‹ Le Monte-CristoChapitre 132 sur 135 · VOYAGE A LA LUNE · texte numérisé non relu

VOYAGE A LA LUNE

— Vous vous rappelez bien, général , qu'il y a sept ou huit jours vous m'avez envoyé porter une lettre au général Ôiarpentiér, à Oigny.

Mon père interrompit Mocquet.

— Tu te trompes, Mocquet, lui dit il, c'était hier.

— Général, je sais ce que je dis, continua- Mocquet.

— Mais pardieul moi aussi, dit mon père , et la preuve c'est que c'était hier dimanche et que nous sommes aujourd'hui lundi.

— C'était hier dimanche et c'est aujourd'hui lundi, insista Mocquet ; seulement ce n'est pas hier, mais il y dimanche huit jours que vous m'avez envoyé à Vigny.

Mon père savait qu'en pareille circonstance il était inutile de discuter avec Mocquet.

— Soit, dit-il, supposons qu'il y ait huit jours.

— n n'y a pas à supposer, général, j'ai rais huit jours à faire le voyage que je viens de faire, et vous verrez que ce n'était pas trop de huit jours et que j'ai eu le temps bien

uste.

— En effet, si tu as été à la lune, Mocquet.

— J'y ai été général, aussi vrai qu'il n'y a uu'un Dieu au ciel.

— Éh bien I conte nous cela, Moquet, ce doit être un voyage fort intéressant.

— Ah ! je crois bien ; vous allez voir. Il faut donc vous dire, général, que le hasard a fait qu'il y a dimanche huit jours, le père Berthelin se remariait en secondes noces, il me rencontre juste conmie il sortait de Téglise, et il me dit : * — Bon I je ne t'aurais pas dérangé pour si peu, mais puisque le voilà, tu dîneras avec nous au Port-au-Perche. — Je ne demande pas mieux, répondis-je, le général m'a donné congé jusqu'à demain, et pourvu que demain à neuf heures je sois de retour, je suis libre de mon temps jusque-là.—Bon ! tu'sais ton chemin, n'est-ce pas ? — Je crois bien. — On te renverra à minuit et avant le jour tu seras aux Fosses. — Alors, lui dis-je, cela va bien. Çt je pris le bras de la grosse Berchu qui n*avait pas de cavalier, et me voilà de la noce.

C'était le père Tellier, de Gorcy, qui avait fait le repas; le général Charpentier avait envoyé cinquante bouteilles de vin cacheté ; Tellier en avait apporté cinquante, nous étions vingt-cinq convives, dont sept femmes; en mettant une bouteille de vin par femme, c'était donc quelque chose comme huit ou neuf boi(teilles par homme, c'était plus que raisonnable. Je disais bien à Berthelin, cinquante bouteilles pour cinquante, Berthelin, crois-moi, c'est assez; mais lui me répondit catégoriquement :

— Bon 1 le vin est tiré, il faut le boire. Et le vin fut bu.

. — Vous comprenez bien, général, que quand un homme a ses huit bouteilles dans le ventre, il ne marche pas trèsdroit et n'y voit pas très-clair; aussi je ne sais pas bien comment la chose se fit, mais je me trouvai tout à coup avoir la rivière d'Ourcq à traverser.

Je savait un endroit où il y avait, non pas un ponl, mais un tronc d'arbre jeté d*un bord à l'autre, je longeai la berge jusqu'à ce que je le trouvasse, je m'engageai bravement dessus, mais arrivé au milieu, tout à coup le pied me manque, et patatra 1 voilà Moquet à l'eau.

Heureusement que je nage comme un poisson ; je tirai ma coupe vers le bord, mais soit que la rivière pliât comme une chose flexible, soit que le courant fût trop fort, soit que le bord s'éloignât au fur et à mesure que je m'en approchais, je nageai, allant en avant suivant le fil de l'eau, mais ne pouvant jamais mettre le pied sur la rive.

Au point du jour j'entrai dans ime rivière plus large.

C'était la Marne, je continuai de nager.

Plus la matinée s'avançait, plus il y avait 'de monde au bord de la rivière ; tout ce monde me regardait passer, disant :

— Vola un iler nageur, où va-t-il ?

Les autres répondaient :

— Probablement au Havre — ou en Angleterre — ou en Amérique.

Et moi je leur criais :

— Non, mes amis, je ne vais pas si loin ; je vais au Ghâteau-des-Fossés porter à mon général la réponse du comte Charpentier; — mes amis, au nom du ciel, envoyez-moi ime barque, — je n'ai nullement affaire ni en Amérique, ni en Angleterre, ni même au Havre.

Mais eux se mettaient à rire, répondant :

— Non pas, tu nages trop bien ; ^* nage, nage, Mocquet, nage.

Je me demandais comment ces gens, que je n'avais jamais vu, savaient mon nom? — « mais comme je ne pouvais pas résoudre cette question et que quelques efforts que je fisse pour m'approcher du bord je ne gagnais pas un pouce, je continuai de nager.

LE MONTE-GRISTO.

Vers quatre heurea de raprès^niidi, j'entrai dans une autre rivière plus large, et, comme je vis au-dessus d'une petite baraque, au pont de Gbarenton, matelot!^ et friture, je présumai que j'étais dans la Seine.

Je n'eus plus de doute quand, vers les cinq heures, j'aperçus Bercy.

J'allais traverser Paris.

J'étais fort content, car, je me disais en moi-même, c'est bien le diable si, dans' toute la longueur de la ville, je ne trouve pas un batean où m'accrocher, une âme charitable qui me jette une corde, ou un chien de Terre- Neuve qui me repêche.

Eh bien! général, je ne trouvai rien de tout cela; les quais et les ponts étaient couverts de monde qui semblait être venu là pour me regarder passer; je criai à tous ces hommes, à toutes ces femmes et à tous ces enfants :

— Mes amis, vous voyez bien que je finirai par me noyer si vous ne me secourez pas ; à l'aide! à l'aide !

Hais, hommes, femmes et enfants se mettaient à rire et criaient :

— Ah ! bien oui, te noyer, tu n'as garde. Nage, Mocquet, nage.

Et j'en entendais d'autres qui disaient :

— S'il va toujours ce train-là, il sera demain soir au Havre, après-demain en Angleterre, et dans deux mois en Amérique.

J'avais beau leur crier : — Ce n'est pas tout cela, je portç une réponse au général; il attend la réponse. Arrêtez-moi donc, arrêtez-moi donc I

Ils répondaient :

— T'arrêter, Mocquet? Nous n'en avons pas le droit, tu n'es pas un voleur. Nage, Mocquet, nage.

Et en effet, sans pouvoir m'arrêter aux trains de bois, aux piles des ponts, aux bateaux de blanchisseuses, je continuai de nager, passant successivement en revue : à droite la place de l'Hôtel-de-Ville, à gauche la Conciergerie, à droite le Louvre, à gauche l'Académie, puis le jardin des Tuileries, puis les Champs-Elysées, jusqu'à ce qu'enfin je laissai Paris derrière moi.

La nuit vint, je nageai toute la nuit. Le matin, je me trouvai à Rouen.

Plus j'avançais, plus la rivière s'élargissait, et plus, par conséquent, les bords s'éloignaient de moi. Je me disais :

— Et ils appellent cela la Seine-Liférieure, ils sont bons enfBuits.

A Rouen, j'excitai la même curiosité qu'à Charenton et à Paris ; mais, comme à Charenton et à Paris, on m'invita à continuer de nager, en calculant, comme à Charenton et à Paris, le temps qu'il me faudrait, si je marchais toujours de ce train-là, pour aller au Havre, en Angleterre ou en Amérique.

A trois heures de l'après-midi, j'aperçus une immense étendue d'eau devant moi, avec une grande ville à droite b&tie en amphithéâtre et une petite ville à gauche.

Je présumai que la petite ville à gauche était Honfleur, la grande ville en amphithéâtre à droite le Havre, et l'immense étendue d'eau la mer.

]*étais trop loin des bords pour exciter la curiosité deia population ; je ne rencontrais que des pêcheurs sur leurs barques, qui s'interrompaient au milieu de leur pêche pour me regarder passer en disant :

— Ce sacré Mocquet, voyez donc comme il nage : c'est pis qu'un canard.

Et moi, je leut disais en grinçant les dents :

-— Tas de canaille, va 1

En attendant, c'était moi qui allais, et d'un fier train.

je vous en réponds. Aussi, je ne tardai pas à sentir au mouvement de la vague, que j'étais en pleine mer.

La nuit vint.

J'aurais pu appuyer à droite ou à gauche, mais comme rien ne m'attirait plus particulièrement à gauche qu'à droite, je continuai à nager droit devant moi.

Vers le point du jour, j'aperçus devant moi quelque chose comme une ombre. Je fis. un effort pour me dresser dans l'eau et voir par-dessus les vagues. J'y parvins, et il me sembla que c'était une fie.

Je redoublai d'efforts, et le jour venant de plus en plus, je m'aperçus que je ne m'étais pas trompé.

Une heure après, je mettais pied à terre.

Il était temps : je commençais à me fatiguer.

Mon premier soin, en arrivant dans l'Ile, fut de chercher quelqu'un à qui demander où j'étais. Vous comprenez bien, général, que je comptais profiter de la première oc« casion pour revenir en France. Je me disais : ma femme va être inquiète et le général furieux,- d'autant que quand je leur raconterai ce qui m'est arrivé, ils ne voudront pas me croire.

Et remarquez bien que je n'étais qu'au commencement de mes aventures.

L'Ile me parut déserte.

Par bonheur, j'avais si bien diné au port aux Perches que je n'avais pas faim du tout. Seulement, j'avais soif, mais cela ne m'inquiétait pas : j'ai toujours soif.

Je trouvai une source et je bus.

Puis,jememis en devoir de visiter l'île, car, enfin, si j'étais destiné, conmie Robinson, à vivre dans une lie, mieux valait connaître cette lie plus tôt que plus tard.

L'île était plate et sans une seule coUine. Je m'avançais à travers un marais dix fois large comme celui de Walye. Au fur et à mesure que j'avançais, j'enfonçais davantage dans la tourbe et je sentais la terre trembler autour de moi. J'essayai d'aller à gauche, j'essayai de revenir sur mes pas, partout la terre cédait, menaçant de m'engloutit. Je me décidai donc d'aller droit devant moi pour tâcher d'atteindre une grosse pierre que je voyais à cinquante pas devant moi.

Py parvins— ma toi, il était temps— je sentais la terre s'enfoncer sous moi, comme le jour ou du côté de Poudron je fus obligé de mettre mon fusil entre mes jambes. Seulement je n'avais pas de fusil, de sorte que cette dernière ressource me manquait.

Je montai sur le rocher, et je m'assis à son extrémité.

Seulement à peine y fufrje installé, qu'il me sembla que mon poids ajouté à celui du rocher, le faisait entrer petit à petit dans le marais. Je me penchai — et je n'eus bientôt plus de doute, le rocher s'enfonçait d'un pouce à peu près par minute et je pouvais calculer, à six pieds par heura, que dans deux heures, si aucun moyen de salut ne se présentait, je serais englouti.

Une ou deux fois j'essayai de descendre et de gagner im endroit plus solide. Mais il faut croire que la terre s'amollissait de plus en plus — la première fois— j'entrai jusqu'au genou, la seconde jusqu'à mi-cuisse, de sorte que je n'eus que le temps de me raccrocher à mon rocher et de remonter dessus.

Mais mon rocher lui-même s'enfonçait toujours.

Je comprisque tout était fini pour moi; j'essayai deme rappellerune des prières que ma mère m'avait apprises lorsque j'étais tout petit^mais il y avait si longtemps^de cela que j'avais tout oublié.

J'étais assis, je laissai tomber ma tête sur mes genoux, en fermant les yeux.

Hais je n'avais pas besoin devoir pour me rendre compte de la situation — ^je sentais le rocher qui continuait de s'enfoncer d'un mouvement presqu'insensible , loi*sque tout à coup une grande ombre effleura «mon œil, même à travers mes paupières, et H me sembla que quelque chose passait enlre le soleil et moi.

Je rouvris vivement les yeux—ce qui passait entre le soleil et moi, c'était im aigle superbe— ayant plus de dix pieds d*envergure. Il tourna quelque lemps autour de ma tête.— Je crus qu'il avait de mauvaise intentions et je cherchai une arme quelconque pour me défendre — ^lorsqu'au lieu de s'abattre sur moi, il s'abattit devant moi — ^replia ses ailes, lissa ses plumes, et me regardant d'un air goguenard, me dit.

— C'est donc toi, Mocquet.

J'avoue que je fus on ne peut plus étonné d'entendre un aigle m'adresser la parole et me nommer par mon nom —mais depuia ^{uelque . temps il m'arrive des choses si extraordinaires, que mes ètonnemenls sont de courte durée.

— Oui, monsieur, lui répondis-je poliment, c'est moi.

— Comment te portes-tu ?

— Mais assez bien pour le moment, et vous ?

— Moi, comme tu vois, ie me porte à merveille. Puis après un moment de silence.

— Tu me parais inquiet, me dit^il^ qu'as-tu donc ?

— Ma foi, monsieur, lui répondis-je , je ne vous dissimulerai pas que j'aimerais autant être rentré chez le général| auqpiel j'ai une réponse à donner de la part du comte Charpentier, çue d'être ici.

— C'est-à-dire , mou cher Mocquet, que tu cherches un moyen de transport et que tu n'en trouves pas.

— Vous y êtes, monsieur, m'écriai-je.

Et je me mis à lui raconter comment vous m'aviez envoyé à Oigny, comment j'avais rencontré BertheUn, com* ment il m'avait invité à sa noce, comment je m'étais grisé, comment j'étais tombé dans l'Ourcq, comment de TOurcq j'avais passé dans la Marne , de la Marne dans la Seine et de la Seine dans la mer, comment enfin j'avais débarqué dans nie où j'avais l'honneur de le rencontrer, et cela juste au moment où la position devenait assez critique pour me donner de graves inquiétudes.

— En effet, dit l'aigle en iettant un coup d'œil sur mon rocher qui s'enfonçait de plus en plus, il n'y a guère de chances pour que tu te tires d'affaures , mon pauvre Mocquet.

— Vous croyez^ lui demandai-je.

— Ah I me dit-il, tu es le dix ou douzième que je vois mourÛL comme cela«

Je ll&sai échapper un gémissement»

— Bon, dit-il, ne te désespère pas trop, tu as la chance de ton:J3er sur un des genres de mort les plus rapides et les moins douloureux, tandis qu'en continuant de vivrç , tu étais expose à un tas de maladies plus douloureuses lés unes que les autres , aux rhumatismes , à la goutte, aux névralgies, A la çhthisie, à la paralysie.

Je l'interrompis.

— Sauf votre respect, monsieur, lui dis-je, vous qui êtes si suivant, ne connaitriez-vous donc point un moyen pour moi de quitter cette lie, car si caressante que soit là mort que vous me promettez , j'aimerais encore mieux vivre, fut-ce cent ans , en courant toutes les chances mauvaises de la vie, que de mourir dans une heure, si agi'éablement que ce soit.

— Tu as donc bien peur de la mort.

— . Ce n'est pas pour moi , c'est pour ma famille, et puis j'ai une réponse a rendre au général de la part du comte Charpentier.

— Eh bien! je vais être bon garçon, quoiqu'il soit inconvenant de se griser comme tu l'as* fait, et surtout le saint jour du dimanche. — Monte sur mon dos.

^ Comment, m'écriai-je, que je monte sur votre dos.

— Oui, et tiens-toi bien de peur de tomber.

— Vous voulez plaisanter.

— Foi d'aigle, dit l'oiseau en posant sa patte droite sur sa poitrine, je parle sérieusement. Ainsi, accepte mon offre, ou prépare-toi à mourir étouffé dans la boue comme un

crapaud ; aussi bien voilà ton piédestal qui s'enfonce, et ie ne donne pas un quart d'heure sans que ce soit le tour de la statue. •

En effet, il n'y avait plus du rocher hors de la boue que la partie sur laquelle portaient mes deux pieds, et encore la tourbe liquide commençait-elle à mouiller la semelle de mes souliers.

Je regardai autour de moi et compris qu'il n'y avait pas d'autre moyen de salut que d'accepter la proposition que me faisait l'aigle ; en conséquence, prenant mon parti :

— Je vous remercie du service que vdus m'offirez, monsieur, lui dis-je, et l'accepte de grand cœur, seulemeDt je crains d'être un peu lourd.

— Bon, dit l'aigle, ne crains pas cela, je suis fort.

Il s'approcha de moi , releva ses ailes de manière à ce que je pusse me mettre à califourchon sur son dos sans en gêner les mouvements, je l'empoignai par le cou et il s'éleva rapidement dans l'air.

D'abord je le serrai un peu fort car je craignais de tomber, mais au mouvement qu'il fit je compris que je gênais sa respiration et j'ouvris un peu la main .

— C'est bien, dit-il, maintenant cela va aller tout seul.

— Pardon, lui dis-je le ^lus poliment cpie je pus, attendu que je me voyais à son entière discrétion , — s'il platt à votre seigneurie,, et sauf le respect que je dois à son jugement supérieur, il me semble que nous ne prenons pas le chemin de la maison.

— Tout à l'heure, tout à l'heure, dit l'aigle, j'ai nour le moment affaire dans la lune, et nous aUons d'abord y passer.

Vous comprenez ma stupéfaction, je faillis en perdre l'équilibre et me laisser tomber.

— Dans la luiie, m'écriai-je, — mais je n'ai point afRûre dans la lune, moi, — ie n'y connais personne, vous auriez dû me prévenir^ — cela me retarde de passer par la lune.

— Boi;i 1 dit l'angle, vingt-guatre heures de plus ou de moins qu'est-ce que cela? Si je t'avais laissé sur ton lie, tu aurais été bien autrement en retard. Aide-toi donc, viens avec moi ou va-t'en.

— M'en aller, lui dis-je, vous en parlez bien à votre aise. Par où voulez-vous que je m'en aille.

— Par où tu voudras. Tu comprends, la route est libre.

— Non pas, peste 1 j'aime encore mieux aller avec vous dans la lune. J attendiai à la porte pendant que vous ferez vos commissions.

Cependant nous continuions de monter, la terre ne m'apparaissait déjà plus que comme un brouillard et la mer comme un miroir, tandis qu'au dessus de ma téta, je voyais la lune a'élargir aa for et à menire que la lene diminuait.

La nuit vint, la terre se couvrit d'obscurité, tandis qa'aa contraire la lune s'iUutfiinait de la réflexion du soldl que je voyais écorné par la terre. — L'aigle montait toujouis*

Il vint un moment où la terre me cacha entièrement le soleil, alors je me trouvai dans l'obscurité la plus complète, j'avais perdu lalune entièrement de vue.

L'aigle montait toujours.

Peu à peu la terre démas<|ua le soleil et le jour revint.

Le soir je n'étais plus qu'a deux pu trois lieues de la lune ; elle m'apparaissait comme une grosse boulejaunâtre de la forme d un fromage de Hollande, elle avait un gros bâton fiché dans le côté comme la queue d'une

poêle.

Je présumai que c'était par là que la prenait le bon Dieu quand il avait affaire a elle.

' — Mon cher Mocquet, me dit l'aigle, nous voilà arrivés; mets-toi à cheval sur ce bâton et attends-moi.

Il ne s'agissait pas de discuter, vous comprenez bien ; jefis ce que désirait l'aigleetme cramponnaide mon mieux à cette espèce de manche à balai.

Il me sembla qu'il branlait dans la lune, de plus le poids de mon corps le fit incliner, de sorte que je me trouvai comme sur un cheVal qui se cabre.

— Le diable t'emporte ! aigle maudit, murmùrai-je en patois picard, pour qu'il ne m'entendit pas.

Mais lui éclata de rire et me dit :

— Bonsoir Mocquet, si ia te trouves bien 14, restes-y mon ^rçon.

— Comment que j'y reste ?

— Sans doute.

— D'abord, je ne m'y trouve pas bien.

— Tant pis, mais ce n^est pas moi qui te porterai ailleurs.

— C'était donc une iarce, m*écriài*je, eh bien elle est jolie votre farce.

— Non, Mocquet, ce n'est point ime farce, c'est une vengeance.

— Une vengeance? Et pourquoi vous vengez-vous de moi? Je ne vous ai rien fait.

— Comment, tu me m'as rien fait?, tu as, l'année dernière, déniché mes petits sur la plus haute tour du château de Vez.

— Allons donc, j'ai déniché deux émouchets, vous n'êtes pas un émouchet, vous.

— Oui, fais l'innocent, va I

— Monsieur l'aigle, je vous jure...

— Au revoir, Mocquet.

— Monsieur l'aigle...

— Porte toi bien.

— Au nom du ciel...

— Bien du plaisir.

Et battant des ailes, il s'envola en riant.

Je ne riais pas, mbi, vous comprenez bien ; le bâton s'inclinait de plus en plus : si j'avais pu accrocher un coin de la lune, je m^ serais au moins assis dessus, et j'eusse été plus à mon aise ; mais je tenais le bâton à deux mains, je n'osais le lâ^cher d'une seule, de peur que les forces manquassent à l'autre, et que je me fusse précipité.

En ce moment-là, justement la porte de la lune s'ouvrit, criant sur ses gonds comme une porte qui depuis plus de trois mois n'a pas été graissée, et l'homme de la lune parut.

— Quel homme? demandai-je de mon coin.

— Dame, jjjépoifdit Mocquet, probablement celui qui la garde.

•^ Il y a donc un homme dans la lune ?

— Oh cela, je puis le certifier, je l'ai vu comme je vous ▼ois, et de plus il m'a parlé.

— Que tVt-il dit ?

— Il m'a dit : que fais-tu là^ fainéant?

— Comment, feinéant? luidis-je; eh bien. Je vous ré-

Knds qu'il y a çeu d'êtres de notre espèce qui font une flogne pareille à celle que je fais en ce moment. •- Et à quel propos fais-tu cette besogne-là?

— Oh, je n'en ai pas eu le choix, lui dia-je.

Et je lui racontai comment vous m'aviez envoyé chez le comte Charpentier, comment j'avais trouvé Berthelin, comment il m'avait invité à sa noce, comment je m'étais grisé, comment j'étais tombé dans TOurcq, comment de l'Ourcq

J "étais passé dans la Marne, de la Marne dans la Seine, et [e la Seine dans la mer. — Puis vint Thistoire de l'Ile, du rocher, de l'aigle ; puis je lui racontai comment ce misérable oiseau m'avait abandonné sur mon lâton comme un perroquet sur son perchoir, en me souhaitant bien du plaisir, souhait qui était loin de se réaliser ; enfin je le suppliai de me tendre la main et de m'aider à monter sur la lune.

Mais lui, commençant par tirer sa tabatière de sa poche, rouvrir, y fourrer lés doigts, y puiser une prise de tabac, et la renifler, secoua la tête.

— Comment I vous secouez la tête? m'écriai-je.

— Oui, Mocquet, je Igi secoue, répondit le priseur. • — Ou'est-ce que cela veut dire ?

— Cela veut dire que tu no peux pas rester ici.

— Comment ! je ne peux pas rester ici ?

^ Non, tu vois bien que tu fais pencher la lune.

— Certainement que je le vois bien.

— Alors, tu comprends : Si la lune penche encore d'un degré ou deux, tu vas renverser mon eau, qui est là dans le creux d'un rocher. Et comme il ne pleut ici que tous les trois mois, . qu'il a plu avant-hier, je serai mort de soif avant les prochaines pluies.

— Mais aussi, m'écriai-je, je ne compte pas rester ici, vous comprenez bien. Je profiterai de la première occasion qui se présentera pour la terre.

— Il n'y a jamais d'occasion pour la terre, ms répondit rhomme.

— 11 n'y a jamais d'occasion ?

— Jamais...

— Comment ferai-je alors ?

— Tu lâcheras le bâton ; et comme la terre est juste audessous de la lune en ce moment, dans deux ou trois heures tu seras arrivé.

— Mais je me briserai comme verre. —Allons donc.

— Quoi, allons donc?

— Jamais. '

— Jamais quoi ?

— Jamais je ne lâcherai mon bâton.

— Ah I tu ne le lâcheras pas I

— Non, je ne le lâcherai pas.

— Eh bien I c'est ce que nous allons voir.

L'homme de la Lune, qui avait gardé sa tabatière dans sa main, la remit dans sa poche, rentra dans sa maison, et en sortit cinq minutes après avec une hache.

A cette vue je devinai son intention et je frémis de tout mon corps.

-— Eh ! mon cher monsieur , lui dis-je, j'espère bien que vous n'allez pas couper mon bâton. — Mais c'est tout simplement un meurtre, un assassinat. — Ah ! vieux drôle, ah ! vieux coquin, ah I vieux...

Un craquement terrible me coupa la voix : au troisième coup de hache le bâton s*était rompu, et je tombais, mon bâton entre les jambes, avec une telle rapidité que la voix m'en manqua.

Débarrassée de moi, la Lune se remit d'aplomb, et je vis l'homme qui suivait des yeux ma chute à travers l'espace avec une satisfaction qu'il ne se donnait pas même la peine de cacher.

Au bout de dix minutes à peu près d'une chute furieuse il me sembla entendre à mes oreilles un gi'and bmit d'ailes accompagné de formidables koing ! koing I koing I *

Je passais à travers une bande d'oies sauvages.

— Comment ! me dit le jars qui conduisait la troupe, c'est vous, Moquet.

J'avoue que cela me fit plaisir de me trouver en pays de connaissance. — Seuîement, comment cette oie me connaissait-elle ? C'est ce que je n'ai jamais pu savoir.

— Ma foi oui, répondis-je, c'est moi-même.

— Etes-vous en bonne san.té ?

— Pour le moment cela ne vft pas mal, répondis-je, mais j ai peur que d'ici à peu il n'y ait du changement.

— Sans être trop curieux, continua le jars, puis-je vous demander comment il se fait que je vous rencontre à vingt mille lienesde la lune, et à soixante mille lieues de la terre?

Alors je lui racontai comment vous m'aviez donné une commission pour le comte Charpentier; comment j'avais rencontré Berthelin ; comment il m'avait invité à la noce • comment je m'étais grisé ; comment j'étais tombé dans 1 Ourq ; comment de l'Ourq j'étais passé dans la Marne de la Marne dans la Seine, et de la Seine à la mer. Puis vint l'histoire de l'île, du marais, du rocher, de l'aigle. — Je lui narrai comment ce misérable oiseau m'avait conduit à la lune, m'avait abandonné sur le manche de la lune, et comment rhomme de la lune, voyant que je la faisais pencher avait craint que je ne répandisse Son eau, avait pris une hache et avait coupé le bâton. — En preuve de quoi je lui montrai le bâton que j'avais encore entre les jambes.

Peut-être me demanderez- vous comment je pouvais raconter tout cela en tombant, puisque , entraîné par mon poids, je devais tomber bien plus vite que les oies ne pouvaient voler. Mais à ce commandement : koing-koingkoing, qui veut dire, dans la langue des oies^ reptoyez vos ailes, toute la troupe avait reployé ses ailes ; n'ayant plus rien pour se soutenir, chaque oie tombait en même temps que moi, comme un gros grêlon.

— Ah î ah î fit le jars après m'avoir écoute avec attention, si bien que lu dégringoles?

— Je dégringole, c'est le mot. •

LE MONTB*GRISTO.

— Que donnerais- tu bien à celui qui te garantirait de te déposer à terre aussi doucement que sur un Ut de plumes?

-— Je lui donnerais ma bénédiction d abord , et , foi d'homme, j'y ajouterais bien un petit écu.

— Eh bien I moi, je t'y déposerai pour rien. Pour rien, c'est encore mieux.

— Mais à ime condition cependant.

— Laquelle ?

— Tu ipie jureras de ne jamais faire la chasse aux oies

sauvages.

— Oh 1 si ce n'est que cela, je vous le jure.

— Kouag I fit Voie sauvage.

Cela veut dire : Attention l

Nous y sommes l répondirent les oies.

— Prenez chacun un bout du bâton dans votre bec, commanda le jars.

Les oies obéirent. , , .,

— Là I et maintenant, étendez les ailes.

Les deux oies commandées étendirent les ailes et je

sentis que je m'arrêtais dans ma chute.

— Ah î sapristi l m'écriai-je. , C'était la respiration qui me revenait.

Je fis une évolution sur mon bâton et je me trouvai assis de côté, comme une femme sur.ûne bourrique. Je tenais le bâton des deux mains, et comme de regarder en bas me donnait le vertige, le jars ordonna au reste de la bande, de voler au-dessous de moi et de me faire avec son corps une espèce de tapis de pied.

Pendant toute celte conversation et toute cette opération, nous étions insensiblement descendus, et la terre, non-seulement s'était refaite visible, mais m'apparaissait dans tous ses détails. Nous remontions vers le midi, ce qui était mon chemin direct, et je revoyais successivement le Havre, Rouen, Paris. .

Arrivé à Paris, je criai à mon jars qm nous servait de guide, un peu à gauche,Tami, un peu a gauche.

11 répéta dans sa langue, un peu à gauche, et nous

obliquâmes. . ^ . . tv

J'aVoue que je revis avec une grande joie Dammartm,

Nanteuil, Crépy.

— Un peu à droite, dis-je, arrivé à cette dernière ville,

et le jars priï un peu à droite. , ^ ^ ,. ^ , Tout à coup je m'aperçus que la bande, au lieu de s a-

baisser, s'élevait. ., . . . . . , , . .

— Mais c'est ici, m'écnai-ie, mon ami jars, c est ici, descendez-moi donc, voilà Wualve à ma droite, voilà Haramont à ma gauche, voilà les Fossés juste au-dessous de moi. Descendez-moi donc ! descendez-moi donc I

Mais lui criait : Plus haut ! plus haut !

Et sans m'écouter, la tf dupe lui obéissait.

J'allongeai la main pour l'attraper ^j'avais une envie terrible de lui tordre le cou.

Il m'échappa, mais comprit parfaitement mon mtention.

'— Ahl voua comme tu es reconnaissant, Mocquet, me dit-il.

J'étais, exaspéré: , . ,. . .,:i

Mais ne vous apercevez-voiis pas, Im dis-je, que voila

que nous nous éloignons de chez le général, pour aller où, je n'en sais rien, au diable.

— Mocquet, dit le jars d'une voix douce, pour être une oie, on n'est pas pour cela un imbécile. N'as-tu donc pas

vu'S

— Si fait, j'ai vu -, j'ai vu le château de général ; j'ai vu Villers-Cotterels, et voilà que nous appuyons à droite et que ie vois la Ferté-Milon, et que je vois Melun, Montargis,

Moulhis. . ,

— Oui, tu as vu bien des .choses, mais tu n as pas vu Pierre, le jardinier, qui était embusqué derrière une haie avec son fusil, et qui nous attendait pour nous canarder.

Bon, Pierre est un maladroit, il vous eût manqué.

— Il y a, mon cher Mocquet, chez les oies, un proverbe qui dit, il n'y a pires coups que les coups de maladroit.

— Oh ! mon Dieu l mon Dieu 1 fis-je, mais où allonsnous, maintenant. Bon, voilà que je revois la mer. Qu'est-

ce que cette mer-là ? . , .

— C'est la mer Méditerranée, que les ancien^ appelaient mer intérieure , parce quelle est entièrement enfermée

dans les terres, et n'a de communication avec le grand Océan que par le détroit de Gibraltar.

— Savez^vous que vous êtes fort instruite pour une oie,

lui dis-je.

— J'ai beaucoup vovagé, répondit modestement le jars.

— Mais enfin, où sdlons-nous ?

— Nous allons au lac Tehad.

— Où est cela, le lac Tehad ?

— Au centre de l'Afrique.

— Comment) au centre de l'Afrique, dans le pays des

nègres ?

— Justement.

— Mais je n'y ai point affaire, moi ; je n'y veux pas aller. Halte-là! halte t Tenez, voilà justement un bâtiment qui va entrer à Marseille; descendez-moi sur le bâtiment, descendez-moi vite •

— Je ne puis te descendre tout à fait, tu sais bien que partout où est l'homme nous courons un danger.

— Eh bien l approchez-voûs le plus possible, je me laisserai tomber.

— Libre à toi.

— C'est bien heureux. Là, je crois que j'y suis.

— Non, pas encore,

— Et maintenant?

— Pas encore.

— D'ici, je tomberai iuste sur le pont.

— D'ici tu tomberas a la mer.

— Et d'ici ?

— Tu y es, mais ne perds pas de temps. Il passe, — il sera passé. Bon voyage.

En efTet. j'avais lâché le bâton, mais une seconde trop tard. Au lieu de tomber sur le bâtiment, je tombai dans son sillage.

Comme je tombais d'une centaine de pieds de haut, j'allai jusqu'au fond de la mer. Heureusement j'avais fait provision d'air ; je retins ma respiration, et je revin

revins à la sur-

face*

On m'avait vu tomber du bâtiment, et une baïque m'attendait avec quatre rameurs et un contremaître.

Ohl général, je ne saurais vous dir^ma satisfaction quand' je sentis uûe main d'homme au lieu d'une patte a' oie ; et quand ie me vis porté sur un bâtiment au lieu de voyager à cheval sur le dos d'im aigle, ou assis sur im bâton porté par des oies.

Deux heures après nous étions à Marseille.

Je courus à la malle-poste . par chance, il restait une place avec le conducteur ; je la retins, et me voilà.

Maintenant, général, pardon du retard ; mais vous conviendrez qu'il ne fallait pas moins de huit jours pour aller du port du Perche au Havre, du Havre à l'Ile du Marais, de l'Ile du Marais à la Lune, de la Lune à la Méditerranée, de là Méditerranée à Marseille et de Marseille ici.

Voici la réponse du comte Charpentier, général.

Et Mocquet tendit une lettre à mon père.

Mocquet a toujours cru qu'il avait été dans la lune. On a

eu beau lui soutenir qu'il n'avait pas quitté son lit et' avait

eu le cauchemar, il soutint, lui, qu'il avait bel et bien fait

le voyage que je viens de raconter.

Mocouet me çrit en grande amitié, surtout parce que ^9^4..:^ t.* ««.•! r^^i «« i«î •.:♦ 1^^^ «„ ^^m r^^^^A :i parlait de

du jars

ment

grettais çu'ime cliose : c'était de ne ravoirpas

— Mais soyez tranquille, me disait Mocquet, si j'y retourne je vous prendrai avec moi et nous irons ensemble.

Mocquet est mort sans y retourner.

Maintenant y a-t-il quelqu'un qui cherche un compagnon de voyage pour aller dans la lune? . .

Me voUà. Alex. DUMAS.

Alex. DUMAS, Seul propriétaire et seul rédacteur du Monte-Cristo.

Paris. — Imprimerie de E. Brière et C% rae Yivieime, 49.

vit MtmËRO, 15 CENTIIIES.

JEUDI 15 OCTOBSI 1<S7.

« lr>daetl*B et r«prMl>rtl*i

JODBNJa HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSK

PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

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, ftwuo, à H. Delafiar, an btinaa dn jonnial, iTao nnt Talani nu Parla ov on mandat m la poiM.

CAUSERIE AVEC MES LECTEURS

Cl^rs lecteurs,

Avez-Tous des chasseurs parmi vos amis, ou dtea-Totis chasseurs Tous-mémes ?

Dans l'uQ ou l'autre cas, lisez cette causerie et après l'a- Toïr lue, fcuteslalire à ces amU chasseurs dont Je vous parle.

Ce n'es! pas qu'elle soit amusante, aujourd'hui je n'ai pas la prètentiou d'être amusant, cela viendra un autre jour, rapportez -TOUS en à moi.

Aujourd'hui j'ai la prétention d'être utile.

Un des souvenirs de ma jeunesse qui se rattachent avec le plus de tendresse à l'idolâtrie dont m'entourait ma pauvre mère, est la terreur que lui inspirait ma passion pour la chasse et mon goilt pour les armes A feu.

Elle Usait assidûment son journal tous les matins pauvre mère— et avtc un soin dont elle ne s'écartait jamais. Chaque fois que le journal rapportait un accident causé par une arme i feu, elle me le faisait lire.

Je Usais l'article pour lui faire plaisir. Je fusais un* pirouette sur le talon, j'allais faire claquer ta batterie de mon fusil à un coup pour voir s'il gardait soUdemnrt 1« cran du repos, et je revenais en disant :

— Bon ! il n'y a pas de danger.

Et pourtant ces lectures réitérées d'accidehta fréquebte, laissaient une trace profonde dans mon esprit, de sorte que, chasseur de la plus grande prudence, je n'ai pour mon compte dans ma vie cyiiégétique, aucune imprudMice à me reprocher.

Mais tous les chasseurs n'ont pas une mère comme nu mère, de sorte que peu de chasseurs sont prudents au au même degré que moi. Si bien que les accidents contlnuent de tacher de sang le terrain de la çIubm 0td« fournir des faits divei^ aux journaux.

J'ai été moi-même dans ma jeunesse témoin d'un dfl céâ accidents. Cet accident a laissé un profond souvenir dans ma pensée.

Wi

J'avais douze ans à peine, tonqa^m rwteani de e9iirBe dans le parc dé Villers-Gotierets, je tttWTai ma mèredebout sur le seuil de la porte.

Elle m'attendait.

C'est ce qui arrivait toujours, daD3 les oliOQlistances io« lennelles.

^ Eh bien, me demanda-trelle, in sais ca fui «M arrivé?

— Non maman.

-- Stanislas Picot s'est blessé «vee Bon Audl^ et #01 probablement mort à cette heure.

Stanislas Picot était un jeune homme <le if^im^ i ans, ûls d'un fermier des environs dont j'avais bien wm-» vent envié le sort.

Son père l'emmenait & k chaepe ftv«c foi, el tout jenae .qu'il fût, il avait dé^ ^armi 1^ cifSiWti uM oem&ii réputation d'adresse.

Comment Stanislas «'^biit fi Ufig6é ? t)ù «Oft-il Mm* f c'est ce que Ton ne savait ^B TJtwMnl ; Bon fràr» Moé était venu au grand galop wr un Aeval fU*oii 9*«flit pMP pris le temps de selter, oimrtlwr K. iMQmte, lô inelUttur médecin de Villers-Cottei^ls.

De son côté, M. Lecomte était monlè A ^eral et fttait • parti au galop pour la ferme de Noue.

C'était tehi^i qp» #e #o«)mait l'tobitaliMi 4e Jf . Picot

père.

Ma M^re 4llt tr4i liée gfm'it^^icoX.^xm qui on» hl mes mt|noi#s se ii|^pell|^ront<qu| c'éélt llinf une verrière appanenant \ cette iMrline t)tte Mus mmé «éftigiàîiaiiitinéif tt am lonj4# Tilivwoq 4# 1814.

— Si je toûraië Jusqu'à HOtte, 'd!s-je à ma tftèfê, 5é le rapporterais des nouvelles sûres.

— Je t'attendais pour que 9WS y alliops WMol^le^ im répondit-elle.

Elle mit son chapeau et soit ciiate, ^ immss partîmes.

Moi, je n"àtaîs*ri« * ««Ure, vfen A prtwiw», Je n« wwte guère ceiine c'était qu'un chapea^i, A^ne ce que c'était qu'uM casqueU^ je ne la retardai done pas.

ttous ptftli^es de «on p«s te plus rapide. — Si j'«i«ît èté.JMWl^ j^eusse mis dix minutes pour aller de Villers-Cotlerets à.Noue.

Nous en mimes vingt.

Du plus loin que nous découvrîmes la ferme, nous vîmes devant la porte cette agitation, ce mouvement, ce va M vient qui est l'indice d'un jnalheur arrivé.

Un groupe, composé de six ou huit personnes, s*élaît jaaaaé et <dwwi«^ . O^BUtrei ^Btralènt ou sôtlale&t.

' j(^ie|lqHee-uï», les ï^eux baissée teî% là terre, stdtaieîii une trace et faisaient des gestes dô tiôNil^uf et dé pitié.

^ons doublâmes le pas él nouB ÀrrivSime» & la porte.

le groupe parlait de rèvénement.

Les gens qui entraient et sbMlent àécomplisèaiènt dea i9jc4ws -d^^^i^^* P^ le médecin ou par M. et M«« Rcol.

^ilOi c&vlx^ qui les yeux teds&és v^l^s ^a terre Suivaient une trace, suivaient une ti<Àce de sang.

Xl^Ue piste à laquelle on pouvait suivre un ïioioime bk)u* iBwii CiHnme on peut suivre un chevreiûl ou un aangUer Maasé», m^proàuisîtr une profonde Impression.

Yoiei ce qui était àrfivè.

La Journée finissait èôîhïïïè ciutlfôè ; arrivé à un des angles de la ferme, Stanislas, èépart dé son père depuis une heure, entendit tirer un coup de fusil.

Il tourna les yeux dans la direction du bruit et ne vit que la fumée montant d'un bas fond.

Il espéra qu'en se haussaiit il verrait mieux et monta sur une borne. Monté sûr cette borne, le canon 4e son f\m\

fUteignail à peu de <âiMi pi>ès la hauteur du col du fémur ; lachien ie StalUriaUi paf instinct d'imitation, vou- Imt, Ivi wssi, nioalet svr )a Imcw. Une de ses pattes glissa le long du bois ihl Aiail, ww.iwh» la gâchette, et le coup

t* durp de i^lMik 4 yerdrix toat entière entra dans to flnhMi du patrvi^ MfteU f«l Ml encore la force de lon- Mrle mr «t de T^pgwr U ferm» en laissant ceUe trace du IMf t"i »%viit wths^ mM ai {Htdbnde émotion .

Ih m^ était dans \k Oilrilie; il alla tomber à ses

%ma joms ^qndi il wxmmiX dms les convulsions du tstaiiea,

r^ ^ dq^ éan MtMi imidwts du même genre, qui tODs dMi wt «mené k iMPt

CoVnM Ifi KWdCf* ib tlihwit produits par des fusils p^fVi^ iDi^mpestivement el c^ntrt la volonté de leurs

il ^ m qmnxe j^iURs je lisais dans le Siècle :

t ^ accident dû à Tivresse, et«m a eu les suites les plus liMeatea, est arrivé dimandhe soir à Moulle, département du Nord.

Le sieur François Ballard, cultivateur de cette commune, en xevfinant le soir du cabaret, eut avec son frère Louis une discusiiDniSi'iilérSt : \m ^o^m s'|içhauPk«i|| #u point ^ue fUinçois «lia pvetiîe àsm un SDin, yiéa A'uiie hor- Iqpa, «i fu£illdiargé| f^ saî^i$»nt ^mf jaa|p|i9 tanon, il aifcèni tur la Mble unf;raQAif^up4e ^osse^ ae dhiâkao^evé par U secoussse retomba sur la capsule et le coup partit ; le plaùri»Ai balle, MIeigoii Fmfob à T^iM et I9 mvaiss •blessé mortellement, une artère était déchirée, le sieur François Ballard succomba bientôt à l'hémorrhagie.

Derriéfe Pipaneeiê se trouvait son beau-frère, le sieur Le&ii, et un peu plus loin le sieur Louis Ballai^, le même «amp 41Û *iaî( lue Fraofoia tes blasai ious 1«8 deux à la cuisse plus ou moi ns grièvement, car hûm& Ballard dut se mettre a!CL Ht, qu'il n'a pas encofe ^itté, tandial|iie Lefait put iittreher malgré sa blessure. • » .

J'en éwia là de ma leetufe, loiaqft^on m'annonça qu'un fSfff^fitQt -fliiiwilei' dofliafldliM A 4M yatiaf •

t}ue me voulait il¥ c'^est ce que je im fis domandef.

Me montrer un fusil avec lequel les accidents involontaires étaâeht impossibles.

Le moment ne pouvait pas être mieux choisi.

Je le fis entreré

C*était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, aux cheveux gris, aux yeux intelligente, il fMalt â la main Htti ftâil ft defua coiips, eMoi«<efi Mfifi^.

Dû appelle en blanc un fusil dont le liôid ù'est pld en Couleai^, dont le t^^itm 11'^ pas dattia»sé, «t dont m batteries )ie làont pas dseléek.

•^ Excusez-moi, monsieur Dumas, me dit-il, mais ëll désespoir de cause J'ai recours â vous.— Vott6 Sl^ ehassèur. n^e^ce pas?

— Oui.

— Vous êtes amateur A^'armésY

— Grand amateur.

— Si l'on vous faisait voir une arme avec laquelle les aecideota iavolûQjtaires sont iaapossiblea;, Ja palnAneriex-

— Triste patron, mon char monsieur, mais ei^ dans la mesure de mou «pouvoir, je regarderais çoauxte oa deviûr d'hêtre utile à son inventeur.

— Eh l^ea, numsiem*, examinez ce £usU-lA» U naa présenta son ïusU»

La prenuire cbwd fua lût un cfctuiour q0pà H Ma-

£8 WnfflMBUBn.

laine tm fosii est dans Ikire louer Jes liâfterlefi.

Je fis donc ce qu'on a l'habitude de faire.

En exécutant cette manœuvre, je mis ^ 4écouvert le mécanisme ^ fiiaîlrf * *

Is liinèii, ea a'abattant , tenceatrait, un (oint. d'arrêt qui i^éoifidôliait d'attéinâïe la oapmile.

Tant que ce point d'arrêt subsistait, cii pouvàil laiMet* tôtRbex l0 fusil, frapper avçc la crosse, accrocher les buis- «Qmi ^ sauvant u» {pssë, ou xxsx» branche e^ traversant UM hm^^ MHS afoiif A o^^ndr^ nacun accident.

Le danger que le coup parte^ et vous emporte le aiaw ep 4Shargeânt l^iil des deux eaeôm avait dispara. ùAvi non moins gravç que vplrç chien vous tue çn croyaût aHaxi|eir 1* jpftilB pour voua ^âr^or était ccmiplplçment évité.

Myin^enarit quel eat, (» 3»^caxûsme«

Ghem leoleui*s, l'âumer s» imiaoi? H^v ; U demeure^ 33, rue d'Argenteuil, en face la rue des Orties. Allez ches loi, ou tbUes^lé venir cheft vètiis, il vous mofitrëm son tusti et vous en çxpjiguera le mécanisme.

Tout .Gçôufi je puis vdus dire, woi, c'est que ce fusil a4<V(^ #t j aï déj^ 4ooué Vo^mple de TadopUo^ bu achetant à M. May celui quHl m'a apporté, toiiit a^ que je puis Veoi dire, &mt que ce ttail^ adopté gMémleiteâti sauverait Ift vie |i Vin^ft^ttq <m trefite pétsoun^a par an.

Ceïa vaut bien la peine d'y songer.

OiMuwljevowsïavais dit, cbefg Içcieurs, qu'à défaut d^étre amusante, ma causerie serait utile»

AftBï. DulUt.

LES MOHICÀNS Dfi PARIS.

CHAPITRHXXHL

|^II«S$|09f^ W VOYAGE OR ¥. JMilUU

Qaiai dés quatre hodiaieB niasquée qui avait pria sur le siflige la place du cocher était o^rtainenent un homme fort habile en son métier, car lancée depuis dix minutes é ipûd àA iraiii) là voitim aveii dGaii tant de tours et tant (U détouîB qoB M, i«o)ud^ quelque përsptisacè qu'il Mtet. quelque connaissance approfondie qu'il eût du terrain, •comaiBPt»it à peidre toulé tdéjB fie reodroil où A était et à M dewuader où Ton poùvati bien le «onduire.

£a eÊt^ la v«lure^ '^fBXïi toursé sur elisHBéniB, et par oémèqusnt ffebrouné onflûii, avSdt enivi la renie eom* prise entre le Cours-la Reine et le quai de ia Qonttrenœ, piriâ^ tbomalit.i ^aiusliei; eUéefviLit retniuvé àon poiàt de dépltrt ai motniMBfié le aoéoie manège^ aprèa quoi elle Mvmit Émvmsi le poni Làùis XY.

Au retentissement des roues, M. Jackai avait reeOQnu qu il travenett ùtt pe«il>

toi iràîiture kmd toeffùé à «raotié et snîvi te ^uai

Ulj ml Jaoiud e^laiA eMon noo&mi. il avait deviné qu'il longeait la vlviéxe^ aux fratdna éiteM^onv qui s'en ^BtflOaiiial.

S^oMqme la vnitura toMka i «roiiev il* déviaA qa'll ëù. trait dans la rue du Bac, et quand une fois encore elle tourna à droite, il ne ût point de doate qu'elle entrât daito iai rae ée l'Cnh^Maité.

A la tue Beiieaberaè, fat voiMm remonta, puis «lie prît lA.n» de fiieaeHa, pu» elte redeasfindit jusqu'à ia nse de r ilaîVeratt»^ ^oâe <eUë anivtt «ea* droit.

if» Jatkal «epimeoçatt à t'eaiteouilier dans toue ces to«ra al détoora.

Mada en aBfiaaai aa iNMteverl dee falimiidass i^ Ifa MÉpea éiiiaaHan»<[u?itaàapi la la 0«iaaçtaaiéaai-.

aationa venaient des àrbiéa ohai'gée de fosée. Il se dH qu'il était revenu aaprès de la rivière, ou qu'il suivait quelque boulévart.

La voiture, en rotnlant qudquea instants aar la terre an lieu de rouler snr le p^vé, le fixa sur ce point.

Il comprit (ju'il était sur un boulevart.

La voitxtre continua àhm de mai'cbor avec une vitesse de quatre lieues à l'heure.

Arnisèë à la lumfeur de la rue de Vaugiiard, la voiture ia'arréta.

— Sommea^nous arrivés ? demanda M. Jaekal qui troa*vait te voyage un peu loaç.

^ Non, répondit teoomqueinent son itastn.

•^ Et, sans indiserètton, demanda M. Jadkal, ea avonsaoufi enooropour longtemps?

' ^ Oui, tépohdH le mânne peraonnag e aveo un itu^M^^m^ qiM lui eût envié le plus laconique des Spartiates.

^ Alors, dit M. Jaekal, sôit par besoin réel, soit poÉr faire causer son compagnon, et reconaaltr«;, soit i la voii^ éoit i Id lÉcoki de iB'ezprimer, à quelle sorte de gens il avait afhire, *w alm, voua me permettras bien, moosteuir, de profiter de ce moment de balte pour prendre une prise de tabaoî -

"^ Volontiers, raonsîeiir, dit le dompagmm de M. laokal ; mais vooB lUe permettrez de vous réclamer auparavant les armea que vons portes dana la poche droite de votie pardessus.

. t**- Ah ! ah t ' '

— Oui, une paire de pistolets de poche et un peimad! tt^ Monaîeiir, vons ^eussiez foaiUé dans ma podie que

Vûus n'en conaaltriei pas nsieoz le oontebut maintenant, teifisêsrflioi me dégager la main et je vous remettrai eee trois objets.

^Inutile, moneieur, je vais, si vans le voalea bien, les preUdre mot-mdme. & je ne wnib les ai pas demandée plus tôt, c'est qae je Vous avais dit qu'à voira premier monveteeùt j[e Vooa tuais, et je voulais m'assurer du «mgs que vous faisiez de mes paroles*

L'inconnu Souilla dans la poche de M. Jadkâl, et en tim les trois armea qu-il mit dans la poche de ^- i^iiigote,

— Et maintenant, dit* il à M. lackal, vous avec la lil^oié de vos mains; Usei^en sagement, croyea^nioi.

— Je vous remercie de votre cMmrtoèsie , dit avec la plus exquise polilesse M. Jaekal, et eroye»iue ai Toecasien se présente de tous rendra en pareille situation un aervioe analogue, je n'oublierai pas k petit pladeir que vous m'avez fait.

^^ GeUa ôecseton ne se préaente^a pas, dit l'inconnu ; vxms la souhaites donc inutilemeot.

M. Jaekal, qui était sur le point de prendra éa prise, s'arrêta sur ces paroles qui tranchaient si nettement la question.

•*^ Diable I diaUe I animmra M. Jaokal légéreasent affecté; estrce que la plaisaaterie irait ph» loin que je ne suppose. Yoyans^ qui a pu me jouer un tour pareil? Je ne me conaaiB pas un seul ennemi au monde, eiceptè parmi mes subordonnée., et auel est celui de mes subordonnés qai oserait eourtr la ebaiice d'na pareil gnet^apanair Toas ees hommas44, hardis et forts en masse, ni bous l'œil du maître, sont bétes et lâches iaoléasent. 11 y a que deux faémmea en France capables de se mèsaveç contre moi : Balvator et le4>réfet de police. Or, le préfet de poKce a trdp grand besoin de moi, à toute heure et particulièrement au ùioment des élections, pour m'envoyer oeunr inniileiiMit les grandes routes, de minait i une liecire du ipatia ; or,

Eiisque oe n'est pas le préfist de police, o'eat donc âalvator. isèvable fiérard ! e'êat pourUnt lui qai in'a Iburré dans œ guêpier ; c'est sa idoheté, ea couardise^ sa maiaâi^e«a ; ai ren reviens, il me la paiera eher; fùt-il iCu MoDoqiaiaipa, je le fisni suiVia ei bien que je le lafoiadrai, ie goèiut 1 Ibis quel peut-être le aesepiada SaivËitor? en iquoi mon ealévamaat et xùa disparitiou peuvent^alies l'aider A sauver BananU ? ear c'est dans ce but, évidèninent, qu^l oke ésitpreaieaer par ees alnis ioettebennsapraiicêe : à maias ifue... aieis que je suial e'eet aeiai à nm9is)a'af.àoi i^févu

quejete«Br«isdrîélar,iUi^ diiànssaxBis: 11* telle^aûre I vous ne wi vaftaafsaaoetÉr, a>BM ijaè jfe aipiripÉiÉaaifiier;

LE M0NTIM3U9Î0.

êmparez-vous donc de M. Jackal qui répondra de moi corps pour corps. C'est cela, morbleu ! j'y suis.

Et H. ^ckal fut si content de lui-même qu'il se frotta les mains comme s'il eût éteins son cabinet, et comme s'il ^venait, avec son adresse ordinaire, d'opérer une réussite des plus complètes.

C'était un véritable artiste, que M. Jackal, et qui faisait de l'art pour l'art.

n était en train de se frotter les mains, quand un corps lourd tomba sur la capote de la voiture et produisit, en tombant, un bruit qm fit tressaillir H. Jackal.

— Oh I oh I qu'est-ce ceci ? demanda-t-il à son voisin.

— Rien, répondit celui-ci avec son laconisme ordinaire. Et, en effet, comme si le poids que l'on venait d'ajouter

à la voiture était spécialement destmé, contre toutes les lois de la dynamique, à rendre le véhicule plus léger, la voiture

Sartit avec une vitesse que M. Jackal eût comparée à celle es chemins de fér, — qui vont vite, — si les chemins de fer eussent existé de son temps.

— Etrange, fort étrange 1 murmura M. Jackal en aspirant COUD sur coup deux immenses prises de tabac ; une voiture cnargée d'un poids considérable, à mesurer sa pesanteur à son bruit, et qui roule plus vite qu'avant son chargement ; une fraîcheur qui semble venir de la Seine, d'une part, et de l'autre part le roulement d'une voiture, si léger qu'il semble le pas d'ime femme sur le gazon.

— Etrange ! fort étrange 1 évidemment, nous sommes en rase campagne, mais de quel côté ? au nord, au sud, à l'est ou à l'ouest?

L'espérance de se venger de cet enlèvement était si grande chez H. Jackal, que le pays qu'il parcourait l'intéressait mille fois plus en ce moment que le résultat final du voyage. Arrivé à ce point d'excitation, sa déman^aison fut si grande, sa curiosité si immodérée, qu'oubliant la reconmnandation de son compagnon de route, il leva la main gauche à la hauteur du bandeau qui lui couvrait le visage ; mais au bruit que fit en s'armant le pistolet de son voisin qui, ne le quittant pas des yeux, avait suivi son mouvement inconsidéré, M. Jackal abaissa vivement le bras, et sans paraître avoir entendu le craquement de la batterie, s'écria le plus naturellement du monde :

— Monsieur, un second service, j'étouffe littéralement, de l'air, pour l'amour de Dieu.

— C'est facile, répondit l'inconnu en ouvrant la glace

3ui était à sa droite, c'est par égard pour vous et de peur es courants d'air qu'on n'avait ouvert qu'une seule glace.

— Vous êtes mille fois trop bon, monsieur, s'empressa de dire M. Jackal, qui sentait effectivement qu'un violent courant d'air s'établissait, mais je ne veux pas abuser de votre* complaisance, et pour peu que ce courant d'air, car je reconnais qu'il y a un couraat d'air, vous soit nuisible, ou tout simplement désagréable, je vous supplie dé regarder ma demande comme non avenue.

— Nullement, monsieur, répondit l'inconnu, vous avez souhaité que cette glace fût ouverte, elle restera ouverte.

— Mille remerciments, monsieur, répliqua M. Jackal sans essayer de continuer une conversation que sob compagnon n^alimentait pas évidemment à son regret. Il se replongea dans ses méditations.

— Oui, se disait-il à lui-même, le coup vient de Salvator, et je serais stupide d'en douter; les hommes auxquels j'ai affaire ne sont pas des gens du commun ; ils s'expriment avec beaucoup de convenance, quoiqu'un peu brièvement ; ils sont polis dans la forme et à ce qu'il me semble fort résolus dans le fond, ce qui n'est pas donné à tous les chrétiens de ma connaissance. L'enlèvement vient donc de Salvator, 11 aura, comme je me le suis déjà dit, calculé qu'il pouvait être arrêté. Ouel malheur qu'im homme si habile soit un si honnête homme ; ce drôle-là connaît tout Paris, que dis-ie, tout Paris I toute France, sans parler des earbonari de l'ItaUeet dès illuminés de l'Allemagne. Diable d'homme I J'aurais dû m'y prendre plus doucement ; il me Ta bien dit avant de partir : Vous. savez ce qui arriverait à F homme qui me ferait a/rritér. Eh I j'étais prévenu il n'y a rien à dire. Damné Salvator I maudit Gérard ! '

Toutà conpi M, lackal poussa une exclamation.

C'était une idée qui lui venait, et que, malgré son pouvoir sur lui même, il n'avait pu comprimer dans son cerveau.

— Ah! fit-il.,

— Qu'y a-t-îl encore ? demanda son voisin.

M. Jackal jugea à propos d'utiliser son imprudence, -

— Monsieur, dit-il, c'est une affaire fort importante qui me passe par l'esprit ; vous ne voudriez pas que la promenade fort agréable que vous me faites faire eût des résultats fâcheux pour une tierce personne. Imaginez- vous, monsieur, qu'au moment de mon départ, je venais de faire arrêter préventiment et par précaution un excellent jeune homme, que je comptais mettre en liberté au bout de deux heures, c'est-à-dire en revenant de Saint-Cloud, car j'allais à Saint-Cloud quand vous m'avez fait la faveur de me détourner de mon chemin. Or, il n'y a aucim mal si dans une heure je dois être de retour à la préfecture de police : dois-je être de retour dans une heure, monsieur ?

— Non, répondit l'inconnu avec son laconisme ordinaire.

— Eh. bien ! vous voyez oue" mon voyage peut donc avoir un inconvénient grave, celui de faire prisonnier, plus longtemps que je n'aurais voulu, un innocent. Permettez, monsieur^ que j'écrive sous vos yeux un ordre que mon coch«)r portera, afin- que l'on mette à l'instant même en liberté M. Salvator. '

M. Jackal, en plaçant au bout de sa phrase le nom de < notre ami, avait, com me on dit en terme de théâtre, ménagé son effet. Ce fut ce qu'il comprit au tressaillemeiR involontaire de son voisin.

— Stop I cria-t-il au cocher, ou plutôt à celui qui en faisait les fonctions.

La voiture s'arrêta court.

— Ce sera la chose du monde la plus facile, jeta négligemment M. Jackal, j'écris au clair de la lune quelques mots sur mon agenda.

Et comme sufnsamment autorisé, M. Jackal portait déjà la main au bandeau qui couvrait ses yeux, lorsque son voisin arrêta cette main.

— Pas d'initiative, monsieur, dit-il. C'est â nous et non

Joint à vous de régler la forme dans laquelle les choses oivent se passer.

Et refermant les glaces, l'inconnu tira sur elles, avec le plus grand soin, les rideaux de soie rouge destinés â cacher la we de l'inlérieur à l'extéiieur et la vue de l'extérieur à l'intérieur. Après quoi il tira de sa poche une petite lanterne sourde qu'il éclaira à l'aide d'un briquet phosphorique.

M. Jackal entendit lo crépitemrait de l'allumette qui prenait feu, et sentit Tâcre odeur du phosphore qui se mêlait â l'air respirable.

— Décidément, di1r-il, je suis avec des gens qui noTeulent pas que j'étudie le paysage ; ce sont des gens trèsforts. Il y a du plaisir â avoir affaire â ces gens-UL .

— Monsieur, lui dit "son voisin, vous pouvez maintraiant enlever votre bandeau.

M. Jackal ne se le fit pas dire à deux fois, et avec lenteur, comme un homme qui n'est pas pressé, il souleva Tobstacle qui pour un moment le faisait aveugle comme la Fortune et l'Amour.

Il était dans une boite hermétiquement fermée.

n comprit qu'il Q'y avait point à chercher à voir i l'extérieur par une ouverture quelconque, et, résigné immédiatement comme tous les hommes résolus, il tira de sa poche son agenda, sur lequel il écrivit :

« Ordre â M. Kanler, en permanence à la salle Saint- Martiii, de faire mettre immédiatement en liberté M. SaU vator. »

Et il data et signa.

— Maintenant,- dit-il, si vous voulez donner cet ordre à mon cocher, c'est un digne et excellent homme, habitué à mes actes philanthropiques^ et qui ne mettra pas^une minute de retard dans la commission dont je l'aurai chargé.

— Monsieur, répondit avec sa politique ordinaire le voisin de M. Jackal, vous trouverez bon que nous réeex»vions les services de votre cochw pour une autre occasion nous avons pour ces sortes de copimissiona des gens qa^

Ll MONTK-aUSTO.

valent tousles cochers du monde. .

L'inconnu éteignit la lanterne, replaça, avec la plus grande dextérité, le mouchoir sur les y;euz de M. Jackal, lui ordonna plus que jamais de rester immobile, ouvrit une des portières et appda.

Seulement le nom que prononça l'inconnu n'avait aucune analogie avec les noms ordinaires.

M. Jackal sentit qxxe Tun des deux hommes montés derrière la voiture quittait son poste, il entendit un pas se rapprocher de la portière ouverte, et aussitôt dans une langue douce, harmonieuse, euphonique, mais qui, mal- ^é sa connaissance de tous les idiomes du monde, lui était complètement étrangère, commença un dialogue de

Îuelques secondes, qui se termina par fa remise de Votre écrit par M. Jackal, par la fermeture de la portière et ;par ces deux mots anglais :

— AU right 1 qui ne signifient rien autre chose dans notre langue que : Tout est bien, allez I *

Et, convaincu que tout était bien, comme le disait l'homme de l'intérieur, le cocher remit, d'un coup de fouet, les chevaux à la même allure qu'ils avaient avant d'être arrêtés.

La voiture ne roulait pas depuis cinq minutes, qu'un nouveau poids vint la surcharger et l'ébranler, mais d'une façon singulière, c'est-à-dire que M. Jackal, avec cette acuité de sens dont il avait l'habitude, reconnut, au son gu'il produisit sur la capote, que le fardeau qu'on venait a y déposer était long, et non pas court comme le presiier ; il reconnut de plus le son du bois.

— Le premier paquet m'avait l'air d'une corde roulée, se dit M. Jackal à Im-méme ; le second me fait tout reSét d'une échelle. Il parait que nous allons monter et descendre. J'ai décidément affaire à des gens de précaution.

• Et, comme la première fois qu'elle s'était remise en marche, la voiture, plus contrairement que jamais aux lois de la dynamique, sembla redoubler de vitesse.

— Voilà des gaillards, songea M. Jackd, qui ont certainement découvert une nouvelle force motrice ; ils ont tort d'arrêter les voyageurs,* ils feraient fortune avec leur invention. Mais quelle diable de langue mon voisin a-t-il donc parlée tout à l'heure ? Ce n'est pas l'anglais, ce n'est pas l'italien, ce n'est pas Tespagnol, ce n'est pas l'allemand, ce n'est ni le hongrois, ni le polonais, ni le russe : les langues slaves ont plus de consonnes que je n'en ai entendu résonner là. Ce n'est pas l'arabe : il y a dans l'arabe certains sons gutturaux auxquels je ne me serais pas trompé ; il faut que ce soit le turc, le persan ou l'hindoustani ; je pencherais pour Thindoustani.

Et comme M. Jackal penchait pour l'hindoustani, la voiture s'arrêta de nouveau.

Alexandre Dumas.

[La suite au prochain numéro,)

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