons vu jaillir la flamme et se répandre la lave.
— Monseigneur , comment vous trouvez-vous maintenant.
— Bien, ma Adèle amie., donnez-moi votre main ; cette main est douce, madame.
— Elle n'a point encore été flétrie par l'âge ; elle n'a point encore été séchée par le chagrin.
— C'est une bonne main... une main franche.
— Vous pouvez le dire en toute vérité, car ce fut cette main qui donna mon cœur.
— Main libérale ! Autrefois c'était le cœur qui donnait la main; aujourd'hui, dans notre nouveau blason, des mains toujours, mais plus de cffur.
— En vérité, je ne puis parler de cela. Revenons à votre promesse.
— A laquelle, mon amour?
— J'ai envoyé dire à Cassio de venir vous parler.
— J'ai un rhume importun et opiniâtre qui me tourmente ; prête-moi ton mouchoir.
— Le voici, monseigneur.
— Celui que je vous ai donné ?
— Je ne l'ai pas sur moi.
— Non ?
— Non, en vérité, monseigneur.
— C'est un tort, car ce mouchoir, une Egyptien^^e en fit présent à ma mère ; c'était une magicituine habile, qui lisait presque dans les cœurs. Elle lui prédit que tant qu'elle
LE MOiNTE-GlUSÏO.
le garderait, elle aurait 1a charme et enchaînerait mon père à son amour, mais que si elle le perdait ou le donnait, les yeux de mon père ne la reverraient plus qu'avec dédain, et que son cœur irait chercher loin d'elle de nouvelles amours. Ma mère me le remit à son lit de mort, ni' engageant à le donner à mon tour à la jeune Me que je prendrais pour épouse. Je l'ai fait. Vous l'avez ; conservezle aussi précieusement que la prunelle de vos yeux ; le perdre ou le donner serait un malheur qui n'aurait rien d'égal.
— Serait-il possible ?
— Oh ! c'est la pure vérité : il y a une vertu magique en lui. Une sybille qui avait compte sur cette terre deux cents rèvoluliou» du soleil en a ourdi la trame dans ses fureurs prophétiques ; les vers qui ont filé la soie étaient consacres, et il fu* teint dans la liqueur qui découle des cœurs déjeunes iilles mortes, habilement conservés par des embaumeurs égyptiens.
— Cela est-il vrai ?
— Très vi*ai ! Veillez donc bien sur lui.
Vous le voyez, il n'a pas même la force de soutenir sa raillerie, de poursuivre son dédain. — 11 retombe dans la mélancolie, — et plutôt que de se reprendre à sa colère qui va transparaître maigre lui, il préférera sortir sans avoir encore rien eclairci.
— Alors, ditDesdemoua, plût au Ciel que je ne l'eusse jajivMu vu.
— Comment et pourquoi ?
— Oh ! d'où vieat que vous prenez avec moi ce ton brusque et violent.
— Est-il perdu ? Ne l'avez-vous plus ? Parlez, n'ést-il plus entre vos mains ?
— Il n'est pas perdu, — mais quand cela serait ?
— Ah!
— Je veux dire qu'il n'est pas perdu.
— Allez le chercher et montrez-le moi.
-- Je le pourrais, monseigneur, mais je ne le veux pas maintenant. C'est une ruse pour me détourner de ma demande. — Je t'en conjure, que Cassio soit rappelé.
— Trouvez moi ce njouchoir.
— Je vous en prie, parlez-moi de Cassio.
— Le mouchoir ?
— Un homme qui a partagé tous vos dangers.
— Le mouchoir ? *
— En vérité, vous êtes digne de blâme. --(Elle ïappro- •he pour le caresser.)
— Loin de moi ! loin de moi ! (// s'élance dehors,) Non, c'est avec lago que sa colère retrouvera les imprécations et les menaces qu'il a contenues dans sa poitrine.
—-Oh ! que ne puis-je la tenir des années entières expirante sous ma main.
— Allons, il faut oublier tout cela.
— Uueses chairs tombent en lambeaux ! qu'elle périsse ! qu'elle soii damnée! Non il ne faut pas qu'elle vive ! Ah I mon cœur s'est change en pierre, et quand je frappe dessus il me blesse la main ; — et cependant le monde entier ne renferme jias une plus douce créature. — Elle était digue de partager la couche d'un empereur et de lui dicter des lois.
— Mais ce n'est point à cela que vous devez pejiaer.
— Oh ! qu'elle soit maudite, mais qu'en laniaudissant je dise encore ce qu elle est, — C^etait une fee Taiguille à la main, et, musicienne adorable, elle eût en chantant enlevé à l'ours lui-même sa férocité; — puis un esprit, une imaginiilion ! 0 lago, quel dommage I Oh lago, quel dommage! Uh lago !
— Si vous êtes si épris d'elle malgré son iniquité, accordez-lui donc alors pleins pouvoirs de pécher.
— Je veux la hacher en mille pièces. Me tromper ! me ti'omper !
— Oh ! c'est affreux !
— Procure -moi du poison, lago, cette nuit. Je ne veux pas avoir d'explication avec elle, de peur que ses charmes et sa beauté ne viennent ébranler ma résolution. Cette nuit, lago.
— Oh ! ne l'empoisonnez point; étranglez-la dans son lit, dans ce lit dont elle a souillé la pureté.
— Bien, bien, cette manière de faire justice me plaît ; très-bien.
On entend la trompette. Ludovico apporte une lettre du sénat. Desdemona, qui de son côté a entendu la trompette, entre par la porte de son appartement.
Otello prend la lettre, et la baise en signe de respect, puis il l'ouvre, et se met à la lire.
Pendant ce temps, Desdemona et Ludovico causent ensemble.
— Comment se porte le lieutenant Cassio, demande Ludovico.
— Cousin, répond Desdemona, il y a entre lui et mon seigneur une fâcheuse mésintelligence ; mais vous arrangerez cela.
Othello lit la lettre, mais des yeux seulement, toute son ame est à ce que dit Desdemona.
— En êtes-vous sûre qu'il Tai-rangera? demande-t-il. Puis, il se remet à lire.
— Est-ce qu'il y a ([uelque inimitié entre ton époux et Cassio ? demande Ludovico.
— Une bien malheureuse, répond Desdemona, et (|ue je voudrais pouvoir éteindre pour l'amour que je porte a Cassio.
— Feux et tonnerres ! s'écrie Othello, en frappant du pied.
— Monseigneur, dit Desdemona étonnée.
— Etes-vous dans votre bon sens?
— Mais qu'avez-vous, et d'où vous vient cette colère ? — Peut-être, dit Ludovico, cette lettre l'agite-t-elle ; car
je sais qu'elle le rappelle à Venise, et qu'elle désigne Cassio pour le remplacer dops son gouvernement.
— Sur ma foi, j'en suis bien aise, dit Desdemona.
— En vérité ? fait Othello.
— Monseigneur ?
— Moi, je suis bien aise aussi... de vous voir folio.
— Comment, mon cher Othello ?
— Démon ! (// la frappe avec la leltre.)
— Oh ! je n'ai pas mérité cela.
— Monseigneur, on ne me croirait pas à Venise, (]uanil même je jurerais que je vous ai vu agir de la sorie. — Voyez, elle pleure.
— 0 démon ! démon ! Si les larmes d'une femme pouvaient féconder la terre, chaque larme ferait naître un serpent. Oh ! loin de moi !
— Je m'éloigne, puisque ma vue vous oli'ense.
— Eu vérité, voilà une épouse bien obéissante! Jiî vous en supplie, ra})pelez-la.
— Madame !
— Monseigneur I
— Eh bien que lui voulez-vous ?
— Oui ? moi, Seigneur.
— Sans doute. N'avez-vous pas désiré que je la rappeU lasse? Oh ! elle est obéissante, d'une obéissance rare. (4 Deè'demona.) Continuez à pleurer, madame. (4 Ludov'co,) Vous, Soingeur, pour co qui est de cette lettre. {A ûes^
dewanfl.) Passion Lien jouée. (.4 Ludovico.) Ainsi on me rappelle à Venise. A {Desdemmia.) Sortez ! j<* vous rappellerai dans un instant. (4 Lrtdovice.) Seigneur, j'obéis à l'ordre de sa seigneurie. {A Desdefnona.) Hors d'ici ! vous loin de moi. (Desdemona 5or/.) Cassio prendra ma place, bien. (A £wdoi'/co.) Seigneur , je vous mvite à souper pour ce soir, seigneur, vous êtes le bien venu à Chypre. Malédiction ! Il sort.
Voua voyez îa gradation admirable du rôle. Dans la première partie, calme, force, sérénité ; puis doute, puis iu' quiétude, puis mélancolie, puis dowleiw, puis anéantissement, puis désespoir, puis folie.
A ce point que Ludovico étonné s'écrie (juaiid il est
sorti.
— Est-ce là ce noble More, que notre sénat d'une seule voix qualifie d'homme si habile en tout point.
Comme Othello Tavait dit, il rappelle Desdemona, ca«* la jalousie est ainsi faite, elle frappe et aime> elle chasse et rappelle.
Desdemona revient avec Emilia*
— Monseigneur, que disiez -vous de moi, demande Desdemona toujours, douce et patiente.
— Approchez, de grâce, mon amour.
— Que disiez-vous ?
— Keg^rdez-moi en face et laissez-moi lire d£^ns vos
yeux.
— Quel est ce terrible caprice ?
— (A Emilia,) Et vous, les femmes de votre métier laissent d'ordinaire les amants en téte-à-tète et ferment la porte, puis ils veillent à cette porte, toussent et crient heim ! si quelqu'un survient. A votre poste, à votre poste, et qu'on se dépêche !
Emilia sort.
Voilà encore une nouvelle phase de passion que le rôle va parcourir, nuances intermédiaires entre la mélancolie et le désespoir.
DESDEMONA. — Je VOUS demande à genoux ce que signifie ce langage . J'entends la voix d'un démon dans vos paroles. Je ne les comprends pas.
OTHELLO.— Qui êtes-vous?
DESDEMONA. — VoU'e épouse. Monseigneur, votre fidèle et loyale épouse.
OTHELLO.— Viens ici et jure-le, afin que tu sois damnée; jurele, de peur que les démons eu te voyant si semblable aux anges, ne craignent de s'empaier de toi. Donc pour que tu sois damnée par un double crime, jure que tu es innocente.
DESDEMONA.— Le cicl lo Sait.
OTHELLO.— Oh! le ciel... le ciel sait que tu es fausse comme l'enfer.
DESDEMONA.— Mais envers qui donc, monseigneur, envers qui et comment suis-je fausse ?
OTHELLO, fondant en larmes.— 0 Desdemona ! loin de moi ! loin de moi !
DESDEMONA.- Hélas ! jour funeste ! Pourquoi pleurezvous? Est-ce moi, monseigneur, qui suis la cause de vos larmes ? Si vous soupçonnez que votre rappel ait été prononcé à rinstigalion de mou père, ne me maudissez pas !
OTHELLO.— Oh! s'il eût plu au ciel de m'éprouver par des revers, s'il eût fait pleuvoir sur ma tète une mille chagrins et mille affronts, s'il m'eût plongé dans la plus profonde misèie, s'il eût déu-uit mes plus riches espérances, j'eusse trouvé dans quelque repli de mon ame un reste de patience. Mais m'enchainer au poteau, pour que le mépris puisse à loisir fixer sur raoi son regard lent et immobile ! Eh bien, cela encore, j eusse pu le supporter. Mais...
mais le sanctu^i^'o dans lequel j'avais déposé mon cœur, dans lequel js (fevai» viiiie out moiuriF.', la. source delàquelle mon bonlieuv devait couIbp, ou se tarir, (m êtr» chassé ! ... Oh ! fixe tes yeux sui* ce spectada, 6 PatLenca I chénibin anx lévites de roses, et' ta devieadraa^uasi hideuse que l'enfer !
pEBD£M0NA.-*i}'e8pAre quemoii noblô seigneuc b6 soi^çonne pas ma vertu.
OTHELLO.-— 0 fleur tromp^iise !« pourquoi étais- tu. si amoureusement belle ? Pourquoi exhalaisrtu uaparfoaa. û doux, que les sens en étaient enivrés ? Je voudrais que tu ne fusses jamais née !
DCSDÇMOMA.— Hélas i qu'ai^je donc faûtdacrûninâl saos le savoir ?
OTHBLLO.— Ce papier si blapc, ^i pur, ce livre si élégant et si beau, était-il fait pour qu on y inscrivit le nom de ppoetituée ? Ce que vous avez fait, demandez- vous ? Ce que tu as fait, courtisane vile ? Mais au seul i^ib de ce que tu as fait, le soleil recule de dégoût, la lune se voile et le lé^ phyr lascif, qui caresse tout ce qu'il reneentre, sa^ cacherait dans les entrailles de la terre 1 Ce que tu as. fait, imfmdente poeslituée ?
DESDEMONA. — ^Par lo ciel, vous m'accusez injustement !
OTHELLO. — Voyons, répondez. N'êtes-vous pas une prostituée ?
DESDEMONA. — Nou, aussi vrai que je suis chrétienne.
OTHELLO. — Vous n'étes pas une...
DESDEMONA. — Nou, aussî vrai que je désire être sauvée !
OTHr.LLO, fiant. — Est-il possible?
DESDEMONA.— Mon Dieu, ayez pitié de nous !
OTHELLO. — Alors, je vous demande pardon, madame ; je vous prenais pour cette rusée courtisane de Venise, qui a épousé Othello. (.4 Emilia qui entre.) Vous, madame, qui avez un office opposé à celui de saint Pierre, puisqu'au lieu des portes du paradis vous gardez celles de Tenfer... Vous ! oui, vous ! Nous avons fourni notre course *, voici de l'argent pour vos peines, tournez la clef, madame, et gardez -nous le secret. (Il sort.)
Desdemona ne le reverra plus que pour mourir.
Laissez-moi vous dire encore cette scène.
Elle est seule, la pauvre enfant, s'apprêtant à obéir à Othello, qui lui a dit de se mettre au lit et de renvoyer tout le monde.
Cette scène est le chef-d'œuvre de la mélancolie, cette muse inconnue des anciens, et que Shakspeare découvrit à la fin du rvp siècle.
ÉMiLiA. — Comment cela va-t-il, maintenant ; il m'a paru adouci
DESDEMONA. — Il ma dit qu'if allait revenir à rin^taiit même, et m'a commandé de me coucher et de vous renvoyer.
ÉMILL4. — Me renvoyer ! ^
DESDEMONA. -^ Cosl sa. volouté. Ainsi, ma bonne Emilia, donne -moi, je te prie, mes vêtements de nuit, et adieu ; car nous ne devons pas le contrarier en ce moment.
ÉMILIA. — Je voudrais que vous ne Teussiee jamais
vu.
DESDEMONA. — S'il m'arrivc dc mourir avant toi, Emilia, veille à ce que ce soit dans un de ces diaps qu'on m'ensevelisse.
ÉMILIA. — Allons, allons, ce sont de vaines paroles que vous diles-là.
DESDEMONA. — Ma Hiére avait une jeiin^ suivante qui se nommait Barbara, Elle Rimait ; l'objet de son amour per* dit la raison et l'abandonna. Elle savait une cbaoson sur
ùK !!lO;^TErÇRISTO.
le saule ; c'était une vieille ballade, mais qui allait bien à son malheur. Aussi mourut-elle en la chantant, ©ettechanson, je ne sais pourquoi, ce soir, me revient à Vesçrit. J'ai pensé à soutenir ma tête qui retombe sur mon épaule ; j'ai peine à ne pas chanter cette ballade (te ]â pauvre Barbara. Hâte-toi, je t» prie,
ÉMiLiA. — Irai-je chercher votre robe de nuit ?
DESDEXONA. — NoH, dèlacc-Hioi îdt, Ces* un homme charmimt que le seigneur Ludovico ?
ÉMiLiA. — Un très joli homme.
DBSDBMONA. -^ H paplio agréablement.
ÉMiLiA. — J'ai connu une dame à Venise, qui, pour Tamour de lui, eût été ^A% nusjusqu'eu Palestine.
DefidemoBa^ ohâRtaut comme raaigrèelle et sans écouter EmiHa(l).
La pauvre enhint, d'un saule avait cherché l'ombrage, La main contre son cœur, le front sur ses genoux, Sile sentait ses pleurs inonder son visage.
Chantez l'arbre au pâle feuillage,
iecbant da saule, est tri»te et doui.
A ses pieds, un ruisseau roulait se^ ondes pures. Réfléchissant ses traits comme un miroir jaloux» Epiportant ses soupirs, mêlés à ses murmures.
Chantez Tarbre aux pâles rapfiures,
Le chaut du saule est trisfe et doux.
0 mes sœurà, q^alKi pour moi viendra l'heure fiiliU«, Du rameau ji^unissant ceignez mon front ahgpus» L'or aux fauves reflets encadre bleu l'opalQ.
Chantez l'arbrQ au feuillage pâle,
Le chant du saule est triste et doux.
Pendant que Desdemona chante la triste romance, et après l'avoir chantée se met au lit, lago et Roderigo dres* sent une embûche à Caussio.
Roderigo e^t blf)8^é fiar Cas^io ; mai^ au ouîmexki où Boderigp toxnbe» lago ooi^p^ le j^ret à C^sio, qui tombe en criant :
*- Au secours 1 à l'assassin !
Othello parait dans le lointain, enveloppé d'un grand burnous blanc, il doit avoir déjà le pas roide et silencieux d'un spectre. C'est l'ombre du pèrç de Hamlet, c'est la statue du commandeur.
11 a entendu le cri de son lieutenajit.
— C'est ia voix de Cassio, dit-il, lago tient sa p«^ro|e.
— Au secours, des flambeaux^ un chirurgie^ ! crie Caeeio.
— C'est lui ; brave lago, àme honnête et juste, toi qui ressent si vivement les outrages de ton ami, tu me dictes ce qui me reste à faire. Oh ! mignonne, votre chéri est là étendu mort, et votre destinée s'avance à grands pas. J'arrive ! Hors de mon âme vos traita charoiants, vos yeux séducteurs, tout cela est effacé de mon souvenir, et ton lit adultère va être souiUé de ton sang adultère. J'arrive f
Joanny particulièrement était trè» beau dans ce bout de scène que le traducteur italien a supprimé. Pourquoi ?
En effet, la décoration change, et l'on se retrouve dans la chambre de Desdemona, endormie.
Othello arrive comme il Ta dit : îa porte .s'ouvre sans bmit. Othello apparaît. Une lampe brûle près du lit de Desdemona.
(1) Nous demandons grâce pour la romancé du Saule ; nous n'avions pas celle de de Vigny sous la main, et nous écrivons celle-ci au courant de la plume.
Par une étrange erreur de mise en scène, le garçon d'accessoires avait rniis dan& la ohambre de Desdemona xm candélabre à plusieurs branches, de sorte que les premiers vers d'Othello, si beaux et si mélaneoliques, devenaient inintelligibles.
— 0 mon âme sait ht cause, et dette cause vous ^a çohnaisseï;.. Je ne veux pas la dire devant vojus, cjiastes étoiles. Cependant, non, je ne répauflrSû pas de sang; non^ je ne lacérerai pas cette peau plus blanche que Talbâire des monuments. // dépose son sabre. Et cependant il faut qu'elle meure, car autrement elle trahirait d'autres hommes. Eteignons ces deux lumières, cette lampe d**abord, puis le flambeau de sa vie. AveQ mélancolie. Si je t'éteins, utile serviteur qui me prête ta clarté, je puis, dès que je me repentirai, faire renaître ta flamme primitive ; mais si une fois je t'éteins, toi, le plus parfait ouvrage de l'ingénieu&e nature, je ne saurai plus où prendre le feu de Pro* méthée qui pourrait de nouveau ranimer la flamme; quand une fois j'aurai cueilli cette fleur de la vie, je ne pourrai plus lui rendre sa sève natale, elle se fanera sans retour. Je veux encore, pendant qu'elle est sur sa tige, en respirer le parfum.— Il l'embrasse. — Haleine embaumée, qui persuaderait presque à la justice de briser son glaive. Encore un baiser, encore un. Si tu dois être ainsi quand tu ne seras plus, je veux te tuer et t'aimer après. Encore un baiser, et ce sera le dernier. Jamais baiser si doux ne îut sî fatal. Je ne puis retenir mes larmes. Oh ! ce sont des larmes bip^ cruelles. Ma colère est comme qelle du ciel : elle frappâtes objets de son amour.— Desdemona s'éveille.
Alors commence la scène terrible, la plus terrible peutêtre qu'il y ait dans aucun théâtre, depuis Eschyle jusqu'à nous, mais qui est d'autant plus terrible qu*Othello n'y met plus ni passion ni colère, et Desdemona, condamnée, remplit tout simplement l'office du bourreau.
Bourreau implacable, c'est vrai, mais froid.
Ou'on en juge.
Desdemona s'éveillant :
— Oui est là ? Othello I
— Oui, Desdemona,
— Voulez-vous vous mettre au lit, monseigneur?
— Avez-vous prié, ce soir, Desdemona ?
— Oui, monseigneur.
— Si vous vous souvenez de quelqee ciime peur lequel vous n'ayez pas imploré le pardon du ciel, implorez ce pardon sur-le-champ.
— . Hélas 1 monseigneur, que voulez-vou3 dire par ces mots?
— Faites ce que je vous dis, et promptement. Je me promènerai en vous attendant. Je ne voudrais pas tuer ton âme sans qu'elle fût préparée à la mort. Non, le elel m'en préserve, je ne voudrais pas tuer ton àme.
— Vous parlez de tuer ?
— Oui, j'en parle.
— Alors, que le ciel ait pitié de moi I -<i^ Oh I de tout mon cœur ; amen I
— Puisque vous parlez ainsi, vous ne me tueres pas ? -Oh!
Ici seulement, un éclair, un regard, un gtinoement de
dents ; c'est ce qui fait dire à Desdemona :
— Et cependant je vous redoute, car vous, avez l'air terrible, lorsque vos yeux roulent ainsi. Pourquoi craindraisje ? je n'en sais rien, puisque je ne me connais auQUn crime, et cependant je sens que je crains*
— Pense à tes crimes, te 4is-je.
— Mon crime, je ne m'en connais qu'un, et c't?st l'amour que j 'ai pour vous .
— Alors, c'est four celui-là que tu vas mourir !
— Oh I c'est une mort contre nature, que d'élre lue par celui qu'^ Ton aime. Hélas I pourquoi mordez-vous ainsi votre lèvre ? (Vous voyez combien l'aspect d'Olhello doit être calme, puisque c'est à ce signe presque impercefitible d'un homme qui mord sa lèvre, que Desdemona reconnaît sa colère.) Hélas! pourquoi mordez-vous votre lèvre ? Quelque passion sanguinaire agit'î tout, votre être ; ce sont de sinistres présages» et cepeudenl j'espère que ce n'ebt pas moi qu'ils nienac nt.
• - Paix ! restez tranquille.
— J'y consens ; que voulez-vous ?
— Ce mouchoir que j'aimais tant, que je t'avais donné, tu l'as donne à Cassio.
— Non, par ma vie et par mon âme ! Envoyez -le chercher et interrogez- le.
— Ma chère âme, prends garde, prends garde au parjure, car tu es sur ton lit de mort.
— Oui, mais non pour mourir, n'est ce pas?
• — Pour mourir sur-le-champ! Ainsi, avoue franchement ton crime, car tous les serments ne pourront ni ébranler, ni écarter la conviction qui ra'ecra&e ; tu vas mourir !
— Mon Dieu, ayez pitié de moi !
.. Amrnl
— El vous aussi, soyez miséricordieux I Jamais do ma vie je n ai ete coupable ; jamais je n'ai aim»^ Cassio, si ce n'eèl de cette amilie dont le ciel me permettait de l'aimer sans crime ; jamais j^ ne lui ai donne aucun gage d'amour.
Par le ciel 1 j'ai vu ton mouchoir entre ses mains.
Oh ! femme parjure ! plus tu nies, plus mon c œur deviimt de pierre. Je croyais n'accomplir qu'un sacrilice, lu me forces à commettre un meurtre ; j'ai vu le mouchoir.
Il l'aura donc trouvé, car jamais je ne le lui ai donné;
faites-le venir ici.
— Il Ta avoué.
— Ouoi ?
— Qu'il t'avait possédée.
— - Comment, comme maîtresse ?
— Il ne le dira pas 1
Ici M"* Mara était véritablement subUme. Courbée jusque-là devant la colère d'Othello et devant la crainte de la mort, eJe se relevait avec toute Tencrgit; de l'innocence. Othello reculait et tremblait presque devant elle.
Puis, avec un rire convulsif :
^ Non, répondait-il, puisque sa bouche est fermée, r honnête lago y a mis bon ordre.
— Oh ! ma crainte me dit tout. Ainsi, il est mort?
— S'il avait eu autant d'existences que de cheveux, ma haine était assez forte pour les lui arracher toutes.
— Heias ! ou l'a trahi, et moi, jo suis perdue !
— Comment, misérable prostituée, lu oses le pleurer devant moi l
Là, seulement, la colère d'Olhello doit éclater par un de ces rugissements que Kean faisait si bien.
C'est cet éclat qui fait immédiatement passer Desdemona de la dénégation à la terreur.
Elle s'écrie, en s' élançant hors du lit :
— Oh! chassez-moi, monseigneur ! ne me tuez pas!
— Silence, vile courtisane I
— Tuez-moi demain, laissez-moi vivrQ cetl^ nuit !
— Tu resiëtes I
^ l'n« seule demi-heure.
— Point de délai !
— Fne seule prière.
— Il est trop tard !
Ici je me rappelle M">« Malibran, cette grande tragédienne ; elle échappait à Othello, qui étendait le bras sur elle ; elle lui ghssait pour ainsi dire dans les mains ; puis, folle, éperdue, elle courait, essayant d'ouvrir les portes, de vrravir les nmrailles; enfin, elle se retrouvait avec Othello, près du lit, et de son propre mouvement, sans qu41 eût besoin de l'y transporter, elle s'y renversait d'elle-même.
C^Hait là et ainsi qu Othello la tuait
Nous ne disons rien des scènes qui suivent celle-ci ; de qnelque façon que l'artiste les joue, elles sont pâles prés de la grande catastrophe que nous venons de reproduire.
On n'attend plus qu'une chose, c'est l'expiation, c'est-àdire la mort «rOthello.
La mort est d'autant plus à effet, qu'elle est iuatteu-
Othello, entouré de tous côtés, va être pris et ramené a Venise comme meurtrier.
Un homme comme Othello ne peut souffrir cela.
— Qu'on l'emmène ! dit Ludgvico.
— Arrêtez ! dit Othello, un mot encore. J'ai rendu quelques services à TEtat, n'en parlons plus ; je vous en prie, dans vos lettres, lorsque vous raconterez cette sanglante aventure, pailez de moi lel que je suis ; n'atténuez pas mes truts, mais ne les aggravez pas non plus. Vous parlerez (l'un homme (|ui ne savait point aimer avec modération. <run homme qui a trop aime, d'un homme tp.ii n'accueillit que (lifhcilement la jalousie, mais qui, une fois jaloux, le fui jnsiju'à la fureur; d'un homme dont la maiu. comme celle du vil Juif, brisa une perle plus prci ieuse que toutes les richesses de sa tribu ; d'un homiile dont les yeux vaincus, peu accoutumés à verser des larmes, en répandent jilus à celle heure qu'il ne coule de gomme précieuse des arbres de l'Arabie. Parlez de moi en ces ternies, et ajoutez qn'uQ jour, à Alep, un Turc orgueilleux, le front ceint du turban, osa frapper un Vénitien et insulter ifctat; qu'alors, je saisis ce chien de circoncis à la gorge, (*t que je le frappai ainsi.
Et il se frappe de son poignard.
On ne croirait pas qu'il y ail tant de façons de se frapper il'un poignard.
Talma se frappait de haut en bas ; Joanny suivait la tradition de Talma ; Kean et Kemble s'enfonçaient horizontalemeni et à doux mains le poignard dans le cœur. Macready se l'enfonrail au-dessous des cotes, et de bas en hanr.
Puis Macready ajoutait une chose d'un grand effet : Ui.f fois frappe, il se sentait encore la force d'aller jusqu'au lit, et en ràh»nt le nom de Desdemona, il allait tomber et mor.ri'* l;i h luche s ir sa main .
M. Salviui n'a adopte aucune de ces traditions ; il î-i* coMpp l'artère carotide et tombe à la renverse, ce qui ne lui |)ermet pas de dire un seul mot, même le nom ùc Desdemona.
Maintenant, nous dirons a M. Salvini :
«« Lisez noire étude sur Olheiio, si longue qu'elle soii : nons ne cnliiiuon;-. pas voire manières de le jouer, mais nous vous disons coannent nous voudrions le voir jouer. •*
Alex. Dumas.
Lli MOiNTE-CKlSÏU.
LES MOHICANS DE PARIS