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CHAPITRE III

C'était une race magnifique que celle de ces gueriiers, enfants du vieux Nord, rjue nos historiens populaires, si su-

perficiels dans leurs récits sur ce siècle, comprennent tous sous le nom de Danois. Ils replongèrent dans la barbarie les nations sur lesquelles ils passèrent conune des ouragans ; mais cette barbarie fut féconde et donna plus tard les plus nobles éléments de la civilisation. — Suédois, Norvégiens et Danois, différant les uns des autres sur des points de peu d'importance, lorsqu'on les examinait de près, avaient cei)enaant un caractère commun lorsqu'on les regardait à distance. C'était la même énergie prodigieuse, la même passion pour la liberté individuelle et civile, les mêmes erreurs spendides dans la soif de la renommée, ainsi que sur le point d'honneur ; mais par-dessus tout, et ce qui fit surtout leur force génératrice comme cause de civilisation, c'est qu'ils étaient mei*veilleusement souples et malléables dans leur mélange avec les peuples qu'ils envahissaient.

C'est ce qui les distingue véritablement du Celte têtu, qui se refuse à tout mélange de race et à toute lumière éclairant un progrès.

Frankes 1 archevêque baptisa Rolf Ganger, et ua peu plus d'un siècle après les descendants de ce terrible païen, qui n'avait épargné ni prêtre, ni autel, étaient les défenseurs les plus ardents de l'église chrétienne. — Leur langage fut oubUé, sauf par quelques habitants de la ville de Bayeux. — Les noms de leurs ancêtres changés en titres français, sauf quelques-uns des plus nobles, il n'y eut plus guère que leur bravoure indomptable qui restât sans changement au miUeu des arts et des mœurs des Franco- Normands.

De même, la tribu consanguine — Danois et Normands — qui envahit l'Angleterrre saxonne pour la piller et la dévaster, n'eut pas plutôt obtenu des demeures pei>manentes, qu'elle devint en peu de temps , non seulement la partie la plus puissante , mais encore la plus patriote de la population anglo-saxonne.

A l'époque où s'ouvre notre histoire, ces hommes du nord, Danois ou Normands, étaient déjà établis dans quinze comtés de l'Angleterre. Au-delà de ces comtés, leurs nobles abondaient en des villes, des châteaux ou des bourgs qui por taient le nom distinctif deDanelaghs. Ils étaient nombreux à Londres où ils y avaient im caractère particulier, et ils donnaient à la principale cour municipale un nom tiré de leur propre langue, le Hustings. Leur pouvoir dans l'assemblée nationale du Witan avait décidé le choix des rois. Ainsi, avec quelque différence de lois et de dialecte, les envahisseurs, autrefois si turbulents, s'étaient doucement amalgamés avec la race indigène — et encore aujourd'hui les gentlemen, les commerçants et les fermiers de plus d'une terre anglaise englobée dans de ces comtés même , que Ton reconnaît comme faisant partie de Tavant-garde du progrès , descendent bien de mère saxonne , mais en même temps de père Vikings. — Il y avait en réalité peu de différence de race entre le chevalieV normand du temps d'Henri l^' et le Franklin saxon de Norfolk et d'York : tous deux étaient probablement saxons du côté de la mère, mais du côté du père, on eût pu suivre leur trace jusqu'au Scandinave.

Mais quoique ce caractère d'assimilation fût général, on trouva cependant des exceptions sur quelques points, et celles-ci étaient opiniâtres en proportion de l'adhérence au vieux culte païen ouâ la conversion spcère au christianisme. Les chroniques norvégiennes et certains passages de notre propre histoire démontrent combien le christianisme apparent de beaucoup de ces féroces adorateurs d'Odin était faux et vide. Ils acceptaient assez facilement le signe extérieur du baptême ; mais l'eau sainte qui gUssait surleur front changeait peu Thomme intérieur.Harolc^pâîie fils de Canute, dix-sept ans à peine avant la date du ^&^^ mencement de cette histoire, n'ayant pu obtenir de TarcSkvêque de Cantorbery, qui avait fait cause commune avec sou" père Hardicanute, la bénédiction consacrante, vivait et régnait comme un homme qui a abjuré le christianisme.

Les prêtres, surtout ceux du continent Scandinave, étaient obligés de composer souvent avec leur t-erribles prosélytes, en leur accordant certaine licence, telle que la polygamie sans limite. Epouser autant de femmes qu'il convenait à leur caprice et manger de la chair de choyai en l'honneur d'Odin, étaient les principales stipulations des

néophytes qui consentaient à abjurer. Et souvent les moines embarrassés, tranchant le différent par la moitié, cédèrent sur la question de polygamie ; mais nous devons leur rendre cette justice, que nous ne connaissons point de circonstance où ils aient cédé sur Tarlicle plus essentiel de

la chair du cheval.

Avec la nouvelle religion trés-imparfaitement comprise, même lorsqu'elle avait été reçue de bonne foi, ils gardaient toute cette masse de superstitions païennes qui se lie aux instincts les plus opiniâtres du cœur de Khomme. Peu d'années avant le règne d'Edouard le Confesseur, les lois du grand Canute contre la sorcellerie et les charmes, contre 1 adoration des pierres et des fontaines, contre les runes par fresnes et ormes^ et les incantations qui font hommage aux morts, étaient évidemment dirigées bien plus contre les récents prosélytes Danois que contre les Anglo-Saxons déjà subjugués depuis des siècles, corps et âmes, par les moines chrétiens.

Hilda, fille de la famille royale de Danemark et cousine de Githa, nièce de Canute, que le roi avait accordée en secondes noces à Godwin, était venue en Angleterre avec son mari, Jarl, féroce, une année après Tavénément de Canute au trône, tous les deux prosélytes chrétiens en apparence, mais en réalité croyant à Odin et à Thor son fils.

Le mari de Hilda avait succombé dans une des batailles des mers du nord entre Canute et saint Olave, roi de Norvège,—ce saint, qui lui-même, soit dit en passant, était le plus impitoyable persécuteur de la foi de ses ancêtres, et qui pratiquait outre mesure son privilège païen qui lui permettait d'étendre ses affections domestiques au-delà du giron sévère qui les eût limitées à une seule femme.— Son fils naturel, Magnus, étais alors assis sur le trône danois. Ce Jarl mourut, comme il avait toujours désiré mourir, avec cette conviction consolante que les Walkyries le porteraient dans le Wahallah.

Hilda fut laissée avec une fille unique que Canute accorda à Ethelwolf, comte saxon, maître de vastes possessions et qui descendait de Peuda, cet ancien roi de Mercie qui refusa de se laisser convertir, mais qui répondit si discrètement qu'il ne voyait aucune objection à ce que ses voisins se convertissent, pourvu qu'ils pratiquassent cette paix et ce pardon des injures que les moines lui avaient dit être les éléments de leur foi.

Ethelwolf tomba dans la défaveur de Hardicanute, peutêtre parce qu'il était plus Saxon que Danois, et, comme ce roi farouche n*osait point l'accuser ouvertement devant le Vilan, il donna des ordres secrets en exécution desquels il fut égorgé, à son propre foyer, dans les bras de sa femme, qui mourut bientôt après de douleur et d'effroi. Le seul enfant qui survécut orphelin à ce couple malheureux était Edith; c'est ainsi que la jeune fille fut confiée aux soins de Hilda.

C'était une des qualités caractéristiques et inestimables de cette assimilation qui distinguait les Danois, de reporter sur le pays où ils se fixaient tout l'amour qu'ils avaient eu pour celui de leurs ancêtres,'eî, quant à ce qui regardaitl'attachement au sol, Hilda était' devenue une Anglaise de cœur autant que si elle fût née et eût été élevée au milieu des clairières et des collines parmi lesquelles, à travers le vieux Compluvium romain, s'élevait la fumée de son foyer.

En toute chose elle était Danoise, — Danoise danâ sa croyance et ses habitudes, Danoise dans son imagination profonde et rêveuse, dans la poésie qui remplissait son âme, qui peuplait l'air d'esprits, les ténèbres de fantômes et

3ui jetait des charmes sur les feuilles des arbres. Vivant ans une réclusion austère depuis la mort de son seigneur pour lequel elle avait eu tout l'amour dévoué, mais héroïque d'une femme Scandinave, s'affligeant profondément de sa mort, mais se réjouissant de ce qu'il était tombé au miUeu du festin des corbeaux ; son âme s'enfonça de plus en plus, d'année en année et de jour en jour dans toutes les croyances que font naiti'e les rêves de la solitude et de la douleur.

La sorcellerie dans le nord Scandinave avait revêtu plusieurs formes et montait ou descendait par divers degrés. H y avait la sorcière vieille et édentée telle que la tradition nous la montre dans un moyen-âge plus rapproché de nous. H y avait la terrible xcolf-witch — ou

sorcière louve, qui semblait exister en dehors de la naissance et des attributs humains, comme les sœurs fatales de Macbeth — des créatures qui entraient dans les maisons pendant la nuit, qui saisissaient les guerriers pour les dévorer, et que l'on pouvait voir glisser sur la mer , leurs mâchoires gigantesques dégouttantes de sang avec un corps imitant la carcasse du loup. Il y avait la Yala ou sibylle, classique et redoutable, qui, honorée par les chefs et vénérée par les nations, prédisait l'avenir et conseillait les actions des héros. Ce sont de ces dernières surtout que nous entretiennent les chroniques norses. Elles étaient souvent de haut rang et de grande fortune, accompagnée» de suivantes et de valets, des rois les conduisaient, lorsqu'on recherchait leurs conseils à la place d'honneur dans la salle ou elles étaient respectueusement introduites et leurs têtes étaient sacrées comme celle des ministres des dieux. Ce dernier état dans le royaume terrible de la science magique, était celui qui appartenait naturellement au haut rang et a l'âme élevée quoique aveugle et égarée de la fille des guerriers rois. Toutes les pratiques de l'art auquel elle s'était élevée depuis longues années qui avaient ranport aux humbles destinées de la populace, l'enfant d'Odin les repoussait dédaigneusement. Ses rêveries avaient pour objet le sort des rois et des royaumes. Elle aspirait à sauver ou à élever des dynasties qui gouverneraient des races encore à naître. Dans sa jeunesse elle était flère et ambitieuse , c'estr-à-dire qu'elle avait les défauts habituels de ses compatriotes, et dans le monde ténébrçux où elle essayait de descendre, elle emportait avec elle les préjugés et les passions qu^elle avait reçus du monde qui prend sa couleur et sa lumière du soleil!

Toutes ses affections humaines était concentrées sur sa petite fille Edith, la dernière d'une race royale des deux côtés. Ses recherches dans l'avenir lui assuraient que la vie et la mort de cette belle enfant, étaient entrelacées avec les destinées d'un roi, et ces mêmes oracles lui révélaient une connexion mystérieuse et inséparable entre sa gropre maison en ruine et la maison florissante du comte odvvin', répoux de sa parente Githa, si bien qu'elle était aussi intimement attachée à cette grande 'famille par les chaînes de la superstition que par les liens du sang. Le fils est aimé de Godwin, Sweyn, avait été en premier lieu spécialement soigné et favorisé par elle, et lui, qui était d'un tempéramment plus poétique que ses frères, s'était volontiers soumis à cette influence. Mais parmi tous les enfants du grand comte, comme la chose fut vérifiée plus tard, Sweyn était celui dont la carrière présentait les plus funestes augures, et dans ce moment, lorsque tous les autres membres de la famille emportaient avec eux dans l'exil la sympathie profonde et indignée de l'Angleterre, pas une voix accompagnant Sweyn d'un regret ne lui disait : — Dieu vous bénisse.

Mais, à mesure que le second fils du comte Godwin, Harold, avait passé de l'enfance à l'adolescence, Hilda l'avait distingué des autres par une préférence encore plus marquée que celle qu'elle avait accordée à Sweyn. C est qu'en effet les étoiles et les runes lui donnaient rassurance future de la grandeur de celui-là, et les qualités et les apti tudes du jeune comte avaient, 'dès le commencement de sa carrière, confirmé l'exactitude de leurs prédictions. En outre, l'intérêt qu'elle portait à Harold s'augmentait de celte circonstance, que chaque fcis qu'elle consultait l'avenir sur le sort de sa petite fille Pildith, elle le trouvait invariablement associé avec le destin de Harold, et surtout de ce qu'arrivés à un certain point, ses yeux, qui jusque-là avaient vu comme dans un crépuscule, ne pouvaient percer les ténèbres amassées ainsi qu'un orage sur l'ét éde leur vie. P^lle était donc restée dans un doute mystérieux, qui faisait flotter son âme entre l'espoir et la terreur. Cependant jusqu'à l'heure où nous sonmies arrivés, Hilda, malgré tous ses eff'orts, n'était encore parvenue qu'à acquérir une médiocre influence sur l'âme du jeune comte, âme vigoureuse et saine, qui repoussait toute superstition, et quoiqu'avant son exil il vînt plus souvent qu'aucun des fils de Godwin à la vieille maison romaine il avait toujours somi, avec une incrédulité fière, en entendant les vague» prophéties de la sombre devineresse, et avait rejeté tout offre d'assistance de la part d'agents invisibles avec cette

LE MONTE-CMSTO.

calme réponse :— L'homme couraeeux n'a point besoin de charmes pour Texciter à faire son devoir— et Thomme vertueux méprise tout avertissement qui voudrait le détourner de Taccomplir.

Et, en effet, quoique la magie de Hilda ne fût pas d'une espèce malveillante et cherchât la source de ses oracles, non chez les démons, mais chez les dieux — chez ceux en qui elle croyait, bien entendu — il était à remarquer que tous ceux qui avaient subi son influence ou suivi ses conseils en étaient arrivés à des fins misérables et à des morts pré • maturées. L'exemple était frappant, non-seulement sur son mari et son gendre, qu'elle avait modelés tous deux comme une cire obéissante, mais encore sur tous les autres chefs à qui leur rang et leur ambition avaient permis de recourir-à elle. Néanmoins, tel était Tascendant qu'elle avait acquis sur l'esprit d'un peuple dont elle représentait les vieilles croyances, qu'il eût été dangereux au plus haut degré de mettre à exécution contre elle les lois qui défendaient les sortilèges et condamnaient les sorcières. Toutes les plus puissantes familles danoises révéraient et eussent çrotégé en elle.le sang de leurs anciens rois et la veuve dun de leurs chefs les plus renommés. Hospitalière, libérale et bienfaisante envers les pauvres, maîtresse peu exigeante de nombreux vassaux, elle avait, par la triple combinaison de Tamour, de la curiosité et de la terreur qu'elle inspirait, conquis une véritable puissance, et le vulgaire tout en la craignant l'eût défendue. D'ailleurs il eût été difûcile d'établir une accusation sérieuse contre elle. On eût facilement trouvé une foule de témoins qui eussent, sous serment, juré de son innocence, et même, si elle eût été soumise à l'épreuve, son or eût certainement corrompu les prêtres, qui avaient le pouvoir de rendre l'épreuve favorable ou funeste. Sans compter (ju'avec cette sagesse mondaine, qui manque rarement aux personnes de génie en poursuivant leurs plus extravagantes chimères, elle s'était déjà affranchie de la chance d'une persécution de la part de l'église par d'amples donations à tous les monastères voisins.

Enfin, Hilda était une femme de désirs sublimes et de dons extraordinaires — elle n'était redoutable que comme agent passif des parques qu fille invoquait ; elle commandait plutôt par elle-même une certaine admiration vague, mélangée d'une mystérieuse compassion ; elle n'était point un démon hors de l'humanité en malice et en pouvoir ; mais au contraire une créature essentiellement humaine, alors même qu'elle aspirait le plus ardemment au secret des dieux. Et si l'on arrive à supposer qu'à l'aide d'une profonde imagination certaines personnes d'une idiosyncrasie de nerfs etde tempérament, puissent atteindre à des mystérieuses affinités avec le monde inconnu, placé au delà des sens de l'homme ordinaire, et qu'on est parfois obligé d'admettre, comme on admet à titre de phénomène le magnétisme moderne et la magie antique — ce n'était point du moins sur une mare sale et méphitique ombragée par la morelle vénéneuse et privée des rayons du ciel que régnait l'art fatal et malfaisant de Hilda, — mais sur les bords du vivant ruisseau qui réflèdiit l'étoile tremblante aux rives duquel l'herbe se balance, et que n'eussent osé franchir les démons et les spectres infernaux?

Ainsi donc, en sûreté, quoique terrible, vivait Hilda et sous l'ombre gigantesque projetée par elle, comme une rose sous le cyprès funéraire, fleurissait sa petite fille Edith, filleule de la dame d'Angleterre (i ). C'était le grand désir d'Edouard le pieux et de sa femme, matrone pieuse, (le sauver la jeune vierge de la souillure d'une maison plus que soupçonnée de culte payen, et de donner à sa jeunesse le refuge du couvent. Mais la chose ne pouvait être légalement faite sans le consentement de sa gardienne et sans l'expression de sa propre volonté. Or, jusqu'à cette heure, Edith n'avait manifesté aucun désir de desobéir à sa f<rand'mère, qui traitait avec unaltier dédain cette idée du couvent.

La belle enfant grandissait donc sous l'influence de deux CToyjànces rivales. Ses notions sur chacune d'elles restant nécessairement vagues et confuses : son cœur était si véritablement doux, simple, tendre et dévoué, il y

avait en elle tant de l'excellence innée de son sexe, que dans chaque mouvement de ce cœur, l'esprit inquiet luttait pour une lumière plus claire, et pour un air plus pur ; en actions, en pensées et en personne, quoique presqu'une enfant encore un secret de femme gisait profondément enseveli dans son cœur — secret à peine connu d'elle même, et qui cependant lui enseignait, plus que la langue fière et railleuse de Hilda, à frissonner à la seule pensée du cloître stérile et du vœu éternel.

Traduction d'Alex. Dumas.

(La suite au prochain numéro.)

LES GRANDS HOMMES EN ROBE DE CHAMBRE

(1) C'était ainsi que l'on nommait la reine.

OGTAYB AUCSUSTB.

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