LA FAMILLE LAMBERT
DRAME EN DEUX ACTES PAR LÉON GOZLAN, Kepréscnté au théâtre du Vaudeville.
Pétais prévenu contre le drame, un peu aussi peut-être contre Gozlan. Je lui trouve d'habitude au théâtre quelque chose d'inquiet, d'entortillé, d'emmêlé, une volonté de faire de l'esprit à chaque mot, de l'effet à chaque scène effet et esprit de détails qui nuisent parfois à Tensemble.
Puis on m'avait dit que la pièce n'avait pas réussi, ce qui n'est pas au reste un motif pour qu'elle soit mauvaise.
D'ailleurs on m'avait donné une étrange raison.
La Famille Lambert était trop une pièce.
De mon temps^ plus une pièce était une pièce, meilleure on la trouvait.
Depuis cinq ou six ans, ce n'est plus l'avis des directeurs de théâtre.
Il leur est passé par l'idée, que pour qu'une pièce réussit, il fallait la faire faire par des geus qui ne sacaent point ce que c'est qu'une pièce.
LE MONTB-CRISTO.
ifTf
L'exemple fut donné par le Théâtre-Français. La pauvre M»* Allan joua le Caprice du pauvre de Musset.
M^e Allan est morte il y a dix-huit mois, de Musset est mort avant-hier.
L'une, est morte à quarante et un an, l'autre à quarantecinq.
La mort a quelquefois des haines étranges ; elle se prend au talent et à la virilité. Presque jamais le génie on le talent ne vit âge d'homme.
Pourquoi Ta mort ne se fait-elle pas journaliste ? Il y a tant de plumes qui ressemblent à une faux, que Ton pourrait ptendre sa faux i>our une plume de plus. Donc on commença par le Caprice.
Le Caprice joué,* toutes les directions se mirent en rhasse de proverbe.
De Musset y passa, Octave Feuillet fut engrené^ et si DaJila tarde encore, c*est que la bouchée est grosse.
Cela a habitué les spectateurs à une petite littérature anodine, qui a la solidité d'une toile d'araignée sur laquelle on a secoué un peu de poudre d'or.
La chose eut surtout le plus grand succès près de nos confrères les journalistes, qui presque tous ont essaye de faire des comédies, des dramqs et des tragédies, sans, Dieu merci, pouvoir y réussir.
Des bra> trop courts pour atteindre à une comédie, à un drame ou à une tragédie, peuvent atteindre à un proverbes.
Tout en se haussant sur la pointe des pieds, tout on «tendant leurs bras, nos régulateurs de l'esprit litléraîre crurent ou du moins proclamèrent que la seule, l'unique, la vraie littérature dramatique, était le proverbe à nuit scènes et à quatre personnages.
Le public alla voir les Proverbe» en huit scènes et à quatre personnages.
Il trouva cela très-gentil.
Il s'y habitua même.
Cela lui a fait un estomac qui digère le gruau , le capillaire , le laitage ; mais qui ne digère plus les côtelettes, le beefsteak et le rosbeef.
Or, c'était du rosbeef qu'avait donné Gozlan. Du rosbeef concentré, tout un drame dû genre de Tereia , d!Aniony^ de la Mère et la Fille^ en deux actes, il y avait là matière à cinq actes.
Mais l'estomac du public.
Taille, Gozlan, rogne, Gozlan, coupe, Gozlan, et tâche de te faire digérer par les lions de la Bourse et les biches des Champs-Elysées.
J'avais donc, moi aussi, des préjugés contre la pièce; elle était restée dans la gorgé'du public, disait-on, et avait failli l'étrangler.
J'ai vu la pièce : tant pis pour le public. La pièce est un drame intime, émouvant, douloureux ; — trop douloureux, peut-être, — vous serrant encore plus le cou que le coeur; mais c'est présenté sous im aspect neuf; c'est distingué, c'est poétique; c'est l'œuvre , non pas de ces premiers venus ou plutôt de ces cent fois venus que l'on applaudit tous les jours, c'est l'œuvre d'un homme supérieur, vigoureux , volontaire ; c'est une belle et forte étude enfin.
Allez voir cela ; n'emportez avec vous aucun préjugé ; venez tout simplement avec vos yeux et vos oreilles. — Voyez , écoutez , et , si vous n'avez pas laissé votre cœur & la maison , demandez lui franchement ce qu'il pense de cela.
Et votre cœur vous répondra : C'est tris-beau l Je ne prononce pas souvent ces trois mots-là, et , quand je les prononce, on peut me croire.
Voilà pour l'ouvrage.
Maintenant , si vous voulez voir un drame admirablement joué, aïlez-y encore.
Lafont est adorable de paternité : sa douleur brise le cœur; ses larmes vous mouillent les yeux.
Puis , dans les scènes où il ne souffre pas , il est simple, gai, de bon goût; comédien charmant, homme du monde parfait.
Fargueil, chargé du mauvais rôle, quoique, à mon avis,
il n'y ait cas de mauvais rôle dans une bonne pièce , Fargueil a été pleine d'une émotion qui, toute concentrée en elle qu'elle est, prend souverainement le public. Il y a entre autres scènes une scène de lettres, entre elle Lafont , scène qui dure un quart-d'heure, et pendant laquelle on ne respire pas.
Quand on à joué M^^ Lambert, on ; peut jouer tous les rôles de femme des drames modernes.
Il est vrai que Fargueil était à chaque représentation de M"»« Ristori, et qu'elle y applaudissait des aeux mains.
A votre tour d'être applaudie, et pendant plus de temps que vous ne croyez vous-même.
Le succès de la Famille Lambert est un de ces succès qui vont grandissant.
Lagrange a été simple et grave ; le rôle est secondaire, il l'a poussé au premier plan.
M"« Bellecour est une charmante enfant; je la voyais pour la première fois, et n'ai point voulu quitter le théâtre sans lui faire mes compliments.
Bravo, Gozlan! Je vous ai applaudi des deux mains, Ubas au théâtre ; je vous applaudis ici avec la plume.
Alex. Dumas.
NOrVELLES DIVERSES.
JjSl littérature française vient de perdre un do ses poètes les plus originaux et les plus distingués : Alfred de Musset, Tau leur de Don Paez , de iiolla, du Spectacle dafïs m fauteuil , de Frédéric et Bernerette , — d'une foule do véritables petits chefs-d'œuvre enfin , ~ est mort samedi dernier, à trois heures du matin , d une hypertrophie du cœur.
Depuis deux jours il était sans connaissance ; il est mort sans aucune douleur, — comme on s'endort, — en poussant un soupir.
Son convoi a eu lieu lundi ; après une messe à Saint- Roch , il a été conduit au cimetière du Père-Lachaise. L'Académie y avait envoyé deux de ses membres, — ou
B eut-être étaient-ils venus d'eux-mêmes, — Alfred de iusset était si peu académicien. .
Ces deux membres étaient MM. Alfred de Vigny et Villemain.
Notre prochain numéro contiendra une étude d'Alexandre sur les poésies d'Alfred de Musset.
On parle , pour remplacer Alfred de Musset , de Sandeau et de M. Laprade.
Qu'on nous permette de parler d'un homme dont on ne parle pas et en faveur duquel on ne nous accusera pas de partialité.
Pourquoi pas Jules Janin? écrivain aussi original en prose que de Musset l'était en vers, et le seul homme capable peut-être, avec sa science de la langue, de faire un éloge complet du génie pittoresque et capricieux que nous venons de perdre.
Constatons le succès immense de Frederick au théâtre de l'Odéon. Nous n'avons pas encore vu la pièce et ne pouvons la juger. Mais nous connaissons Frederick sous toutes les faces, si cependant un génie multiple et inappréciable comme le sien ne conserve pas toujours desfac«s inconnues.
Au reste , nous profiterons du compte-rendu de la pièce de rOdéon pour causer avec nos jeunes amis d'oùtre-scène du Second-Théâtre-Français-, et de la manière dont nous comprendrions sa direction.
La causerie ne sera pas inopportime, car depuis deux ou trois ans la direction de l'Odéon nous semble singulièrement comprise.
Alex. Dumas.
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Alex. Duma.s
Seul propriétaire et seul rédacteur du UonU-Cristc.
Paris. — Imprirnerie de K. Brière et €•, rde Sainte-Anne, 6«.
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JOCENiL HEBDOMADilEE DE EOMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE,
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PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL
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CAUSERIE AVEC MES LECTEURS
Chers lecteur»,
Nous en étions restée, je crois, au juge Nicholson.
Je dis, je ciois, parce qu'il en est du Motiif-Critto comme de mes livres. Je suis peulrétre le seul homme de lettres de France, qui n'ait pas un volume de lui chez lui.
Il eo resuite que je mets tout sens dessus dessous chez moL pour trouver un Jfonfff^rrtVo, a&a de souder cette causerie à la dernière, et que je n'en trouve pas.
Il est sept heures du matin, je n'ai personne encore pour en envoyer chercher im, de sorte que je reprends un peu au hasard.
Le juge Nicholson tient ses séances dans une misérable taverne da Strand, au foiid d'ime cour, au premier.
On monte à ce premier par un escalier de bois qui craque sous les pieds.
Arrivé dans la salle des séances, on trouve nn petit Ihéâlre en face duquel s'allongent, avec ud passage au milieu, les banquettes des spectateurs -consommateur», — car il est bien compris, n'est-ce pas, qu'on ne peut pas voir et écouter sans boire.
Au dossier de chaque banquette est adapté un récipient où le spectateur, assis sur la banquette qui suit, pose, afin d'avoir la liberté des yeux et des mains, aa choppe de bière ou son verre de gin.
Autour de la muraille sont appendue. arec leur» longue» perruques, les portraits des juge» qui ont, tour & tour,
LE MÔNTÊ-CRTSTÔ.
rendu la justice avant le juge Nicbolson actuellement siégeant.
Au milieu de ces portraits est un tableau représentant lord Brougham, l'ancien chancelier, disputant nez à nez avec Punch, — le Polichinelle anglais.
Un piano, — Tiodispensable piano des exhibitions anglaises, — se fait entendre. La toile se lève, et Ton assiste A une suite de tableaux vivants dont tous les personnages sont des femmes.
Les Tableaux vivants sont toujours les mêmes. — La Défaite des Amazones, les Femmes Israélites sur les bords de TËuphrate, Ariadne abandonnée dans Tile de Naxos; — ces dames sont plus ou moins belles, plus ou moins bien faites, — voilà tout.
Une de ces dames eût pu représenter Latone prête à accoucher d*ApolIon et de Diane. Je ne sais pas comment le metteur en scène n'a pas profité de la situation : il faut qu'il soit bien maladroit.
Ces dames n*étaient point des statues coloriées : il était facile de s'en apercevoir à leurs mouvements et même à leurs paroles; quelques consommateurs, pour lesquels elles avaient des bontés sans doute, échangeaient avec elles des gestes on ne peut plus familiers et des interpellations on ne peut plus expressives.
A Londres, la police ne se mêle qu à la dernière extrémité des gestes et des paroles.
A huit heures et demie, les poses plastiques prirent fin ; i neuf heures moins dix minutes, les consommateurs affluèrent, et, à neuf heures précises, un frémissement parcourant rassemblée annonça l'approche du juge Nicbolson.
En effet, l'escalier en bois craquait sous les pas de ce haut dignitaire. '
Il parut au milieu des acclamations de la foule. Il était vêtu d'une longue robe noire et coiffe d'une immense perruque. Il salua avec dignité, alla s'asseoir devant une petite table surmontée d'un pupitre, et, d'une voix majestueuse et impèrative, il demanda :
' ■ — ' Un veiTe d'eau-dp-vie et un cigare.
Cette demande excita l'hilarité générale.
Deux avocats et un greffier entrèrent derrière lui. Les deux avocats prirent place à sa droite et à sa gauche à des tables disposées d'avance.
Le greffllsr s'arrangea amicalement avec un des avocats pour partager sa table.
Chacun eut bientôt devant soi, sans avoir besoin de la demander, sa choppe pleine de bière.
On appela les causes.
Celle qui venait à son tour de rôle— était une conversation criminelle.
Il va sans dire que plus la cause appelée est scandaleuse, plus le public se réjouit.
A certaines annonces, la joie va jusqu'au trépignement.
L avocat gênerai lut son réquisitoire.
- J^" î't^ance, â la troisième ligne, les sergents de-ville eussent riiis la main sur l'avocat général et l'eussent mené à la salle Saint-Martin, d'où les gendarmes l'eussent conduit tout diîeclementà la sixième chambre.
Mais en Angleterre, où le mot shocking est à tout propos dans toutes les boucher — cela no se passe pas ainsi.
Après l'exposé de l'avocat général vint Tappel des témoins.
Les quatre témoins qui furent entendus — un écrivain public, une portière, une marchande à la toilette et un cocher,— étaient joués par le même artiste— artiste de talientj que Ton peut comparer cà Henri Monnier.
Chacun d'eux, par la môme bouche, venait faire, dans im t^rmss qui réiiouissaierit au suprême degré l'auditoire,
des dépositions qui ne laissaient aucun doute sur la culpabilité des prévenus. -
Les témoins avaient vu et entendu — et si bien vu et entendu qu'ils avaient retenu jusqu'aux gestes.
Ia?b gestes surtout étaient traduits avec une scrupuleuse fidélité*
Il 7 avait dans le plus innocent de ces gestes pour quinze jours de police correctionnelle.
Puis vinrent les plaidoyers des deux avocats, admirables chaiges de ee qui se passe au Palais ec pareille occasion .
Les avocats entendus, l'avocat général fit son réquisi— toire et reclama rappli*:ation de la peine
Après quoi le juge Nicholson rendit son verdict.
Ces représentations, qui sont poussées jusqu'à ia p\us extrême licence, amusent fort les Anglais— ou du moins les Anglais des classes secondaires : l'auditoire me parut compose en grande partie de commis de magasins, d*employes, d'étudiants, qui viennent faire là leur cours de droit.
Quelques jours auparavant avait en lieu, au bénéfice du juge Nicholson, une représentation extraordinaire.
Il ne s'agissait, cette fois, de rien moins que d'un procès fait à un garde à cheval , coupable d'avoir manifesté une admiration trop vive sur le passage de la reinis.
On payait quinze francs d'entrée.
La représentation s'accomplit sans que 1& police lnter«> vint le moins du monde.
Il est vrai qu'il y avait un antécédent, — c'est le véritable procèfc fait, par Georges IV, à la reine Caroline, à propos de l'Italien Bergami ; mais aii moins celui-là aviût une excuse: il était sérieux.
Je vous ai parléi outre une couleuvrine sous un hangar, 'outre un Écossais sur un théâtre, outre un jugA dans une taverne, ~ d'un marchand dans un tnagasiui 0t d'un coq sous une cago.
Passons au marchand datas son magasin.
Il faut vous dire, chers lecteui^s, — qu'après les porcelaines du Japon et de Chine, ce que j'aime le mieux, — ^ ne pouvant pas emplir d'or les tasses à café de Sèvres, c'est la porcelaine anglaise. »
L'Anghis, — lè peuple le moins artiste et le plus indns: triel,— je dis indusiriel^ et non pas t»d</«/ri'«//a?,— etle plus industriel du monde, arrive presqu à l'art à force d'industrie.
Joignez à cela une espèce de comfort, qui signale tout ce qui sort d^s fabriques anglaises, et qui donne aux choses leur mérite spécial.
Paris en a pu juger à la dernière exposition , — toutes ces splendides porcelaines anglaises à fleurs peintes ou en relief, ont été enlevées en un clin d'œil.
Personne, comme les Anglais, ne fait ces grands et magnifiques vases de toilette qui semblent des baignoires d'enfants.
Aussi, toutes les fois que j'allai à Londres, en rapportai-je quelque cuvette large comme un bassin ; quelque lampe de verre de Bohême qui semble taillée dans l'opale.
Cette fois-ci, je demandai à l'un de mes amis. — pianiste et compositeur d'un grand talent, nomme Engel, de me conduire dans un des plus beaux magasins de Londres.
11 me conduisit droit chez Daniel, New Bond Street, 129, au coin de la rue de Grosvenor.
Tiois étages d'une maison immense sont encombrés de porcelaines destinées â tous les usages, de toutes les formes, de toutes les dimensions, disposées pour tous les goûts.
J'étais au second, passant en revue les tresprs que renferme cet étage, demandant le prix de chaque objets lorsrque le maître de la maison, occupé près de clients arrivés
LR MONTE-^ÎSTO.
SI
avant moi, monta rapidement l'escalier, et adrei^sa en anglais quel* lues mots au commis qui s'était charge de me piloter; puis redescendit aussi précipitamment qu'il avait monté.
U me sembla, au milieu de ces quelques mot9> comprendre ceux-ci :
— Ne dites point les prix.
Je m*informai auprès du commis.
J^avais parfaitement ent ndu.
— Pourquoi M. Daniel defend-il qu'on me dise les prix des objets que je marchande?
— Je ne sais, monsieur.
Je coniinuai d'examiner les objets sans demander davantage 1*^8 prix.
Je cnis que, dans son excentricité nationale, M. Daniel . ne voulait rien vendre à un Français.
Cinq minutes après, il remontait avec un registre à la main.
— Monaienr^ lui demandai-je , seriez-vous assez bon de me dire pourquoi il est défendu à votre commis de me dire le prix des objets que renferme votre magasin ?
— Parce que votre prix à vous, monsieur Dumas, ne doit pas éti*e le prix de tout le monde.
^ Je ne vous comprends pas.
— Voici mes prix de revient^ monsieur. Choisissez, indiquez les objets, et, puisque vpus m'avez fait l'honneur de choisir mon magasin pour y faire vos acquisitions, payez-les le prix qu'elles me coûtent. Je n'en accepterai pas d'autre.
J'avoue que cette politesse me toucha.
— Mais, lui dis-je, si je prends tout le magasin î U. Daniel s'indin» avec une singulière courtoisie.
— Je te renouvellerai, dit-il.
Croyez-vous que si Walter Scott ou Byrnn, eussent visité nos marchands de porcelaine de France, il y en eût eu un seul qui en eût fait autant pour lui?
Merci, monsieur Daniel, vous m avez donné une jouissance d'amour-propre, et j'avoue que c'est une de celles dont je fais le plus de cas.
Passons au coq sous sa cage.
J'ai dit que j'étais arrivé un samedi au matin.
La tournée du samedi s'était passée à voir Teleetion de Soulhwaik et l'exhibition de Gordon Cumming * le soir, comme je l'ai raconté, nous avions été voir le juge Nicholson.
Le lendemain était un dimanche.
Je savais depuis mon premier voyage en Angleterre, et il remonte à quelque chose comme vingl^juatre ans, ce que c'était qiie ks dimanches à Londres.
Oh ! chers lecteurs, ne le sachez jamais.
Le dimanche, tout est défendu à Londres ; quand je dis à Londres, je dis en Angleterre; quand je dis en Angletexre, je dis dans les possessions anglaises.
A Southampton, un barbier fut condamné à 2,500 francs d'amende pour avoir feit une barbe.
A fluemesey, une aubergiste fut condamnée à cent francs pour avoir vendu un verre de gin.
On sait les émeutes que causa il y a un an, à Hyde-Park, cette observanciî exagérée du dimanche.
A liondre», après avoir travaille six jours de la semaine, on ne se repose ^as le septième.
-- Non, on s'ennuie.
Car les sabbathariens auront beau dire,rennui n'est pas le repos.
Su Aogl^t^rre, la vie s'éteint le dimanche ; le dimaocbe «Iwj^ TtrmcJié de la sgmaine, cJmuMitoHyiatw
joui*s retranches de l'année ; deux ou trois mille jom-s retranchés de la vie.
Le dimanche à Londres donne une idée assez ji>ste de ce quêtait la principauté de la belle au bois dormant avant que la princesse fût réveillée.
De temps en temps on entend un psaume, ce qui n'égaie pas plus celui qui l'entend que celui qui le chante.
Le samedi soir, j'avais causé avec mon bâte, M. Nind, homme de beaucoup d'esprit, de cette exigence presbytérienne, et je m'étais vante de savoir tout ce que les Anglais pouvaient faire, ou plutôt pouvaient ne pas faire, pour célébrer le jour dominical.
Il avait secoué la tête et s'eiait contenté de dire i
— Oh ! nao, vous ne savez pas.
Et comme j'insistais*
— Moa, je conduirai vous demain chez mon fr&re.
— A quelle heure ?
— A trois heures.
Cela m'allait à merveille; au reste, j'étais sûr de ne fÈiM trop m'ennuyer ce dimanche-là.
Je comptais le consacrer tout entier à faire la petite piAce qu'Emile de Girardin m'avait demandée, et qui a été jouée hier, soit dit entre parenthèse,— ces lignes ayant été écrites aujourd'hui lundi à onze heures du matin. <
J'en étais à ma septième ou huitième scènes lox«}iie M. Nind entra — Venez vous, me dit-il.
— Où cela demandai-je?
J'avaic» complètement oublié le rendez-vous pris.
— Chez mon frère.
~ Ah ! c'est vrai.
Je me levai, je pris mon chapeau et je suivi M. Nind.
Nous montâmes dans un cab.
Il a été question d'empêcher lescabs de marcher le dimanche, comme on a empêché la poste de foncUonner ; mais les partisans de la locomotion l'ont emporte.
Nous nous arrêtâmes à Piccadilly.
M. Nind frappa; le domestique parût d'abord fort i**qulet; sans aucun doute croyait-il que nous venions faire une visite à son maître, et que cette visite pouvait le déranger de ses devoirs du dimanche
Mais M. Nind le rassura en lui disant qu'il ne s'agissait pour le moment de rien autre ehoee que de faire voir la cour de la maison à un français.
Lejdomestique nous laissa passer.
Nous entrâmes dans la cour ; ma curiosité, je l'avoue, était vivement excitée.
Je regardai tout autour de moi, cette cour n'avait rion de particulier.
Sinon qu'au milieu de laoour il y avait un coqsena une oag^.
M. Nind me montra le coq du doigt.
Je crus que le coq. était uns curioaité, un coq à deux tètes ou à quatœ pattes.
Point, c'était un simple coq de basse- oour; huit ou dit poules coquetaient en tournant autour de la Cage, tandis que le coq, d'un air triste, les regardait faire.
— Kh bien ? demandai-je à M. Niud.
— ¥sh bien ! répondit-il, vous ne voyez pas ?
— Si fait, je vois un coq, maie ce coq n'a rien de particulier,sice n*estqa*il me parait légèrement attaqué du spleen.
— Non, c'est le dimanche qui le r«jnd triste.
— Comment, c'est le dimancli«?
— Ne voyez-vous pas que le malheureux co(| est sous une cage, et que de là viont sa tristesse ?
— Sans doute ce n'est pas amusantd'ètre sous une cage, mais pourquoi est-il sous une eag(s ?
—Je vous Tai dit, parce que c'est aujourd'hui drma&cbo, et que le coq de mon bière ne doit pas plus pécher le dimancbe que xnoa tf^ m péeh« loi^mèiM.
Si vous douiez de la vérité de lanecdote, ctiers lecteurs, renseignez-vous à M. Niud, Leicester-Square, Sablonière
hôtel.
Alexandre Dumas.
IIS MOHICiNS DE PARIS.