‹ Le Monte-CristoChapitre 16 sur 135 · PROPORTIONS FANTASTIQUES · texte numérisé non relu

PROPORTIONS FANTASTIQUES

Le parrain et le filleul s'installèrent dans un des cabinets des Frères-Provençaux, et sur la demande du capitaine Monte-Haubans, qui prétendait ne pas s'y connaître, Pétrus commanda le dîner.

— Tout ce qu'il y aura de meilleur dans l'établissement, garçon, tu entends, dit-il à Pétrus, lu dois être famîHarise avec les soupers coquets, mon drôle, les mets les plus chers, les vins les plus généreux. J'ai entendu parler d'un certain vin de Syracuse que l'on buvait ici autrefois ; assure-toi, Pétrus, si ce vin existe toujours. Je suis las du Madère, fai mis cinq ans à en boire tout un chargement, et cela m'en a dégoûté.

Pétrus demanda du vin de Syracuse.

Nous ne donnerons point la carte du dîner que Pétrus commanda^ sur les pressantes instances de son parrain. Ce

fut un véritable dîner de nabab, et le capitaine avoua au dessert qu'il n'avait pas trop mal dîné.

Pétrus le regarda avec étonnement, car de sa vie, même chez le général, qui s'y connaissait assez cependant, il n'avait festoyé de celte luxueuse façon. Ce n'était çoint au reste le premier étonnement que le capitaine avait causé à Pétrus, il lui avait vu jeter au gamin qui avait ouvert la portière en arrivant aux Frères-Provençaux, une piastre. En passant devant le Théâtre-Français,' il lui avait vii louer une loge, et comme il avait dit'au^capitaine que le spectacle était mauvais : — Eh bien, avait répondu celui-ci, nous sommes libres de n'y point aller, mais j'aime à m'assurer un endroit où dormir après mes repas. Enfin, la carte commandée, il lui avait vu donner un louis au garçon pour que le vin de Bordeaux fut tiède, le vin de Champagne glacé, et que le service se continuât sans interruption.

En un mot, depuis que le marin avait adressé la parole à Pétrus, celui-ci avait marché de surprises en surprises et d'étonnements en éblouissements. Le capitaine Monte • Haubans prenait les proportions du Plulus antique. L'or lui sortait de la bouche, des yeux, des mains, comme les rayons du soleil ; il semblait qu'il n'eût qu'à secouer ses habits pour en faire pleuvoir des pièces d'or ; c'était enfin le véritable nabab classique ; aussi Pétrus, à la fin du dîner, le cerveau un peu excité par les vins difTérents que, sur les instances de son parrain, il avait bus, lui qui d'ordinaire ne buvait que de l'eau, Pétrus crut avoir fait un rêve, et il fut oblige d'interroger son parrain pour s'assurer que tous les événements qui se succédaient depuis cinq heures n'étaient nullement les péripéties d'une féerie du Cirque ou du théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Emporté par ce qu'il voyait dans ce pays irrisè des chimères, Petiiis se laissa aller à une douce rêverie à laquelle le parrain, qui le regardait du coin de l'œil, permit qu'il s'abandonnât quelques instants.

Le ciel noir et bas, au-dessous duquel il errait depuis quelques Jours s'éclairait peu à peu, et finit, grâce à l'imagination nrillante du jeune peintre, pai s'illuminer tout-àcoup des feux les plus éclatants. Cette vie de luxe qiii lui f)araissait la condition nécessaire de son amour princier ui envoyait ses parfums les plus doux, ses souffles les plus caressants. Qu'allait-il lui manquer? En efTét, n'avaitil point, comme la couronne fermée des dauphins de France, n'avait-ilpas ce quadruple fleuron de la jeunesse, du talent, de la richesse et de l'amour?

C'était à n'y pas croire, tombé si bas la veille, et toucher tout-à-coup aux sommets les plus élevés ; cependant, cela était ; il fallait donc s'accoutumer au bonheur si inaccoutumé, si improbable qu'il fût.

Mais, s'écrieront les délicatesses et les susceptibilités, Pétrus allait donc désormais faire dépendre son bonheur, son génie, sa fortune, du caprice d'un inconnu ; il allait donc recevoir l'aumône de la richesse d'une main étrangère ? Ce n'est point ainsi que vous nous aviez, monsieur le poète, présenté votre jeune ami.

— Eh mon Dieu, messieurs les puritains, je vous ai présenté un jeune cœur et un tempérsment de vingt-six ans, je vous ai présentéun homme de génie aux passions ardentes, je vousai dit qu'il ressemblait à Vandick jeune; rappelez-vous les amours de Vandick à Gènes, rappelez-vous Vandick cherchant la pierre philosophale à Londres.

Pétrus s'était fait à lui-même, avant d'accepter l'intervention du marin dans sa vie, Pétrus s'était fait toutes les objections que vous nous faites ; mais il s'était dit que cet homme n'était pas im étranger, que cette main n'était pas une main inconnue ; cet homme était l'ami de son père, cette main était celle qui, eji versant sur son front l'eau du baptême, avait pris l'engagement de veiller à son bonheur, dans ce monde et dans l'autre.

D'ailleurs, l'aide que lui offrait le capitaine était momentanée. Pétrus acceptait, mais à la condition de rendre. Noùsrravons dit, ses tableaux avaient acquis une grande valeur, par son repos même : Pétrus pouvait, en travaillant d'une façon raisonnable, gagner ses cinquante mille francs par an. Il aurait avec cette somme bientôt rendu au parrain les dix mille francs que celui-ci lui avait prêtés, et i

LE MOîîTB-CRISTO.

ses créanciers les vingt ou vingt-cinq mille francs qu'il leur redevait peut-être.

Puis voyons, supposons un instant que ce parrain inat* tendu, mais cependant dont on connaissait Texistence; supposez qu'il fût mort là bas, à Calcutta, à Valparaiso, à Bogota, aux îles Sandwich.

Supposez (ju'en mourant il eût laissé toute ha fortune à Pétrus. Pétrus eût-il dû la refuser ?

En pareille circonstance, lecteur, si sévère que vous soyez, refuseriez-vous quatre millions de capital et cinq cent mille livres de rente que vous laisserait à vous un parrain si inconnu, si étranger, si inattendu qu'il fût ;

— Non, vous les accepteriez.

Eh bien, puisque vous accepteriez bien quatre millions de capital et cinq cent mille livres de rente d'un parrain mort, pourquoi n'accepteriez-vous pas dix, quinze, vingt trente, cinquante, cent mUle francs d*un parrain vivant?

Autant vaudrait trouve'r mauvais tous les dénouements antiques, parce qu'ils seraient descendus des cieux dans une machine.

Vous me direz que le capitaine Monte-Haubans n'était pas un dieu. Si l'or n'est pas un dieu, les dieux sont d'or. Puis, joignez à tout ceJa une passion, c'est-à-dire une folie, tout ce qui consume le cœur, tout ce qui trouble la raison.

Aussi, quel avenir réva-t-il pendant ces quelques minutes de silence, quels horizons dorés se développèrent à ses yeux, comme il se berça doucement sur les nuages d'azur de l'espérance !

Le capitaine finit par le tirer de sa rêverie.

— Eh bien? lui demanda t-il.

Pétrus tressaillit, fit un effort, et retomba du ciel sur la terre.

— Eh bien, dit-il, je suis à vos ordres, mon parrain.

— Même pour aller au Théâtre-Français? demanda celui-ci en riant.

— Pour aller où vous voudrez.

— Ton dévouement est si grand, qu'il mérite d'être récompensé. Eh bien, non, nous n'irons pas au Théâtre- Français. Des vers tragiques après boire et même avant boire' ne sauraient être que d'un médiocre intérêt ; je vais aller chercher ma valise, remercier mon hôtesse, et dans une heure je suis chez toi.

— Vous accompagnerai-je ?

— Non, je le rends ta liberté, va à tes affaires, si tu as des affaires nocturnes, et tu dois en avoir, mon gaillard, car avec une physionomie comme la tienne, toutesles femmes doivent être folles de toi.

— Oh I oh ! dit Pétrus, vous me voyez en véritable parrain, c'est-à-dire en second père.

— Et gageons, continua le capitaine avec son gros rire moitié vulgaire, moitié narquois, que tu les aimes toutes, où tu ne serais pas le fils de ton père. N'y a-t il pas hu empereur romain qui désirait que tous les hommes n'eussent qu'une seule tête, pour décapiter l'univers d'un seul coup?

— Oui ; Caligula.

— Eh bien, ton brave homme de père, tout au contraire de désirer comme ce bandit-là la fin du monde, aurait voulu avoir cent bouches pour embrasser cent femmes à la fois.

— Je ne suis pas si gourmand que mon père, dit Pétrus en riant, et une seule bouche me suffit, à moi.

— Alors, nous sommes amoureux !

— Hélas ! fit Pétrus.

— Bravo ! je t'eusse déshérité si tu n'avais pas été amoureux. Et nous sommes payé de retour, cela va sans dire?

— Oui, oh ! oui je suis bien aimé, et j'en remercie le ciel.

— Tout est pour le mieux ; et belle ?

— Belle comme un ange !

— Eh bien, mon garçon, j'arrive comme marée en carême, car, en ma qualité d'enfant de la mer, je sais qu'on dit marée en carême, et non pas mars en carême, comme vous dites, vous autres terriens. Etait-ce la dot qui empêchait le mariage de se faire? j'en apporte une, deux s'il le faut?

— Merci cent foi^, mon oncle, elle est mariée.

— Comment ! malheureux, tu aimes une femme mariée ! et la morale donc?

— Mon cher parrain, des circonstances font que, toute mariée qu'elle est, je puis l'aimer sans que la morale soit offensée le moins du monde.

—Allons, allons, tu me raconteras ce roman ; non? n'en parlons plus, garde ton secret, mon garçon, tu me le raconteras quand nous nous connaîtrons 'davantage, et tu n'auras peut-être pas tout-à-fait perdu ton temps, je. suis un homme de ressources, va. Nous autres, vieux loups de mer, nous avons du loisir de reste' pour étudier toutes les ruses de guerre, je pourrai t'être utile dans l'occasion, mais provisoirementmotus, n'en parlons plus. Il est plus aisé de se taire tout-à-fait, que de ne point trop commencer de parler, du moment où l'on a ouvert la bouche, comme il est dit dans l'Imitation dé Jésus-Christ, livre premier, chapitre XX.

Celte citation faillit faire tomber à la renverse Pétrus, qui venait de se lever. C'était décidément un puitç de science que le parrain de Pierre, et si le fameux puits qui parle avait véritablement parlé, il ne se serait certes pas permis de parler mieux que le capitaine Berthaud de Monte-Haubans.

Il parlait de tout voyait tout, savait tout, comme le Solitaire : astronomie et gastronomie, peinture et médecine, philosophie et littérature ; il avait des connaissances universelles, et il était facile de soupçonner qu'il cachait encore plus de choses qu'il n'en disait. '

Pétrus passa une de ses mains sur son front pour essuyer la sueur qui commençait à perler, et l'autre main sur ses yeux, pour voir, s'il était possible, plus clair dans cette aventure.

• — Oh ! oh ! fit le marin, en tirant un immense chronomètre de son gousset. Il est dix heures, il est temps d'appareiller, mon garçon.

Les deux dîneurs" prirent leurs chapeaux et descendirent.

La carte montait à cent soixante-dix francs ; le capitaine donna deux cents francs, et laissa les trente francs pour le garçon.

La voiture de Pétrus stationnait à la porte, Pétrus engagea le capitaine à y monter, mais celui-ci refusa, disant qu'il avait envoyé chercher une voiture par le garçon, ne^ voulant pas priver Pétrus de la sienne.

Pétrus eût beau résister, le capitaine fût inébranlable.

La voiture arriva.

— A ce soir, mon garçon, dit Pierre Berthaud en sautant dans le sapin que lui avait amené le garçon ; mais ne te gêne pas pour rentrer, si je ne te dis pas bonne nuit ce soir, je te dirai bonjour demain matin. Cocher, Chaussée d'Antin, hôtel du Havre, dit-il.

— A ce soir, répondit Pétrus, en jetant de la main un adieu au capitaine.

Puis, se penchant à l'oreille du cocher.

— Où vous -savez, dit-il.

Et les deux voitures partirent en sens inverse, la voiture du capitaine remontant la rive droite, la voiture de Pétrus traversant la Seine au pont des Tuileries, et remontant la rive gauche jusqu'au boulevard des Invalides.

Le lecteur le moins perspicace s'était bien douté, nous l'espérons, que c'était là qu'il allait.

La voiture arrêta à l'angle du boulevard et de la rue de Sèvres, laquelle, comme on sait, est parallèle à la rue Plumet.

Arrivé là, Péirus ouvrit lui-même son coupé, et sauta légèrement à terre, puis, laissant au cocher le soin de refermer la portière, il commença sous les fenêtres de Régina, sa promenade accomumée.

Toutes les persiennes étaient fermées, excepté les* deux de la chambre à coucher, c'était l'habitude de Régina de laisser ses persiennes ouvertes, afin que les premiers rayons du jour vinssent la réveiller : les doubles rideaux étaient baisses, mais la lampe qui était pendue à la rosace du plafond, éclairait les rideaux de façon qu'il pût voir passer et repasser la silhouette de la jeune femme, comme l'on voit les personnages des lanternes magiques sur des draps blancs.

Le front de la jeune femme était penché, et elle se promenait lentement dans la chambre, le coude droit aans

LE MONTEMJRISTO.

sa main gauche, et le bas de la figure appuyé dans sa main

droite.

C'était l'attitude de la rêverie dans son expression la

plus gracieuse.

A quoi rêvait-elle ? Oh ! la chose est bien facile à deviner.

A ramour qu'elle avait pom* Pêtrus, à Famour que Pétrus avait pour elle.

A quoi peut rêver, en effet, une jeune femme, quand cet ange en prière qu'on appelle un amant étend au-dessus d'elle ses deux bras protecteurs?

El lui, que venait-il lui dire ù cette belle rêveuse qui ne le savait point là?

Il venait lui raconter les féeries de la soirée, lui dire sa ioie, lui faire part en pensées, sinon en paroles, do sa bonne fortune, accoutumé qu*il était, ne vivant qu'en elle, que par elle et que jjour elle, à rapporter à elle tout ce qui lui arrivait, de gai ou de triste, d neureux ou de malheureux.

Il se promena une heure environ, et ne s'éloigna qu'aijrès avoii' vu s'éteindre la lampe de Ilégina. .

Puis, l'obscurité s'ètant faite, il lui envoya à deux mains toutes sortes d'heureux rêves, et reprit le chemin de la nie de l'Ouest, le cœur rempli des émotions les plus douces.

En arrivant chez lui, il trouva le capitaine Pierre Berthaud dej2 carrément installé dans son appartement.

Alexandre Dumas.

[La suite au prochain numéro.)

OFFLAND.

— Figurez -vous, me dit ce brave homme en goûtant le potage brûlant, dans la fumée duquel son gros visage disparaisi ail de temps en tenlps (quelle soupe I ), figurezvous qu'il y a quinze ans à peu près, je fus appelé dans une maison voisine par un jeime peintre que j'avais eu occasion de voir quelquefois, mais dont je ne connaissais pas les œuvres. Je faisais surtout à cette époque le commerce des tableaux.

Ce jeune homme se nommait Ofiland.

C'était un grand garçpn de cinq pieds dix ou onze pouces, maigre comme un clou, très-débraillé, pâle avec de grands yeux bleus, des cheveux noirs ondes et trèsabondants, la moustache retroussée comme un lansquenet et la barbiche longue. De belles dents, des mains de femme, une grande originalité d'esprit, une galtè perpétuelle, voilà rhomme.

Pas le sou, bien entendu.

Ofiland, sans père ni mère, tout jeune, n'ayant que son

f)inceau pour vivre, vivant mal, par conséquent, avait eu 'idée d'épouser une fille sans le moindre patrimoine.

Quant à la femme d'Ofîland, c'était, je vous assure, une charmante personne, pas trés-gxande, grassouillette, toute rose et toute blanche, avec des fossettes aux joues, au menton, aux mains, partout enfin pu la nature a eu l'idée de mettre des fossettes; une véritable petite caille dont l'amour ne devait faire qu'une bouchée. Elle était la cousine de son mari, auquel, suivant les habitudes allemandes, elle avait été fiancée dès sa plus jeune jeunesse. Il s'était trouvé, comme il se trouve souvent dans ce pays, où la nature semble se conformer aux mœurs, que les deux Jaunes gens s'étaient aimés comme s'ils s'étaient choisis eux-mêmes, au Ueu d'avoiç été donnés l'un à l'autre par leurs parents respectifs. Peut-être, en somme, ne serait-ce qu'une habitude à prendre en France. Mais que deviendraient les vaudevilles et la plupart des comédies qui roulent sur le refus que fait la jeune fille d'épouser le mari choisi par le père.

Celle réflexion, que j'intercale au milieu du récit de mon allemand, est de moi et non de lui ; je ne veux lui eu laisser ni la responsabilité ni la gloire. Du reste, il m'arrivera souvent d enchevêtrer tellement mes observalions personnelles avec la narration du uiai'chand, qu'il

sera bien difficile de savoir lequel parle de nous deux. Heureusement, riuteUigence de mes lecteurs et surtout de mes lectrices est là. C'est bien sur quoi je compte.

Ofiland et sa cousine avaient donc été fiancés, vous savez ce que c'est que d'être fiancés en Allemagne. Le promis prend sa promise par-dessous le bras et il remonte ou il descend le Rhin avec elle, selon qu'ils ont été fiancés en haut ou en bas du fleuve, — histoire d'étudier réciproquement leurs caractère et de savoir s'ils se conviennent. Ils se conviennent presque toujours et revenus au pays ils s'epouseut et s'occupent de procréer le plus grand nombre d'Allemands possible, le roi de Prusse donnant une médaille d'or et deux mille francs au père de famille qui peut montrer douze garçons biens sains et bien vsdides. C'est une carrière comme une auli'e. Tous ces enfants apprennent la musique et les abstractions de tous les savants et de tous les philosophes connus. A partii* de vingt ans, ils ont des boutons sur la figure et portent des lunettes. Il est inutile d'ajouter que l'empâtement de la bouche et la difficulté d'élocution augmentent de jour en jour, accompagés d*un rhume de cerveau perpétuel. Le rhume de cerveau est un des traits caractéristiques de l'Allemand. Si les mouchoirs sont en raison des rhumes, ce doit être une des belles industries du pays.

Ofiland avait cela de particulier qu'il avait toujours eu le nez libre. Ofiland n'avait pas que celte qualité négative, car Dieu me garde de déprécier ou de ridiculiser mon héros. Offland, outre qu'il descendait de vaillants chevaliers, avait des qualités personnelles qu'il devait à la nature et d'autres qu'il ne devait qu'à lui-même, comme le courage, la volonté, l'honneur, la persévérance, l'instruction, le talent ; toutes choses enfin destinées à laisser un homme crever de faim dans im grenier.

Ce brave garçon qui n'avait pas de quoi vivre tout seul, n'avait pas eu d'autre idée, quand il était arrivé à l'âge de se marier, que d'épouser sa cousine, s'en remettant à Dieu du soin de leur fournir de quoi vivre deux. Donc, le voyage du Rhin accompli, liP« Emilie Farett était devenue M°»« Offland.

Notre peintre avait pris un atelier dans une maison d'une rue dèserle, et il s'était mis à faire de ces tableaux mélancoUques et rêveurs dont l'Allemagne a le secret. Les grandes figures chrétiennes aux yeux de saphir , au teint de lait, à la couronne d'or et de feuilles vertes, de rubis et de perles, marchant toutdro it devant elles, tenant dans lems mains effilées un livre entr'ouvert, au fermoir ciselé, laissant voir les arabesques multicolores de ses pages de parchemin ; ces majestueuses vierges traînant derrière elles la queue d'un long manteau de neige, de pourpre ou d'azur, parmi les herbes émaillées de lys et de pâquerettes d'une belle plaine verte inondée d'im rayon de soleil, avec une petite maison blanche et deux personnages à l'horizon ; tout cela nous vient de la poétique Allemagne qui, sous son ciel gris et nuageux, et dans son atmosphère lourde, a entrevu dans l'art un coin du paradis.

Il y a à la fin de ma dernière phrase, un tout cela destiné à résumer les images poétiques que j'avais cru devoir faire passer sous vos yeux, qui me semble bien trivial, mais ce n'est pas moi qu'il en faut accuser, c'est le facteur qui est intervenu tout à coup, impitoyable comme la mort au beau nnlieu de ma phraséologie.

Une fois marié, Offland se mit à faire les tableaux qu'i 1 rêvait depuis longtemps, ce qui veut dire qu'il n'en vendit pas un. Ce n'est que lorsqu'on a sacrifié pendant quelque temps au goût vulgaire du public , qu'on parvient , non

Eas à lui imposer, mais à lui glisser une idée originale . e public a instinctivement horreur de toute individualité qui naît trop brusquement. Cliaque fois qu'un hommo monte au-dessus des autres, les autres en pai*aisscnt plus petits, et c'est dur, quand on est cent mille, de pai*aitre et surtout d'être moins qu'un qui est tout seul.

Offland se buta contre la résistance de ses compatriotes, et s'obstina dans soûl génie ; il en résulta qu'il s'enfonça de plus en pliis dans sa misère, au sein de laquelle survint un nel enfant tout rose, qui frappait aux portes de la vie, et auquel il fallut bien ouvrir. On lui ouvrit même avec joie, et Mn>« Offland se mita le nourrir. La nature a prévu

que les pauvres gens n'auraient pas le moyen d'acheter du pain aux enfants qui leur naîtraient, c'est sans doute pour cela qu'elle a donné àceux-ci le goût du lait de femmes, et qu'ellç a donné aux femmes du lait qui ne coûte rien. Cette supposition rappelle assez celle de ce prédicateur qui, en plaine chaire, faisait remarquer à ses fidèles la bonté de Dieu qui avait placé les rivières auprès des villes.

Il n'en est pas moins vrai qu'Offland, qui adorait son enfant, lequel ne pouvait pas toujours se contenter du lait maternel, en arriva à faii'e à la nécessité quelques concessions au détriment de Tart. Il faut manger et faire manger ceux dont on a eu la sottise ou la générosité de se charger Ollland abandonna donc, pendant quelque temps, les conceptions poétiques, pour les travaux productifs. Il fit de petits tableaux attendrissants, des chiens qui sauvent des enfants qui se noient, de vieux militaires saluant la statue du grand Frédéric, avec une larme dans l'œil. Il fit des pendÈints, cet idéal du bourgeois de tous les pays, qui ne comprend pasqu on ne fasse pas toujours deux tableaux sur le même sujet. Cela va si bien de chaque côté de la glace 1 Mais tout s'épuise, même les sujets communs, Oiiïand en fut réduit à faire des enseignes pour les marchands, et un jour il consentit, pour une somme assez ronde, à faire quatre tableaux libertins, dont un vieux diplomate lui apporta lui-même les sujets.

Alors cet honnête homme, ce père de famille, cet époux vertueux, cet artiste sincère, s'enfermait dans son atelier le matin, ou bien y revenait clandestinement la nuit pour exécuter ces quatre malpropretés, qui se trouvèrent être quatre chefs-d'œuvre, car 1 art a cela de beau qu'il purifie tout.

Le vieux diplomate, qui allait peut-être, probablement même, faire à Ofiland des commandes beaucoup plus importantes, toujours sur le même texte, mourut tout à coup d'une congestion cérébrale. Cette mort s'explique suffisamment par songoût pour lesarts,'etnotre peintre retomba dans la misère.

A partir de ce moment, le découragement le prit. Il vendit peu à peu ses meubles, et un matin il lui fut impossible de se lever. Il avait une fièvre ai'dente, et il n'y avait pas un sou à la maison.

C'est alors qu'il envoya chercher le marchand de tableaux et qu'il lui offrit, pour n'importe quel prix, une toile commencée représentant VAnnc^iciation, mais où la tête seule de la Vierge était terminée.

Notre marchand reconnut tout de suite dans Ofiland un homme d'une très-grande valeur. Malheureusement, s'il fallait en croire le médecin qui le soignait, cet homme allait mourir.

Le marchand acheta le tableau tout inachevé qu'il fût, en détacha la tête qu'il venait de in'offrir, et s'en alla trouver un de ses amis, un de ces savants Allemands, qui croient peut-être bien au diable, non pas au diable catholique qui nous fera rôtir comme des dindons, si nous n'avons pas èié sages, mais au diable en chair et en os, intervenant à chaque instant dans la vie des hommes Ce savant médecin, alchimiste, nécromacien, cherchant le grand œuvre, se nommait Lilus.

Je vous passe la description de son laboratoire, qui a été décrit par tout le monde, et j'arrive au fait.

Alex. DUMAS fils.

{La suite au prochain numéro.)

HâROLD

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LE DERNIER DES ROIS SAXONS

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