‹ Le Monte-CristoChapitre 19 sur 135 · BRUTUS A ATTICUS · texte numérisé non relu

BRUTUS A ATTICUS

» Vous m'écrivez que Cicéron s'étonne que je reste muet à l'endroit de ses actes; puisque vous l'exigez, je vous dirai ce que je sais. Je sais que Cicéron fait à bonne intention tout ce qu'il fait; rien n'est plus clair à mes yeux que son amour pour la République, et cependant, que vous dirai-je? il a fait les choses les plus inconséquentes, lui le plus prudent des hommes ; il a fait des choses ambitieuses, lui qui n'a pas craint, pour la République, de déclarer la guerre à l'ambitieux ; je ne sais donc que vous écrire, si ce n'est une chose, c'est que la cupidité et la hardiesse de cet enfant qu'on appelle Octave ont plutôt été excitées que réprimées par lui ; il lui a accordé tant d'indulgence qu'il en est arrivé jusqu'aux malédictions contre nous, malédictions qui retombent doublement sur lui. Avant d'appeler Casca assassin, il faut d'abord qu'il se reconnaisse assassin lui-même ; il oublie donc qu'il dit de Casca ce que Bestia disait de Cicéron (1). Est-ce à dire parce qu'à toute heure nous ne nous vantons pas de nos ides de mars, comme il se vante, lui, de ses nones de décembre, est-ce à dire que Cicéron est dans des conditions meilleures pour censurer une grande action que ne l'étaient Bestia et Clodius pour reprendre son consulat ; que notre Cicéron se vante d'avoir opposé sa toge au glaive d'Antoine et de l'avoir vaincu ; cjuel bien cela me rapporle-t-il, si la récom- Sense de sa victoire sur Antoine est qu'un autre hérite 'Antoine, et si, vainqueur d'un mal, nous permettons que lui succède l'auteur d'un autre dont le fondement et les racines seront plus profond et plus solides que ceux qu'il a détruits? que prouve sa conduite, non pas qu'il craignit d'avoir un maître, mais que ce maître fût Antoine ?

» Puisqu'il ne m'a pas été permis de me taire, vous allez lire des choses qui, j'en suis certain, vous blesseront; car moi-même je sens qu'il m'est douloureux de vous les écrire. Je n'ignore pas ce que vous pensez de la République , et que même, désespérée, vous pensez qu'on peut la sauver encore. Par Hercule, je ne vous en blâme point, mon cher Atticus ; votre âge, vos mœurs, vos enfants vous sont une excuse.... Mais je reviens à Cicéron. Ocelle diflPérence faites- vous entre lui et Salvedienus? Qu'aurait fait Salvedienus de plus pour Octave ? Il craint maintenant, dites-vous, les suites de la guerre civile. Qui peut craindre un ennemi vaincu à ce point de ne point voir les dangei*s dont nous menace la témérité d'un enfant , secondée par une armée victorieuse , ou le croit-il déjà assez puissant pour qu'on doive lui offrir ce qu'il est en son pouvoir de prendre?... Oh! nous craiçnons trop la mort, l'exil et la

f)auvreté 1 Ils paraissent à Cicéron les plus cruels des malleurs, et pourvu qu'il obtienne de quelqu'un ce qu'il désire, et que ce quelqu'un le caresse et le loue, il ne refuse pas un esclavage qu'il tient pour honorable, comme si rien pouvait être honorable dans l'opprobre et dans les

(l) On 66 rappelle Lentuins et Cctliogiis étranglés dans la prison Ifamertin? par ordre de Cicéron.

afironts. Je sais bien qu'Octave appelle Cicéron son père ; ie sais bien qu'Octave consulte Cicéron, le comble de louanges et d'actions de grâce ; mais un jour viendra où Cicéron pourra voir combien les actions sont opposées aux paroles. Qu'y a t-il donc de plus éloigné du bon sens que d'appeler son père celui auquel on n'accorde pas même le droit de se compter narmi les hommes libres? Ainsi , vous le voyez, à quoi tenaent les pensées, les vœux,'les actions de cet excellent citoyen, si ce n'est à concevoir Octave pour protecteur. En vérité , je commence à avoir un profond mépris pour toute cette science et toutes ces études qui fait jusqu'ici la gloire de Cicéron. Que prouve donc tout ce qu'il a écrit sur la liberté de la patrie , sur la dignité de l'homme, sur le mépris de la mort, sur la gloire de l'exil , sur l'insouciance de 1^ pauvreté. Que Philippe (1) me paraît bien autrement sage que Gicéron, lui qui a moins accordé à son beau- fils que Cicéron à un étranger. Qu'il cesse donc, en se glorifiant avec obstination , U'insulter à nos douleurs; que nous importe qu'Antoine ait été vaincu , s'il n'est tombé que pour faire pièce à un autre qui obtient ce qu'Antoine n'a pu obtenir. Par Hercule ! que Ciccion vive suppliant , s'il peut vivre ainsi et s'il n'a nonte ni d<* son âge, ni de ses honneurs, ni de ses actions ; pour moi , c'est à la royauté elle-même que je déclare la guerre, c'est au {commandement décerné malgré l'usage, c'est à toute domination, c'est à toute puissance qui veut s'élever au-dessus des lois, et il n'y a si bonne condition d'esclave que je consente à accepter, si brave homme, si excellent homme que soit Antoine, comme vous me l'écrivez ; il est vrai que moi je ne l'ai jamais jugé ainsi.

• Nos ancêtres n'ont pas même voulu d'un père pour tyran.

» Je ne vous eusse point écrit si librement si je ne vous aimais autant que Cicéron se croit aimé par Octave ; il me fait peine de vous affliger comme je le fais , vous , si tendrement attaché à vos amis et surtout à Cicéron. Persuadez-vous bien , et je ne suis pas maître en cela de ma volonté, que si je vous estime moins , je a'ous aime toujours autant. »

Et maintenant , voyons qui avait bien jugé Octave, de Cicéron ou de Brutus, et lequel était meilleur prophète, de l'homme d'esprit ou de l'homme de cœur.

Alex. Dumas.

(La iuite au prochain numéro.)

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