‹ Le Monte-CristoChapitre 128 sur 135 · HISTOIKE D'UN CHIEN ET DE ONZE POULK · texte numérisé non relu

HISTOIKE D'UN CHIEN ET DE ONZE POULK

Seulement, avant do partir, Vatriu prit le soin de substituer au mouchoir de Michel un oUier de f«.rce.

Savez-vous ce que c'est qu'un co lier de force? Ce ij'e.it pas à vous, chers lecteurs, que j© demaude cela, c\:>\ a mes belles lectrices.

— Non.

— Avez-vous vu au cou de certains chiens de bouchor,

LE MONTK-CKISTO

hargneux et querelleurs, un collier garni de clous, portant i les pointes en deliors, et qui a pour but d'empêcher les advereaires des susdits chiens de les empoigner par la peau du cou.

— Oui.

— Eh bien, voilà le collier de défense vu à Tendroit. Maintenant, pour faire du collier de défense un collier

de force, vous n'avez qu'à le retourner et mettre la pointe des clous en dedans.

A ce collier, le dresseur de chiens adapte une corde par laquelle il maintient le chien à une vingtaine de pas de lui.

C'est ce qu'on appelle chasser isous le canon du fusil.

Tant que la corde ne se tend pas, les pointes des clous se contentent de chatouiller agréablement l^^ou de Vanimal.

Mais, si Tanimal s'emporte, alors la corde se tend violemment, et, comme les clous lui entrent immédiatement dans la gorge, l'animal s'arrête en poussant un cri plus ou moins accentué, selon que le^ clous entrent plus ou moins avant.

Il est rare que, quand Vanimal a été arrêté ainsi une rontaine de fois, il ne comprenne pas que cette correction a pour but de l'empêcher de pointer.

D'abord, on le déshabitue peu à peu.

On commence par laisser traîner la corde- derrière lui avec un bâton de huit ou dix pouces en travers; le bâton, en traînant lui-même à travers les broussailles, le trèfle et la luzerne, oppose à la couree de Tanimal un certain obstacle qui lui fait comprendre qu'il est dans son tort.

Puis on laisse traîner la corde sans bâton.

C'est la seconde période de l'éducation. L'obstacle étant moins grand, la douleur qu'éprouve l'animal est moins vive .

Puis on enlève la corde pour ne laisser que le collier, lequel procure à l'animal ce chatouillement dont nous avons parlé, chatouillement qui, sans être désagréable, lui rappelle seulement que ce collier existe, que le collier est lA, que son épée de Damoclês continue de le menacer.

Enfin, quitte à le remettre à l'animal dans les grandes orcasious, on finit par enlever le collier ; l'éducation est f fuite ou âpeu près.

C'était par cette terrible épreuve que devait passer Pritohard.

Jugez quelle humiliation pour un pointer, habitué à battre la campagne à trois cents pas de son maître, d'être obligé de chasser sous le canon du fusil !

J'étais convaincu, dans mon for intérieur, que Pritchard ne s'y soumettrait jamais.

Vatrin prétendait qu'il en avait réduit de plus indociles.

Michel disait prudemment :

— Il faudra voir.

Ce fut bientôt vu.

Au premier arbre qu'il rencontra, Pritchard fit trois tours autour du tronc, et demeura arrête.

— Avez-vous une brute pareille ? dit Vatrin.

Et, faisant autant de tours qu'en avait fait Pritchard, il le dégagea.

On se remit eh route.

Au second arbre qu'il rencontra, Pritchard fit trois autres tours autour du tronc, et se retrouva engagé de nouveau.

àSeulement, au lieu de faire les trois tours à droite, comme la première fois, Pritchard avait fait les trois tours à gauche.

Un sergent instructeur dans la garde nationale n'aurait pas commandé la manœuvre avec plus de regularilé.

Il est vrai que ses hommes, selon toute proba])ilité, l'eussent exécutée moins adroitement.

— En voilà une double brute! dit Vatrin.

Et Vatrin fit à gauche, autour du second arbre, autant de tours qu'il en avait fait à droite autour du premi .r, et dégagea Pritchard.

Au troisième arbre qu'il rencontra, Pritchard en fit autant.

— En voilà une triple brute I dit Vatiin. Michel se mit à rire.

— Eh bien, quoi? demanda Vatrin.

— Mais vous voyez bien qu'il le fait exprès, dit Michel. Je commençais à le croire comme Michel.

— Comment ! il le fait exprés ?

Vatrin me regarda.

— Ma foi, lui dis-je, j'en ai peur.

— C'est pas malin ! s'écria Vatrin ; eh bien , tu vas voir.

Vatrin tira son fouet de sa poche.

Pritchard se coucha, résigné, comme un serf russe condamné au knout.

— Que faut-il faire? faut-il le rouer de coups, ce guerdin-là?

— - Non, Vatrin, ce serait inutile, répondis-je.

— Mais alors ! mais alors ! mais alors! s'écria Vatrin exaspéré.

— Alors, il faut abandonner l'animal à son instinct ; vous ne donnerez pas à un pointer les qualités d'un bi aque.

— Vous êtes donc d'avis de le laisser aller?

— Laissez-le aller, Vatrin.

— Allons, trotte, vagabond I dit Vatrin en enlevant la corde.

A peine Pritchard se sentit-il libre, que, sans tourner autour d'aucun arbre, il disparut dans le fourré, le lîez bas et le plumet au vent.

— Eh bien ! dis-je, le voilà parti, le drôle.

— Cherchons-le, dit Michel.

— Cherchons-le, dit Vatrin en secouant la tête comme un homme médiocrement convaincu de la vérité de la maxime évafigélique : « Cherche et tu trouveras. »

Nous ne nous en mîm^s pas moins à la recherche de Pritchard.

Il n'y avait rien de mieux à faire, en effet, que de ch archer Pritchard, et il est probable que, sur ce point, vous serez de l'avis de Michel.

Nous cherchâmes donc Pritchard, tout en appelant, tout en sifflant le vagabond, comme le nommait le digne fo> restier.

Cette recherche dura une bonne demi-heure, Pritchard se gardant bien de répondre à nos sifflements et à nos appels.

Enfin, Michel, qui marchait en ligne à une trentaine de pas de moi, s'arrêta.

— Monsieur I fit-il, monsieur !

— Eh bien, qu'y a t-il, Michel?

— Venez voir ; oh! mais venez voir.

Je n'avais probablement pas de si bonnes raisons à donner de mon silence ou de mon immobilité que Pritchard • aussi ne fls-je aucune difficulté de répondre à l'appel de Michel.

J'allai donc à lui.

— Eh bien, lui demandâi-je, qu'y a-t-il?

— Rien ; seulement, ïegafdez.

Et Michel étendit les briafâ devant lui. Je suivis la <iireclitm înaiquée, et j'aperçus Prftcfafcird aussi immobile que le fameux chieù'fle'Oéphale dont j'ai

eu rhonneur de vous entretenir.

Sa tête, son dos et sa queue faisaient ime ^Kgae droite

d'une parfaite rigidité.

— Vatrin, dis*je à mon tbur, venez donc. Vatrin arriva.

Je lui montra Pritcâiard.

— Bbù ! dit4l, je cfois qu'il arrête.

— Pardieu l 'dft ïfichel.

— Qu'arrête-til? demàndai-Je.

— Allons-y voir, dit Vatrin,

Nous nous approchâmes. Vatriti décrivit autour de Prit chard autant de xercicïs que 'Pritchard en avait décrit autour des arbres.

Pritchard ne bougea *poin1;.

— C'est 'égal, dit Vatrin, roifetin>nde an-êt. Pui&, me faisant signe de la main :

— Arriver, tnendlt-^1.

J'arrivai.

-- Regardez là... voyez-volis qûdtpïe chose ^

— Je ne vois rien.

— Comment I vous ne voyez pas un lapin au gîte ? -Siïaît.

— Gré nom ! dît Valrin ; si j'kviis mon Mtôn, 'c'est-à- .dire que je l'assommerais, et ce serait pour vous faire une gibelotte.

— Oh I dit Michel, qu'à cela ne tientfe, coupcz-yh un de bâton!

— Bon ! pendant ce temps-là, Pritchard forcera son arrêt.

— IlTi'y \ pas de dg-Agét- : je réponde de Ihi, à inoiris que le lapin ne file cependant.

. — J'en vais ccfuper ùà, dit V&frin, quand ce ne serait que pour voir.

•Et Vatrin se mît'à^iîôtip'dr \\h a)àton.

Pritchard île »botfgèait p^fe \ 'seulement, de Yeinps et temps, il tourûaît de notice 'c6té fedn cèîl môuftàraè, qtii bi'illait comme utfetopJize.

— Patience, patience, disait Michel, tu vois -bîfe^n '^ue M. Vatrin coupe un bâton.

Et Pritchard, regardant Vatrin, semblait comprendre ; puis, ramenant sa tête dans la ligne droite, rentrait dans son immobilité.

Vatrin avait coupé «on bâ^on. •

— Ah ! dit Michel, vous avez fè 'leinjS^ fie taîfler Ift branchée.

Vatriîi tailla Téà Uranches.

Puis, quand leq, branches furent taillées, il s'approcha avec pfecàù'tîoii, prît ses mesures et envoya son coup de bâtoù àhtîfilîeu de la touffe d'herbe où gitàit le lapin.

On vit à l'instant le ventre blanc de la pauvre béte, laquelle battait Tair âè ses quatre pattes.

Pritchard voulait se précipiter sur le lapin ; mais Vatrin était là, et, après une lutte d'un instant, force resta à la

loi. ,

— Mettez-moi ce gaillard-là dans votre poche, Michel ; c'est la gibelotte promise.

— Il a un fier râble, dit Michel en l'engoufPrant entre la doublure et le drap de sa redingote.

Dieu sait combien de lapins cette poche avait déjà vus.

Vatrin chercha Pritchard pour le féliciter. Pritchard arait di8t)aru.

— Où diable est-il donc? demanda Vatrin.

— Où il est? dit Michel ; ce n'est pas difficile à deti«er: il en cherche un autre.

C'était vm ; nous noue mimeë en quête de Pritcharft. Au bout de dix minutes, nous tombâmes «or iui.

— Un roc, quoi ! dit Michel ; voyez.

•Effectivement, Pritchard arrêtait avec la même con

scienco que la première fois.

Vatrin s'approcha.

-^ Voilà le lapin, dit-il.

— Allons, Vatrin, cette fois-ci, vdns ave* '^ntre Mlon tout coupé.

Le bâton se- leva, et, retombant presque aussitôt, fendît en sifflant un roncier.

Puis Vatrin {^longea sa tnain dan§ le itmcier et en tira un second lapin pendu à sa main «par lies ôfretUes.

— Tenet^ Michel, dit-il, mettez oelui-^à 'dans votre autre poche.

Michel lie He fit pas prier ; seulement, il lemitâanà la même poche.

— Eh bien, Michel, pourquoi pas dans Tauti*©, comme vous dit Vatrin ?

— Ah ! monsieur, fit Mîfehei, il piRUt en tenfr dinq dans chacune.

—Eh ! eh ! Michel, on ne dît pais de céfe chosés-lâ^derant un fonctionnaire public.

Puis, me retournant vers Vatrin :

— Allons, Vatrin, le nombre troi^plsu aux Ôièiix.

— C'est possible, dit Vatrih, mai& il ^^iWirraît 'ne pas •plaire à M. Guértti.

M. Guérin, c'était l'inspecteur.

— An reste, c'est inutile, lui dft-jè : vous connaissez Pritchard?

— Comme si Je l'avais fait, dit Vatrîfi.

— Eh tien , qu'en ditês-vc^as?

— Dame, je dis que, &ii ç^ chaôsMt âdùâ le cèftfôn du fusil, ça ferait un crâne chien ; mais, «poùrarrÉrter, tl arrête dur,

— Où est-il encore? dis- je à Michel.

— Oh I il aura trouvé un troisîèûie lapin.

Nous cherchâmes, et, en effet, nous trouvâmes Pritcbafrd en arrêt.

~ Ma foij dit Vatrin, je serais curieux de savoir combien de temps il y restera.

Vatrm tira sa montre.

— Eh bien, Valrin, lui dis-je, vous qui êtes ici dans l'exercice de vos foncticms, passTez-vous cette fantaisie; mai^ moi qui attends du monde, trouvez bon que je retourne chez moi.

— Allez; allez, dit Vatrin.

Michel et moi, nous reprimes le chemin de la viBa Médicis.

En me retournant une dernière foi«^ je vis Vatrin qui passait son collier de force au con de Pritchard, sans que celui-ci parut mêùie remarquer à queHe 'occtipatioti âe livrait le garde.

Une heure après, Vatrin entrait dans lamàison.

— Vingt-sept taititrtea, me ^jria-t-il du iftns loin qu'il me vlt,^t^ si le la^n n'était fwint parti, le chien y serait encore.

— Alors, Vatrin, qu'où diteâ-vdus ?

— Dame^je dis qu'il' arrête dur.

* — Oui, c'est connu ; mais que vous reste-t-il à hri apprendre.

— Un chose que vous lui apprendrez aussi bien que moi, une bêtise, quoi : à rapporter. Vous lui apprendrez cela en jouant. Il n'y a pas besoin de moi pour cela.

— Vous entendez, Michel !

— Oh I monsieur, dit Michel, c'est fait.

— Comment, c'est fait ?

— Bh! oui, il rapporte comme un ange.

Cela ne me donnait pas une idée bien positive de la manière dont Pritchard rapportait.

Mai S Michel lui jeta son mouchoir, et Pritchard rapporta le mouchoir de Michel.

Mai s Michel lui jeta un des deux lapins de Vatrin, et Pritchard rapporta le lapîn de Vatrin.

F.nfm Michel alla au poulaillier, y prit un œuf et le posa | à terre.

Pritchard rapporta Vœuf comme il avait rapporté le lapin et le mouchoir.

— Mais, dit Vatrin, l'animal sait tout ce qu'il peut savoir, il ne lui manque plus que de la pratique.

— Eh bien, Vatrin, te 2 septembre prochain, je vous donnerai des nouvelles de Pritchard.

— Et quind on pènae, dit Vatrin, que si un guerdin comme cela consentait à chasser sous le canon du fusil, il vaudrait cinq cents francs comme un liard.

— C'est vrai, Vatrin, lui dis-je ; mais il faut en faire votre deuil, il h'y consentira jamais.

Eu ce moment, les personnes que j'attendais arrivèrent, et, comme une dos principales qualités de Vatrin est la dîscfétion, il se retira, et, en se retirant, mit fm à notre conversation, si intéressante qu'elle fût.

Disons quel était ce monde qui arrivait, et qui mettait fin à l'importante conversation qui se tenait entre Michel, Vatrin et moi, à l'endroit de Pritchard.

C'était Maquet, qui venait d'augmenter les locataires de mon palais des singes du Dernier des Laidmarfoiry et avec lequel je faisais, à cette époque, le Chevalier de Maison- Rouge.

C'était de Fiennes, c'est-à-dire un des plus excellents camrs que je connaisse, quand son esprit ne se croit pas obligé d'avoir une opinion en littérature.

'fc'etait Atala Beauches'ne, qui avait joué avec tant de grâce Anna Damby dans Kean, et qui devait jouer avec tan^de sehtiinent Geneviève dans les Girondins, Enfin, c'était mon fils.

Je reçus mes hôtes ; je leur livrai la maison depuis la cave jusqu'au grenier, l'écurie avec les quatre chevaux, les remises avec les trois voitures, le jardin avec son poulailler, son palais des singes, sa voUère,- sa serre, son jeu de tonneau et ses fleurs.

Je ne me réservai qu'un petit pavillon à verres de couleur, à la muraille duquel j'avais adapté une table, et qui l'été me servait de cabinet de travail.

Je prévins mes visiteurs qu'il y avait dans la maison un nonveau commensal ngmmè Mouton, et les avertis qu'ils n'eussent pas trop à fee fier à son nom, son -nom m'étant familier, -mais ses mœurs m'étant inconnues.

Je le leur montrai, assis dans une allée, et dodelinant, à la manière ffes ours blalncs, une tête où deux yeux phos-

phorescents jetaient une flamme rouge comme le reflet de deux escarboucles.

Au reste, pourvu qu'on ne lui cherchât point querelle. Mouton restait parfaitement inoffonsif.

Je chargeai Alexandre de faire les honneurs du tout.

Quant à moi, il ne s'agissait pas de m'amuser, il s'agissait de faire mes trois feuilletons.

Je ne dis point que mes feuilletons ne m'amusent pas à faire ; mais, en les faisant, je ne ne m'amuse pas à la façon dont s'amusent ceux qui n'en font pas.

On se répandit dans le jardin, et chacun choisit, selon son caprice, qui les singes, qui la volière, qui la serre, qui les poules.

Moi qui étais vêtu en chasseur, je montai à ma chambre, afin de me vêtir à la fois en hôte ec en travailleur.

Vous saurez, autant que la chose peut vous intéresser, qu'été comme hiver, je travaille sans gilet et sans redingote, en pantalon à pieds, en pantoufles eten manches de chemise.

La seule diff'ércnce que la succession des saisons amène dans mon costume est de changer l'étoffe de mon pantalon à pieds et de ma chemise.

L'hiver, mon pantalon à pied est de drap ; l'été, mon pantalon à pied est dé basin. L'hiver, ma chemise est de toile; l'été, ma chemise est de batiste.

Je descendis donc, dix minutes après, avôc une chemise de batiste et im pantalon de basin .

— Qu'est-ce que cela ? demanda Atala Beauohesne.

— C'est un père que j'ai voué au blanc, dit Alexandre. Je passai à travers une haie d'acclamations, et je gagnai

mon pavillon de travail.

J'étais en train de faire le Bâtard de MatUéonr^ et, comme mon voisin Challamel venait de me donner Mouton, juste au moment où je commençais le roman, j'avais eu l'idée d'illustrer Mouton, en lui faisant jouer un rôle dans mon nouvepu livre.

Procédant toujours à la manière de Walter-Scot, j'avais commencé par faire le portrait de Mouton, sous le nom d'Allan, et en en faisant cadeau à don Frédéric, frère dedon Pèdre.

Voici le poi'trait d'Allan, ce qui me dispensera de vous faire le portrait de Mouton :

« Derrière eux s'élança un chien bondissant.

» C'était un de ces vigoureux mais tîveltes chiens de la sierra, à la tête pointue comme celle de l'oxirs, à l'œil étincelant comme celui du lynx, aux jambes nerveuôes comïne celles du dain.

» Tout son corps était couvert de soies fines et lorigues qui faisaient chatoyer au soleil leurs reflets d'argent.

» Il avait au cou un large collier d'or inc?riisté de rubis , avec une petite sonnette du même métal.

» La joie se trahissait par ses èlan<<, et ses élans avaient un but visible et un but caché : le but visible était un cheval blanc comme la neige, couvert d'une graaide housse de pourpre et de brocarlr, qui recevait ses caresses en hennis-. saut comme pour y répondre ; le but caché était san^ doute quelque noble seigneur retenu sous la voûte dans laquelle le chien s'enfonçait impatient pour reparaître bondissant et joyeux quelques instants après.

n Enfin, celui pour lequel hennissait le cheval , celui pour lequel bondissait le chien, celui pour lequel le peuple criait : Viva ! parut à son tour, et un seul cri retentit répété par mille voix :

9 — Vive don Èrécïèric ! »

Si vous voulez savoir, chers lecteurs, ce que c'était qu

don Frédéric, il fdut lire le Bâtard de Mauléon.

Je ne me suis engagé à vous dire qu'une chose : c'est ce qn'elAit Mouton.

Vous le savez maintenant.

Suivons donc le nouveau personnage qui nous croise, <ans savoir même où il nous conduira.

C'est ce q^î'on appelle, en matière de chemin de fer, un embranchement, et, en matière de poésie et de roman, un

épisode.

L'Ariosle est le créateur de l'épisode.

Je voudrais pouvoir vous dire quel est Vinvenieur de l'embranchement.

Malheureusement, je ne le sais pas.

Je vous ai dit tout à Vheure : « Vous savez maintenant ce qu'était Mouton. »

Je me trompais, vous ne le savez pas.

Vous connaissez son physique, c'pst vrai ; mais qu'est-ce

que le physique des gens ?

C'estle moral qui importe.

Si, pour connaître les gens, il suffisait de connaître leur physique, alors, quand Socrate disait à ses disciples : « Le. premier précepte de la sagesse est celui-ci: Conmts^tot' toiméme,- ses disciples se seraient tout simplement re?ar- •dés dans un miroir d acier; ils auraient vu qu'ils avaient' les cheveux roux ou châtains, les yeux bleus ou noirs; le teint blanc ou brun, les joues maigres ou grasses, la taille fine ou épaisse, et, une fois qu'ils eussent vu cela, ils se ^

seraient connus ! . , « i

Mais ce n'est point cela que voulait dire Socrate, par ce fameux Ar-.#* ««tr*. ; il voulait dire : « Descends dans ton for intérîer, exmine ta conscience, et sache ce que tu vaux

moralement. »» , o j •

Le corps n'est que Tenveloppe de l'ame, le fourreau de

l'énée» ">

Or jusqu'à présent, vous ne connaissez que l'enveloppe,,^

de Mouton, vous ne connaissez que le fourreau du descen •:

dantd'Allan. . ;

Et encore vous le connaissez mal.

Je vous ai montré Allan avec un collier d'or incruste de rubis et une sonnette du même métal au cou ; ce luxe, vous le comprenez bien, était bon pour le chien d un Mre de roi; mais le chien d'un romancier ou d'un auteur dramatiqile n'a pas droit à pareille distinction .

Mouton n'avait donc aucun collier d'or incrusté de rubis ; il n'avait pas même un collier de for, pas même un

collier de cuir.

Ce point rectifié, passons au caractère de Mouton.

Son caractère éuit assez difficile à définir. Au premier asnGct Mouton paraissait plutôt lympathique que bilieux, sanffuin ou nerveux ; il était lent dans ses mouvements , smnbre dans ses actes. J'avais voulu interroger Challamel • sur ses antécédents, et il s'était contenté de me répondre :

— Tâchez d'abord qu'il s'attache à vous, et vous verrez entiiite ce qii'il peut faire.

•€elâ rii'avait donné quelque défiance sur le passe de Mouton • mais, par malheur, rien n'est plus loin de mon caractfTe que la défiance ; je ne songeai donc qu'à faire en sotte de m'attacher Mouton.

En conséquence, à déjeuner et à dîner, je lui mettais mes os de côté, et, après chaque repas, je les lu) portais moi-même.

Mou ton mangeait ses os avec un appétit féroce etlngubre à la fois ; mais toutes mes attentions ne me valaient pas, de sa part, la plus petite caresse.

Le soir, quand, par hasard, j'allais faire un tour sin la proverbiale terrasse de Saint^Grrmain, afin de distraire lo spleenétique Mouton, je l'emmenais avec moi; mais, au lieu de courir et de gambader comme les autres chien?, Mouton me suivait par derrière, la tête et la qiieue basses comme le chien du pauvre suivant le corbillard de son. mailre.

Seulement, lorsque quelqu'un me venait parler, M^iuton poussait un grognement sourd.

— (.)h î oh ! nie disait, l'intoriocuteur, qu'à donc votre chien?

— Ne faites pas attention : il est entrain de s'habituer à moi.

— Oui; mais il n'a pas l'air de s'habituer aux autres. Les. plus physionomistes ajoutaient:

— Prenez garde ! ce gaillard-là à l'œil mauvais.

Puis, quand à la science physiognomoniqué ils ajoutaient la prudeiîce, ils s'éloignaient rapidement en demandant: ■— Comment l'appelez-vous, votre chien?

— Mouton.

— Eh bien, adieu, adieu... Prenez garde à Mouton. Je me retournais et disais :

— Entends-tu, Mouton, ce que l'on dit de toi ? Mais Mouton ne répondait pas. '

Du reste, depuis huit jours qu'il était naon commensal, !Jo n'ayaigpas entendu. une seule fois aboyer Mouton. ^ Quand, au lieu d'un interlocuteur, c'était le chien d'un interlocuteur qui s'approchait de moi, ou plutôt de Mouton, dans l'intention courtoise de lui dire bonjour à la manière des chiens, Mouton grognait comme un homme, mais ce grognement était immédiatement suivi d'un coup de gueule envoyé avec la rapidité d'un coup droit.

Si le chien contre lequel était dirigé le coup de gueule, se trouvait à la portée de Mouton, malheur à lui! c'était un chien èclopé pour le reste de ses jours.

S'il avait le bonheur, par un mouvement rapide, par une feinte, par la fuite, d'echappèr à la gueule terrible, et que cette gueule n'eût mordu que le vide, alors on enten • dait les mâchoires de Mouton se refermer avec un bruit de dents, qui rappelait celui des Uons de M. Martin, attendant leur nourriture.

Le lendemain do ma troisième sortie avec Mouton, je reçus un avis officieux du maire de Saint-Germain.

Il m'invitait à faire empiète d'une chaîne et à la mettre au cou de Mouton quand je sortirais avec lui.

J'îlvais aussitôt fait acheter cette chaîne, afin de me soumettre, en bon administré, à l'avis municipal.

Seulement, Michel oublia constamment d'acheter un collier.

Or, vous allez voir comment l'oubli de Michel me sauva probablement la vie.

{La suite au prochain numéro.)

Alexandre Dumas.

Alrx. DUMAS,

Seul propriétaire et seul rédacteur du

Parifl. — Imprimerie de K. Brière et C*» me Vîviwme, 49.

ixiAimÂE. »)

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mm 8 OCTOBRE 1857.

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JODKNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE

PAR ALEXANDRE DUHAS, SEUL

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CAUSERIE &VEC MES LECTEURS

MADAME ULLA BULYOWSH. — MADAME fflSTOBI.

Ghera lecteurs,

Nous lisons dans le Journal des Dibats, courrier de Jules Janin, ces lignes tout imprégnées de la verre du prince des critiques.

Qu'on nous permette de les reproduire.

I On admirait avant-hier au Théâtre-Français, dans un coin modeste où elle voulait ae cacher, — mais en vain, — une adorable personne, au regard plein de feu, une intelligence enân, et chacun cherchait à savoir d'où venait cette apparition. Elle était romanesquement belle et elle semble ignorer sa beauté.

> Eh bien, cette femme appartient doublement au théÂtre : on lui doit des comédies charmantes, «qu'elle joue avec un bel esprit, tout rempli des grâces charmantes de la vingt^^nquiàEie année. On dît ^éme, et je le répète en

frémissant, qu'elle a touché d'tme main délicate et ferme à la plume de la critique. Elle vient de Hongrie, elle y retourne. On l'appelle en son pays, avec toutes sortes de louanges et d'admiration, Lilla Bulyowski, la digne amie et la compatriote de Liszt, le Hougiois. •

Que notre confrère Janin nous permette de mettre la dernière touche à ce croquis artistique si élégamment esquissé par lui.

C'est à nous que M"* Lilla Bulyowski avait été adressée par notre ami Saphir, le charmant humoriste, avec lequel les lecteurs dû JUoiuquetnire ont eu plus d'une fois occasion de faire connaissance.

Lui — qui se connaît en esprit, nous la recommandait comme une femme d'un esprit supérieur ; — lui, qui se connaît en art, nou^ la recommandait comme une artiste de

la famille des Rachel et des Ristori ; — lui, qui se connaît en style, nous la recommandait comme un écrivain du premier ordre.

Ce qui rend cet esprit incontestable, — c'«st que madame Lilla Bulyowski qui parle également bien — outre le hongrois, sa langue maternelle, - l'anglais, l'allemand et le français, le fait éclater en quatre langues. — Elle pourrait jouer les chefs-d'œuvre de Goethe et de Schiller, sur les -théâtres de Berlin et de Vienne, comme les chefs^d'œu- «vre de Shakspeare sur les théâtres de Londres. En outre, — comme Ta dit notre confrère, — elle a traduit des théâtres étrangers à peu près tous les drames qu'elle joue en hongrois : la Dame aux Camélias de mon fils, la Conscience de moi j la Pierre de TowcA* de Sandeau. — Que sais-je? — tout un répertoire, — et cela, tout en publiant plusieurs volumes de productions fort originales ; nouVelles et romans.

Madame Lilla Bulyowski est la vocation Utteraire et dramatique incamée en même temps que c'est réponse irréprochable et la mère de fttmille dévouée, « non-seulement hoiméte mais chaste, » nous disait Saphir dans sa lettre d e recommandation .

Et en effet, madame Lilla Bulyov^ski voit la meilleure société de Pesth et de Vienne, c'est là qu'elle puise l'extrême distinction de son jeu, Textrême bon goût de ses toilettes. — Efevée au Couvent des Dames anglaises, elle en est sortie pour conquérir du premier coup une réputation dans deux c^efs-d'œuvt'e : Intrigue et Amour et Bornéo. Dansdotii tôles superbes, — xïiais qui font le désespoirj des artistes qui les abordent, — Louise Miller et Juliette.

Saphir nous dit qu'elle est admirable dans ces deux rôles.

Elle emporte, nous assure-t-on, pour les traduire et les jouer sur le théâtre de Pesth, Mademoiselle de Belle- Isle, Clotildèy Catherine Howard, Mademoiselle de La Seigliîre^ les Demoiselles de Saint-Cyr et Henri III.

Dieu donne bon^e santé et longue vie à madame Lilla Bulyowski, nous ne pouvons lui souhaiter autre chose, puisqu'elle a déjà : beauté, talent, réputation et bonheur domestique.

Puisque nous avons, dans l'article précédent prononcé le nom d'une femme qui sert de point de comparaison chaque fois que nous avons à vanter la grâce, le génie et la bonté, — le nom de M™« Ristori^ — jetons les yeux audelà des Pyrénées, et voyons ce qu'elle fait dans la capitale des Espagnes.

Gomme on pourrait me soupçonner de partialité envers la grande artiste, je citerai un fragment d'une lettre qu'un ami, à qui j'ai demandé des nouvelles de ses représentations, m'écrit de Madrid.

« Madrid, 22 septembre 1857.

• Illustre Maître ,

» Madame Ristori, qui, soit dit en passant,, attend une réponse à la lettre qu'elle vous a adressée ; — vous voyez, par cette parenthèse, que je l'ai vue et que nous avons parlé de vous,— M™« Ristori a ici, en ce moment, un succès qui n'a jamais eu d'antécédent qui puisse lui être comparé.

» Vous ne pouvez vous figurer ce qui se passe au théâtre Zarzuela, où elle joue ; c'est non-seulement un prodigieux succès dramatique pour l'artiste, mais un charmant triomphe pour la femme ; les . places sont louées, retenues et enlevées six jours d'avance, et un bando suspendu à Tar-

cade principale de Ventrée, indique chaque soir, aux retardataires qu'il n'y a plub de places. Je vous jure que Von n'a jamais vu pareil empressement, grands et petits se trouvent tous 1^ deux jours réunis dans cette jolie salle, et ce qu'il y a de ^rticulier, c'est que les petites places, les places du peuple ^ sont enlevées avec le m^me entrain que les autres. — Le roi, la reine, les ministres, la cour assistent à chaque représentation, et la reine tout particulièrement est si enthousiaste du talent de la grande artiste, qu'elle prouve son enthousiasme^ non-seulement par ses applaudissements pendant la durée de la pièce, mais encore par des salutations qu'elle lui adresse directement au moment des rappels.

» L'antichambre de Mn« Ristori est chacpie soir érigée en salon par les visiteurs qui s'y ^pressent - le maréchal Narvaei et ses collègues, les ambassadeurs, les grands d'Espagne, les auttfurs et les journalistes, tout s'y confond ; la faveur de la grande tragédienne est si grande que son nom esl comme im talisman qui fond les cœurs et qui donne la vie.

» Ecoutez ceci avec votre cœur, illustre maître, et je suis sûr qu'une bonne lai^e tombera de vos yeux dans votre encrier et ne gâtera pq^nt votre encre :

• Un soldat, soufQeté par son sergent, tire son sabre en te mefuàeant, mais sans le frapper.

« Le soldat est condamné à mort , il à été décidé en conseil que la reine n'accorderait pas sa grâce, il s'agit de donner à Tàrmée le plus terrible des exemples disciplinaires.

» La sœur du roi, qui jouit près de la reine du plus grand crédit, la municipalité de Madrid, les plus granit seigneurs de l'Espagne, tout le monde* enfin, déplore cette rigueur et demande merci.

» Tout est inutile, le condamné doit. mourir.

» n est en chapelle ardente, le lendemain, à sept heures du matin, il sera fusillé.

» Seule, M»« Ristori peut le sauver ; c'est ce qu'on vient lui dire, du moins, entre le premier et le seèond acte de la Médée.

» La grande artiste passe par-dessus les lois de l'étiquette, n'écoute que son cœur, s'élance dans Tescalier qui conduit à la loge de la reine, frappe à la porle :

» La reine se retourne, on lui annonce Médée.

» — Qu'elle entre I qu'elle entre I

» Et la reine se lève et va au devant d'elle.

Madame Ristori se jette à ses genoux, saisit les mains royales et les baise en criant :

— Grâce ! grâce I

— Grâce pour qui ? demanda la reine étonnée.

— Pour un brave soldat que le meilleur cœur des Espagnoles ne doit pas laisser mourir.

— Mais,, dit la reine, vous savez que j'ai réfiiA cette grâce à tout le monde.

— Eh bien, s'écrie l'artiste, moi, la plus humble de ceux qui vous l'ont demandée, je vous dis ceci : je ne me relèverai que lorsque cette grâce me sera accordée.

— Relevez- vous donc et embrassez-moi.

» L'homme était sauvé.

» Ce drame s'était joué en quelque sorteàlavue dupublic, qui en avait suivi toutes phases. Les yeux de quinze cents spectateurs étaient fixés sur la loge royale.

• Tout-à-coup de cette loge partit le cri : ^ La reine a fait grâce 1

» Vous dire quels tins éclatèrent, cher ami, ce serait toute une chose impossible. — La Ristori fut appelée à

grands .cris, et à son apparition une acclamation unanime,! miîverselle, délirante, de : Vive La Ristori I se fit entendre.

> Un instant la grande artiste a été la reine, plus ^e la reine, puisqu'elle était en même temps la Ristori. »

Nous bornerons là nos extraits de la lettre. — Que dire après cela ?

On nous annonce qu'une grande tragédienne se meurt en 'ce moment même à Cannes.

Nous lui souhaitons un pareil souvenir à soû dernier jour. L'ange de la miséricorde, penché sur l'agonie, rend la mort non-seulement facile, mais douce.

Alex. Dumas^

LES MOHICANS DE PARIS

ou H. JAGKAL GHBRGRB UN DÉNOUEMENT A LA TIB ACCIDENTES

DE H. GÉRARD. — (Suite.)

/ M. Gérard, pâle, vert, livide, suant, tremblant, entra dans le cabinet.

— Ah I monsieur Jackal I s'écria-t*il ; monsieur Jackal I Et il tomba sur un fauteuil.

— C'est bien, c'est bien I dit H. Jackal ; remettez-vous, honnête M. Gérard, nous avons le temps de penser a vous.

Puis à rhuissier, et à demi-voîx :

— Descendez vite ; vous avez vu sortir un jeune hcmune et un chien, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— . On va arrêter l'homme et le chien, car Fun est aussi dangereux que Tautre ; mais que, sur la tête de ceux qui les arrêtent, il ne Soit fait aucun mal ni à l'homme ni au chien ; vous entendez ?

— Oui, monsieur.

— Alors d^chez-vous ; je n'y suis plus pour personne. Oue Ton mette les chevaux à la voiture. Allez.

L'huissier disparut comme une vision.

M. Jackal se retourna du côté de M. Gérard.

Le misérable semblait près de s'évanouir.

n n'avait i^lus la force de parler. Il joiffnail led mains.

— C'est bien, c'est bien, dit H. Jackai avec dégoût ; on aritera, soyez tranquille ; mais en attendant, mettez-vous à la fenêtre et dites moi ce qui passe dans la cour.

— Gomment l vous voulez que dans l'état où je suis. .. -— Honnête monsieur Gérard, dit le chef de police, vous

Tenez me demœder un service, n'est-ce pas ?

— Oh! oui; et un grand, monsieur Jackal.

— Eh bien 1 alors, la vie n'est qu'un échange de services; j'ai besoin de vous, vous avez besoin de moi : entr'aidons-nous.

— Je ne demande pas mieux.

— Si vous ne demandez pas mieux, allez à la fenêtre.

— Mais moi ?

— Vous ? vous viendrez après ; au plus pressé d'abord. Si je ne faisais pas prendre son rang à chaque affaire, je serais encombré. L'ordre, honnête monsieur Gérard, l'ordre avant tout. Allez à la fenêtre d'<ibord.

M. Gérard alla à la fenêtre en s'aidant des meubles qu'il trouva sur sa route ; il semblait avoir les jambes brisées, il ne marchait plus, il rampait.

— J'y suis, murmufa-tiU

— Alors, ouvrez*la.

Tandis que M. Gérard ouvrait la fenêtre, M. Jackal s'établissait confortablement dans son fauteuil, tirait sa tabatière, y puisait une prise et poussait un soupir de salisfactioA.

C'était dans la lutte qvCi\ était vraiment grand, et cette

fois il avait trouvé dans Salvator un athlète digne de lui.

— La fenêtre est ouverte, dit M. Gérard.

— Alors, regardez dans la cour ce qui s'y passe et rendez-m'en compte.

— Un jeune homme traverse la corn*.

— Bien.

— Quatre agents se précipitent sur lui,

— Bien.

— Une lutte s'engage.

— Bien. Regardez avec attention ce qui va se passer, honnête monsieur Gérard, car ce jeune homme tient votre * vie entre ses mains.

M. Gérard frissoDna.

— Oh ! mais s'écria-tril, il y a un chien.

— Oui, oui, et un chien qui a un fier nez, allez.

— Le chien le défend.

— Je m'y attendais.

— Les agents crient à l'aide.

— Mais ils ne lâchent pas le jeune homme n'estce pas.

— Non, ils sont huit après,

— Ce n'est point assez, morbleu I

— Il se débat comme un lion.

— Brave Salvator I

— Il en tient un sous ses pieds, il en étouffé un autre le chien en étrangle un troisième. '

— Diable, voilà qui se gâte. Que font donc les soldats?

— Ils arrivent.

— Ahl...

— Ils le terrassent.

— Et le chien î

— On lui a inis la tête dans un sac, et on lui lie le sac autour du cou.

— Ces drôles sont fort ingénieux quand 11 s'affit de leur peau. ^

— On emporte l'honune.

— Et le chien ?

— Le chien suit.

— Aorès?

— L^ommé, le chien et les agents disparaissent sous une voûte.

— Tout est fini, refermez la fenêtre, honnête monsieur Gérard, et venez vous asseoir sur ce fauteuil.

M. Gérard referma la fenêtre, et revint s'asseoir oupl^ tôt tomber sur le lauteuiL ^

— Là, fit M. Jackal. Causons de tos petites afbires maintenant : vous avez donc donné un grand dîner électoral honnête monsieur Gérard. '

— J'ai cru, dans la position où j'étais, et me proposant pourla députation...

— Oui, pouvoir essayer de cette petite corruption culinaire. Je ne vous blâme pas, cher monsieur Gérard cela se £ait ; seulement, vous avez eu un tort. '

— Lequel?

— C'est de quitter vos convives au milieu du repas.

— Mais, M. Jackal, en est venu me dire que vous vouliez me parler à l'instant même.

— Il fallait remettre les affaires au lendemain, et dire comme Horace : Valeat re$ ludicra.

— Je n'ai point osé,. M. Jackal.

— De sorte qu'en votre a^noe, vous avez laissé vos convives à table ?

— Hélas h oui.

— Sans songer que la table était posée à l'endroit même où vous aviez transporté le cadavre de ce malheureux enfant.

— Moùsieur Jadud 1 s'écria l'assassin, comment savezvous?...

-— Mais est-ce que ce n*est pas mon état de savoir I

— Alors vous savez. . .

— Je sais qu'en rentrant chez vous, vous avez trouvé vos convives en fuite, la maison déserte, la table renversée et la fosse vide.

— Monsieur Jackal, s'écria le misérable, où peut être le squelette ?

M. Jackal tira un coin de la nappe posée.sur son bureau et mit à nu les ossements.

— Le voilà, dit-il.

M. Gérard poussa im cri terrible, se leva comme un fou et se précipita vers la porte.

— Eh bien 1 que faites-vous donc ? demanda monsieur Jackal .

— Je n*en sais rien, je me sauve.

— Bon, où cela:? Vous ne f ères point quatre pas dans l'état où vous êtes sans être arrêté. Oh I M. Gérard, quand on veut être voleur, meurtrier, parjure, il faut une autre tête que la vôtre ; je commence a croire que vous étiez né pour être honnête homme. Allons, venez ici et causons tranquillement, comme on doit faire quand la situation est grave.

M. Gérard revint tout en chancelant et s'assit sur le fauteuil Qu'il venait -de quitter un instant auparavant.

M. Jackal releva ses lunettes et regarda le misérable avec les mêmes yeux dont le chat regarde la'souris qu'il tient entre ses griffes.

Puis, au bout d'un instant de cet examen, qui semblait faire perler la sueur sur le front chauve de l'assassin.

— Mais savez-vous, continua M. Jackal, que vous seriez un homme véritablement précieux pour un mélodramaturge conmie M. Guilbert de Pixérécourt ou un romancier comme M. Ducray-Dumesnil ; quelle vie plus fertile en incidents dramatiques que la vôtre, bon Dieu 1 quelles scènes poignantes, quelles péripéties j)alpitantes d'mtérêt contient le drame inconnu de votre existence^ sans compter ce chien, ce diable de chien ; oùavez-vous donc connu ce chien-là ? mais c'est un descendant du chien de Montargis ! Il faut que ce diable de Brésil ait personnellement quelque chose contre vous.

M. Gérard poussa un gémissement.

M. Jackal ne parut pas l'entendre et continua :

— Sur mon honneur, tout Paris voudrait applaudir un drame de cet acabit- là. Il est vrai qu'il n*a pas de dénoûment encore ; mais nous sommes là pour lui en faire un, n'est-ce pas, honnête M. Gérard? La toile vient de baisser sur le quatrième acte : table renversée, fosse vide, convives et domestiques fuyant la maison maudite ; — tableau !

— Monsieur Jackal, murmura l'assassin cTune voix suppliante, monsieur Jackal.

— Oh ! je sais bien ce que vous allez dire : que vous êtes embarrassé, à bout d'imagination, que vous ne savez plus comment vous tirer de là ; dame I cela vous regarde : dans une collaboration, chacun fait sa part, pu l'un des deux est volé \ moi, j'ai fait la mienne : j ai arrêté le défenseur de l'innocence et le chien vertueux.

— Gomment?

— Ce jeune homme qui renversait et étouffait mes agents, ce chien qui les étranglait. Pour qui croyez-vous qu'on mettait à Tun la tête dans un sac et à l'autre les menottes aux mains ? C'était pour vous, ingrat I

— Ce jeune homme, ce chien...

— Ce jeune homme, honnête monsieur Gérard, c'est Salvator, le commissionnaire de la me aux Fers, Tami de Fabbé Dominique, fils de M. Sarranti ; le chien, c'est BrésUy le chien de votre pauvre frère, l'ami de vos pauvres neveux, Brésil que vous avez cru tué et que, comme un maladroit que vous êtes, vous avez manqué ou plutôt frappé à une mauvaise place, et qui vous dévorera tout vivant s'il vous rencontre jamais, vous pouvez être tranquille.

— 0 mon Dieu, mon Dieu ! fit M. Gérard laissant tomhe isa tête dans ses deux mains.

— Bon, dit M. Jackal, voila que vous faites l'imprudence d'appeler le bon Dieu ; mais, malheureux, s*il regardait de votre côté, juste au moment où il a sous la main un orage comme celui-ci, mais vous seriez foudroyé à l'instant même. Ahl ma foi, tenez, c'est un dénoùment comme un autre, et un dénoùment moral, qu'en dites vous?

— Monsieur Jackal, au n^ de ce qui vous reste de pitié dans l'âme, ne plaisantez pas ainsi, vous me tuez I

Et il laissa tomber ses bras le long du fauteuil, renversant sa tête livide sur le dossier.

— Voyons, voyons, ne vous troublez pas ainsi, dit M. Jackal ; ce n'est, morbleu I pas le moment de pâlir, de vous trouver mal, d'inonder mon parquet de sueur ; de l'imagination, monsieur Gérard, de l'imagination 1

I/assassin secoua la tête sans répondre. Il était anéanti.

— Prenez garde, dit M. Jackal, si vous me laissez finir le drame seul, je pourrai bien ne pas le finir à votre satisfaction. Moi en auteur moral et en' chef de police logique, voici mon avis : je trouve, pai* un ressort dramatique quelconque, moyen de foire évader le jeune homme et le chien ; je les laisse aller chez le procureur du roi, chez le garde des sceaux, chez le grand chancelier, où ils voudront ; je fais reconnaître l'innocence de l'innocent, la culpabilité du coupable, et, au moment où le bourreau fait la toilette du condamné, le fais crier par cent comparses : M. Sarranti est libre, c est M. Gérara le vrai coupable, h voilà, le voilà I

Et je fais pousser M. Gérard dans le cachot que vient de

Îuitter M. Sarranti en triomphe, au milieu des bravos et es applaudissements de la multitude.

M. Gérard ne put étouffer un gémissement, en même temps qu*un frisson parcourait tout son corps.

— Ah ! que vous êtes donc nerveux I dit M. Jackal ; si j'avais seulement trois collaborateurs comme vous, je ne serais pas huit jours sans avoir la danse de Saint-fluv. Voyons, parlez à votre tour. Que diable I je vous dis : voilà mon dénoùment ; je ne vous dis pas qu'il soit bon. Parlez à votre tour, proposez-moi le vôtre, et s'il est meilleur, je l'arx^epterai.

— Mais je n'ai pas de dénoùment, moi 1 s'écria M. Gérard.

-^ Bon I je n'en crois rien ; vous n'êtes pas venu ici sans une intention quelconque.

— Oh 1 non ; j'étais venupour vous demander un conseil.

— C'est médiocre ce gue vous me dites là 1

— Puis, en route, j'ai réfléchi.

— Voyons le résultat de vos réflexions ?

— Eh bien I il m'a semblé que vous étiez aussi intéressé que moi à ce q'u'il ne m'arrivàt point quelque malheur.

— Pas tout a fait ; mais n'importe 1 allez toujours.

— Je me suis dit, par exemple, que j'avais douze heures au moins devant moi.

— Doute heures, c'est beaucoup ; mais enfin mettons douze heures.

— Qu'en douze heures on fait bien du chemin.

— On fait quarante lieues, en payant trois francs de guides.

— Qu'en dix-huit heures, je suis dans un port de mer, en vingt-quatre heures en Angleterre.

«^ Seulement, il fallait un passe-port pour cela.

— Sans doute.

^ Et vous êtes venu me le demander ?

— Justement.

— Me laissant toute liberté, après votre départ, de sauver ou de faire exécuter M. Sarranti ?

— Je n'ai jamais demandé sa mort. . .

— Qu'autant qu'elle pourrait assurer votre vie ; je corn* prends cela.

— Eh bien ! que dites-vous de ma demande?

— De votre dénoùment ?

— De mon dénoùment, si vous voulez.

— Je dis que c'est plat, que la vertu n'est pas punie, c'est vrai, mais que le crime ne l'est pas non plus.

— Monsieur Jackal I

— Mais enfin, puisque nous ne trouvons pas mieux.

— Vous acceptez ? s'écria M. Gérard bondissant de joie.

— Dame I il le faut bien.

— Oh I cher monsieur Jackal !

Et l'assassin tendit les deux mains à l'homme de police; mais l'homme de police retira les siennes et fit tinter un timbre.

L'huissier entra.

• — Un passeport en blanc ? demanda M. Jackal.

— Pour l'étranger ajouta timidement M. Gérard. -* Pour l'étranger, répéta M. lackal. '

LE M0NTB-GFU8T0.

— Ouf! fit H. Gérard en s'affàissant dans son fauteuil et en s'essuyant le front.

Il se fit un silence de glace entre les deux hommes. M. Gérard n'osant regarder M. Jackal, M. Jackal fixant obstinément ses petits yeux gris sur ce misérable, de Fa* gonie duquel il semJslait ne vouloir perdre aucun détail.

La porte se rouvrit et, en se rouvrant, fit tressaillir Gérard.

— I)ècidément, dit M. Jackal, prenez garde au tétanos, car, ou je me trompe bien, ou c'est la mâadie dont vous mourrez.

— J'ai cru. . . dit en balbutiant M. Gérard.

— Vous avez cru que c'était un gendarme ; vous vous êtes trompé. c*est votre passeport.

— Mais, fit timidement M. Gérard, il n'est pas visé I

— Oh I homme de précautions que vous êtes ! répondit M. Jackal. Non, il n'est point visé et n'a point besoin de rétre : c'est un passe-port d'agent spécial, et à moins que vous ne rougissiez de voyager pour le compte du gouvernement...

— Non, non, s'écria M. Gérard ; ce sera beaucoup d'honneui* pour moi.

— En ce cas, voici votre diplôme : laissex voyager et circuler librement. ...

— Merci, merci, monsieur Jackal ! interrompit le misérable en saissantle passe-port d'une main tremblante, sans laisser le temps au chef de police de' continuer sa lecture. Et maintenant, à la grâce de Dieu !

Et il s'élança hors du cabinet.

— A la grâce du diable I s'écria M. Jackal ; car si le bon Dieu se mêle de tes affaires, vil coquin I tu es un homme perdu !

— Puis sonnant de nouveau :

— La voiture est-elle prête ? demanda M. Jackal à l'huissier.

— Elle attend depuis dix minutes.

M. Jackal jeta un coup d'œil sur lui-même ; il était en tenue irréprochable : habit noir, pantalon noir, escarpins, gilet blanc et cravate blanche.

Il sourit en homme satisfait, passa yjï grand pardessus, descendit de son pas habituel, monta en voiture et dit : chez M. le ministre de la justice, place Vendôme.

Puis presque aussitôt, se ravisant :

— Qu'est-ce que ie dis donc , il y a grande fête au château de Saint-Cloud, jusqu'à deux heures du matin les ministres y seront.

Et passant la tête par la portière :

— A SaintrGloud, cocher, dit-il.

Puis, se parlant à lui-même et s*accommodant du mieux possible dans son coin :

— Ahl i)ar ma foi, dit-il en bâillant, cela tombe bien, je dormirai en route.

La voiture partit au grand trot, et M. Jackal, qui semblait commanoier au sommeil à volonté, n'était pas encore arrivé au Louvre qu'il était déjà profondément endormi.

II est vrai qu'arrivé au Cours-la-Reine il était réveillé de la façon la plus inattendue.

La voiture était arrêtée ; par chacune des deux portières ouvertes, deux hommes montés sur les.marchepieds appliquaient un pistolet sur la poitrine de M. Jackal, tandis que deux autres maintenaient le cocher.

Les quatre hommes étaient masqués.

M. Jackal se réveilla en sursaut.

— • Heim? qu'y a-t-il 1 que me veutK)n?

-» Pas un mot, pas un geste, dit un des deux hommes, ou vous êtes mort.

— Comment 1 s^écria M. Jackal encore .mal éveillé, on arrête à minuit aux Champs-Elysées ? mais par qui donc la police est-elle faite ?

— Par vous , monsieur Jackal ; mais rassurez-vous , il n'y a pas de votre faute. Nous ne sommes pas des voleurs.

— Mais qui donc êtes-vous alors?

— Nous sommes des ennemis qui avons dévoué notre vie et qui tenons la vôtre entre nos mains -, ainsi pas un mot, pas un geste, pas un souffle, ou, nous vous le répé-

ons, vous êtes mort.

M. Jaekal était pris sans savoir par qui ; il n'avait aucun secours à espérer, il se résigna.

— Faites de moi ce que vous voudrez, messieurs, dit-U.

Un des hommes lui banda le» yeux avec un mouchoir, tandis que l'autre continuait de lui tenir le pistolet sur la poitrine ; autant en faisaient les deux autres du cocher.

Quand le cocher et M. Jackal. eurent les yeux bandés, im des quatre hommes monta dans Tintérieur de la voiture, et le deuxième s'assit sur le siège près du cocher auquel il prit les rênes des mains; les aeux autres montèrent derrière.

— Où vous savez, dit avec l'aci^ent du commandement l'homme qui occupait l'intérieur de la voiture.

La voiture tourna sur elle-même, et, sanglés par un vigoixreux coup de fouet, les chevaux l'enlevèrent au galop.

Alexandre Duicas.

{La suite au prochain numéro.)

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