PERLES, CRINOLINES ET VIPÈRES
Nous avons déjà recommandé à nos lecteurs le journal, de notre ami le docteur Meynard, la Science contre le pré-, fugi] la lecture du dernier numéro nous permet, malgré le titre qui pourrait les effrayer, de le recommander aussi à nos lectrices.
En effet, chères lectrices, dans ce dernier numéro, le savant docteur, vous apprend, soit par lui, soit par ses correspondans, comment se forment ces belles perles qui sont un des éléments si indispensables de votre toilette.
Puis, après s'être occupé de ce qui ajouteà votre beauté, il s'occupe de ce qui peut porter atteinte à votre santé, il examine la crinoline au point de vue de l'hygiène, et je dois vous dire qu'il la proscrit aussi cruellement, et ajoutons aussi justement, que s'il la proscrivait au point de vue de l'élégance.
Enfin, en réponse à l'annonce de la mort de Flore, il fait, où plutôt if reçoit du rédacteur en chef du Diction-' naire des sciences humaines un travail sur le venin de la vipère qui n'est pas non plus sans intérêt jçour vous, chères lectrices, ce reptile se trouvant tous les jours à la portée de vos jolies pieds et de vos jambes fines, lorsque vous parcourez les bois de Montmorency ou la forêt de Fontainebleau.
D'abord, commençons par les perles. Jusqu'aujourd'hui,
(1) Bean-p^rc d'Octave.
chères lectrices, vous avez cru porter au cou, aux oreilles, aux doigts, uu bijou; dètrompez-vous, vous portez un ver.
N'avez-vous pas entendu dire des perles, n'avez-vous pas dit vous-mêmes qu'elles mouraient?
Il y avait donc en elle un principe inconnu de vie, pour qu'elles puissent tomber malades, se ternir, mourir.
Un docteur piémontais, à Turin, le docteur Fjlippi, un docteur allemand à Zittau, le docteur Kuchenmeïster, viennent de donner Texplication de ce curieux phénomène.
Maintenant, comment un ver peut-il faire une perle ?
Quand vous étiez toutes petites, chères lectrices, lorsque vous sautiez à la courte ou à la longue corde aux Tuileries, avec des robes descendant au genou, des petits pantalons brodés, et un chapeau de feutre blanc, à plumes, on vous a raconté, n'estr-ce pas, Vhistoired'un moineau qui s'était emparé du nid d'une hirondelle et qui, malgré les sommations réitérées des légitimes propriétaires, s' était refusé obstinément à déménager. Qu'avaient fait les hirondelles, alors : elles avaient réuni tout ce qu'elles poseédaient de
{)arents et d'amis, et avaient tenu conseil avec eux sm* 'usurpation dont elles étaient victimes, et la résolution une fois arrêtée, elles étaient toutes allées, dun seul vol, s'abattre aubordd'ime mare où elles avaient pris chacune à son bec une parcelle de cette glaise, avec laquelle, les hirondelles, ces castors de l'air, se bâtissent leurs habitations.
Puis elles étaient revenues toutes ensemble fondre sur le nid, et tandis que deux sentinelles empêchaient le moineau franc et sa femeUe d'en sortir, les autres , en toute hâte , comme dans l'opéra du Maçon^ fermaient en chantant l'ouverture qui leur avait donné entrée.
Au bout de cinq minutes, l'opération était faite, et les deux bandits, les deux corsaires, les deux pirates , mouraient de la mort d'Ugolin, si toutefois l'absence de l'air ne substituait pas Tasphyxie à la faim.
Eh bien, quelque chose de pareil se passe pour la formation de la perle.
Lorsque i'f/nio baille^ — c'est le nom scientifique de l'huître perlière, chères lectrices, — lorsque VUnio baille, un petit ver qui partage notre goût pour ce mollusque s'introduit entre les deux écailles, et se met à le grignotter.
Vous comprenez bien que ce ver, qui est gros comme la pointe d'une aiguille, ne peut manger une huître, ne fûtelle pas plus grosse que la plus mignonne des huîtres d'Ostende que vous avalez, vous, sans la mâcher, soit aux Frères Provençaux, soit chez Philippe ; mais il cause à l'inofFensif animal une démengeaison si insupportable, que celui-ci se révolte, appelle à son aide tous les moyens de défense que la nature lui a donnés, fouille dans son arsenal, et en tire une matière gluante et épaisse dont il entoure le ver.
Exposée à l'air, cette matière durcit, — c'est la perle.
La seule diflférence qu'il y ait entre l'opinion du docteur PiUppi et celle du docteur Kûchenmeister, — c'est que le docteur Ktichenmeister nie le ver se mouvant de lui-même, et de lui-même s'introduisant chez l'huitre, et y substitue la larve d'im insecte.
Vous voyez, chères lectrices, que nos deux savants sont bien près d'être du même avis.
Maintenant, passons aux crinolines.
Vous comprenez bien que ce n'est pas moi qui vais toucher à l'aiche sainte, — c'est lui. S il y a peine de mort pour cet attentat, que la peine retombe donc sur lui; — mon amitié pour le docteur Meynard est grande, mais ne va pas jusqu'à affronter votre colère.
D'ailleurs, Usez la Science contre le préjugé^ et vous verrez bien ce qui est à lui et ce qui est à moi.
D'abord, le docteur Meynard proclame une grande vérité et en faveur de laquelle je me range à son avis.
— C'est qu'il n'y a pas de mode ridicule. Tant que dure cette mode, bien entendu.
— C'est, dit-il, l'inçratitude de nos souvenirs qui transforme en caricatures les images coloriées des journaux de mode de l'année passée.
— La femme qui est belle embellit tout, dit le docteur. Seconde vérité à laquelle je me range.
— Mais, ajoute-t-il, si la mode n'est jamais ridicule,
elle est parfois dangereuse.
Et voici où je l'abandonne.
Chères lectrices, vous ne vous doutez pas à quels maux vous vous exposez en portant de la crinoline.
Lisez ces quelques lignes, et frémissez.
C'est le docteur qui parle :
« Jamais on n'a tant observé de rhumes opiniâtres, de grippes chroniques, de catarrhes de toutes sortes, que depuis une année. Jamais la métrite-aiguë, jamais la péritonite , relativement rares autrefois, excepté dans les temps d'épidémies,n'ont fait d'aussi nombreuses victimes qu'auiourd'hui.
• Et qu'elle est la cause de tout ce mal? ta crinoline.
« La crinoline, le jupon crinoline, le jupon à charpente d'acier.
• « La cage, enfin ! qui de loin fait ressembler la femme qui passe à une cloche descendue de sa tour.
« Certes, la plantureuse étoffe de soie tombant des hanches de la femme sur le sol, ondule et frémit avec une suprême élégance, et le tonnage de la robe contraste délicieusement avec la svelte gracieuseté des œuvres hautes ; mais à quel prix, grand Dieu ! Ces frissons que vous ne pouvez réprimer vous le disent assez, Mesdames : vous quittez le coin du feu pour aller triompher au grand air, et le vent de la rue vous apporte la maladie et la mort.
« Nous dénonçons l'emploi des crinolines exagérées, comme funestes "à la santé ; puisse notre voix être entendue. »
Sans doute, cher docteur, votre voix sera entendue, mais sera-t-elle écoutée ?
Laissez-moi vous dire une toute petite anecdote :
Le chemin de fer de Lyon à Saint-Etienne fut le premier, à ce que je crois du moins, qui fut livré en France à la circulation.
Il passait sous une voûte fort étroite.
Cette voûte avait le malhetir de raccourcir le chemin pour les piétons.
De sorte qu'au risque d'être écrasés sous cette voûte, les piétons s'y engageaient.
Deux ou trois accidents graves eurent heu.
On écrivit aux deux entrées du tunnel :
U est défendu de passer sous cette voûte^ sous peine d'être écrasé.
L'inscription n'y fit absolument rien ; on y passa de même, et les accidents se renouvelèrent.
Alors un philosophe eut une idée : c'était de substituer à la première inscription, celle-ci :
// est défendu de passer sous cette voûle^ sous peine de trente sous d'amende.
Personne n'y passa plus.
Moralité.
Il fallait; cher docteur, dire à ces dames quelque chose de plus grave, que de leur dire : vous vous exposez aux rhumes, aux grippes, aux catarrhes, à la métrite aiguë, à la péritonite, à la mort.
n fallait leur dire tout simplement :
— La crinoline, c'est affreux î
RemaiHiuez bien que je ne le dis pas, moi ; je vous dis ce qu'il fallait dire.
Passons à la vipère.
Cette fois, ce n est plus M. le docteur Meynard ni moi qui parlons, c'est un correspondant, M. le docteur Lunel.
Chères lectrices, vous connaissez toutes la vipère de nom, n'est-ce pas; mais il y en a bien peu d'entre vous qui la connaissent de vue.
Nous allons donc vous donner le signalement de la vipère, à ce que vous ne vous y trompiez pas.
La vipère est un ophidien appartenant à la tribu des serpents venimeux. — Nous vous prévenons, chères lectrices, que nous faisons ici purement et simplement de la science et non de l'allusion,— appartenant, disions-nous, à la tribu des serpents venimeux.
Ce genre de reptile est caractérisé parla présence de crochets mobiles, qui sont placés à la partie antérieure de la mâchoire supérieure. Ces crochets sont fort aigus et percés d'un petit canal donnant issue au venin que sécrète une glande placée à chacun des deux côtés de la mâchoire.
Cette disposition des dents permet, à laide de certaines précautions, de rendre la vipère inoffensive. Je vais indiquer la recette dont je me servais : quand j'étais enfant, et que j'apercevais une vipère, il y en a quelques-unes dans la forêt de "Villers-Cotterets, je Tobservais, prenant ma belle, et lui mettais mon soulier sur le corps.
Puis je lui donnais, en desserrant la pression, le loisir de passer sa tête.
Lorsqu'elle passait la tête, je lui pinçais délicatement le col entre le pouce et l'index, ce qui produisait dans le reste du corps un mouvement d'ondulation frénétique dont je ne m'occupais pas le moins du monde, le reste du corps de la vipère étant parfaitement inoffensif.
Alors je l'agaçais plusieurs fois avec mon mouchoir, ce qui faisait passer ses yeux d'un jaime d'or à un rouge sanglant.
Puis quand'je la voyais suffisamipent agacée, je lui laissais prendre mon mouchoir, et aussitôt qu elle l'avait pris je tirais vivement.
Presque toujours les deux crochets venaient comme ces dents d enfant que Ton arrache avec un fil.
S'il n'en venait qu un, je recommençais l'opération jusqu'à ce que le second suivit le premier.
Quand le second avait suivi le premier, la vipère était désarmée et devenait aussi inoffensive qu'un lézard.
Alojs elle passait dans mon pupitre où je lanourissais de mouches, d'araignées et de jeunes grenouilles.
Voilà pourquoi je crains si peu les vipères, que la plupart du temps elles passent près de moi ou que je passe près d'elles sans y faire même attention.
Seulement, quand elles se détournent de leur chemin pour m'attaquer, tant pis pour elles ; si elles ont des crochets, j'ai une botte.
Rectifions une erreur qui court à l'endroit de la vipère, — quand on est juste on 1 est pour tout le monde.
On a fait a la langue de la vipère une réputation qu'elle ne mérite pas : elle est noire, c'est vrai ; elle est fourchue, c'est vrai ; mais elle est complètement inoffensive.
Ne dites donc jamais en pariant de M. X... ou de M. ***, e'est une langue de vipère ; vous calomnieriez la vipère et vous diriez de M. X. ou de M. *** tout le contraire de ce que vous en voulez dire.
Le venin de la vipère a été l'objet des recherches de plusieurs savants. Les anciens naturalistes le considéraient comme une liqueur acide et fort volatile. Mais les observations de Mead, en 1745, ont démontré que tontes les théories chimiques ne pouvaient expliquer Faction physiologique de la morsure de la vipère sm* l'homme.
Lorsqu'on ouvre le cadavre aun individu qui a succombé à la morsure de vipères, — nous mettons vipères au pluriel, parce que la morsure d'une seule vipère est insuffisante en général pour causer la mort d'un homme; nous parlons de la vipère d'Europe, bien entendu, et non du céraste ou la vipère cornue d'Afrique, — lorsqu'on ouvre, disons-nous, le cadavre d'un individu qui a succombé à la morsure de vipères, on trouve le sang plus plastique qu'à l'état normal,— ce qui détruit le système de ceux qui prétendent que le venin de la vipère est un acide coagulant.
Pris à l'intérieur, le venin de la vipère n'a aucune action ; ce qui explique les Psylles antiques, dont Tetat était de sucer les plaies. Fontana, qui a étudié en Amérique le venin des reptiles, a eu la témérité ou plutôt le courage philosophique de coûter tout le venin qu'il a pu exprimer d'une vipère, et, après l'avoir bien roule dans sa bouchela pilule lui paraissait probablement un peu dure à avaler —après l'avoir bien roulé dans sa bouche, il déclare ne lui avoir trouvé aucune saveur sensible. Il a seulement éprouvé, au bout d'un certain temps, une sensation de stupeur dans les parties de la bouche où le venin s'était longtemps arrêté. Fontana a encore constaté que l'alcali n'est point l'antidote du venin de la vipère. Soixante-quatre moineaux et quatorze pigeons, mordus une seule fois par des vipères, moururent tous, bien que la moitié de ces animaux eût été traitée par l'alcali.
Le même essai de traitement n'a pas eu plus de succès •ur les grenouilles.
A circonstances égales» une grosse vipère produit une
maladie plus grave, ou donne la mort en moins de temps qu'une petite.
MM. Ravaud et Lunel, dans les expériences qu'ils ont faites en 1849 sur le venin des reptiles, ont constaté qu'une vipère de grosseur moyenne contient dans ses vésicules de huit à dix centigrammes de venin. Or, cinq ou six milligrammes de ce même venin introduit dans les muscles d'un oiseau, à l'aide d'une incision, suffit pour le tuer en quelques minutes.
Il a fallu un centigramme cinq milligrammes pour tuer un pigeon.
Il faut quinze centigrammes pour tuer un homme.
p]t soixante centigrammes pour tuer un bœuf.
Il en résulte qu'il faudrait que deux vipères de nos climats épuisassent, en le mordant, chacune cinq ou six fois, tout leur venin sur un homme, pour que cet homme mourut de leurs morsures.
Mais s'il ne meurt pas, la morsure peut amener l'ablation d'un membre, et l'homme reste mutilé pour le reste de sa vie.
DiAz, notre grand peintre, Thomme de la lumière, comnie l'indique son nom, a perdu la jambe à la suite d'un accident de ce genre. — Enfant, il fut mordu dans la forêt de Fontainebleau ; — il fallut amputer la jambe.
Quand aux symptômes qui suivent l'inoculation du venin de la vipère, les voici :
L'individu ressent une vive douleur qui s'étend dans toute la partie mordue.
Celle-ci se gonfle, le pouls s'accélère ; le blessé éprouve des angoisses, des faiblesses, des sueurs froides, des déjections bilieuses.
Après un ou deux jours la partie mordue s'engourdit, se couvre d'ecchimoses, et si le sujet reste sans traitement, il peut se former un point gangreneux dans la plaie.
Quand je chassais dans la Vendée, où les vipères sont très-communes, dans les haies surtout, j'eus trois ou quatre chiens mordus par des vipères.
Voici le traitement que j'employais immédiatement :
— Ouvrez la plaie avec un bistouri ; mettez dans la plaie une forte pincée de poudre, enflammez la poudre pour cautériser la morsure. Si l'on a sous la main de la potasse caustique ou un acide très-concentré, cela vaut encore mieux. — Enfin, faire avaler à l'intérieur de l'éther et divers autres stimulants.
Mais avant tout ne pas s'effrayer, chers lecteurs ou belles lectrices, si vous aviez le malheur d'être mordus, et vous dire ceci : — Il faut quinze centigrammes de venin pour tuer un homme ou une femme. Les vésicules de la vipère n'en contiennent que huit ou dix ; donc une vipère ne peut me tuer.
Avouons que c'est toujours consolant de savoir cela.
Alex. Dumab
THÉÂTRES