DE M. GÉRARD
Salvalor, niuui de ces tristes reliques^ arriva chez M. Jaokal, juste au moment où M. Gerai'd commençait sa course ell renée.
Pour M. Jackal» on le sait, il n'y avait ni jour ni nuit. A quelle heure dormait-il? personne ne le savait, il dorniait comme mangent les gens presses, sur le ponce.
L'ordre était donné une fois pour toutes (ju'à quelqu'heiu'e que se présentât Salvator il fût introduit.
M. Jackal écoutait un rapport qui lui parairssait -sans doute être d'un ceitaiu intérêt, car il lit prier Salvator de vouloir bien lui accorder cincj minutes.
Au bout de ces cinq minutes, Salvator entrait par une porto iusle au moment où l'agent sortait par l'autre.
Salvator déposa dans un coin la nappe, noute par les quatre bouts, qui contenait les restes de Tenfant , et Roland, avec un gémissement ][ilauitif, se coucha près d'eux.
M. Jackal le regarda faire en haussant ses lunettes, mais ne lui demanda point ce qu'il faisait.
SaWator s'avança vers lui.
Le cabinet n'était éclaire que par une lampe a abat-jour vert ; elle formait un cercle de lumière gur le bureau de M Jackal, mais le cercle ne s'étendait pas au delà.
It.en résulte que quand les deux hommes furent assis leurs genoux se tiouvèrent parfaitement éclaires , mais leurs deux têtes se peidaient dans l'ombre.
— Ah! ah! dit le premier M. Jackal. c'est vous, cher monsieur Salvator ; je ne vous savais point à Paris.
— Je n'y suis revenu, en eifet, que depuis quelques jours, répondit Salva or.
— El à quelle circonstance nouvelle dois-je le plaisir de vous voir? car, ingrat que vous êtes, on ne vous voit que lorsque vous ne pouvez faire autrement.
Salvator sourit.
— On n'est pas toujours maître de se laisser aller à ses sympathies, dit-il ; puis je cours beaucouj».
* — Et d'où venez- vous en ce moment, monsieur le coureur?
— Je viens de Vanves.
— Eh l eh 1 feriez-vous la cour à la maitre5>se de M. d»» Maraude, comme votre ami Jean Uoixnt à sa le m nu». Lr puuvi'e homme n'aurait pas de chanec.
Et M. Jackal fourra dans ses fosses nasales une ent^^àiie prise de tabac.
— Non, dit Salvator, non, je viens de chez un de vos amis.
— De chez un de mes amis, répéta M. Jackal en ayant l'air de chercher.
— Ou de chez une de vos connaissances, j aime mieux cela.
— Vous allez m'embarrasser, reprit M. Jackal, j'ai peu fl'amis, et il m'eût ele facile de deviner, mais j'ai grand nombre de connaissances.
— Ah! je ne vouî* laisserai pas chercher longtemps, dit \c jeune homme d'un ton grave, je viens de chez M. Gérard.
— M. Gérard! lit le chef de la police en ouvrant sa taliatière et en y creusaut jusqu'au fond la place de ses tlnigts; M. Gérard ! qu'est-ce que c'est (]ue cela? Mais voua vous trompez, ch^r monsieur Salvator, je ne connais pas le moindre Gérard.
— Oh î si fait, et un seul mot, ou plutôt une seule désignation, va vous mettre sur la voie : c'est l'homme qui a commis le crime pour lequel vous allez demain faire exécuter M. Sairanti.
— Ah bah î s'écria M. Jackal en reniflant bniyammont •a prise de tabac, étes-vnus bien t»ùr de ce que vous dites?
vous croyez que je connais cet homme, un assassin ? pouah !
— Monsieur Jackal, dit Salvator, notre temps est précieux à tous deux, nous n'en avons à perdre ni l'un ni l'autre, quoique nous l'occupions tous deux différemment et que nous le dirigions vers deux buts opposes ; employons-le donc utilement. Ecoutez-moi sanîvm'interrom.pre ; d'ailleurs, nous nous eonnaissons depuis trop longtemps pour jouer au lin l'un contre l'autre ; si vous éte.s une puissance, j'en suis une aussi, vous le savez Je ne veux pas vous rappeler que je vous ai sauve la vie, je veux vous dire seulement i\\xe celui qui portera la main sur moi ne me survivra pas vingt-quatre heures.
— Je sais cela, dit M. Jackal ; mais croyez bien que jn mets mon devoir avant ma vie, et que ce n'est point en me menaçant...
— Je ne vous menace pas, et la preuve, c'est qu'au lieu de la forme affirmative, je vais prendre la forme interrogative. Croyez-vous que celui qui portera la main sur moi me survivra vingt-quatre heures?
— Je ne le crois pas, dit tranquillement M. Jackal.
— Je ne voulais pas vous dire autre chose; maintenant, allons au but : c'est demain que l'on exécute M. Sarranti.
— J(» l'avais oublié.
— Vous avez la mémoire courte, car à cinq heures du soir, aujourd'hui même, vous avez fait prévenir rexécuteur des hautes œuvres de se tenir prêt pom* demain.
— Mais pourquoi diable ce Sarranti vous tient-il tant au cœur?
— C'est le père de mon meilleur ami, de l'abbé Dominique.
— Eh bien ! oui, je sais cela; le pauvre jeune homint^ avait même- obtenu un sursis de la honte royale, trois mois, car sans cela il y a six semaines que son père seivnt moit. 11 est alh^ à Rome, je ne sais pourquoi faire, mais sans doute (pj'il n'a pas reu^si ou qu'il est mort en chemin, ou ne l'a i)as revu, c'est bien malheureux.
— Pas si malheureux que vous croyez, Monsieur Jackal. car tandis qu'il allait à Uome, sans doute pour obtenir grâce, il me laissait ici pour faire justice. Or, je me sui.^ mis à l'œuvre, et, avec laide de Dieu qui n'abandonne pas les bons cœurs, j'ai'reupsi.
— Vous avez réussi?
- Oui, et maigre vous ; c'est la seconde fois, monsieur Jackal.
— Quelle était la première?
— Bon, vous avez oublié Mina et Justin, la jeune illle enlevée i)ar mon cousin Lorédau de Valgeneuse. Je crois que je ne vous af^prends rien de nouveau, n'est-ce pas, en vous diî>ant que je suis Conrad?
— Je dois vous avouer que je m'en doutais.
— Depuis (pie je vous l'ai dit, ou à peu près, dans votn» voilure eu revenant du bas Meudon, le jour ou plutôt la nuit où nous sommes arrivés trop tard pour sauver Colomban, mais assez lot pour sauver Carmélite, n'est-ce pas?
— Oui, dit M. Jackal ; je me souviens, et vous dites...
— Je dis que vous savez mieux que moi l'histoire que je vais vous raconter ; mais je crois qu'il est important que voussaclijuz que je ncirigùore pas tout à fait. Deux enfants ont disparu du château de Viry. On a accusé M. Sarranti de les avoir fait disparaître, erreur! L'un, le garçon, Victor, a ete lue par M. Gérard, et enterié dans le parc, an pied d'an chêne; l'autre, la jeune tille, Léon le, au moment où elle allait eue égorgée par la concubine Orsola, a fait de tels cris (ju'un chien est venu à son secours et a étranglé celle qui voulait l'égorger. L'enfant s'est sauvée tout ell'aree, et sur la grande roule de Fontainebleau a trouve une bohémienne qui l'a recueillie, vous la connaissez, elle se nomme la Brocante, elle demeure rue d'Ulm, numéro 4 -, vous avez ele chez elle, avec maître Gihassier, la veille du jour où Rose-de-N )ël a disparu ; or. Rose de- Noël n'était autre (|ue la petite Leonie. Je n'ai point ele inquiet d'elle, je savais qu'elle était entre vos mains, je îu> vous en parle donc que pour mémoire.
M. Jackal Ût entendre une espèce de grognement qui lui était habituel, et qui n'était jjas sans analogie avec cHui d(» l'animal dont il portait le nom.
— Quant au petit garçon enterré au pied d'un arbre, il est inutile d^ vous (Jire comment, avec Vaii^e. (te Ri^éail, aujourd'hui Koland, je l'ai trouvé tout en cherchant aj*t4*e chose ; vous s^vezUendroit, n'est-ce pa&; javouay ai conduit, seuleiiiçnt le cadavre n y était plus,
^ CroyeZi-vous que ce soit moi qui Tai qnîevâ ? demandîiM.' Jackal en absorbant une énorme prise de tabac.
-r Non pa3 V0U9, m^s M. Gérard que vous aviez prévenu.
— Hon^ple Gérard, dit M. Jackal, si tu entendais ce que
Ton ditdfttpi» comme in t'indignerais!
-- Vous voua trompez, il ne 8'iIldign^rait pas, il tremblerait.
— Mais enfin, qui a pu vous, faire supposer que c'est M. Gérard qui avait enlevé L'enfant?
— Oh ! je n'ai pas supposé, j'ai été certain, et qela du preniier coup, si certain que je me suis dit qvie Qe u'etait que dans sa maison de Yanves, pour plus grande tranquillité, que M. Gérard avait pu transporter ce pauvre squelette. Alors, vous comprenez bien, par une belle nuit comme celle-ci. pendant laquelle il ne faisait ni ciel ni terre, j'ai aidé Rpland à sauter par-dessus les murs du jardin de la maison que M. Gérard habite à Yanves, j'ai sauté
'après lai, et je lai ai dit : Cherche, mon bon chien, cherche ! Roland a cherché, et quoique je ne veuille pas faire Tapplicalion des paroles de TEvangile à un quadrupède, Roland a trouvq. Au bout de dix minutes, il grattait le gazon de la pelouse avec une telle rage que j'ai été obligé de Tenlever par son collier pour que le lendemain on ne vit pas ses traces. J'étais sûr que le cadavre était là. Comme nous étions entrés non» sortîmes, seulement au lien de jeter Roland du dehors au dedans, je le jetai du dedans au dehors, et je le suivis ; voilà toute l'histoire; vous devinez le rqste, n'est-ce pas, monsieur îackal ? Ce n'est pas M. Sarranti, qu^ est en prison depuis six mois, qui, il y a trois mois, a déterié le cadavre du pied du chêne de Viry pour le transporter au milieu de la pelouse de la maison de Vanves; or, si ce n'est pas M. Sarranti, c'est M. Gérard.
— Hum ! fit M. Jackal sans répondre autrement que par une exclamation ; mais. . . non, rien.
— Oh ! achevez *, vous alliez n^e demander pourquoi, instruit de la présence du cadavre dans la maison dé M. Gérard, je n'ai point agi plus tôt ?
— Ma foi, dit M. Jackal, j'avoue que j'allais, vous faire cette question par simple curiosité, car ce que vous me racontez ressemble bien plus à un roman qu'à une histoire.
— C'est pourtant une histoire, cher monsieur Jackal, et des plus authentiques même. Vous désirez savoir pourquoi je n'ai pas agi plus tôt, je vais vous le dire. Je suis un sot, cher monsieur Jackal; je crois toujours l'homme" meilleur qu'il n'est. Je me figurais que M. Gérard n'aurait pas le courage de laisser périr un innocent à sa place, qu'il tjtîittei-ait la France, et que, d'Allemagne, d'Angleterre ou d'Amérique, il révélerait tout; mais point! L'ignoble canaille n a point bougé.
— Penh ! fit M. Jackal, ce n'est peut-être pas tout à fait sa faute, et il ne faut pas lui en vouloir irrémissiblement
pour cela.
— De sorte que ce soir je me suis dit : Il est t^mps.
— Et vous êtes venu me chercher pour que nous allions ensferrrble procéder à Texhumation du cadavre.
-^ Non point, oh ! je m'en suis bien gardé ! Comme nous disons, nous autres chasseurs, on ne prend pas deux fois un renard à la même coulée. Non, cette fois, j'ai fais ma besogne moi-même.
— Comment, vous-même?
— Oui, voilà en deux mots : je savais qu'il y avait ce soir un grand dîner électoral chez M. Gérard. Je me suis arrangé de manière à éloigner pendant une heure ou deux M. Gérard de ses convives. Je suis entré alors; j'ai pris sa place à la table, tandis que Brésil grattait dessous ; bref, Brésil a si bien gratté qu'au bout d'un quart d'heure je n'ai eu qu'à jeter la table de côté et à montrer aux convives de M. Gérard la besogne qu'avait faite mon chien. Ils étaient dix ; \<ë onzième cuvait son vin je ne sais où. Ils
ont signé un procés-verbal tout à fait en règle, puisqu'il y a parmi les signataires un médecin, un notaire et un huissier. Tenez, voici le pBoçèa-v^eBbal ; et quant au squelette, ajouta Salvator en se levant, en apportant la nappe pliée en quatre sur le bureau de M. Jackal et en la dénouant, et quant au squelette, le voilà T
Si habitué que fût M. Jackal aux péripéties des drames journaliers qui se déroulaient devant lui, il s'attendait si peu au dénoûment de celui-là, qu'il recula son fauteuil en pâlissant, et, contre son h^bitudp^ s^s^ cberohâff 4 dissimuler l'émotion qu'il éprouvait.
— Maintenant, dit Salvator, écoutez -moi bien : Je vous iure devant Dieu que si M. Sarranti est exécuté demain, c'est vous, vous seul, moBst^ur Jaokal^ qu^ J6 vends responsable de sa mort*d aestolaiB, n/ est-ce pa^? et voua n'accuserez pas mon langage d'ambiguïté? Ainsi donc, voici les pièces de convieUon. Il montra Je» oseements. Je vous les laisse, le procès-verbal me suffit, il est signé de trois officiers publics : un médecin, un notaire, un kûéssier. Je vais de ce pas porter ma plainte au procureur du roi ; si besoin est, j'irai au garde-dea-sceaux ; j'irai au roi, s'il est nécessaire.
Et Salvator, saluant sèchement le. chef de- la police, sortit de son cabinet, suivi de Brésil, et laissant M. Jackal tout étourdi de ce qu'il venait d'apprendre, et on ne peut plus inquiet de la menace qui venait de lui être faite.
M. Jackal connaissait Salvator de longue date, U l'avait vu plus d'une fois à l'œuvre, le savait homme de résolution et était bien convaincu qu'il ne promettait jamais rien qu'il ne pût tenir.
Salvator sorti et la porte fermée derrière lui, il se demanda donc très-sérieusement ce qu'il pouvait ifaîre.
Il y avait un moyen bien facile de tout concilier : c'était de laisser tout simplement M. Gérard se tirer d'affaire comme il pourrait? mais c'était déchirer de ses propres mains. une trame si laborieusement ourdie, c'était faire d'un bonapartiste un héros, plus qu'un héi*08, un martyr ; c'était, à la veille des élections, transformer un candidat patroné en quelque sorte par le gouvernement en un misérable assassin. Sans compter que M. Gérard ne manquerait pas, dès qu'il se verrait pris, de tout avouer, en accusant M. Jackal de complicité; décidément, ce moyen si facile était un mauvais moyen.
Il y en avait un autre, et ce fut à celui-làr que M. Jackal s'arrêta.
Il se leva précipitamment, alla droit à la fenêtre et lira un bouton caché dans Tembraenre.
Aussitôt, dix ou douze sonnettes retentirent, depuis le corps de logis qu'habitait M. Jackal jusqu'à la porte de la Préfecture.
— Ce cette façon, murmura- t-il en revenant s'asseoir, j'aurai du moins le temps d'aller prendre les ordres du ministre de la justice.
Comme il achevait ces mots à demi-voix, un huissier annonça M. Gérard.
Alexandre Dumas.
{La suite au prochain numéro.)