‹ Le Monte-CristoChapitre 127 sur 135 · COMPLOT · texte numérisé non relu

COMPLOT

Danglars suivit Edmond e% Mercedes de» yeux jusqu'à ce que les deux am^qts eussent dispara à Tua des angles du fort Saiot-Nicolas : puis, se retournant alors, il aperçut Fernande qui était retombé pèle et frémissant su{p sa chaise.

tanc'is que Caderousse balbutiait les paroles d'une chanson à boire .

— Ah çà ! mon ehar monsieur, dit Danglars à Feroand, voilà un mariage qui ne me parait pas faire le bonheuE de tout le Dioiiiie.

— Il me desespère, dit Femand.

*- Vous aimiez donc Mercedes ?

— Ja Tadorais !

— Depuis longtemps ?

— Depuis que nou^ nou^ cosmaissom je- l'ai toujo«bFs aimée.

— Et vous êtes là à vous arracher les cheveux au ]à>&a de ch ercher remède à la ohose l Que- diable Ijane croyais pas que ce fût aiost qu'agissatani lea geaâ dei votre naiiûn.

— C}ue voulez-vous quft j^iSaifisa ? demanda.FerBaDd.

— Et que saise-ja* moi t es^a ^ua cela me regarda ?*6e n'est pa» moi, oe me semUa^ qui suis amoureux de made* moiselle Mercedes, mais vous. Giiarche^ dit TËvangile^ al vous trouverez.

— J'avais trouvé d^ à,

— Quoi?

-- Je voulais poignarder Vhomme^ mms la femme m'a dit que s'il arrivait malheur à son ôancé elle sa tuerait.

— Bah ! on dit ce» choses-là, mai» on ne» lea fait point.

— Vous ne cormaissez point Mercedes^ monsieur : du moment où elle a menacé, elle exécuterait.

— Imbécile 1 murmura Danglars : qu'elle sa tiie ou non, que m'impm'te, pourvu que Dantès ne soit point capitaine.

— Et avant que Mercedes meure, reprit Femand avec l'accent d'une immuable résolation, je mourraîa hkhmême.

— Bn voilà de Famour 1 dit Gadevoussa d'une voix de plus en plus avinée ; en voilà, ou je ne m»'y conneÂs plus!

-** Yoyond, dit Danglars, voua ma paraisses ua gentil garçon, et je voudrais, le diable m'empoi^ta V voua tirer de peine, mais... -

— Oui, dit Caderousse, voyona»

— Mon cher, reprit Danglars, tu es aux tpoia quarts ivre ; achève la bouteille, et tu le seras tout à fait. Bois et ne te mêle pas de ce que nous faisons : pour oe que nous faisons il faut avoir toute sa téta.

— Moi ivre? dit Caderousse, allons donc! j'en boirais encore quatre de tes bouteilles qui ne sont pas plus grandes que des flacons d'eau deCoiegna J Père Pamphiie, du vin !

Et pour joindre la preuve à la proposition, Gaderouase frappa avec son verre sur la table.

— Vous disiez donc, monsieur ? reprit Femand attea* dant avec avidité la suite de la phrase interrompue.

— Que disais-je ? Je ne me la rappelle plus» Cet ivrogne de Caderousse m'a fait perdre le fil de mes pensées.

— - Ivrogne tant que lu voudra», tant pis pour ceux qui craignent le vin, e'est qu-ils ont quelque mauvaise pensée qu'il craignent que le vin ne leur tire du- cœur.

Et Caderousse se mit à chanter lea deux derniers vers d'une chanson fort en vogue à cette époque.

Tous Iqs' mécbants sont buveurs d'eau , c'est bien prouvé par le déluge.

— Vous disiez, monsieur, reprit Femand, que vous voudriez me tirer de peine ; mais, ajoutiez-vous...

— Oui, mais, ajoutai-je... pour vous tirer de peine il suffit que Dantès n'épouse pas celle que vous aimez ; et le mariage peut très- bien manquer, ce me semble, sans que Dantès meure.

— La mort seule les séparera, dit Fernand.

— Vous raisonnez comme un coquillage, mon ami, dit Caderousse, et voilà Danglars, qui est un fînot, un malin, un grec, qui va vous prouver que vous avez tort. Prouve, Danglars. J'ai répondu de toi. Dis-lui qu'il n'est pas besoin que Dantès meure I d'ailleurs ce serait fâcheux qu'il mourilt, Dantès. C'est un bon garçon, je l'aime, moi, Dantès. A ta santé. Dantès !

Feniana se leva avec Impatience.

— Laissez-le dire, reprit Danglars en retenant le jeune homme, et d'ailleurs, tout ivre qu'il est, il ne fait point si

grande erreur. L'absence disjoint tout aussi bien que la mort : et.supBûâe& qiJLil y ait entra Edmond, et Meveédéft lea mjuvai]le& d^un^ p^â&on, ilsL seront sépai^s ni plus ni naoinâ que s'ii y availi la pierre d'une tomfe.

-?- Oui, main, on sort de prisoa, dit Caderousse, qui avec ' les refttes.de son inteUigence sa cramponnait à la conves-sation, et quand on. eat senti de priadh etquon s'appelle Edmond Dantès on se venge.

— Ou'importa l murmura Fernand.

—- D'ailleurs, reprit Cadeixîusse, pourquoi mettFait-on Dantès en- prison ? il n'a ni volé, ni tué, ni assassiné. •!T- Tais*toi, dit Danglars.

— Je ne veux pas me taire, moi,- dit Caderousse. Je veu& que tu me dises pourquoi on mettsait Dao4é& en pnson. Moi, j'aime Dantea. A ta sa&lé, Dantès 1

Et il avala uu nouveau verre de vin.

Danglars suivit dans les yeux atones du tailteiw Je» progrès de l'ivresse, et se retournant vers Fernaïad :

— Eh bien, comprenez- vous, dit-il, qWil iL'y pas besoin de le tuer ? *^ .

— Non, certes, si, comme voue le diaiesktout à l'heure on avait le moyen de. faire ai'çêteB Dantès... Mai» ce moyen' l'avea-vous? '

—En cherchant bien, dit Danglars, oa pou»Ffait le trouver. Mais, continuai il, de quoi, dialilia ! vaie-je me mèier • là ? est-ce que cela me regarde ?

— Je ne sais pas si cela vous regarde", €Mt Fernand en lui saisiseantle braa ; mais, ce que je sais, o'eet que vous avez quelque motif de haine papticulièpe coatre Dantès. Celui qui hait Uii-mème ne se tiM^mpe pas au« sentiments des autres.

— Moi, des motifs de haine contre Dantès ?• aucun , sur ma parole. Je vous ai vu malheureux, et votre malheur m*a intéressé, voilà tou^t. Maie du moment que vous croyez que j'agis pour mon propre compte, adieu, mon cher ami: tirez-vous d'affaire comme vous pourrez.

Et Danglars fit semblant de se lever à son tour.

-*- Non pas, dit Fernand en le retenant, peatez! Peu m'importe, au bout du compte, que« voue eu veuillez à Dantès ou que vous ne lui en veuillea- pas* Je lui^ en veux moi : je l'avoue hautement* Trouvez le moyen, et je l'exécute, pourvu au^il n'y ait p^aa mort d'homme, car Mercedes à dit qu'elle se tuerait si Ton tuait Dantès»

Caderousse, qui avait^ laissé tomlier sa tête sur la labié, releva le front, et regardant Fernand e( Danglars avec des yeux lourds et hébétés :

— - Tuer Dantès ! dit-il, qui parle ici de tuer Dantès? Je ne veux pas qu'on le tue, moi : c'est mon ami, il a offert ce matin de partager son argent avec moi, comme j*ai partagé le mien avec lui ; je ne veux pas qw'on tue Dantès!

-- Et qui te parle de le tuer, imbécile ! reprit Daaglars ; il/agit d'une simple plaisanterie ; bois à sa santé , ajouta-t-il en remplissant le verre de Caderousse, et laisse^nous tranquilles.

— Oui, oui, oui, à la santé de Dantèa, dit CadwouBse en vidant son verre, à sa santé ! . . . à sa santé I ... là !

— Mais, le moyen... le moyen ? dit Femand.

— Vous ne Tavea donc pas trouvé encore, vous ?

— Non, vous vous en êtes chargé.

-- C'est vrai, reprit Danglars, les Français ont cette supériorité sur les Espagnol», que les Espagnols ruminent, et que les Français inventent.

— Inventez donc alors, dit Fernand avec impatience.

— Garçon, dit Danglars, une plume, de l'encre et du papier !

-^ Une plume , de l'encre et du papier ! murmura Fernand.

-— Oui, je suis agent-comptable: la plume, l'encre et le papier sont mes instruments, et sans mes instruments je ne sais rien faire.

— Une plume, de l'encre et du papier f cria à son tour Fernand.

— Il y a ce que vous désii^z là eor cette table, dit l0 garçon en montrant les objets demandés.

— Donnez-les-nous alors,

liO garçon prit le papier, l'encre et la plimie, et les dé-

LK M0iNTiîr4:;KlST0.

posa sur la table où buvaient les trois compagnons.

— Quand on pense, dit Caderousse en laissant tomber sa main sur le papier, qu'il y a là de quoi tuer un homme plus sûrement que si on l'attendait au coin d'un bois pour Tassassiner ! J'ai toujours eu plus peur d'une plume, d'une ))outeille d'encre et d'une feuille de papier que d'une épee ou d'un pistolet.

— Ije drôle n'est pas encore si ivre qu'il en a Tair, dit Dauglars, versez-lui donc à boire, Fernand.

Fernand remplit le verre de Caderousse; et celui-ci, en véritable buveur qu'il était, leva la main de dessus le papier et la porta à son verre.

Le Catalan suivit le mouvement jusqu'à ce que Caderousse, presque vaincil par cette nouvelle attaque, posât ou plutôt laissât retomber son verre sur la table.

— Eh bien? reprit le Catalan en voyant que le reste de la raison de Caderousse commençait à disparaître sous ce dernier verre de vin.

— Eh bien! je disais donc, par exemple, reprit Dauglars, que si, après un voyage comme celui ({ue vient de l'aire Dantès, et dans lequel il a touché à Naples et à l'îlod'Elbe, quelqu'un le dénonçait au procureur du roi comme agent bonapartiste. . .

— Je le dénoncerai, moi, dit vivement le jeune homme.

— Oui; mais alors on vous fait signer votre declaïation, on vous confronte avec celui que vous avez dénonce : je vous fournis de quoi soutenir votre accusation, je le sais bien; mais Dantès ne peut rester éternellement en prison ; un jour ou l'autre il en sort, et ce jour où il en sort, malheur à celui qui l'y a fait entrer!

— Oh! je ne demande qu'une chose, dit Fernand, c'est qu'il vienne me chercher une querelle I

— Oui, et Mercedes! Mercedes qui vous prend en haine si vous avez seulement le malheur d'ecorcher l'epiderme à son bien-aime Edmond !

— C'est juste, dit Fernand.

— Non, non, dit Danglars, si on se décidait à une parelie chose, voyez^vous, il vaudrait bieri mieux firendre tout bonnement, comme je le fais, cette plume, la tremper dans l'encre, et écrire de la main gauche, pour (fue l'écriture ne fût pas reconnue, une petite dénonciation ainsi conçue :

Et Danglars, joignant l'exemple au précepte, é(irivit de la main gauche et d'une écriture renversée, qui n'avait aucune analogie avec son écriture habituelle, les lip:nes suivantes, qu'il passa à Fernand, et que Fernand lut à demi -voix :

« Monsieur le procureur du roi est prévenu j)ar un ami » du trône et de la religion (pie le nomme Edmond Dan- » tés, second du navire le Pharaon ai livo ce jualin de » Smyrne, après avoir touché à Naples et à Porio-Ferrajo, » a été charge par Murât d'une lettre pour l'usurpateur, » et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comité bona- » partisle de Paris.

» On aura la preuve de son crime en l'arrèiaul, car on » trouvera cette lettre ou sur lui, ou chez son père, ou » dans sa cabine à bord du Pharaon. »

— A la bonne heure, continua Danglars ; ainsi votre vengeance aurait le sens commun, car d'aucune façon alors elle ne pourrait retomber sur vous et la chose irait toute seule; il n'y aurait plus qu'à plier cetUî lettre, comme je le fais, et écrire dessus : « A monsieur le procureur roval. » Tout serait dit.

Et Danglars écrivit l'adresse en se jouant.

— Oui, tout serait dit, s'écria Caderousse «[ui, par un dernier effort d'intelligence, avait suivi la le<"uue, et 4jui comprenait d'instinct tout ce qu'une pareille denouciation pourrait entraîner de malheur; oui, tout serait dit : seulement, ce serait une infamie.

Et il allongea le bras pour prendre la lettre.

— Aussi, dit Danglars en la poussant hors la portée de sa main; aussi, ce que je dis et ce que J3 tais, (î'est en plaisantant, et, le premier, je serais bien fâche qu'il arrivât quelque chose à Dantès , ce .bon Dantès ! Aussi, tiens...

Il prit la lettre, la froissa dans ses mains et la jeta dans | un coin de la tonnelle. |

— A la bonne heure \ dit Caderousse. Dantès est mon ami, et je ne veux pas qu'on lui fasse du n>al, moi, à Dantès.

— Eh ! qui diable y songe à lui faire. du mal? ce n'est ni moi, ni Fernand, dit Danglars en se levant et en re;»ardant le jeune homme qui était demeuré assis, mais doot l'œil oblique couvait le papier dénonciateur jeté dans un coin.

— En ce cas, reprit Caderousse, qu'on nous donnt^ du vin : je veux boire à la santé d'Edmond et de la belle Mercedes.

— Tu n'as déjà que trop bu, ivrogne, dit Danglars, et si tu continues tu seras obligé de coucher ici, attendu tfue tu ne pourras plus te tenir sur tes jambes*

— Moi, dit Caderousse en se levant avec la fatuité de riioimne ivre; moi, ne pas pouvoir me tenir sur mes jambes ! je parie que je monte au clocher des Accoules, et sans balancier encore.

— Eh bien! soit, dit Danglars, je parie, mais pour demain : aujourd'hui il est temps de rentrer ; donnc-iuoi donc le bras et rentrons.

— Rentrons, dit Caderousse, mais je n'ai pas besoin de ton bras pour cela. Viens-tu, Fernand ? rentres-tu avec nous à Marseille?

— Non, dit Fernand, je retourne aux Catalans, moi.

— Tu as tort, viens avec nous à Marseille, viens.

— Je n'ai i>oint besoin à Marseille, je n'y veux point aller.

— Comment as-tu dit cela? tu ne veux pas, mon bonhomme ! et bien, à ton aise ! liberté pour tout le monde ! — Viens, Danglars, et laissons monsieur rentrer aux Catalans, puisqu'il le veut.

Et il souligna ces deux derniers mots d'un eelat de rire.

Danglars profita de ce moment de bonne volonté de Caderousse pour l'entraîner du côté de Marseille ; senlemeiU. pour ouvrir un chemin plus court et plus facile a Fernand, dans le cas où il voudrait y aller lui-même, au lieu de revtMiir par le quai de la Uive-Neuve, il revint par la porte Saint-Victor.

Caderousse le suivait, tout cnancelant, accroche à î>oa bras.

Lorsqu'il eut fait une vingtaine de pas. Danglak-s se retourna et vit Fernand se précipiter sur le papitr, tfu'il mit dans sa poche ; puis aussitôt il s'élança hors de la tonnelle. Le jeune homme tourna du côlê du Pillou.

— Eh bien, que fait il donc ? dit Caderousse, il u jus a menti : il nous a dit qu'il allait aux Catalans, et il va à la ville ! Holà, Fernand, tu te trompes, mon garçon !

— C'est loi qui vois troubl'?, dit Danglars, il suit tout droit le chemui des Vieilles-Iniirmeries.

— En vérité! dit Caderousse, eh bien! jau'ais jure qu'il tournait à droite ; décidément le vin est un iraitre.

— Allons, allons, murmura Dauglars, je cioisquiî luaintenant la chose est bien lancée, et qu il n'y a plut> qu a la laisser marcher toute seule.

Alex. DUMAS.

{La suite au prochain numéro.)

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